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CHAPITRE XVI

Le festin des écoles.

Elle n'allait pas an combat, elle ne marchait pas à la rencontre de l'ennemi, cette armée commandée par des prêtres et par des femmes; et cependant sa musique jouait des airs guerriers, et, à en Juger par les yeux et Tattitude de quelques-uns, de miss Keeldar, par exemple, ces airs éveillaient un esprit si'non martial, du moins plein d'ardeur. Le vieux Helstone, se retournant par hasard, aperçut le visage de Shirley, et ne put retenir un rire qu'elle comprit et qu'elle partajçea.

c 11 n'y à auoiine bataille en perspective) dit-il ; notre pays n'a pas besdn que nOns combattions pour lui : aucun ennemi on tyran ne met en question ou ne menaee notre liberté ; Il n'y a rien à faire, nous exéontone seulement nne pi^tneMKie. Serr«s lea ténes» capitaine, et comprîmea le feu de cette erdeur : noua ft'esnl^M {»a»lMieh.«.. et e^est teni ptsi

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— Gardez votre avisi» docteur, répondit Shîrley. » Puis elle murmura à Caroline : c Je veux emprunter à Fimagination ce que la réalité ne me donnera pas. Nous ne sommes pas des soldats, le carnage n'est point mon désir : ou, si nous en sommes, nous sommes soldats de la croix. Je veux m'imaginer que le temps a remonté de quelques siècles en arrière, et que nous accomplissons un pèlerinage en Palestine. Mais non, cela n'est pas suffisant. J'ai besoin d'un rêve plus sombre : nous sommes des Lowlanders d'Ecosse, suivant un capitaine du Govenanten haut des montagnes, pour tenir un meeting hors de l'atteinte des soldats des persécuteurs. Nous savons que la bataille peut suivre la prière ; et comme nous croyons que, dans la plus fâcheuse issue du combat, le ciel doit être notre récompense, nous sommes prêts à rougir volontiers le sol de notre sang. Cette musique remue mon âme; elle éveille toute ma vie; elle fait battre mon cœur, non avec son pouls tempéré de chaque jour, mais avec une nouvelle et pénétrante vigueur, Je désire presque avoir un danger à affronter; une foi, une patrie, ou au moins un bien-aimé à défendre.

— Regardez, Shirley 1 interrompit Caroline. Quelle est cette tache que l'on aperçoit au sommet de la hauteur de StHbro'T Vous avez meilleure vue que moi : tournez donc de ce c^té votre oeil d'aigle. »

Miss Keeldar regarda., c Je vois, » dit-elle; puis elle ajouta aussitôt : c II y a une ligne rouge. Ce sont dea soldats, des cavaliers, dit-elle vivement; ils vont au galop, ils sont six, iis vont passer près de nous.... Non, ils ont tourné à droite; ils ont vu la procession, et ils Tévitent en faisant un détour. Où Yont-ilsT

— Peut-être ne font-ils qu'exercer leurs chevaux.

— Peut-être bien. Nous ne les voyons plus maintenant. »

Ici M. Helstone éleva la voix.

c Nous allons passer à travers Rpyd-Lane, afin d'arriver plus tôt à Nunnely par la traverse, » dit-il.

Et, en conséquence, l'armée s'engagea dans le défilé de RoydrLane. Ce.défilé était fort étroit, si étroit que deux seulement pouvaient passer de front sans tomber dans le foasé qui le boràait de chaque côté. On était arrivé au milieu, quand un mouvement d'excitation se manifesta parmi les commandants. Les lunettes de Boaltby et le large chapeau d'Helstone s'agite-

rent, et les vicaires se firent des signés. M. Hall se tourna en souriant vers les ladies.

c Qu'y a-t-il donc? i lui fut-il demandé. . Il étendit son bâton vers l'extrémité du défilé devant eux. Une seconde procession, une procession d'un autre genre, s'en* gageait aussi dans le défilé, conduite également par des hommes vêtus de noir, et suivie, ainsi qu'on pouvait l'entendre, par de la musique.

« Est-ce que ce serait Tombre de la nôtre? demanda Shirley.

— Si TOUS désiriez une bataille, vous êtes à peu près certaine de l'avoir, au moins une bataille de regards, murmura en riant Caroline.

— Ils ne passeront pas ! s'écrièrent unanimement les vicaires; nous ne céderons pas.

. — Céder 1 répondit Helstone sévèrement, se tournant vers eux; qui parle de céder? Vous, garçons, pensez à ce que voua avez à faire : les ladies, je le sais, seront fermes ; je peux compter sur elles. Il n'y a pas ici une femme dévouée à l'Église qui ne soit disposée à soutenir la lutte contre ces gaillards-là, pour rhonnéur de l'établissement. Qu'en dit miss Keeldar?

— Elle demande ce que c'est.

-^ Les écoles des Dissidents et des Méthodistes, les Baptistes, les Indépendants, les Wesleyens, réunis dans une alliance impie, et s'engageant à dessein dans le défilé pour obstruer notre marche «t nous faire reculer.

— Mauvais procédés ! dit Shirley, et je hais les mauvais procédés. Ils méritent assurément une leçon.

— Une leçon de politesse^ > suggéra M. Hall, qui était toujours pour la paix, non un exemple de violence.

Le vieux Helstone se mit en marche, hfttant le pas; il marcha un peu en avant de sa compagnie. Il avait presque joint les autres chefs noirs , quand celui qui paraissait agir comme le commandant en chef de l'arlnée hostile, un gros et gras personnage à cheveux noirs lissés sur le front , commanda une halte. La procession s'arrêta : il tira un livre d'hymnes, désigna la voraet, donna le ton, et tous entonnèrent avec ensemble le plus douloureux des cantiques.

Helstone fit signe à ses musiciens. Ils éclatèrent avec toute la puissance des cuivres. Il leur commanda de jouer le Ruk BfvfoNfiû», et ordonna aux enfants d'accompagner vocalement, ce

Qu'ils firait aTee use aràsiir «ith<Niiiaele. L'efinend Ait Imh aroyé, son psaume interrompu. Sous le rapport du bniiti il étoil terrassé.

c Maintenant j suiyez<>moi 1 s'écria HelstoiMi, non i la course, mais d'un pas ferme et vif. Soyes fermes» enfanls et femmes^ soutenez'- vous les uns les autres; tétiet-vous par les pans de vos vêtements, si c'est nécessaire. »

Et il marcha en avant d*un pas si roide et si déterminé, et il fut en outre si bien secondé par les écoliers et leurs œatties, qui firent exactement ce qu'il leur avait dit et marchèrent avec une ferme et solide impétuosité; par les vicaires aiissii forcés de faire de même, placés qu'ils élaient entre deux feux, Hel- -stone et miss Keeldar, qui tous deux surveillaient toute déviation avec une vigilance de lyni, et étaient prêts» l'un avec sa canne, l'autre avec son parasol, à réprimer la plus légère m-* fraction aux ordres « que les dissidents furent d'àbôrd étonnés, puis alarmés; ilsreeulèrentet se pressèrent en arrière, et, à la fin, ils furent forcés de tourner les talons et de laisser libre le défilé de Royd'-Lane, Boultbf souffrit un peti dans la mêlée; maià Helstone et Malone le soutinrent entre eux, et il sortit de la bagarre avec tous ses membres, mais avec une respiratioh quelque peu gênée.

Le gras dissident qui avait entonné l'hymne fut laissé assis dans le fossé. C'était un marchand de spiritueux, un chef d« non-conformistes y et l'oik dit qu'il but plus d'eau dans cette après-midi qu'il n'en avait avalé pendant les douze mois préeè' di&nts* M. Hall avait pris soin de Caroline, et Caroline de kii. Miss Keeldar et M. Helstêae^^se pressèrent cordialement les mains lorsqu'ils eurent glorieusement fait passer toute l'armée à travers le défilé. Les vicaires comtnençaient à triompher; mais ly. Helstone mit un frein à leur innocente ardeur; il leor fit observer qu'ils n'avaient jadBLis eu le bon sens de savoir ce qu'ils devaient dire, et qu'ils feraient mieux de retenir leui^ langue; il leur rappela qu'ils n'avai<Ait été pour rien dans la oeiid^te de l'afiTaire.

Vers trois heures et demie, la pi^ooession se retourna, et à (|uatre heures elle était arrivée à son point de départ» ï>0 longues lignes de bancs furent placés dans les champs récemment fauchés auteur de l'éeole. Les enfants s'y assirent, et d'énOr* mes pUDÎars eouvèrts de linges blancs et de vases d'étain fu-^ mantt fiiretil apportés* Avant la distribution des mets, uaeM^t

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hàMkÀié ait iHtmoneé ^t M. HàU et ciiaiité par les en&ots : CM jeuiïcg voix retoBtismnt aioM en plein air étaient mélodieaiea et même tonclMintee. De larges gAleaux et do thé chaad et Men aueié furent distribuée aveo la plus grande libéralité ; aueuiie limite n*él«il pesée, pour ce jour du moins; la légle étaU que chaque eofint reçût au moins deux fois autant qu'il pouvait manger, afin qu'il lui restât une réservo qu'il pût emporter à la maison pour ceux auxquels Tâgei la maladie ou d'autres empêchements) n'avaicni pas permis de venir au festin . Des gâteaux et de la bière circulaient aussi paroi les nwstciens et les chantres d'église; plus tard, Isa bancs furent enlevés, «t tous purent 8» livrer sans contrainte à leurs jeux.

Une doche appela les maàres, les patrons et les patnmnessee, dans la salle d*éioeie ; mias Keeldar, miss iielstone et plusieurs autres ladies étaient déjà là^ «laminaat Farrangonent de knfs différents services et de leurs tables. Une grande partie des domestiques feoielles du voisinage, avec les femmes des chanhres, des der^ et des musiciens, avaient été mises tm réquisitkm pour ie service de ce jour; toutes avaient mis leurs plus frais aleors, et, parmi les plus jeunes, il yen avait de fort jolies; une <toâae étaient occupées à eooper le pain et le beurre, me autre dizaine à apporter Teau prise aux chaudières de la toiatne du ffscteur. La profusion des àears et de la verdttre qui déeeraient les aMirs, l'édat des tbéières d*atgent et de k porceldne qui ceuvraâent les tables, Tafctivité qui i^oait de toutes parts, les visages joyeux, les toilettes brillantes, tout oda fbrmMtun aimable et réjouissant speetacK T^iut le menée parlait, non trèshaut, mais joyeusement, et les canaris iaisaiont entendre dans leurs cages leuce chants les plus atgas.

Caroline, e* qualité de nièce du recteor, prit place à i'me des trois premières tables. Ifistress Boultby et Maifucrite Uall présidaient aux deux autaa. C'est à ces tables que devait se ^aoer Télite de In réunion , les strictes règles de fégalité n'é- «ant pas plus pratiquées ^ Briaifield qu'ailleurs* Miss tielslone se débarrassa de son chapeau et de son écharpe, afin d'être 'moins iitoommo^to par la ohalMir; les loagaBs bcsdes de ses cheveux, retombant sur son cou, tel tenaient presque lieu de ^reile, «tea robede monsoeline, d'une coupe modeste ot pnasqae «eeMablo à eeUè d'une veligîeuse, la dispunuât dé s'eneembrer

^ UtI TnMlie*

La saUe «e remplîeeail. M. 1fallev»itpris«stt pesteàeàléde

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Caroline, qui, toat en terminant rarrangement des tama et des cuillers, lui faisait à voix basse des remarques sur les évé^ nements du jour. U paraissait un peu préoccupé de ce qui était arrivé à Royd-Lane, et elle s'efforçait de le distraire. Miss Keeldar était assise près d'eux; chose étonnante, elle ne parlait ni ne riait; au contraire, elle était fort calme, et portait autour d'elle des regards vigilants ; elle semblait craindre que quelque intrus ne s'emparât d'une place demeurée vide à côté d'elle, et qu'elle réservait bien évidonment à quelqu'un. De temps à autre die étalait sa robe de satin sur cette place réservée, ou y déposait ses gants ou son mouchoir brodé. Caroline s'aperçut enfin du manège, et lui demanda qud ami elle attendait. Shirley se pencha vers elle, effleura presque son oreille de ses lèvres roses, et murmura, avec cette douceur que prenait sa voix lorsque ce qu'elle avait à dire était de nature à éveiller quelque secrète source de plaisir dans son cœur :

c J'attends M. Moore; je le vis hier soir, et lui fis promettre de venir avec sa sœur et de prendre place à notre table. U ne me manquera pas de parole, j'en suis sûre; mais je crains qu'il n'arrive trop tardât ne soit séparé de nous. Voici une nouvelle fournée qui entre, toutes les places vont être prises : c'est insupportable. »

Et en effet M. Wynne le magistrat, sa femme, son fils et ses deux filles, firent en ce moment leur entrée solennelle. Ils faisaient partie de l'aristocratie de Briarfield ; leur place était marquée à la première table; ils y furent conduits et remplirent tout l'espace demeuré vacant. Pour l'agrément de miss Keeldar, M. Sam Wynne s'empara de la place réservée à M. Moore, se plantant résolument, sur sa robe, sur ses gants et sur son mouchoir. M. Sam était l'un des objets de son aversion, d'autant plus qu'il affichait de sérieuses prétentions à sa main. Le vieux gentleman aussi avait publiquement déclaré que le domaine de Fieldhead et celui de de Walden étaient déhcteuiement contagieux, ce que la rumeur publique n'avait pas manqué de répéter à Shirley.

Les ordlies de Caroline tintaient toujours de ce vibrant murmure : c J'attends M. Moore, » qui faisait encore battre son cœur et colorait ses joues, lorsque les notes de l'orgue éclatèrent sur le bruit confus de l'assemblée. Le docteur Boultby, M. Hebtone et M. Hall se levèrent ; tout le monde les imita; le bénédicité fut chanté avec accompagnement de musique, et le

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àié commença.. CaroHbe était trop occupée de son office pour avoir le temps de regarder autour d'elle; mais, la dernière tasse remplie, elle jeta un regard inquiet à travers la salle. Plusieurs gentlemen et plusieurs ladies demeuraient encore debout et n'avaient point de sièges. Au milieu d'un groupe, elle reconnut sa vieille amie, miss Mann, que le beau temps et quelques sollicitations avaient déterminée à quitter sa triste solitude pour jouir de quelques heures de plaisir. Miss Mann semblait fatiguée de se tenir debout; une lady en chapeau jaune lui apporta une chaise. Caroline reconnut ce chapeau jaune; elle reconnut les cheveux noirs, la figure bienveillante, quoique renfrognée, que surmontait ce chapeau ; elle reconnut la robe de soie noire et même le châle gris de lin; enfin elle 'reconnut Hortense Moore, et elle eut Tidée de franchir tous lesobstacleis, de courir à elle et de l'embrasser, de lui donner un baiser pour elle et deux pour son frère. Elle se leva même à moitié, avec une exclamation étouffée, et peut-être, car Timpulsion était violente, se serait-elle précipitée à travers la chambre, si une main ne Teût retenue sur sa chaise, et si une voix derrière elle ne lui eût murmuré :

c Attendez après le thé , Lina , et je ramènerai vers vous. »

Et, aussitôt qu'elle put de nouveau lever les yeux, elle regarda : Robert lui-même était là, non IoIa d'elle, qui souriait à son ardeur; il lui parut mieux qu'elle ne l'avait jamais vu; il sembla même si beau à ses yeux fascinés, qu'elle n'osa pas hasarder un second coup d'œil : car cette image éblouit son regard d'un éclat douloureux, et s'imprima dans sa mémoire comme si elle y eût été daguerréotypée par un rayon de l'éclair.

