‹ Shakspeare, ses œuvres et ses critiquesChapitre 97 sur 139 · CORIOLAN · texte numérisé non relu

CORIOLAN

Shakspearc a composé trois tragédies romaines qui offrent entre elles beaucoup d’analogies et qui forment, dans l’ensemble de ses œuvres, un groupe à part. Dans Coriolan, il a peint Rome jeune, troublée ou pour mieux dire animée par les luttes des patriciens et des plébéiens qui ont fait sa force. Dans Jules César, Rome est à l’apogée de sa gloire et de sa puissance; mais, si elle a conquis le monde, elle a perdu la liberté. Dans Antoine et Cléopâtre, la vieillesse de Rome commence déjà et se trahit par l’influence dominante que le génie individuel des citoyens exerce sur ses destinées. Il n’y a plus de luttes de principes comme celles que soulevaient encore Brutus et Cassius, il n’y a que des luttes de personnes.

Shakspeare applique à l’histoire ancienne l’intelligence politique dont il a déjà fait preuve quand il a étudié les annales de l’Angleterre. Sans être exactement informé de

TRAGÉDIES ROMAINES

tous les faits, il devine les traits principaux d’une époque et il cherche plutôt à expliquer les événements par l'étude des causes qui les produisent, qu’à en connaître les détails. Ce ne sont pas du reste des historiens de profession qu’il prend pour guides, mais des écrivains moralistes. Ce n’est ni Tite-Live ni Tacite qui lui ouvrent les portes de la cité romaine; il y entre avec Montaigne et avec Plutarque qui semblent avoir été, pendant quelques années, ses auteurs favoris et qui lui donnent plus de renseignements sur les hommes que sur les choses Il n’a pas besoin de faire effort, il n’a qu’à obéir au penchant naturel de son esprit pour les suivre dans la voie qu'ils lui montrent et pour s’attacher, comme eux, à l’observation des caractères. Les caractères sont, en effet, la clef des événements, pourvu qu’on n’attache pas à ce mot un sens exclusif et qu’on entende par là l’esprit d’une nation aussi bien que celui d’un homme. Car il y a, dans toute histoire, un personnage important qui porte un nom collectif et qui, quoique multiple, a aussi un caractère marqué ; c’est le peuple.

Shakspeare, qui ne l’a pas oublié dans ses pièces historiques anglaises, ne l’oublie pas davantage quand il compose les pièces romaines. Il lui donne une physionomie particulière qui change avec les temps et un rôle aussi bien défini que celui d’une personne. Dans Coriolan, par exemple, il en fait, après Caius Marcius, le principal acteur du drame. S’il ne lui conserve pas la même importance dans Jules César , c’est que, sous la main des chefs militaires, le peuple a beaucoup perdu de son

I. Voy. à ce sujet le curieux chapitre de M. Philarète Chasles : Shakspeare traducteur de Montaigne. — Élude» sur Slialispeare. Paris, Amyot.

énergie et de sa liberté. Il ne l’écarte cependant pas de la scène ; il l’y fait intervenir quand sa présence est utile à l’action, et c’est lui qu’il charge, ainsi que le veut l'histoire, de punir les meurtriers.

L’art particulier de Shakspeare, c’est de tracer un portrait vivant de ce personnage complexe, de le présenter sous toutes ses faces et de dégager, du chaos de ses sentiments si mobiles et si divers,- une sorte d’unité que traduise l’action dramatique. Ainsi les plébéiens luttent contre l'insolence patricienne de Coriolan; ils ne sont pas tous ses ennemis au même degré; les uns se rappellent ses services militaires et le défendent, d’autres, par modération d’esprit, le ménagent; néanmoins, la majorité lui est hostile et cause sa perte, comme un combattant qui en champ clos renverserait son adversaire. Le peuple peut donc avoir autant de pensées qu’il a de tètes et cependant agir comme un seul homme. Quelque diverses que soient les opinions qui s’agitent au sein des masses, il arrive toujours un moment où l’une d'elles prend le dessus et etface tout le reste. 11 faut saisir cette diversité habituelle et cependant la faire converger vers un but unique qu’indique la donnée générale du drame.

