Gervinus, Shakspeare, t
33i . SH AKSPEAHIC.
A ce portrait sévère d’Hamlet, c’est-à-dire del’Allemagne, M. Gervinus oppose la ligure vive et énergique de Henri V qui lui paraît le personnage préféré de Shakspeare et le véritable représentant des qualités de la race anglosaxonne. « Ne soyez pas tristes et rêveurs comme Hamlet, semble-t-il dire à ses compatriotes , soyez gais comme le prince Henri, sachez rire avec lui des plaisanteries de Falstaff, et, quand il faut agir, soyez aussi actifs que le vainqueur d’Azincourt.»
Rien n’est plus louable que le patriotisme du critique. Mais la politique l’entraîne un peu loin quand il prétend que Shakspeare n’a point de sympathie pour Hamlet, et qu’en traçant ce caractère, le poète fait valoir la supériorité de celui de Henri V. Il serait plus juste de dire que Skakspeare ne compare point ses personnages l’un à l’autre, et que, s’il les a fait parler plus d’une fois en son propre nom, comme nous l’avons remarqué, il ne leur fait pas exprimer des sentiments qui se combattent, mais des états différents de son âme. Henri V, dans ce qu’il a de commun avec l’écrivain, représente la période de sa vie la plus voisine de la première jeunesse, temps heureux où la gaieté et le sérieux se mêlent à doses égales, tandis qu 'Hamlet exprime l’inévitable mélancolie de l’âge mûr, aggravée encore par quelque malheur secret. Cette seconde manifestation de la pensée de Shakspeare est plus claire même que la première, car il a remanié Hamlet trois fois, et ce qu’il y a ajouté semble l’expression de ses sentiments les plus intimes. Il blâme, d’ailleurs, si peu la mélancolie à cette époque de sa vie, il y est au contraire si enclin, qu’il reprend la même thèse dans Timon <T Athènes, et qu’il la pousse jusqu’à la misanthropie.
TRAGEDIES
TIMQN D’ATHÈNES.
Cette pièce est une des plus étranges de Shakspeare ; on y reconnaît à certaines touches la main d’un maître , mais elle porte en général des traces de précipitation ou de lassitude. Les inégalités qu’on y remarque ont beaucoup embarrassé les critiques fanatiques qui ne tolèrent pas la moindre réserve, en jugeant les œuvres de leur poète favori. Ils aiment mieux, pour le justifier, accepter les conjectures les plus invraisemblables, que reconnaître qu’il a pu se tromper. Coleridge suppose que le texte original de Timon, qui devait être, suivant lui, une production achevée, a été détruit par les comédiens 1 . Knight croit que c’est simplement une vieille pièce que Shakspeare a remaniée en quelques jours pour le théâtre, comme Périclès
Ce qui est certain, c’est qu’il y a là une tragédie sans action tragique et sans unité. On ne peut pas donner le nom d’action à l'événement qui change les sentiments de Timon, en lui révélant la perversité des hommes. L’unité n’existe pas non plus, car l’histoire d’Alcibiade, qui n’a aucun lien direct avec le sujet de la pièce, y tient cependant une place importante. Il a manqué à Shakspeare, dans cette occasion, un canevas tout fait, comme celui dont il s’est servi pour la plupart de ses œuvres. En même temps, il lui était fort difficile de suppléer, par la