11 s'avança et parla à Shirley, qui, irritée par quelques attentions importunes de SaniWynne, et parce que ce gentleman demeurait assis sur ses gants et sur son mouchoir, et probablement aussi par le manque de ponctualité dont Moore s'était rendu coupable, n'était rien moins que de bonne humeur. Elle haussa d'abord les épaules, puis lui lança un ou deux mots amers sur son insupportable lenteur. Moore ne répliqua ni ne s'excusa. Il s'assit tranquillement à côté d'elle, comme s'il attendait qu'elle fût calmée, ce qu'elle fit en moins de cinq minutes ; elle lui offrit sa main, qu'il prit avec un sourire moitié grondeur, moitié reconnaissant : un imperceptible mouvement de tête marquait distinctement la première qualité

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de ce fl^rire ; il est {probable qu'une akiAUe pjpemen de min exjprioia Ifl seconde.

c Voui allez voua asseoir où vous pourrez maintenant^ monsieur Moore^ dit Shiriey, souriant aussi; vous voyez qu'il n'y a pas un pouce de place pour vous id ; maïs je vois un espace vide à la table de M. Boultby, entre miss Armitâge et miss BirtwMstle. Allez; J(din Sykès sera votre v^-à-vis, ^ vous nous tournerez le dos. »

Cependant Moore préféra rester où il était; de temps à autre il faisait le tour de la grande table, s'arrétant pour saluer d'antrea gmitlemen qui, coomie lui, étmmit «ma place; mais il revenait toujours vers son aimant, Sfairiey, apportant avec lui des observations qu'il était nécessaire de lui murmurer à roreille.

Pendant ce temps, le pauvre Sam Wynne aemblmt loin d'être à son aiae. Sa jolie voisine, à en juger par ses mouvements, paraissait d'une humeur peu égale et peu aooommodante; eHe ne restait pas tranquillement assise pendant deux secondes de suite; elle avait chaud, elle faisait jou» son éventail, se plaignait du manque d*air et d'espace. Elle faisait bautemetit ia remarque que, dans son opinion, lorsque les gens avaient fini de prendre leur thé, ils devaient quitter la table, et annonçaii qu'elle allait se trouver mal, si l'état des choses continuait. M« Sam lui offrit de 4'accompagner dehors^ vrai moyen de lui faire prendre un rhume mortel, dit-elle. Bref, son poste n'èiait plus tenable; et>aprtto avoir a?ulé son quémium de thé, il jugea à propos d'évacuer la place.

Moore eût dû être prêt à s'en emparer, tandis qu'il ee trou»vait à l'autre bout de la salle, en profonde conférence avec Christophe Sykes. Un grand marchand de grains, Timotiiée Ramsden , Esq., qui se trouvait'plus rapproché et était isitigué d'être debout, s'avança pour s'emparer de la place vacante. Mais les expédients de ^iriey no loi firent pas détout : un mouvement de son écharpe renversa la théière, dont le oon^ tenu se répandit partie sur l'endroit du bane d<mieuré vai^nt, et partie sur sa robe de satin; il Mlot appeler un gaft^ti pour réparer le malheur. M. Rauieden, gentleman gros el beuffi, dent la personne était aussi vaste que la fortune, se retira aussitôt ; ^ifley, ordinairement d'une indifférence coupéble pour les petits acoidents affectant la toilette, s'agita d'une façon qui eût iMI honneur à la plus nerveuse lady : M. Ramsden ouvrit la

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fcéuthei ië ricidà lei^tiieiii, et, cobum wim KeeMar menaçait éê se laiiaer alltret de tomber en pAmoiaon A l'endroit même, il Wama a«r aea talona et opéra une lourde retraite.

MoofO revint enin. Eiaminant avee calme le broahaha, et aouriant malioieuaementdo la contenance énîgmatiqnedeShir^ Ity, il fit à part soi la remarqué que le oliihat de ce bout de la •aile élmt iréritablement le plus chaud, et qu'il ne pouvait convenir qu'à dea iempéramenta froids comme le aien ; puis, jetant de eété garçona, nappes, robe de aatia, etc., il s'installa luinéme àla piiaee qui lui était évidemment marquée par sa deaii&éew 0hirle)r a'apniaa) ses traits changèrent, son front crispé et rinexpltcable courbe de sa booohe refirirent leur «ipreMion naturelle; tous les mouvements anguleux à l'aide dcai^Mls elle venait de veser le pauvre Sam Wynne furent calmés comme pur un charme. Et cependant elle ne jeta àMeore aucun regard gradeux ; au contraire, elle Taccusa de lui avoir donné un monde de oonirariéiés, et lui reprocha d'être cause de la perte qu'elle venait de ftiife de l'estime de M. Ramsden et de l'inappréciable umitié de M. 8emuel Wynne.

c Je Voudrais pour tout au monde n'avoir offenaé ni l'un ni l'autre de ces genilemea, dit^elle. J'ai toujoara eu Coutume de les traiter tous deux avec la plus parfaite considérathm^ et aujourd'hui, gréce à vous, comment entais été reçus? Je ne edrai paa tranquille que je n'aie réparé cette «ottise. Je ne puia être Insurebse sans l^amitié de mes voiâns; ainsi, démain il me faudra faire un pèlerinage au moulin de Royd, careaser le msu-*- Bier, lotler le ^in ; et le lendemain je devrai aller à de Walden, où je déteste d'aller, ^ porter dans mon ridicule la moitié d'un gâteau d'avoine pour les chiens d'arrêt fovorisde M< Sam.

*-^ Vous connaissez le plus sûr chemin du cœur de chacun d'eux, je n'en doute pas, j dit tranquillement Moore. - Il paraismit trêa-cuntent d'avoir enfin trouvé sa place; mais il ne fit aucune belle phrase pour exprimer sa reconnatesaace, et n'ein'it aucune exeuse pobr le I3t)uble qu'il avait causé. Soa flegme luialiatt d'àiUeurs merveillettsement : il était ei sérieux^ si posé, qu'il en paraissait encore plus beau. On aimait à ae troavek* dans son voisinage, tant le calme de sa personne ét«t eommunicatif. On n'eét pas pensé, en le voyant là, qu'il était tm pauvre homme luttant contre la ruine, assis à c6té d'une riche lady. Le calme de l'égalité se peignait sur son visage; pent^tfe régntît^i aussi dans son cœur. De temps à autre> à

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la manièro doni il baissait son regard sur miss Keeldar en lui parlant, vous eussiez pu croire qu'il la dominait par sa position autant que par sa taille. Des éclairs presque austères sillonnaient son front et brillaient dans sels yeux : leur conversation était devenue animée, quoiqu'elle fût contenue dans un diapason inférieur. Elle le pressait de questions; évidemment il refusait de donner satisfaction à sa curiosité. Elle chercha une fois son œil avec les siens : on lisait dans leur douce mais ardente expression qu'elle sollicitait des réponses plus catégoriques. Moore sourit agréablement, mais ses lèvres ne se desserrèrent pas. Alors elle parut piquée et lui tourna le dos; mais en deux minutes il rappela son attention : il semblait lui fiiire des promesses, qu'elle avait l'air d'accepter comme des confidences.

Il parait que la chaleur de la salle ne convenait point à miss Helstone : elle devint de plus en plus pâle à mesure que le thé s'avançait. Aussitôt que les grâces eurent été récitées, elle quitta la table et se hâta de suivre sa cousine Hortense, qui, avec miss Mann, avait déjà cherché le grand air. Robert Moore s'était levé en même temps qu'elle, peut-être avec l'intention de lui parler; mais il fallait échanger le mot d'adieu avec miss Keeldar en la quittant, et pendant ce temps Caroline avait disparu.

Hortense accueillit son ancienne pupille avec plus de dignité que de chaleur : elle avait été sérieusement offensée de la conduite de M. Helstone, et avait toujours blâmé Caroline d'obéir trop littéralement â son oncle.

c Vous êtes tout à fait une étrangère, » dit-elle pendant que soil élève lui prenait les mains qu'elle serrait dans les siennes. . . Caroline la connaissait trop bien pour se plaindre de sa froideur; elle laissa passer ce petit accès de délicatesse outrée, bien sûre que sa bonté naturelle ne tarderait pas â prendre le de^ sus. En effet, Hortense n'eut pas plus tôt remarqué le visage et les traits amaigris de sa cousine , que son air s'adoucit; L'embrassant sur les deux joues , lina lui demanda anxieusement des nouvelles de sa santé : elle eût probablement été forcée de subir un long interrogatoire, suivi d'une plus longue mer^ curiale sur ce chapitre, si miss Mann n'eût détourné TattentiiMi de la questionneuse en la priant de la reconduire à la maison.jLa pauvre invalide était déjà fatiguée : sa lassitude la rendait maussade, trop maussade presque pour parler â Caroline; de plus, les vêtements blancs et l'air joyeux de cette jeune personne dé*

SHIRLET. 2ai

plaisaient à mil^s Mann.' Sa robe d'étoffé bronè ou de guihgamp gris de tous les jours, et son air mélancolique habituel, convenaient plus à la solitaire vieille fille : elle voulut à peine reconnaître ce soir*là sa jeune amie, et la quitta avec un froid salut. Hortense ayant promis de la reconduire chez elle, elles partirent ensemble.

Caroline chercha alors Shirley. Elle aperçut son écharpe aux couleurs de Tarc-en-ciel et sa robe pourpre, dans le centre d'une réunion de ladies, toutes d'elle bien connues, mais qu'elle avait l'habitude d'éviter systématiquement toutes les fois qu'elle le pouvait. Plus timide en certains moments que dans d'autres, elle ne se sentait précisément alors nul courage de se joindre à cette compagnie; elle ne pouvait cependant pas demeurer seule quand tous les autres se réunissaient par paire ou par groupes ; elle s'approcha donc d'une réunion de ses propres écolières, grandes filles, ou plutôt jeunes femmes, qui regardaient quelques centaines de plus jeunes enfants jouer an colin-maillard. '

Miss Helstbne savait que ces jeunes filles l'aimaient, et cependant elle était timide même avec elles en dehors de l'école; elle ne leur inspirait pas plus de crainte qu'elle n'en ressentait elle-même pour elles ; si elle s'approchait de leur groupe en ce moment, c'était plutôt pour trouver protection en leur compagnie que pour les patronner par sa présence. Par instinct elles saisirent sa faiblesse, et leur civilité naturelle la leur fit respecter. Son instruction commandait leur estime lorsqu'elle les enseignait; sa gentillesse attirait leurs regards; et, parce qu'elle était considérée comme douce et bonne dans l'exercice de ses fonctions, elles oublièrent généreusement son évidente timidité en ce moment et n'en tirèrent aucun avantage. Toutes paysannes qu'elles fussent, elles avaient trop de sa propre sensibilité anglaise pour se rendre coupables de cette grossière erreur. Elles l'entourèrent poliment et affectueusement, accueillant ses légers sourires et ses efforts pour engager la conversation avec une bienveillance et une civilité qui la mirent aussitôt à son

M. Sam Wynne arrivant en grande hâte pour insister afin que les grandes filles se mêlassent aux jeux aussi bien que les jeunes, Caroline demeura encore une fois seule. Elle méditait une tranquille retraite à la maison, lorsque Shirley, remarquant de loin son isolement, s'empressa de la rejoindre.

M2 SHIRLBY.

c Montons en haut dM ebamps, lui dit*elle; je sais que fOtts n'aimez pas lei foules, Caroline.

•— Mais ce sera vous priver d'un p^mkf Shirlef, que de TOUS enlever à ce beau monde «fui vous courtise si assidûment, et auquel vous pouv», sans art ni effort, vous rendre si agréable.

— Non pas tout à fait sans efforts ; je suis déjà fatiguée de ia tâche ; c*est un insipide et ingrat exercice que de causer et de rire avec ces bonnes gens de Briarfield. Depuis dix minutes je cherche à découvrir yoïtt blanc costume* J*ai plaisir à observer ceux que j'aime au milieu de la foule et à les eomparer aveo les autres; je vous ai comparée, vous ne ressemblez à aucune de celles qui sont ici, Lina : il f a ici de pins jolis visages que le vôtre; vous n'êtes pas, par exemple, une beauté comme Harrîet Sykes ; à côté d'elle, votre personne paraît presque mmgahfiante : mais vous avez l'air agréable, vous avez l'air r^échi, ce que j'appelle intéressant.

— Ah 1 Shirley 1 vous me flattez.

-^ Jene m'étottne pas que VosécoUères vous aiment. •— Vous plaisantez, Shirley, parlons d'autre chose. ^- Nous alloua parler de Moore, alors, et nous allons lestiN veiller ; je le vois en oe moment.

— Où?»

fit, en faisant cette question, Caroline ne regardait point à travers les champs, maie dans les yeux demies Èseldar, comme elle avait l'habitude de ûiire toutes les fois que Shirley men* tioAuait un objet qu'die découvrait au loin. Son amie avait meilleure vue qu'elle, et Caroline semblait penser que leseoretde la subtilité d'aigle de son regard pouvait se lire dans l'iris gris sombre de son œil ; ou plutôi, peut*étre cherchâiUelleàse gui-* der par la direction de ces deux vifs et brillants petits globes«

c Voilà lioore, dit Shirley, indiquant un point à travers le vaste champ où un millier d'enfants jouaient, et où un nombre égal de spectateurs adultes se promenaient çà et là. Là-*^bM) pouves-vous ne pas distinguer sa haute stature et son port droit? Il ressemble, au milieu de la foule qui l'environne, à Ëliab parmi les plus humbles bergers, à Sattl au milieu d'qn Gobseil de guerre; et c'est bien en effet , si je ne me trompe, un conseil de guerre.

— Et pourquoi eela, Shirley? demanda Caroline, dont l'esil avait à la fin saisi Vclb^^i cherché. Bobert parie en œ momeht à

mon ondsi et ils se doniMmt une poignée de ttiain : ils sont donc réconciliés.

— Et non sans de bonnes raisons, soyez-en sûre : ils font caose commune contre Tennemi commun. Et pourquoi pensez-vous que MM. Wynne, Sykes, Armitage et Ramsden se pressent en cercle autour d'eux? Et pourquoi font-ils agne à Malone de les ^indre? Quand on appelle celui-là, croyez-le, c'est qu'on a besoin d^un bras vigoureux. »

Shirley, en regardant, devint agitée : son œil lançait des éclairs*

c Ils n'ont pas voulu se fier à moi, dit^lle; c'est toujours ainsi, lorsqu'arrive le moment !

-^ De quoi s'agit^il donc?

— Eh ! ne le sentez-vous pas? il y a quelque Inystère en jeu i on attend quelque événement. Des préparatifs se font, J'en suis certaine. Je l'ai vu dans la contenance de Moore ce soir; il était animé et cependant dur.