Quand on met le peuple en scène, il se présente encore une autre difficulté, c’est de lui attribuer le langage qui lui convient. S’il parle comme un personnage héroïque, il ne parait pas ressemblant. Si, au contraire, il parle naturellement, il risque de paraître plat. Shakspeare, qui ne fait point de théories sur l’art, ne s’embarrasse pas pour si peu. Comme il a l’habitude de peindre la nature humaine, telle qu’elle est, bonne ou mauvaise, sans la llatter, il n’embellit pas plus le peuple que les autres acteurs de ses drames, et il lui laisse la vulgarité qu’il a

TRAGEDIES ROMAINES

observée chez lui quand il a étudié ses mœurs. Il en résulte une grande vérité, mais aussi de la crudité dans ses peintures. Non-seulement il accepte, ce qui à coup sûr n’est pas un défaut, cette familiarité que les Grecs ont introduite dans leurs tragédies, mais il ne s’arrête pas aux mêmes limites qu’eux, et du familier il tombe dans le trivial. Il fait comme les réalistes de nos jours qui croient que l’art consiste à copier la nature, toute la nature, quelle qu’elle soit, et qui, par ce motif, reproduisent avec autant de soin l’entretien de deux ouvriers ignorants que celui de deux hommes de génie. Shakspeare conserve toute la grossièreté des conversations populaires, telles qu’il les a entendues dans les rues de Londres. Seulement il a un grand avantage sur les partisans modernes du réalisme, c’est qu’il ne met dans la bouche de ses personnages aucune parole insignifiante, et que s’il les fait parler avec trop de vulgarité, il leur fait exprimer des idées qui expliquent la marche du drame et qui éclairent les événements ou les caractères.

Quand il met sur la scène plusieurs citoyens qui s’entretiennent des actions de Coriolan, il nous apprend, par leurs réflexions, ce qu’il y a de bien et de mal en lui, il nous montre par quels côtés son héros inspire l’admiration et par quels autres, au contraire, il excite la haine. Le discours un peu vulgaire qu’il prête à Ménénius Agrippa, contraste avec le langage hautain de Coriolan ; l’un dit ce qu’il faut pour plaire ;'i la foule et l’autre ce qu’il faut pour la blesser. Quand Coriolan injurie les soldats qui fuient, en termes grossiers, c’est un trait de caractère, c’est une marque de violence qui montre pourquoi il n’est pas aimé, même de l’armée, malgré sa bravoure. Si les serviteurs d’Aulidius s’entretiennent des

SHAKSPEABE.

échecs qu’a subis leur maître et lui comparent celui qui a été tant de fois son vainqueur, ils expriment l’opinion de la nation volsque, qui a pour conséquence le ressentiment d’Aufidius et sa haine contre Coriolan. Il n’y a pas jusqu’aux injures que Volumnie adresse aux tribuns, dans la rue, qui ne puissent être citées comme un exemple du mal que font aux simples particuliers les discordes civiles.

On a beaucoup discuté, à propos de Coriolan, pour savoir si Shakspeare prend le parti du peuple ou celui du héros. Hazlitt lui reproche d'avoir flatté l’aristocratie, aux dépens de la démocratie Il se plaint que les tribuns aient été maltraités dans la pièce et sacrifiés à Caius Marcius. La vérité est que le poète ne flatte personne. Il expose avec impartialité ce qu’il y a de bon et de mauvais dans chaque partie. S’il représente Licinius et son collègue comme des poltrons et des envieux, c’est un reproche qu'il adresse aux individus et non à une classe de citoyens tout entière. Fallait-il qu’il parlât avec admiration d’un pouvoir qui avait été une conquête violente des plébéiens et qui gardait encore, si près de son origine, quelque chose des passions jalouses et haineuses qui l’avaient imposé à la noblesse. Shakspeare ne fait que suivre à cet égard les indications de Plutarque. Cela ne l’empêche pas, du reste, de rendre justice au peuple lui-même, auquel il attribue beaucoup de bonnes qualités que n’ont pas ses chefs et qu’il distingue soigneusement de la populace corrompue qu’il met en scène dans Jules César.

S’il a choisi pour héros un patricien, cela ne veut pas

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