— Dur pour t?ou», Shirley 1

— Oui, pour moi. Il est souvent dur pour moi» Il nous arrive rarement de converser tête à této ; mais il m'a fait souvent sentir que le fond de son caractôre n'^t pas d'édredon*

— Cependant il paraissait vous parler avec douceur*

— Assurément; ton très*aimable et manières charmantes; et cependant l'homme est péremptoire et réservé : sa réserve iQd'agaee.

-*- Ouij Robert est réservé.

-^ Et il a à peine le droit de l'être avec moi, d'autant moins q«'il a commencé par me donner sa confiance* N'ayant rien fait pei&* (lerdre cette confiance, elle ne devrait pas m'ètre retirée; il pense sflns doute, je suppose, que je n'ai pas l'àme assez vigoureuse pour qu'il puisse se fier à moi dans une crise.

*^ n craint probablement de vous causer de l'inquiétude.

»- Pféotution inutile : ma nature est élastique et ne se laisse pas facilement déprimer; il devrait savoir cela; mais cet homme est fier : il a ses défauts, quoi que vous puissiez dire» Lina. Remarquez combien ce groupe est animé; ils ne se doutent pas que nous les observons.

•«**Âvec de la vigilance, Shirley , nous pourrons peut^tre trouver le fil de leur secret*

•^ Il y aura quelques mouvementi inaceoutumés avant peu, demaioi cette nuit peut<4tre. Mais mes yeux et mes oreilles sont

grands ouverts. Monsieur Moore, vous serez sous ma surveillance. Vous aussi, soyez vigilante, Lina.

— Je le serai : Robert part, je Tai vu se retourner, je crois qu'il nous a aperçues.... Les voilà qui se donnent des poignées de main.

— Oui, ils se pressent les mains avec chaleur, ^ ajouta Shirley, comme pour ratifier quelque ligue solennelle.

Elles virent Robert quitter le groupe, passer à travers une porte et disparaître.

c Et il ne nous a pas dit au revoir, 9 murmura Caroline.

A peine ces mots se furent-ils échappés de ses lèvres, qu'elle essaya par un sourire de cacher le désappointement qu'ils sepiiblaient trahir. Des larmes involontaires vibrent unmoment humecter et illuminer ses yeux.

c Oh 1 nous y aurons bientôt remédié, s'écria Shirley; nous le forcerons de nous dire adieu.

— Le forcer ! cela n'est pas la même chose , répondit Caroline.

— Ce sera la même chose.

— Mais il est parti ; vous ne pourrez le rejoindre. .

— Je connais un chemin plus court que celui qu'il a^ pris; nous lui intercepterons le passage.

— Mais, Shirley, j'aimerais mieux ne pas y aller. » Caroline dit cela comme miss Keeldar lui saisissait le bras et

l'entraînait en bas des champs. Il était inutile de résister : rien n'égalait l'obstination de Shirley lorsqu'elle avait un caprice en tête. Caroline se trouva hors de la vue de la foule pres({ue avant qu'elle pût se rendre compte de ce qu'elle faisait, et fut entraînée dans un passage étroit et ombreux, dont la voûte était formée d& hautes épines et le tapis de mai^erites. Elle ne fit nulle attention au soleil du soir qui traçait une marqueterie sur le gazon, ni au pur encens qui s'exhalait en ce moment des plantes et des arbres; elle entendit seulement le guichet qui s'ouvrait à une extrémité du passage , et comprit que Robert approchait. Les longues branches d'épine qui se dressaient devant elles formaient une espèce d'écran : elles le virent avant qu'il ne pût les apercevoir. D'un coupd'œil, Caroline vit que sa joyeuse hilarité était passée : il l'avait laissée derrière lui dans les champs où les écoliers prenaient leurs ébats ; il ne lui restait plus que son air sombre, calme et préoccupé. Ainsi que l'avait dit Shirley, une certaine rudesse caractérisait son ex-

pression, tandis que son œil était animé, mais austère. La fantaisie de Shirley était donc parfaitement hors de saison ; s'il avait paru bien disposé , passe encore , mais en ce mo* ment....

c Je vous avais dit de ne pas venir, » dit Caroline, avec une certaine amertume, à son amie.

Elle paraissait réellement troublée : être ainsi jetée sur lo passage de Robert, malgré elle, lorsqu'il ne s'y attendait pas et qu'évidemment il ne tenait 7)as à être retardé, la contrariait très-vivement. Gela n'ennuyait pas le moins du monde Shirley : elle s'élança au-devant de son tenancier , et lui barrant le chemin :

<: Vous avez oublié de nous dire adieu, dit-elle.

— J'ai oublié de vous dire adieu ! Kt d'où sortez*vous donc? Êtes-vous des fées? J*en ai laissé deux semblables à vous, lune vêtue de pourpre et l'autre de blanc, debout sur le haut d'un tains, quatre champs plus loin, il n'y a qu'une minute.

— Vous nous avez laissées là et vous nous retrouvez ici. Nous vous avons surveillé, et nous vous surveillerons encore : vous serez un jour questionné, mais pas aujourd'hui. A présent, tout ce que vous avez à faire est de nous dire bonsoir et de passer. »

Moore regarda de l'une à l'autre sans changer de contenance : € Les jours de fête ont leurs privilèges, ainsi que les jours de péril, dit-il gravement.

— Allons, ne moralisez pas: dites bonsoir et passez, répondit Shirley.

— Dois-je vous dire bonsoir, miss Keeldar?

— Oui, et à Caroline aussi. 11 n'y a rien là de nouveau, j'espère. Il vous est arrivé déjà de nous dire bonsoir à toutes deux. ]»

Il prit sa main, la tint dans l'ui^e des siennes et la couvrit avec l'autre; il abaissa son regard sur elle gravement, avec bienveillance, mais avec autorité. L'héritière ne pouvait faire de cet homme son sujet; dans la manière dont il regardait ce charmant visage, il n'y avait aucune servilité, à peine de l'hommage; mais il y avait de l'intérêt, de l'affection, rehaussés par un autre sentiment : quelque chose dans le ton dont il lui parlait, aussi bien que dans les expressions dont il se servait, disait que ce sentiment était la gratitude.

€ Votre débiteur vous souhaite une bonne nuit. Puissiezrvous reposer tranquillement et sûrement jusqu'au matin !

2S6 SHIRLÉT.

•*-Et¥a«ii, imHisi6ttrMoora,qu'ailez«-Y0us ^retQuedi^Mvous à Halstone, avee lequel je vous ai vu échanger des pei* gnées de main? Que faisaient tpus ees genUenen autour de vous? Mettez pour une fois de côté la réserve. Soyez franc avec

moi.

— Qui pourrait vous résister? Je serai fnn^ : demain, i^il y a quelque chose à rdaler, vous Tenteadrez.

— Parlez maintenant, insista 6hiriey; ne remettez pas à demain.

*- Mais je ne pourrais vous dire que la moitié d'une histoire, et mon temps est limité, je n'ai pas un moment à perdre. Plus tard, je ferai amende honorable de ce délai par ma franchise.

— Mais vous rentrez à Holkm?

-^ Oui.

— Pour n'en plus sortir cette nuit?

— Certainement. A présept, adieu à t^tes deux, i

Il eût certainement voulu prendre la main de Caroline pour la joindre dans les siennes à celle de ghiiiey, mais elle ne se trouvait point à sa portée; Caroline s'était éloignée de quelques pas : sa réponse à Tadieu de Moore fut seulement une légère inclinaison de tête, et un tendre et sérieux sourire. Il ne chercha pas de plus cordial témoignage : il répéta de nouveau adieu, et les quitta.

o: Yoilà, c'est fini! dit Shirley lorsqu'il fut parti. Nous l'avons obli^ de nous dire bonsoir, et n'avons rien perdu dans son estime, je pense. Cary.

— Je l'espère, répondit brièvement Caroline.

-^ Vous me paraissez bien Umide et bien peu démonstrative, dit miss Keeldar. Pourquoi n'avez-vous pas^onné votre main à Moore, lorsqu'il vous a offert ia «enne ? Il est votre cousin , vous l'aimez. Avez-vous honte de lui laisser apercevoir votre affection?

** 11 en aperçoit tout ce qui peut l'intfeesser : il est inutile de faire étalage de sentiment.

— Vous êtes laconique: vous seriez stoYque si vous le p(mvtez. Est-ce qu'à vos yeux l'amour serait un crime, Caroline?

— L'amour un crime! Non, Shirley : l'amour est une vertu divine; mais pourquoi amener de force ce mot dans la conversation? il est«nguli^ement déplacé.

— Bien 1 » dU Shiriey.

S8IRI.ET. Wl

Uni dma jeunes filles piropurureat It verdoyant passage en silence. Caroline la première reprit ;

c Chercher les aftentioTis d'an homne, lai faire das avances est ua crime i maie Tamoarl l'ange J«plna pur ne devrait peint en rougir. Et lorsque je rois ou que j'entends honune ou feanne associer une iéé^ de ^onte à Tamour, je dédare leur inteUi^ gence grossière, leur aasoeiaiioft dégradée. Nombre de ladies et da gantlamen qui se onoient raiBnés, et aux lèvres desquels est contioufdlement suspendu le mot vulgarité^ ne peuvent mentionner ramour sans trahir leur naturelle et imbécile dégrada^ tion : dans leur esprit, c^est un sentiment baa qu'ils ne rattachent qu'à des idées d'abjection.

-^ Vous déerivea ainsi les troia quarta du mmide, Caroline.

•w Ils aent froids, ils sont lâcteBa, ils sent stupidas sur ce sujet, Sbiriey 1 lia n'ont jaaatfis aimé : ils n'<mt jamais été aioiésl

-^ Vous avez raison, Unal St dans leur profonde ignorance ils blasphèment contre ce fieu divin, ravi par un sérsphin à un divin autel.

<— lié le eonloadent avec l'étincelle qui monte da Tenfert »

Le soudain et joyeux carillon des clocbeamit &n au dialogue en rappdant tout le monde à Téglise.

GHAPITRB XVJI.

Que le biiwveiiiant lecteur est prié de passer, eràms servant d'introduction à des personnages peu importants.

La soirée était calme «t chaude; elle promettait de devenir lourde et accablante. Antour du soleil qui aitaii ee coucher britlai^t des nuages pourpres. De cbaudes couleurs, {dus ordinaires au ciel de Tlnde qu'à celui de l'Angleterre , teignaient l'horizon, et projetaient leurs reflets roses sur 1q flanc de la eol^ line, sur la fagade dea maisons, sur les groupes d'aibres, sur la' routa qui ae déroulait en aerpentant et sur les ondoyants pÀturages. Lesdeux jeunes filles deseendirentlaotementiescbampe : lora^'ellea arrivèrent ampaèa da l'é^iae, les deebes étaîeni

288 SHIRLET.

muettes ; la foule était réunie dans le temple : la scène) tout à rheure si animée, était solitaire.

. c Quel calme doux et agréable I dit Caroline.

— Et qu'il doit faire chaud dans Tégiise! répondit Shirley; et quel long et ennuyeux sermon va faire le docteur Boultbyl et comme les vicaires vont marteler leurs discours apprêtés ! Pour ma part, je préférerais ne pas entrer.

— Mais mon oncle sera fâché , s'il remarque notre absence. — • Je soutiendrai le choc de sa colère : il ne me dévorera

pas. Je suis fâchée de perdre son piquant discours. Je sais qu*il sera plein de sens pour TÉglise et de causticité pour le schisme : il n'oubliera pas la bataille de Royd-Lane. Je suis fâchée de vous priver de la sincère et évangélique homélie de M. Hall, avec tous ses purs yorkshirismes ; mais je veux rester ici. L'église grise et les tombes plus grises ont un aspect divin avec ces reflets d'or. La nature est maintenant à ses prières du soir : elle s'agenouille devant ses montagnes de feu. Je la vois prosternée sur les grands degrés de son autel, demandant une bonne nuit pour les marins en mer, pour les voyageurs dans le désert, pour les brebis sur la lande et pour les jeunes oiseaux dans les bois. Caroline, je la voisi Et je veux vous dire à qui elle ressemble : elle ressemble à Eve , lorsqu'elle et Adam étaient seuls sur la terre.

— El ce n'est pas TÈve de Miiton, Shirley?

— L'Eve de Miiton! TÈve de Miiton I je répète. Non, par la pure mère de Dieu, ce n'est pas elle. Cary, nous sommes seules : nous pouvons dire ce que nqus pensons. Miiton .était grand ; mais était-il bon? Son cerveau était sain ; mais qu'était son cœur? 11 vit le ciel ; il plongea ses regards dans les profondeurs de lenfer. Il vit Satan, la Faute, sa fille, et la Mort, leur terrible progéniture : les anges serrèrent devant lui leurs bataillons; les longues lignes de leurs boucliers de diamants reflétèrent sur ses yeux éteints les inénarrables splendeurs du ciel. Les démons réunirent leurs légions à sa vue : leurs armées sombres, noires et découronnées, défilèrent devant lui. Miiton essaya de voir la première femme; mais, Cary, il ne la vit point.

— Vous êtes hardie de parler ainsi, Shirley.

— Pas plus hardie que sincère. C'est sa cuisinière qu'il vit; ou ce fut mistress Gill, comme je l'ai vue, faisant du flan, pendant la chaleur de l'été, dans la fraîche laiterie, à la fenêtra

ombragée de roses-arbustes et de grimpantes capucines, préparant une collation froide pour les recteurs , des conserves et de douces crèmes, embarrassée de choisir ce qui convenait le mieux à leurs palais délicats; ne sachant quel ordre imaginer pour ne pas confondre les goûts, et pour apporter dans les diverses parties du service une bienfaisante et apéritive gradation.

— Voilà qui est très-bien aussi, Shirley.

— Je demanderais la permission de lui rappeler que les premiers hommes de la terre furent les Titans et qu'Eve était leur mère; d'elle naquirent Saturne , Hypérion, Océanus; elle enfanta Prométhée.

— Païenne que vous êtes! que signifie tout cela?

— Je dis qu'il y avait en ce temps-là des géants sur la terre : des géants qui tentèrent d'escalader le ciel. La première poitrine de femme qui a respiré sur cette terre a enfanté l'audace qui a pu lutter contre l'Omnipotence, la force qui a pu supporter dix siècles de servage , la vitalité qui a pu nourrir ce vautour de la mort pendant des âges innombrables , la vie inépuisable et Texcellence incorruptible qui , après des milléniums de crimes, de luttes , de misères , ont pu concevoir et enfanter un Messie. La première femme était fille du ciel : vaste était le cœur d'où s'est échappée la source du sang humain , et grande la tête sur laquelle a reposé la moitié de la couronne de la création.

— Elle convoita une pomme et fut jouée par un serpent : mais vous avez un tel gâchis d'Écritures et de mythologie dans la tète, qu'il n'y a rien déraisonnable à tirer de vous. Vous ne m'avez pas encore dit qui vous voyiez agenouillé sur ces montagnes.

— J'ai vu, je vois une femme titanique : sa robe bleu d'azur s'étend jusqu'aux confins de la bruyère, là oùpattun troupeau ; un voile blanc comme une avalanche , et dont les bords sont des arabesques d'éclairs, l'enveloppe de la tête aux pieds. Sous son sein j'aperçois sa ceinture, pourpre comme cet horizon; à travers sa rougeur brille l'étoile du soir. Je ne puis peindre ses yeux fixes : ils sont clairs, lis sont profonds comme des lacs, ils sont levés et pleins de vénération , ils tremblent avec la douceur de l'amour et le rayonnement de la prière. Son front a l'expansion d'un nuage, et est plus pâle que la nouvelle lune qui se montre avant la venue desjténèbres ; elle repose son sein,

Sbirlet. — I 13

au-dessous duquel sont jointes ses puissantes mains , sur !e bord du marais de Stilbro'. Ainsi agenouillée , elle parle à Dieu face à face. Cette Eve est la fille de Jéhovah , comme , Adam était son fils.

— Elle divague et a des visions l Allons, Sbîrley, il faut que nous entrions dans l'église.

— Caroline, je n'y entrerai pas. Je veux demeurer ici avec ma mère Eve, dans le souvenir de ces jours de la nature. Je Taime, cette femme immortelle et puissante 1 Le ciel peut s*être éclipsé de son front depuis sa chute dans le paradis; mais tout ce qui sur la terre est glorieux y brille encore. Elle me prend sur sa poitrine et me découvre son cœur! Chut! Caroline! vous la verrez et ressentirez ce que j'éprouve, si nous gardons toutes deux le silence.

•— Je veux bien me prêter à votre caprice ; mais vous allez recommencer à parler avant qu'il soit dix minutes. 9

Miss Keeldar, sur laquelle ia douce excitation d'une chaude soirée d'été paraissait agir avec une force inaccoutumée , s'appuya contre une pierre tumulaire élevée ; elle fixa ses yeux sur le couchant enflammé et tomba dans une douce extase. Caroline, s'éloignant un peu, se promena çà et là , au-dessus des murs de la rectorerie, rêvant aussi à sa manière. Shirley avait prononcé le mot mère : ce mot ne suggérait point à Caroline la mystique et puissante mère des visions de Shirley, mais une douce forme humaine, la forme qu'elle attribuait à sa propre mère, inconnue, non encore aimée, mais ardemment désirée.

c Oh ! puisse venir ie jour où elle se souviendra de son enfant 1 Oh! que je puisse enfin la connaître pour l'aimeH s

Telles étaient ses aspirations.

Les pensées de son enfance vinrent de nouveau remplir son âme. Ce désir qui plus d'une nuit l'avait tenue éveillée sur sa couche , et que la crainte de la déception avait presque éteint pendant ces dernières années , se ralluma soudain et échauffa son cœur. Que sa mère puisse quelque heureux jour se présenter à elle, et, la regardant tendrement avec des yeux pleins d'amour, lui dire d'une voix douce :

c Caroline, mon enfant, j'ai une maison pour vous : vous vi-^ vrez désormais avec moi. Tout l'amour dont vous aviez besoin et que vous n'avez pas goûté depuis l'enfance , Je l'ai soigneusement ménagé pour vous. Venez; le moment est venu pour vou$ d'être chériet >

SHIRLBT. SOI

tJii brait sur la route arracha GaroHna i ses espérances fili»« les, et Shirley à ses visions titaniques. Elles prêtèrent l'oreilta et entendirent les pas de chevaux ; elles regardèrent et virent à travers les arbres les vêtements écartâtes des militaires : le casque brillait, le plumet ondulait ; six soldats, en ordre et en silence, s^avançaient lentement sur la route.

c Les mêmes que nous avons vus. cette après-midi, murmura Shirley; ils ont fait halte quelque part jusqu'à présent; ila tiennent à être remarqués le moins possible, et se dirigent vers leur lieu de rendez-vous à cette heure paisible et pendant quai tout le monde est à Tégiise. Ne vous ai-je pas dit qu'il se pas** serait des choses extraordinaires avant peu? >

A peine avait-on cessé de voir et d*entendre les soldats , qu'un bruit tout différent vint rompre le calme de la nuit, les cris d^un enfant impatient. Biles regardèrent : un homme sor* tait de l'église, portant dans ses bras un enfant, un robuste petit garçon âgé d'environ deux ans, criant de toute la force de ses poumons; il venait probablement de s'éveiller d'un long sommeil. Deux petites filles de neuf et dix ans suivaient. L'influence de l'air vif et l'attraction de quelques fleurs cueii<« lies sur une tombe apaisèrent bientôt l'enfant; l'homme s'assit à terre, le berçant sur ses genoux aussi tendrement qu'eût pu le faire une mère; les deux petites filles s'assirent de chaque côté.

c Bonsoir, William , » dit Shirley, après avoir attentivement examiné cet homme.

Il l'avait vue auparavant , et probablement attendait qu'on l'eût reconnu ; il ôta alors son chapeau et grimaça un sourire de satisfaction. C'était un personnage à la tête rude, aux traits durs et fatigués, quoique d'un âge peu avancé; ses vêtements étalent décents et propres , et ceux de ses enfants d'une singulière élégance : c'était notre vieil ami Farren. Les jeunes ladies s'approchèrent de lui.

c Vous n'entrez pas dans l'église ? » leur demandait-il , en jetant sur elles un regard affable , quoique empreint d'une timidité que lui inspirait , non la supériorité de leur position , mais leur élégance et leur jeunesse.

Devant des gentlemen, tels que Moore ou Helstone, par exemple, William était souvent un peu bourru ; avec de fîères et Insolentes ladies , il était tout à fait intraitable ; mais il était très-sensible à la bonne humeur et à la civilité. Sa nature obstinée ne pouvait fléchir devant rinflexibilité d'autres na^

292 SHIRLET*

tures; c'est pourquoi il n'avait jamais pu aimer son mattre précédent, Moore, et, ignorant la bonne opinion que ce dernier avait de lui et le service qu'il lui avait rendu en le recommandant comme jardinier à M. Yorke , et par là aux autres familles d'i voisinage , il continuait à garder en son cœur un vif ressentiment contre son austérité. Dans ces derniers temps, il avait souvent travaillé à Fieidhead ; les manières franches et hospitalières de miss Keeldar l'avaient charmé. Il avait connu Caroline depuis son enfance ; elle était pour lui l'idéal de la lady; son gentil visage, sa démarche, ses gestes, la grAce de sa personne et de sa mise, remuaient une fibre artistique dans ce cœur rustique : il éprouvait du plaisir à la voir , comme il en éprouvait en examinant quelque fleur rare ou en regardant quelque gracieux paysage. Toutes deux aimaient William : elles prenaient plaisir à lui prêter des livres , à lui donner des plantes , et elles préféraient de beaucoup sa conversation à celle de gens grossiers et prétentieux, d'une condition infiniment plus élevée que la sienne.

€ Qui parlait lorsque vous êtes sorti , William ? demanda Shirley.

— Un gentleman pour lequel vous ne professez pas une grande affection, miss Shirley, H. Donne.

— Et comment avez-vous découvert mes sentiments à l'égard de M. Donne, WiHiam?

— Ah! miss Shirley, il y a quelquefois dans vos yeux une expression qui vous trahit ; lorsque M. Donne est présent , cette expression est quelquefois celle du plus profond mépris.

— Et vous, William, Faimez-vous?

— Moi 1 Je ne puis sentir les vicaires, et ma femme est comme moi. Ils n'ont pas de savoir-vivre; ils parlent avec fierté aux pauvres gens , comme s'ils les croyaient au-dessous d'eux. Ils sont toujours à se vanter de leur office ; c'est pitié , car leur office n'a pas à se vanter d'eux. Je déteste l'orgueil.

— Mais vous êtes fier vous-même à votre façon, dit Caroline : vous avez ce que vous appelez la fierté domestique; vous aimez que tout autour de vous soit beau : quelquefois vous paraissez même accepter vos gages avec répugnance. Lorsque vous étiez sans ouvrage , vous étiez trop fier pour acheter à crédit ; si ce n'eût été pour vos enfants, je crois que vous vous seriez laissé mourir de faim plutôt que d'entrer sans argent dans une boutique; et, lorsque je désirais vous donner

SHIRLET. 293

quelque chose , quelle difficulté n'avais-je pas à vous le faire accepter I

— Cela est vrai en partie, miss Caroline ; quelquefois j'aimerais mieux donner que recevoir, et surtout de personnes telles que vous. Voyez la différence qui existe entre nous deux : vous êtes une petite fille jeune et fréle ; moi je suis un homme grand et fort; j'ai plus du double de votre âge. Ce n'est donc pas à mot, je pense, d'accepter de vous, de vous avoir de l'obligation, comme ils disent; et le jour où vous êtes venue à la maigon, et ohj m'appelant sur la porte, vous m'avez offert cinq shillings, dont je doutais que vous pussiez aisément disposer, car je sais que vous n'avez pas de fortune , ce jour-là j'étais vraiment un rebellé, un radical, un insurrection niste; et c'est vous qui me rendîtes ainsi. Je pensais qu'il était honteux que, plein de force et disposé à travailler comme je Tétais , je fusse réduit à une condition telle , qu'une jeune créature , de l'âge à peu près de mon atnée, crût nécessaire de venir à moi et de m'offrir son morceau de cuivre.

— Je suppose que vous fûtes fâché contre moi , William T

— Je l'étais presque, d'une façon. Mais je^ vous pardonnai bientôt : votre intention était bonne. Oui , je suis fier et vous êtes fière aussi ; mais votre orgueil et le mien sont de bon aloi, ce que nous appelons dans le Yorkshire c orgueil propre, > auquel M. Malone et M. Donne ne comprennent rien. Le leur est un orgueil sale. J'élèverai mes filles à être aussi fières que miss Shirley que voilà, et mes garçons à être aussi fiers que moi; mais j'ose dire qu*aucun d'eux ne ressemblera aux vicaires : je corrigerais le petit Michael, si jamais il montrait quelques signes de cette disposition.

— Quelle est la différence, William?

— La différence, vous la connaissez bien, mais vous voulez me faire parler. M. Malone et M. Donne sont trop fiers pour rien faire par eux-mêmes; nous sommes trop fiers pour permettre à personne de faire quelque chose pour nous. Les vicaires peuvent à peine se décider à adresser un mot ik>li à ceux qu'ils croient au-dessous d'eux; nous ne pouvons accepter un mot impoli de la part de ceux qui se croient au-dessus de nous.

— Maintenant, William, soyez assez humble pour me dire véritablement comment vont vos affaires. Êtes-vous content de votre position?

— Miss Sbiriey, je suis très-content. Depuis qae je me suis

Wk SHiaLEY.

mis au jardinage, avec l'aide de M. Torke, et depuis qve M^ Hall (UQ autre gentleman de la bonne sorte) a aidé ma femme à établir une espèce de boutique, je n'ai pas à me plaindre. Ma famille a en abondance la nourriture et les vêtements; ma fierté me fait trouver le moyen de mettre de côté, de temps à autre, quelques guinées pour les mauvais jours : car je crois que je me verrais mourir plutôt que de solliciter les se*cours de la paroisse» Moi et les miens sommes contents; mais les voisins sont toujours pauvres; je vois beaucoup de misère.

— Et conséquemment, il y a beaucoup de mécontentement, je suppose, demanda miss Keeldar.

— Coméquenmient, vous dites vrai, conséquemment. Assurément, des gens qui meurent de faim ne peuvent être ni contents ni paisibles. Le pays n'estpas dans une condition de parfaite sécuritéi je ne crains pas de le dire,

— Mais qu'y faire? Que puisrje faire de plus, moi, par exemple?

— Yousl vous ne pouves rien faire de plus, pauvre jeune fille. Vous avez donné votre argent, vous avez bien fait. Si vous pouviez faire transporter votre tenander, M. Moore, vous feriez peut-être mieux encore. Le peuple le hait.

— Fil William» s'écria cfcaleiireusement Caroline. S'il y en a qui le détestent, c'est à leur honte et non à la sienne. M. Moore, lui, ne hait personne. 11 fait seulement son devoir et maintient ses droits. Vous avez tort de parler ainsi.

— Je parle comme je pense. Ce Moore a un cœur froid et dur»

. — Mais, dit Shirley, à supposer que Moore fût chassé du pays et sa fabrique détruite, les ouvriers auraient-ils pour cela plus d'ouvrage?

— Ils en auraient moins. Je sais cela, et ils le savent aussi; et il y a plus d'un honnête garçon réduit au désespoir par la certitude que, de quelque côté qu'il se tourne» il ne peut améliorer sa position, et il ne manque pas de malhonnêtes gens pour les conduire au démon: des misérables qui se disent amis du peuple, mais ne savent rien du peuple, et sont aussi faux que Lucifer» J'ai vécu environ quarante ans dans le peuple, et je suis persuadé qu*il n'aura jamais de sincères amis que lui* même, et ces quelques hommes qui, dans des positions différeiUesi seat les aq^s de Thumaaili en général. Lii nature bu-

SHIRLJST. 295

maine, prise en massa, n'est qu'égoïsme ; il nV a que peu d'exceptions de temps à autre et par-ci par-là, telles que vous deux et moi, qui, étant d'une sphère différente, pouvons nous comprendre les uns les autres et être amis, sans esclavage d*un côté et sans orgueil de Tautre. On ne doit jamais se fier à ceux qui se disent les amis des classes inférieures à la leur par des motifs politiques. Ils cherchent toujours à se créer des instruments. Pour ma part, je ne veux être patronné ni trompé pour le plaisir d'aucun homme. Des ouvertures que je reconnaissais perfides m'ont été faites récemment, et je les ai rejetées à la face de ceux qui me les proposaient.

-*- Vous ne voudriez pas nous dire quelles ouvertures?

— Non, cela ne servirait à rien ; ceux qu'elles concernent peuvent veiller sur eux-mêmes.

— Oui, nous devons veiller sur nous-mêmes, j c|it une autre voix.

Joe Scott s'était échappé de l'église pour respirer un peu d'air frais, et il se tenait là debout. « C'est l'avis que je vous donne , dit William en souriant.

— Et c'est celui que je donnerai à mon maître, lui fut-il répondu. Jeunes ladies, continua Joe en prenant un air d'importance, vous feriez mieux de rentrer à la maison.

— Je voudrais savoir pourquoi , demanda Shirley, à laquelle les façons quelque peu impertinentes du contre-maître étaient familières, et qui était souvent en guerre avec lui ; car Joe, ayant des théories despotiques sur les femmes en général, déplorait secrètement que son maître et sa fabrique fussent en quelque sorte sous le gouvernement des jupons,*et avait trouvé l'amertume de l'absinthe et du fiel à certaines visites d'affaires que l'héritière avait faites au comptoir de Hollow.

— • Parce qu'il n'y a rien ici qui concerne les femmes.

— Vraiment 1 Mais on prie et on prêche dans cette église ; est-ce que cela ne nous concerne pas?

— Vous n'avez été présente nia la 'prière ni au prêche, madame, si j'ai bien observé. C'est à la politique que j'ai voulu faire allusion. William Farren touchait tout à l'heure à ce sujet, si je ne me trompe.

— £h bien, alors? La politique est notre étude habituelle, Joe. Ne savez-vous pas que je vois un journal tous les jours, et deux le dimanche?

•«^ Je croirais volontiers que vous lisez les mariages, proba-

296 SHIRLET.

blement, miss, et les meurtres, et les accidents, et autres choses semblables.

— Je lis les articles de fond , Joe , et les nouvelles étrangères, et je jette un coup d'œil sur les prix des marchés ; enfin, je lis ce que lisent les gentlemen. 2»

Joe parut prendre cette causerie pour le bavardage d'une pie, et il y répondit par le plus dédaigneux silence.

c Joe, continua miss Keeldar, je n*ai jamais pu m'assurer convenablement si vous étiez whig ou tory ; je vous en prie, dites-moi quel parti a l'honneur de votre alliance.

— Il est assez difficile de s'expliquer lorsqu'on n'est pas sûr d*ôtre compris , répondit Joe avec hauteur. Mais', quant à être tory, je préférerais plutôt être une vieille femme, ou une jeune, ce qui est un article plus frivole encore. €e sont les tories qui font la guerre et ruinent le commerce ; et, si je suis d'un parti (quoique les partis politiques soient absurdes), je suis de celui qui est le plus favorable à la paix, et par conséquent aux intérêts mercantiles du pays.

— Eh bien! moi aussi, Joe, partiellement du moins, répondit Shirley, qui prenait plaisir à faire enrager le contre-mattre en persistant à parler de sujets auxquels, dans son opinion, comme femme, elle devait être tout à fait élrangère. J'ai aussi particulièrement à cœur l'intérêt de l'agriculture; la raison en est que je ne veux pas voir l'Angleterre sous les pieds de la France, et que, si une partie de mon revenu me vient de la fabdquç de Hollowr, une plus grande partie me vient des terres qui l'environnent. Il ne serait pas juste, je pense, Joe, de prendre des mesures nuisibles aux fermiers.

— La rosée, à cette heure-ci, est dangereuse pour les femmes, fit observer Joe.

— Si vous faites cette remarque par intérêt pour moi, je dois vous avertir simplement que je suis insensible au froid. Je ne craindrais pas de garder la fabrique, pendant une de ces nuits d'été, armée de votre mousquet, Jôe.D

Le menton de Joe était des plus proéminents ; il s'allongea à ces- mots de quelques pouces de plus encore.

c Mais pour en revenir à mes moutons, continua-trelle, fabricante de drap et propriétaire de moulin et de ferme, comme je le suis, je ne puis m'ôter de la tête certaine idée que nous autres manufacturiers et gens d'affaires sommes quelquefois un peu, très'peu, égoïstes et bornés dans nos vues, et aussi quel-

SHIRLET. 297

que peu insensibles et durs aux souflirances humaines dans notre poursuite du lucre ; n'étes-vous pas de mon avis, Joe?

— Je ne puis discuter lorsque je ne puis être compris, fut encore la réponse.

-^ Homme de mystère 1 votre mattre consent bien à discuter quelquefois avec moi, Joe : il n'est pas aussi roide que vous.

— C'est possible ; nous avons chacun nos habitudes.

— Joe, pensez-vous sérieusement que toute la sagesse humaine soit logée dans les cràues mâles?

— Je pense que les femmes sont une frivole et perverse génération, et j'ai un grand respect pour les doctrines émises dans le second chapitre de la première épttre de saint Paul à Timothée.

— Quelles doctrines, Joe?

— € Que la femme sMnstruise dans le silence et la soumission. Je ne peux souffrir qu'une femme enseigne et usurpe une autorité sur l'homme; mais elle doit garder le silence. Car Adam a été créé le premier, puis Eve. »

— Et quel rapport cela a-t-il avec les affaires? s'écria Shirley. Gela consacre les droits de primogéniture. Je l'opposerai à H. Yorke la première fois qu'il lui arrivera de s'insurger contre ces droits.

— Et, ajouta Joe Scott, Adam ne fut point trompé; mais la femme, s'étant laissé tromper, tomba dans le péché.

— Adam n'en fut que plus coupable de pécher les yeux ouverts, s'écria miss Keeldar. Pour vous parler franchement, Joe, je n'ai jamais pu comprendre ce chapitre : il est au-dessus de mon intelligence.

— Il est très-clair, miss ; l'enfant qui commence à courir peut le lire.

— Oui, le lire à sa façon, interrompit Caroline, qui, pour la première fois, prenait part à la conversation. Vous admettez le droit de jugement personnel, je suppose, Joe?

— Certainement que je l'admets ! Je l'accorde et le réclame pour chaque ligne du saint livre.

— Et les femmes le peuvent exercer aussi bien que les hommes?

— Non ; les femmes doivent avoir l'opinion de leur mari, en politique et en religion ; cela est plus salutaire pour elles.

— Oh I oh 1 s'écrièrent à la fois Shirley et Caroline.

8M SHIRLIT*

^kmweémtiA^ eda ne fait pas de doite> poraiita l*«n4M4

— -Goasidérat-TOttç alors OMome hoaiii pour une aussi stupide observation, dit miss Keeldar; vous pouriieE tout âusfii bien dire que les hommes doivent prendre Topiaioa de leurs piètres sans «xamen. De quelle valeur serait une religion ainsi adoptée? Ce ne serait qu'une aveugle et stupide superstition.

•^Et quelle est votre interprétation de ces pan^s de saint Paul, miss Helstone?

— Je les e^ipiique ainsi : Saint Paul éorivit ce chapitre pour une Gongrégation particulière de chrétiens, et dans des ciroon* «tances spéciales; et de plus, j'ose dire que, si je pouvais lire Toriginal grec, je trouverais qu'un grand nombre de mots ont été mal traduits, peut-être entièrement dénaturés. Il serait pos- «ible, je n*en doute pas, avec un peu d'habileté, de donner à ce passage un tout autre sens; de lui faire dire : Que la, femme parle toutes les fois qu'elle jugera convenable de faire une o])jection : il est permis à la femme d'mneigner et d'exercé rantorité autant que cela se peut ; Thomme, ea conséquence, n'a rien à luire de mieox que de rester en paix, etc., atc

*^€eia ne se pourrait pas, miss.

— Je suis sûre que cela se pourrait. Mes connaîssaoces sont teintes de plus solides couleurs que les vètres, lee. Monsieur Scott, vous êtes profondément dogmatique et l'avez toujours été : j'aime mieux William que vous*

— le* est assez bien dans sa propre mata», dit Shirley. ie l'ai vu chea lui aussi calme qu'un agneau, il n'y a pas un plus tendre, un meilleur mari dans Briarfield. Il ne dogmatise pas avec sa femme.

— Ma femme est une honnête et rude travailleuse : les années et la fetigue lui ont été toutes pnétenCions; mais il n'en est pas de même avec vous, jeunes naissos. Vous vous oneyez cependant la science naéme, et moi je pense que vous ne poaaèdez qu'une sorte de vanité auperficieUe* J» puis le dirO) il y a à peu près un an, un jour miss Caroline vint dans le cwxa^ loir pendant que j'étais occupé à emballer quelque chose^derrière le grand bureau; elle ne me vit point; elle apportait au maître une ardoise avec une addition dessus : oe n'était qu'un bout d'addition que notre Uarry edt faite en deux minutes. Elle n'en pouvait venir à bout; M. Uoore M obligé de lai montrer

SHIRLBY. 299

comment il fallait faire, et, lorsqu'il le lui eut montré, elle ne le comprenait pas.

— Cela est absurde, Joe.

— Non, cela n*est point absurde : et miss Shirley que voilà, lorsque le maître parle de commerce, a Tair de Técouter avec beaucoup d'attention, de suivre son raisonnement mot pour mot, comme si cela était aussi clair pour son intelligence que Test son miroir pour ses yeux ; mais, pendant tout ce temps, elle regarde par la fenêtre pour s'assurer si la jument reste tranquille; puis elle jette les yeux sur une éclaboussure qu'a reçue la jupe de son amazone ; ensuite elle passe en revue les toiles d'araignée et la poussière de nos magasins,^ pensant à notre malpropreté et à la magnifique promenade à cheval qu'elle va faire sur le territoire de Nunnely. Elle n'écoute pas plus les discours de M. Moore que s'il parlait hébreu.

r- Joe, vous êtes une mauvaise langue. Je vous répondrais, si on ne sortait ea ce moment de l'église; nous sommes obli* gées de vous quitter. Homme à préjugés, au revoir; William, au revoir. Enfants, venez à Fieldhead demain, et vous choisirez ce qui vous conviendra le mieux dans la chambre aux provisions de mistress GilK »

CHAPITBE XVra.

Un9 nuit d'été.

La nuit était venue. Un air serein favorisait l'illumination des étoiles.

c II fera juste assez clair pour que je voie mon chemin d'ici À la maison, dit misa Keeldar, comme elle se préparait à proadro congfà de Caroline à la porte du jardin de la rectorerie.

— Vous ne devez pas vous en aller aeule, Shirley. Fanny

vova acc<Hnpagnera.

— C'est inuUle. De quoi pourrais-je m'effrayer sur ma propre paroisse? Je ferais volontiers le trajet de Fieldhead à l'église par une belle nuit d'été, trois heures plus tard qu'en ce mo-

300 SHIRLET.

ment, pour le seul plaisir d*admirer les étoiles et la chance de rencontrer une fée.

— Mais attendez au moins que la foule se soit dissipée.

— D'accord. Voilà les cinq misses Ârmitage qui sortent. Voici le phaéton de mistress Sykes, la voiture de M. Wynne, la charrette de mistress Birthwistle; comme je ne me soucie pas de la corvée de dire adieu à tout ce monde, nous allons rentrer dans le jardin et nous abriter un instant parmi les laburnes. »

Les recteurs, les vicaires et leurs sacristains sortaient en ce moment du porche de Téglise. Il y eut force serrements de mains, compliments sur les discours, recommandations de prendre garde à Tair de la nuit, etc., etc. Peu à peu la foule se dispersa, les voitures s'ébranlèrent. Miss Keeldar venait de quitter son refuge fleuri, lorsque M. Helstone entrii dans le jardin et la rencontra.

c Ohl je vous cherchais, dit-il. Je craignais que vous ne fassiez déjà partie. Caroline, venez ici. d

Caroline s'approcha, s'attendant, comme Shirley, à une semonce, pour n'avoir point fait acte de présence à l'église. D'autres sujets cependant occupaient Tesprit du recteur.

« Je ne coucherai pas à la maison cette nuit, continua-t-il. Je viens de rencontrer un vieil ami, et j'ai promis de l'accompagner. Je serai probablement de retour demain vers midi. Thomas, le clerc, est engagé, et je ne puis l'avoir pour coucher à la maison, comme il fait d'habitude lorsque je m'absente pour la nuit; en conséquence....

— En conséquence, interrompit Shirley, vous avez besoin de moi comme gentleman, le premier gentleman de Briarfield, enfin , pour prendre votre pliace , être le maître de la rectorerie et le gardien de votre nièce et de vos servantes pendant votre absence?

— Précisément, capitaine ; j'ai pensé que le poste vous conviendrait. Voulez- vous faire à Caroline la faveur d'être son hôte pour une nuit? Voulez-vous rester ici au lieu de retourner à Fieldhead?

— Et que fera mistress Pryor? elle m'attend à la maison.

— Je lui enverrai un mot. Allons, décidez-vous à rester. Il se fait tard, la rosée tombe abondamment; vous et Caroline serez, je n'en doute pas, enchantées de passer la nuit ensemble.

SHIKLET. 301

— Je vous promets donc de demeurer avec Caroline, répondit Shirley. Gomme vous le dites, nous jouirons du plaisir d'être ensemble; nous ne nous séparerons pas de la nuit. Maintenant, allez rejoindre votre vieil ami, et ne craignez rien pour nous.

— S'il arrivait quelque trouble dans la nuit, capitaine, si vous entendiez crocheter une serrure, couper une vitre, où des pas furtifs se glisser en quelque endroit de la maison (et je n'ai aucune crainte de vous dire, à vous qui portez un cœur fort et bien trempé sous votre corsage de satin, que ces petits incidents sont fort possibles dans les temps actuels), que pourriez-vous faire?

— Je n'en sais rien, peut-être m'évanouir, tomber, pour me relever ensuite. Mais, docteur, si vous m'assignez le poste d'honneur, vous devez me donner des armes. Quelles armes renferme voire forteresse?

— Vous ne pourriez manier une épée?

— Non ; je me servirais mieux du couteau à découper.

— Vous en trouverez un excellent dans le buffet de la salle à manger; un couteau de lady, léger à manier, et dont la pointe vaut celle d'un poignard.

— Ce sera l'affaire de Caroline ; mais vous me donnerez une paire de pistolets : je sais que vous avez des pistolets.

— J'en ai deux paires, et j'en laisse une à votre disposition. Vous les trouverez suspendus dans leur étui en cuir au-dessus du manteau de la cheminée de mon cabinet d'étude.

— Chargés?

— Oui, mais non amorcés ; amorcez-les avant de vous mettre au lit. C'est vous faire un grand honneur que de vous les confier, capitaine.

— J'en aurai soin. Vous pouvez aller maintenant, monsieur Helstone.... Il a été fort gracieux pour moi de me prêter ses pistolets, dit-elle, comme le recteur passait la porte du jardin. Mais venez, Lina,continua-t-elle; entrons, et tâchons d'avoir à souper; j'étais trop vexée pendant le thé par le voisinage de M. Sam Wynne pour pouvoir manger, et maintenant j'ai réellement faim. »

Entrant dans la maison, elles se dirigèrent vers l'obscure salle à manger, à travers les fenêtres ouvertes de laquelle entrait l'air du soir apportant les parfums embaumés des fleurs du jardin, le son lointain des pas qui s'éloignaient sur la route,

302 SHIRLfi7«

et un doux et vague murmure dont Caroline expliqua l'origine par cette remarque faile pendant qu^etle écoutait à la fenêtre :

c Shirley, j'entends le ruisseau de Hollow. »

Ensuite elle agita la sonnette, demanda de la lumière, et du pain et du lait, le souper, habituel de miss Keeldar et le sien. Fanny, lorsqu'elle les eut servies, se disposait à fermer les fenêtres et les volets ; mais elle fat priée de n*en rien faire pour le moment : le crépuscule était trop calme, Tair trop embaumé pour qu'on y renonçât déjà. Elles prirent leur repas en silence : Caroline se leva une fois pour déposer sur la fenêtre un vase de fleurs qui était sur le buffet, et dont le parfum était trop fort pour cette chambre chaude. En revenant, elle ouvrit à demi un tiroir et y prit quelque chose qui brilla dans sa main.

a Vous m'avez assigné ceci, Shirley, n'est-ce pas? C'est une. arme brillante, admirablement affilée, et dont la vue fait frémir. Je n'ai jamais ressenti l'impulsion qui pourrait me porter à la diriger conti'e mon semblable. Il est difficile d'imaginer quelle eircoastance pourrait donner à mon bras la force de frapper avec ce long couteau,

— Cela me répugnerait fortement, reprit Shirley; mais je crois que je le pourrais, si j'y étais contrainte par certaines cir-» constances que je puis imaginer. >

Et miss Keeldar but tranquillement et à petits traits sa tasse de lait frais; elle paraissait quelque peu pensive et était légèrement pâle. Mais n*était-elle pas toujours pâle? jamais elle n'avait eu le teint animé.

Le souper fini, Fanny fut appelée de nouveau : on lui conseilla, ainsi qu'à Ëlisa, d'aller se coucher, ce qu'ellea firent volontiers, car le service de la journée avait été très-rude pour elles. Bientôt on entendit se fermer la porte de leur chambre. Caroline prit la lumière et visita en détail toute la maison, s'aasurant que chaque fenêtre était fermée, et chaque porte verrouillée. Elle n'évita pas même l'arrière-cuisine près du cimetière, ni la cave voûtée. Après cette minutieuse visite, elle revint.

c Ikn'y a en ce moment à la maison ni esprit ni chair qui ne devraient pas y être, dit-elle. Il est près d'onze heures et grand temps de se coucher, et cependant j'aimerais à veiller encore un peu, Shirley, si vous n'y voyez pas d'objection. Voici les pistolets que j'ai apportés du cabinet de mon oncle; vous pouvez les examiner à loisir. »

9HIALSY. 303

SHd \e$ plaQ# $w la lable devant son amie.

€ Pourquoi 4é6irez-v9uâ veiller plus loi^emps ? demanda miss ILeeldar, prenant les pistolet», les examinant, puis les replaçant sur la table.

— Parce que je me seiia excitée et en proie à une singulière agitation.

— Et moi aussi.

— Je noe demande si cet état d'insomnie et d'excitation est produit parqudque chose d'électrique dans l'air.

-—Non; le ciel est pur, les étoiles innombrables; la nuit est «agaiâque.

— Mais très-calme* J'entends l'eau du ruisseau de HoUow rouler sur son lit de cailloux, aus^ distinctement que ^ elle coulait sous le mur du cimetière.

*^ Je suis contente que U nuit soit si calme; un vent plaintif et une pluie battante me vexeraient en ce moment à me donner là fièvre.

— PourqiAoi, Shiriey?

— Paice qu'ils rendreieat inutiles tous mes efforts pour écouter.

— Est-ce que vous écoutez du coté de Hollow?

-- Oui; G*est le seul point d'oà nous puissions entendre un son ea ce moment.

— Leseul^ Shirlay? $

Toutes deux s'assirent auprès de la fenêtre, appuyèrent leurs bras sur l'af^i, et inclifièrent leurs tètes vers la jalousie ouverte. Ëlks virent réciproquement leurs jeunes visages à la dar^ des étoiles et de os crépuscule de juin qui ne di^ratt eu couchant que lorsque l'aurore commence à poindre au lavant*

f II. Helstene païse que ikmis n'avons aucune idée de l'endroit où il est allé, murmura miss (eel4sr, ni de son but, lu de son attente, ni de ses préparatifs; mais je devine bien des dioseA, et tous?

«-" Je souftçonae quelque chose.

— Tous ces gentlemen, votre cousin Moore compris, pensent que nous sommes trlmquiUemeoi à dormir dans nos lits, sans nous douter de rien.

««-^Sana nous occuper d'eux, sans crainte et sans espérance pov eux, > af9uia Ccuroliae.

Toutea deû deatMMirèrent sileocieuses pendant une demi-

304 SHIRLET.

heure. Le silence de la nuit aussi était complet, et n'était interrompu que par Thorloge de Téglise qui mesurait son cours par quarts d'heure. Elles échangèrent quelques mots sur la fraîcheur de Tair; elles s'enveloppèrent plus étroitement de leurs écharpes, reprirent leurs chapeaux qu'elles avaient quittés, et continuèrent à veiller.

Vers minuit, l'agaçant et monotone aboiement du chien de la maison troubla le calme de leur veille. Caroline se leva et se dirigea sans bruit à travers l'obscur passage vers la cuisine, dans l'intention de l'apaiser avec up morceau de pain; elle y réussit. En revenant dans la salle à manger, elle trouva une obscurité complète, miss Keeldar ayant éteint la chandelle: les contours de sa personne se voyaient encore auprès de la fenêtre ouverte ; miss Helslone ne fit aucune question; elle se glissa à son côté. Le chien recommença à aboyer avec fureur. Tout à coup il se tut et sembla écouter. Les hôtes de la salle à manger écoutèrent aussi, et ce n'était plus cette fois le bruit du cours d'eau du moulin de Hollow; on entendait un bruit plus proche, un bruit sourd sur la route au-dessous du «imetière; un son cadencé, mesuré, approchant, produit par les pas d*une multitude en marche.

Le bruit devint plus distinct. Celles qui écoutaient se rendirent compte par degrés de son importance ; ce n'étaient pas les pas de deux, d'une douzaine, ni d'une vingtaine d^hommes; c'étaient les pas de plusieurs centaines. Elles ne pouvaient rien voir : les arbustes élevés du jardin formaient un rideau de feuillage entre elles et la route. Ce n'était point cependant assez d'entendre; c^est ce qu'elles éprouvèrent, lorsque la troupe s'avança et sembla passer en ce moment auprès de la rectorerie. Elles l'éprouvèrent davantage encore lorsqu'une voix humaine, quoique cette voix ne prononçât qu'un seul mot, rompit le silence de la nuit en criant :

c Halte I j

La marche fut interrompue. Puis eut lieu une conférence à voix basse, dont aucun mot ne pouvait être entendu de la salle à manger.

« Il faut que nous entendions cela, » dit Shirley.

Elle se retourna, prit ses pistolets sur la table, passa sans bruit par la fenêtre du milieu de la salle à manger, qui était une porte vitrée, et descendit l'avenue jusqu'auprès du mur du jardin, où elle s'arrêta sous les lilas pour écouter. Caroline

SHIRLET. 305

n'eût pas voulu quitter la maison si elle avait été seule; mais où Shirley allait, elle ne craignait point d'aller. Elle jeta les yeux sur l'arme déposée sur le buffet, mais elle la laissa derrière elle et vint se placer à côté de son amie. Elles n'osaient point regarder par-dessus le mur, de peur d'être aperçues; elles furent obligées de s'accroupir derrière, et elles entend!* rent les paroles suivantes :

c Gela a l'air d'un vieux bfttiment isolé. Qui l'habite avec le satané recteur?

— Seulement trois femmes : sa nièce et deux servantes.

— Savez- vous où elles couchent?

— Les filles derrière ; la nièce dans une chambre sur le devant.

— Et Helstone?

— Voilà sa chambre là-bas. Il a l'habitude d'avoir de la lumière toute la nuit, mais je n'en vois pas en ce moment.

— Par où entreriez-vous?

— Si l'on m'ordonnait de lui faire son affaire, et il le mérite, j'essayerais d'entrer parla longue fenêtre là-bas : elle ouvre sur la salle à manger ; je pourrais trouver mon chemin à tâtons vers l'étage supérieur, et je connais sa chambre.

— Et que feriez-vous des trois femmes ?

— Je les laisserais tranquilles, à moins qu'elles ne voulussent crier ; dans ce cas, je les aurais bientôt apaisées. J'aimerais à surprendre le vieux diable endormi. S'il s'éveillait, il serait dangereux.

— A-t-il des armes?

— Des armes à feu toujours , et toujours chargées.

— Alors vous êtes fou de nous arrêter ici. Un coup de feu donnerait l'alarme : Moore serait sur nous avant que nous ayons pu le surprendre. Nous manquerions notre principal but.

— Vous pouvez aller en avant, je vous dis : je me chargerais seul d^Helstone. »

Une pause suivit. Un homme de la troupe laissa tomber une arme qui résonna sur le pavé ; à ce bruit , le chien de la rectorerie se mit à aboyer de nouveau avec fureur.

c Voilà qui gâte tout, dit la voix. Il va s'éveiller; un bruit pareil est capable de réveiller un mort. Vous ne nous aviez pas dit qu*il y avait un chien. Que le diable vous emporte ! En avant ! >*

306 SHIRLET.

Et la troupe se mît en marche ; les longues files se déployé* rent lentement sur la toute, qu'elles firent résonner de leur pas mesuré.

Shirley se dressa contre le mur et regarda sur la route.

« Il ne reste pas une âme, » dit-elle. Elle demeura un instant pensive, c Dieu merci I » s'écria-t-elle enfin*

Caroline répéta l'exclamation, non d'une voix aussi ferme : elle était toute tremblante; son cœur battait vite et fort; son visage était froid ; une sueur glacée perlait sur son front.

(c Dieu merci pour nous ! répéta-t-elle ; mais que va-t-il se passer ailleurs? Us ne nous ont laissées qu'afin de mieux surprendre les autres^

— Ils ont bien fait, répondit Shirley avec assurance :. les autres se défendront, ils le peuvent, ils sont préparés pour cela ; quant à nous, il en est autrement. Mon doigt était sur la détente de ce pistolet. J'étais toute prête à donner à cet homme , s'il entrait , un salut sur lequel il ne comptait guère ; mais derrière lui il y en avait trois cents autres ; je n'eusse pu efficacement vousprotéger, ni moi, ni ces deux pauvres femmes qui dorment là sous ce toit. C'est pourquoi je remercie de nouveau vivement Dieu de nous avoir tirées de ce périL »

Après une seconde pause elle continua : a Quel est maintenant mon devoir et le parti le plus sage ? non pas de demeurer ici inactive, assurément, mais bien certainement d'aller à HolJow.

— A Hollow, Shirley ?

— Oui, à Hollow. Voulez-vous m'y accompagner ?

— Où ces hommes sont allés ?

^- Us ont pris la grande route; nous ne pouvons les rencontrer. La route par les champs est aussi sûre , aussi paisible, aussi solitaire que le pourrait être un chemin à travers les airs. Voulez-vous venir ?

— Oui, répondit Caroline, machinalement, non parce que son amie était décidée à aller à Hollow, ni parce qu'elle-même éprouvait autre chose que de l'effroi à l'idée de raccompagner, mais parce qu'elle sentait qu'elle ne pouvait abandonner Shirley.

— Alors nous devons fermer solidement ces fenêtres, et laisser tout derrière nous dans la plus grande sécurité possible. Savez-vous ce que nous allons faire, Cary ?

-« Oui.... non.... nous allons à Hollow parce que vous le voulez.

SHIRLET. 307

— EsH» It tout ? Bt êtes-Yous si obéissante à un simple caprice de ma part? Quelle docile épouse vous séries pour un homme sévère! La face de la lune n^est pas plus blanche que la vôtre maintenant, et les feuilles du tremble qui est près de la porte ne sont pas plus agitées que vos doigts en ce moment. Et cependant, émue et frappée de terreur, effrayée et dévouée, vous me suivriez dans les plus profonds dangers. Gary, laissez-moi donner un motif à votre fidélité : nous allons à HoHow à cause de Moore, pour voir si nous pouvons lui être utiles; nous allons tâcher de Taveriir du péril qui le menace.

— Certainement, Shirley, je suis une folle et une faible créature, et vous êtes une sage et prudente femme. Je veux aller avec vouSv Je suis heureuse de vous accompagner*

— Je n'en doute pas. Vous mourriez aveuglément et avec résignation pour moi, et vous mourriez intelligemment et avec joie pour Moore; mais il n'est pas questioîi de mort pour ce soir, nous ne courons aucun risqué. »

Caroline ferma promptement les fenêtres et les volets» « Ne craignez pas, Shirley, que ma respiration m'empêche de vous suivre, si rapide que puisse être votre course, dit* elle. Prenez ma main ; traversons les champs en droite ligne. •*- Mais vous ne pourrez escalader les murs ?

— Cette nuit je le puis.

— Vous avea peur des haies; et le ruisseau qu'il nous faudra passer?

— Je le passerai, j

Elles partirent : elles coururent. Plus d'un mur les retarda , mais ne les put arrêter» Shirley avait le pied sûr et agile; Caroline , plus timide et moins adroite, tomba une ou deux fois violemment meurtrie; mais elle se relevait aussitôt, disant qu'elle ne s'était point blessée. Une haie très-épaisse bordait le dernier cbamp; elles perdirent du temps en clierchant un passage : l'ouverture qu'elles trouvèrent était étroite, mais elles n'hésitèrent pas à s'y engager; les longs cheveux, la peau douce, la soie et la mousseline souffrirent; mais ce qui fut. plus à déplorer, to fut le retard que cet obstacle avait apporté à leur coursov De l'autre côté , elles trouvèrent le ruisseau > qui coulait dans un lit profond. En cet endroit, une planche étroite était le seul point qui permit de le traverser. Shirley avait passé sur cette planche plusieurs fois déjà, sans accident et sans crainte : Caroline n'avait jamais osé s'y engager.

308 SHIRLET.

ff Je vous porterai de l'autre côté, dit miss Keeldar. Vous êtes légère et je ne suis point faible. Laissez-moi essayer.

— Si je tombe dans Teau, vous me repêcherez, » dit Caroline, avec une. douce pression de main.

Bt sans hésitation elle s'engagea sur la planche vacillante, comme si elle eût été la continuation du ferme gazon. Shirley, qui la suivit, ne traversa pas avec plus de résolution et de sécurité. Dans l'état de leurs esprits, avec le but qu'elles poursuivaient , un torrent écumant et impétueux ne les eût point détournées. GependaAt un bruit les arrêta. A peine avaientelles le pied sur la rive opposée , qu'un coup de feu fendit l'air du côté du nord. Une seconde s'écoula, puis la même note éclata au sud. Dans l'espace de trois minutes, des signaux semblables éclatèrent à l'est et à l'ouest.

« J'ai cru que nous étions mortes à la première explosion , dit Shirley en respirant longuement. Je me suis sentie frappée aux tempes, et j'ai cru que le coup nous avait traversé le cœur ; mais le bruit réitéré m'a servi d'explication : ce sont des signaux, c'est leur manière d'agir : l'attaque ne se fera pas attendre. Il aurait fallu que nous eussions des ailes; nos pieds ne nous ont pas portées assez rapidement. »

Il fallait alors traverser une portion du taillis : lorsqu'elles en sortirent , la fabrique se trouvait juste au-dessous d'elles : elles pouvaient voir les bâtiments, la cour; elles découvraient la route au delà. En jetant les yeux dans cette direction, Shirley put se convaincre qu'elle avait conjecturé juste : elles arrivaient trop tard pour donner un avertissement. Elles avaient mis plus de temps qu'elles ne s'y attendaient à surmonter les divers obstacles qui s'étaient dressés sur leur chemin à travers champs.

La route, qui eût dû leur apparaître blanche , était noire et couverte d'une masse mouvante. Les émeutiers étaient assemblés en face des portes fermées de la cour, et une seule figure apparaissait à l'intérieur, s'adressant apparemment à eux : la fabrique elle-même était parfaitement noire et tranquille; il n'y avait ni vie, ni lumière, ni mouvement.

« Assurément il est sur ses gardes; ce ne peut être là Moore, les attendant seul 1 murmura Shirley.

— C'est lui ; nous devons aller à lui. Je veux aller vers lui.

— Non, Caroline.

SHIRLET. 309

— Et pourquoi suis-je venue , alors ? Je suis venue à cause de lui. Il faut que je le joigne.

— Heureusement cela est au-dessus de votre pouvoir : il n'y a aucune entrée qui conduise dans la cour.

— Il y a une petite entrée derrière, outre la porte de la façade ; elle s'ouvre par un secret que je connais. Je veux essayer d'entrer par là.

— Non pas avec ma permission. >

Miss Keeldar lui entoura la taille de ses deux bras et la retint en arrière.

< Vous ne ferez pas un pas, lui dit-elle avec autorité. En ce moment, Moore serait à la fois choqué et embarrassé de nous voir Tune ou l'autre. Les hommes n'aiment pas à voir des femmes auprès d'eux dans les moments de danger réel.

— Je ne l'embarrasserais pas , je l'aiderais, répondit Caroline.

— Et comment ? En lui inspirant de l'héroïsme ? Penh ! nous ne sommes pas aux temps de la chevalerie. Ce n'est point à une joute dans un tournois que nous allons assister, mais à un combat pour l'argent, la subsistance et la vie.

— Il est naturel que je sois à ses côtés.

— Gomme reine de son cœur ? Sa fabrique est la dame de ses pensées, Gary I Ayant derrière lui ses métiers et ses ma* chines , il a tout l'encouragement qu'il lui faut et qu'il peut comprendre. Ge n'est point pour l'amour ou la beauté , mais pour son grand livre et ses draps, (fi'ii va rompre une hince. Ne soyez pas sentimentale ; Robert ne Test pas.

— Je pourrais lui être utile; je veux le chercher.

— Allons, je vous le permets; allez chercher Moore : vous ne le trouverez pas. »

Elle la laissa libre : Garoline partit comme une flèche qui s'échappe de l'arc tendu. Elle fut suivie d'un brillant éclat de rire. « Regardez bien4 ne faites pas de méprise 1 » lui criait Shirley.

Mais il y avait méprise. MissHelstone s'arrêta, hésita, regarda. La figure s'était tout à coup éloignée de la porte , et courait de toutes ses forces vers la fabrique.

« Hâtez-vous, Lina , criait Shirley : tâchez de le joindre avant qu'il n'entre. >

Caroline revint lentement sur ses pas. Ce n'est point Robert, dit-élle ; il n'a ni sa taille, ni son extérieur, ni sa démarche.

310 SIHIRLBT.

< le voyais bien que ce n* était pas Robert lonque je vous ai laissée aller. Ck)mment pouviez-vous vous y tromper? C'est la tournure vulgaire d'un simple soldat; ils l'avaient ^posté là comme sentinelle. Le voilà en sûreté dans la fabrique mainte-* nant. J'ai vu la porte s'ouvrir pour le laisser entrer. Je commence à être plus à mon aise ; Robert est préparé ; notre avertissement eût été superflu , et maintenant je suis bien aise que nous soyons arrivées trop tard pour le lui donner : cela nous a épargné le trouble d'une scène. Qu'il eût été beau d'entrer dans le magasin tout éperdues , et de se trouver en présence de MM. Armftage et Ramsden fbraant , de Malone faisant le fenfaron, de votre oncle ricanant, de M. Sykes sirotant un cordial, et de Moore lui-même dans sa froide veine d'homme de négoce ! Je suis heureuse que nous ayons échappé à cela.

— Je voudrais savoir s'ils sont beaucoup dans la fabrique, Shîrley.

— Assez pour la défendre. Les soldats* que nous avons aperçus deux fois aujourdliui s'y rendaient sans doute , et le groupe que nous avons vu entourer votre cousin dans les bhamps est certainement avec lui.

— Qu'est-ce qu'ils font donc maintenant, Shirley ? Quel est ce bruit ?

-* C'est le bruit des haches et des barres de fer contre les portes : ils sont en train de les forcer. Avez-vous peur ?

— Non, mais mon cceft* iîat très-fort; je peux à peine me tenir sur mes jambes ; je vais m'asseoir. Est-ce que vous n'êtes pas émue ?

— A peine ; mais je suis bien aise d'être venue : nous verrons de nos propres yeux. Nous sommes ici sur les lieux , et personne n'en sait rien. Au lieu d'étonner le vicaire, le drapier et le marchand de grains par notre romanesque arrivée sur la scène, nous sommes ici seules, avec la nuit amicale, ses étoiles muettes , et ces arbres qui murmurent et dont nos amis ne Viendront pas recueillir le récit.

■— Shirley I Shirley ! les portes sont enfoncées! leur chute a été semblable à la chute de grands arbres. Les voilà qui se précipitent par l'ouverture. Ils vont briser les portes du moulin comme ils ont brisé celles de la cour. Que va faire Robert contre une pareille multitude 7 Plût à Dieu que je fusse un peu plus près de lui , que je pusse Tentendre et lui parler ! Avec ma

volonté, mon ardent désir de le servir, je ne pourrais lui être un inutile fardeau. Je pourrais être bonne à quelque chose.

— Ils s'avancent l s'écria Shirley. Comme leur marche est ferme 1 II y a de la discipline dans leurs rangs, je ne dirai pas du courage; marcher cent contre dix, ce n'est point faire preuve de cette qualité ; mais (baissant la voix) il y a assez de souffrance et de désespoir parmi eux : ces aiguillons les pousseront en avant.

— En avant contre Robert, et ils le haïssent, Shirley; y at-il beaucoup de danger qu'ils ne soient les plus forts ?

— Nous verrons. Moore et Helstone ont dans leurs veines le premier sang de la terre , et ils ne sont ni maladroits ni poltrons. >

Un fracas, un bruit de fenêtres brisées, mit fin à leurs chuchotements. Une volée de pierres avait assailli simultanément la façade du moulin , et toutes les vitres des fenêtres étaient réduites en éclats. Un hurlement suivit cette démonstration, un hurlement d'émeutiers, et d'émeutiers du Yorkshire. Vous n'tvez peut être jamais entendu ce hurlement, ami lecteur ; tant mieux pour vos oreilles , peut-être pour votre cœur : car , s'il déchire l'air en haine de vous ou des hommes, des principes, des intérêts qui ont votre sympathie , la colère se réveille au cri de la haine. Le lion secoue sa crinière et se lève au hurlement de la hyène. La caste se dresse pleine de ressentiment contre la caste; et la classe moyenne, exaspérée, écrase sans pitié les masses furieuses et affamées de la classe ouvrière. Il est difficile d'être tolérant, il est difficile d'être juste dans de semblables moments.

Caroline se leva ; Shirley l'entoura de son bras : elles se tinrent debout , aussi immobiles que les tiges de deux arbres. Le hurlement fut long, et, lorsquMl cessa , le silence de la nuit continua à être troublé par les mouvements et les murmures de la foule.

« Que va-t-il arriver? » fut la question que s'adressèrent les deux jeunes filles. Rien encore ne s'agitait à la fabrique, qui restait muette comme un mausolée.

c II ne peut être seul , murmura Caroline.

— Je parierais tout ce que je possède qu'il est aussi peu seul qu'il est peu alarmé,» répondit Shirley.

Des coups de feu furent tirés par les émeutiers. Les défenseurs avaient -ils attendu ce signait C'est ce qui parut

probable. Le moulin, qui était tout à Theure inerte et passif, s'éveilla, le feu brilla à travers les baies ouvertes de ses fenêtres; une décharge de mousqueterie fit retentir la vallée de Hollow.

« Moore parle enfin, dit Shirley, et il semble posséder le don des langues ; ce n*est pas là une seule voix.

— Il a été endurant ; nul ne peut Taccusef de précipitation, dit Caroline ; leur décharge a précédé la sienne ; ils ont brisé ses portes et ses fenêtres; ils ont fait feu sur sa garnison avant qu'il les repoussât. >

Que se passa-t-il alors? Il semblait difficile, dans les ténèbres, de le distinguer; mais quelque chose de terrible, un tumulte incessant, avait lieu évidemment : de furieuses attaques, des résistances désespérées; dans la cour de la fabrique, dans la fabrique elle-même, le combat faisait rage. Les coups de feu se succédaient sans interruption, entremêlés de courses, de luttes et de cris. Le but des assaillants semblait être de pénétrer dans la fabrique; celui des défenseurs de les en empêcher. Elles entendirent le chef des rebelles crier : « Par derrière, camarades! » Elles entendirent une voix riposter : c Allez, vous nous trouverez là. »

a Au comptoir 1 cria ensuite le chef.

— Vous serez les bienvenus I Vous nous trouverez là! » lui fut-il répondu. Et bientôt la plus vive lumière qui eût encore brillé, le plus grand bruit qui se fût fait entendre , éclatèrent dans le magasin, où la masse des émeutiers se précipita.

La voix qui s'était fait entendre était celle de Moore. Par le Ion de cette voix, elles purent juger de l'excitation à laquelle il était arrivé ; elles purent se convaincre que l'instinct brutal de la lutte dominait chacun de ces hommes combattant les uns contre les autres, et l'emportait en ce moment sur les sentiments humains et raisonnables. Toutes deux sentirent leur visage s'échauffer et leur pouls s'accélérer. Toutes deux savaient qu'elles ne produiraient aucun bien en se jetant dans la mêlée : elles ne désiraient ni porter ni recevoir des cottps; mais pour rien au monde elles n'eussent voulu fuir ; pour rien au monde elles n'eussent détourné leurs yeux de cette sombre et terrible scène, de cette masse de nuages, de fumée de détonations pareilles à la foudre.

c Comment et quand cela finira-t-il? > Telle était la demande que s'adressait leur esprit agité. Arriverait-il un mo-

aniRLEY. 313

ment où elles pourraient être utiles? > C'est ce qu'elles attendaient : car, bien que Shirley parlât en riaht de leur arrivée trop tardive et se montrât toujours prête à satiriser son propre enthousiasme et celui des autres, elle n'eût pas hésité à donner une de ses meilleures fermes pour avoir la chance de se rendre utile.

Cette chance ne leur fut pas accordée : elles attendaient une circonstance qui ne se produirait probablement point. Moore avait prévu cette attaque. Il était sur ses gardes et préparé sur chaque point. Il avait fortifié sa fabrique, qui était en ellemême un très-fort bâtiment, et y avait mis garnison. C'était un homme froid et brave qui se défendait avec une inébranlable fermeté; ceux qui étaient avec lui s'inspiraient de son esprit et imitaient sa contenance. Les émeutiers n'avaient pas encore été reçus ainsi : dans les quatre fabriques qu'ils avaient attaquées, ils n'avaient rencontré aucune résistance ; une défense résolue et organisée était [chose à laquelle ils n'avaient point songé. Quand leurs chefs virent le feu soutenu du bâtiment attaqué et la ferme détermiùation de son propriétaire; lorsqu'ils se virent froidement défiés et invités à la mort; lorsqu'ils virent tomber leurs hommes autour d'eux, ils comprirent qu'il n'y avait là rien à faire. Ils rassemblèrent en hâte leurs forces, les éloignèrent de la fabrique, firent un appel auquel les hommes répondirent à un numéro au lieu de répondre àunnom;puis ils se dispersèrent dans la campagne, laissant derrière eux le silence et la ruine. L'attaque avait duré une heure.

En ce moment le jour approchait : l'obscurité régnait au couchant, mais le levant commençait à s'éclairer. On eût pu croire que les, jeunes filles qui venaient d'assister à la lutte allaient se précipiter vers les vainqueurs auxquels elles portaient un si vif intérêt ; mais au contraire elles s'approchèrent prudemment du bâtiment qui venait de soutenir l'assaut, et, lorsque tout à coup une foule de soldats et de gentlemen apparut à la grande porte ouvrant sur la cour, elles se réfugièrent à la hâte sous un hangar servant de dépôt au vieux fer et au l>ois de construction, d'où elles pouvaient observer sans être vues.

C'était un triste spectacle : cette cour et ses abords étaient une tache de désolation dans la fraîche aurore d'un jour d'été. Le taillis de Hollow était ombreux et humide de rosée, le haut de la colline était verdoyant; mais là, dans le centre de la

Shirley. — i 14

314 SHIRLBT.

douce vallée, la discorde avait laissé l'empreinte de son passage : les fenêtres du bâtiment étaient toutes brisées; çà et là gisaient des mousquets et autres armes ; plus d'une large tache rouge se voyait sur le gravier; un cadavre couché la face contre terre était étendu près de la porte extérieure, et cinq ou six blessés se tordaient et gémissaient dans la poussière ensanglantée.

La contenance de miss Keeldar changea à cet aspect. G*é* tait le déboire de la bataille, la mort et la douleur remplaçant le mouvement et l'excitation ; c'était la cendre noire que laisse un feu brillant lorsque sa flamme s'est éteinte et sa chaleur évanouie.

c Voilà ce que je voulais prévenir, dit>elle d'une voix qui trahissait l'émotion de son cœur.

— Mais vous ne pouviez le prévenir, vous avez fait en vain tout ce que vous pouviez faire, lui dit Caroline ; ne vous attristez pas, Shirley.

' — Le sort de ces pauvres gens m'afflige, répondit«elle pen* dant que ses yeux s'humectaient de larmes. N'y a-t-il personne de blessé dans la fabrique ? Est-ce que c'est là votre oncle?

— C'est lui, et voilà M. Malone ; oh I Shirley, voilà Robert!

— Bh bien ! (reprenant son ton habituel) ne m'enfoncez pas ainsi vos doigts dans la main; je le vois; il n'y a rien là d'étonnant ; nous savions qu'il était là.

— Le voilà qui s'approche de nous, Shirley !

— C'est-à-dire de la pompe, pour se laver les mains et le visage, qui a reçu une égratignure, si le ne me trompe.

— n saigne, Shirley : ne me retenez pas, je veux y aller.

— Tous ne ferez pas un pas !

— Il est blessé, Shirley.

— Bagatelle!

— Mais il faut que j'aille près de lui ; je ne puis résister à mon désir; je ne puis souflï^ir d'être ainsi retenue.

— Et pour quoi faire?

— Pour lui parler, pour lui demander comment il se trouve et ce que je puis faire pour lui.

— Pour le vexer et l'ennuyer ; pour vous donner avec lui en spectacle à tous ces soldats, à M. Malone, à votre oncle, et emt0ra. Pensez-vous que cela lui fbsse plaisir? Âimeriez-vous à vous rappeler cela dans quelques jours?

SHIRLET. 315

— Sàls-je donc destinée à être toujours dominée et eontrainteT demanda un peu passionnément Caroline.

— Dans son intérêt, oui , et plus entore dans le vôtre. Je vous le dis, si vous vous montriez à lui en ce moment, vous voua en repentiriez dans une heure, et Robert aussi.

— Vous pensez que cela ne lui ferait pas plaisir, Shirley?

— Beaucoup moins que lorsque nous l'avons arrêté pour nous dire bonsoir, ce qui vous contrariait si fort.

— Mais ce n'était qu'un jeu ; il n'y avait aucun danger.

— Et ceci est chose sérieuse : il ne faut pas le déranger.

— Je voulais seulement aller auprès de lui parce qu'il est mon cousin, vous comprenez?

— Je comprends très-bien. Mais regardez-le. Il a baigné son firent, et le sang a cessé de couler. Sa blessure n'est en réalité qu'une éeorchure; je le vois d'ici : le voilà qui va examiner les blessés. »

M. Moore et M. Helstone firent le tour de la cour, examinant l'un après l'autre les hommes qui gisaient à terre. Ils or. donnèrent que les blessés fussent enlevés et transportés dans la maison. Ensuite Joe reçut l'ordre de seller le cheval de son maître et le poney de M. Helstone, et les deux gentlemen s'éloignèrent au galop pour aller chercher des secours chirurgicaux en différentes directions.

Caroline n'était pas encore apaisée,

c Shirley, Shirley, J'aurais bien voulu lui dire un mot avant son départ, murmurait-elle, tandis que des larmes brillaient dans ses yeux.

— Pourquoi pleurez-vous, Lina? lui demanda miss Keeldar d'un ton sérieux. Vous devriez vous réjouir au lieu de vous attrister. Robert a échappé au danger; il est victorieux; il a été froid et brave dans le combat ; il est maintenant modéré dans le triomphe : est-ce le moment de pleurer?

— Vous ne savez pas ce que j'ai dans le cœur, quelle peine, quel trouble, ni d'où ils viennent, répondit Caroline. Je comprends que vous vous réjouissiez de la grandeur d'âme et delà bonté de Robert ; moi aussi je m^en réjouis, dans un sens, mais, dans un autre, je suis si malheureuse. Je suis trop éloignée de lui : j'avais l'habitude d'être plus proche. Laissez-moi seule, Shirley ; laissez- moi pleurer pendant quelques minutes, cela me soulage. »

Miss Keeldar , la voyant trembler de tous ses membres,

cessa de la contraindre. EHe sortit du hangar et la laissa pleurer en paix. C'était le parti le plus sage : au bout de quelques minutes, Caroline la rejoignit, beaucoup plus calme. Elle lui dit de sa voix naturelle, douce et aimable :

a Venez, Sbirley, nous allons retourner maintenant à la maison. Je vous promets de ne point chercher à voir Robert avant qu'il me fasse demander. Je n'essayerai jamais de me pousser sur son chemin. Je vous remercie de m'en avoir empêchée tout à l'heure.

— Je l'ai fait avec une bonne intention, répondit miss Keeldar. Maintenant, chère Lina, continua~t-elIe, tournons le visage à la fraîche brise du matin et regagnons tranquillement la, rectorerie. Nous y rentrerons sans bruit, comme nous en sommes sorties : nul ne saura où nous avons été ni ce que nous avons vu cette nuit ; aucune raillerie, aucune mauvaise interprétation ne peut par conséquent nous molester. Demain nous verrons Robert, et nous nous montrerons de belle humeur. Mais je n'en dirai pas davantage, j'aurais peur de pleurer aussi. Je parais dure pour vous, mais je ne le suis pas.

CHAPITEE XIX.

Le lendemain.

Les deux jeunes filles ne rencontrèrent âme qui vive dans leur retour à la rectorerie. Elles rentrèrent sans bruit ; elles se glissèrent à l'étage supérieur sans être entendues : le jour naissant les éclairait suffisamment de ses premiers rayons. Shirley se dirigea immédiatement vers sa couche ; et, quoique le lieu lui parût étrange, car elle n'avait jamais couché à la rectorerie , malgré la scène de terreur et d'excitation à laquelle elle venait d'assister, elle eut à peine posé sa tête sur l'oreiller, qu'un rafraîchissant sommeil vint fermer ses yeux et calmer ses sens.

Une santé parfaite était un des bienfaits dont jouissait Shirley ; elle avait le cœur chaud et sympathique , mais n'était point nerveuse. De puissantes émotions pouvaient l'exciter et

la dominer sans l'abattre : secouée et agitée pendant la tempête, elle retrouvait après Torage toute sa fraîcheur et son élasticité habituelles. De même que chaque jour lui apportait ses stimulantes émotions^ chaque nuit lui procurait un repos réparateur. Caroline la regardait en ce moment dormir, et lisait la sérénité de son âme dans la beauté et le cakne heureux de son visage.

Quant à elle, étant d'un tempérament tout opposé, elle ne pouvait dormir. La vulgaire excitation du thé et de rassemblée des écoles eût suffi seule pour la tenir éveillée toute la nuit : le souvenir du drame terrible qui venait de se jouer sous ses yeux n'était pas de nature à laisser longtemps son esprit en repos. Ce fut en vain qu'elle s'efforça de rester couchée : elle se releva bientôt et demeura assise à côté de Shirley, comptant les minutes et regardant le soleil de juin montant à l'horizon.

La vie s'épuise vite dans des veilles semblable^ à celles auxquelles Caroline était trop souvent soumise depuis quelque temps, veilles durant lesquelles l'esprit, n'ayant aucune nourriture agréable pour se repaître, aucune manne d'espérance, aucun rayon de miel de joyeux souvenirs, s'efforce de vivre avec la maigre chère des désirs ; puis, ne tirant de là ni plaisir ni soutien, et se sentant près de périr de besoin, se tourne vers la philosophie, la résolution, la résignation , implore de tous ses dieux l'assistance, mais Timplore vainement, et languit sans secours.

Caroline était chrétienne ; dans les moments d'affliction, elle formulait de nombreuses prières d'après la croyance chrétienne, les proférait avec une fervente ardeur, implorait la patience, la force, le secours. Mais ce monde, nous le* savons tous, est un lieu de souffrances et d'épreuves ; et par le résultat de ses prières il lui semblait qu'elles n'étaient point entendues. Elle croyait quelquefois que Dieu ayait détourné d'elle son visage. En certains moments elle était calviniste, et, tombant dans le gouffre du désespoir religieux, elle croyait voir planer sur elle le sceau de la réprobation.

Combien ont eu ainsi dans leur vie une période où ils ont pu se croire abandonnés; où, ayant longtemps espéré contre l'espérance, et ne voyant jamais se réaliser leurs désirs, ils ont senti leur cœur languir et se dessécher dans leur poitrine! C'est une heure terrible, mais c'est souvent le moment obscur

318 9HIRLEY.

qui précède le lever du jour; cette période de l'année où le vent glacé de janvier sonne à la fois le glas de Tfaiver qui expire et Tavén^nent du printemps qui commence; mais, comme les oiseaut qui périssent ne peuvent comprendre que ce vent qui les tue est Tavant-cottreur des beaux jours, de même Tâme qui souffre ne peut reconnaître dans l'excès de son afflic»tion l'aurore de sa délivrance. Que quiconque souffre s'attache cependant fermement à Famour de Dieu et à la foi. Dieu ne le trompera ni ne l'abandonnera jamais, c II châtie celui qu'il aime. » Ces mots sont vrais ; on ne doit pas les oublier.

La maison s'anima enfin : les servantes se levèrent; les volets du rez-de-chaussée furent ouverts. Caroline, en quittant le lit qui avait été pour elle une couche d'épines, sentit revivre celte vigueur que ramène toujours le retour du jour et Taction chez ceux que le désespoir et la souffrance n'ont pas tués entièrement : elle s'habilla, comme d'habitude, avec soin, et fit tous ses efforts pour que rien dans son extérieur ne trahit l'aflliction de son cœur* Elle parut auAsi fraîche que Shirley, lorsque toutes deux furent habillées, avec cette différence toutefois que les yeux de miss Keeldar étaient animés^ et uiue ceux de Caroline avaient une expression de langueur.

c Aujourd'hui j'aurai beaucoup de Choses à dire à Moore, telles furent les premiers mots de Shirley, et l'on pouvait lire sur son visage que la vie était pour elle pleine d'intérêt^ d'espérence et d'occupation. Il aura à soutenir un interrogatoire, ajoula-t-elle. Je suis sûre qu'il s'imagine m'avoir très-habilement dupée. Et c'est ainsi qu'agissent les hommes vis^^à^vii^des femmes» leur eaohant toujours le danger, s'imaginent» je snçppose» leur épargner par là de la peine^ Ils Ue se doutaient guère que nous savions où ils étaient cette nuit; nous savons qu'ils étaient loin de conjecturer où nous étions nous-mêmes. Les hommes, je crois^ s'imaginent que l'esprit des femmes ressemble un peu à celuidesenfonts. Eh bienl c'est une erreun ^

Cela fut dit tandis que, debout devant la glace» elle arratigeait en boucles, en les enroulant sur ses doigts, ses cheveux naturellement flottants ; elle poursuivit ce thème encore cinq minutes, pendant que Caroline lui attachait sa robe et boudait sa ceinture.

c 6i les hooimes pouvaient nous voir telles que nous sommes réellement, ils en seraient un peu étonnés ; mais les plus remarquables, les plus sensés» ee font souvent illasîon en ce qui

ooneerne les femmes : ils ne les comprennent ni sous le* rapport du bien ni sous celui du mal. Leur bonne femme est un itre fantastique, moitié poupée, moitié ange ; leur méchante femme est presque toujours un démon. Il faut les entendre s'extasier sur les créations imaginaires, adorant Thérotne de tel poëmo, de tel roman, de tel drame, qu'ils trouvent ravissante, divinel Ravissante et divine peu^-être, mais souvent aussi artificielle, aussi fausse que la rose de mon chapeau. Mais si j'exprimais toute ma pensée sur ce point, si je donnais mon opinion sur les principaux caractères féminins de certains ouvrages de premier ordre, qu'adviendrait- il de moi? Je serais ensevàie sous une avalanche de pierres vengeresses avant une demi -heure,

— • Shirley, vous babillez tellement que je ne puis finir de vous lacer : restez donc tranquille. Et, après tout, les héroïnes de nos auteurs valent bien les héros de nos basbleus.

— Vous vous trompez : les femmes tracent le caractère des hommes avec plus de vérité que les hommes celui des femmes. C'est ce que je prouverai dans quelque Magazine^ un jour où j'aurai le temps; seulement, mon travail ne sera jamais inséré; il sera refusé avec des compliments et tenu à ma disposition dans les bureaux.

— Assurément : vous ne pourriez écrire assez bien; vous ne savez pas assez; vous manquez d'érudition, Shirley.

-^ Dieu sait que je ne vous contredirai pas, Cary. Je suis ignorante comme une borne. Une chose me console cependant, c'est que vous n'êtes guère plus instruite que moi. »

Elles descendirent pour le déjeuner.

c Je voudrais bien savoir comment mistress Pryor et Hortense Moore ont passé la nuit, dit Caroline en faisant le café. Égoïste que je suis 1 Je n'ai pas songé à elles jusqu'à ce moment. Elles auront entendu tout le tumulte ; Fieldhead et le cottage sont si proches; et Hortense est très-peureuse pour ces sortes de . choses. Il en est sans doute ainsi de mistress Pryor.

— Tous pouvez m'en croire, Lina, Moore a eu soin d*éloigner sa sœur : elle s'en retourna hier avec miss Mann ; il l'a bien certainement £ait rester là pour la nuit. Quant & mistress

' Pryori j'avoue que j'ai quelque inquiétude de ce côté; mais avant une demi-heure noua serons auprès d'elle* »

Pendant ce temps, la nouvelle de ce qui s'était passé à HoHow se répandait dans le voisinage. Fanny, qui était allée à Fieldhead chercher le lait, revint en hâte annoncer qu'il y avait eu un combat à Hollow, dans la fabrique de M. Moore, et que Ton disait qu'une vingtaine d'hommes avaient été tués. Élisa, pendant l'absence de Fanny, avait appris par le garçon du boucher que le moulin était brûlé. Toutes deux se précipitèrent dans le parloir pour annoncer la terrible nouvelle aux jeunes filles, terminant leur «laire et fidèle narration par Tasserlion qu'elles étaient sûres que leur mattre avait été présent à tout cela; que la veille, avec Thomas, le clerc, il était allé rejoindre Malone et les soldats. M. Malone aussi n'avait point reparu à son logement depuis la veille dans l'après-midi, et la femme et la famille de Joe Scott étaient dans la plus grande désolation, ne sachant ce qui était advenu de leur chef.

Ces nouvelles étaient à peine données, qu'un coup frappé à la porte de la cuisine annonça le domestique de Fieldhead, ar* rivé en toute hâte porteur d*un billet de mistress Pryor. Ce billet était écrit avec précipitation, et il pressait miss Keeldar de retourner immédiatement, attendu que le voisinage et la maison étaient menacés d'être dans la confusion, et qu'il y aurait certainement des ordres à donner qui ne pouvaient l'être que par la maîtresse du manoir. Dans un post-scriptum, mistress Pryor disait que Caroline ne pouvait rester à la rectorerie, et qu'elle ferait bien d'accompagner miss Keeldar.

c II n'y a là-dessus qu'une opinion , dit Shirley en attachant son chapeau, et elle courut chercher celui de Caroline.

— Mais que feront Fanny et Élisa? Et si mon oncle arrivait?

— Votre oncle ne reviendra pas encore; il a d'autre poisson à frire : il va être occupé à galoper de Brîarfield à Stilbro' et deStilbro' à Briarfield, éveillant les magistrats du tribunal et les officiers de la caserne. Fanny et Élisa pourront avoir la femme de Joe et celle du clerc pour leur tenir compagnie. D'ailleurs, il n'y a aucun danger à craindre maintenant ; des semaines se passeront avant que les émeutiers puissent se rallier ou concerter une autre attaque, et je serai bien trompée si Moore et Helstone ne profitent pas de l'attaque de la nuit dernière pour les anéantir tout à fait : ils vont entraîner les autorités de Stilbro' dans d'énergiques mesures. J'espère seulement qu'ils ne seront pas trop sévères, qu'ils ne poursuivront pas trop implacablement les vaincus.

SHIRLET. 321

— Robert ne sera point cruel ; nous ayons pu le voir la nuit dernière.

— Mais il sera sévère, répondit Shirley, et il en sera de même de votre oncle. »

Gomme elles se dirigeaient rapidement par la pelouse et le sentier de la plantation vers Fieldhead, elles aperçurent la route au loin déjà couverte de cavaliers et de piétons se dirigeant vers Hollow. En arrivant au manoir, elles trouvèrent les portes de la cour de derrière ouvertes, et la cour et la cuisine semblaient remplies d'hommes, de femmes et d'enfants qui venaient chercher le lait, et auxquels mistress Gill, la femme de charge, cherchait en vain à persuader de prendre leur seau de lait et de partir. (Il est, ou il était d'usage dans le nord de TAngleterre que les paysans qui habitaient des cottages sur le domaine d'un squire de campagne reçussent leur provision de lait et de beurre du manoir, sur les pâturages duquel un troupeau de vaches à lait était ordinairement nourri pour Talimentation du voisinage. Miss Keeldar possédait un semblable troupeau, entièrement composé de ces belles vaches au fanon pendant, élevées au milieu des tendres herbages et des eaux limpides de la jolie Airedale; et elle était Gère de leur bonne apparence et de leur parfaite condition). Voyant l'état des choses et la nécessité de débarrasser la place, Shirley s'avança au milieu des groupes dont la conversation était des plus animées. Elle leur dit bonjour avec l'aisance franche et calme qui lui était naturelle lorsqu'elle parlait aux masses, surtout lorsque ces masses appartenaient à la classe ouvrière : elle était plus froide avec ses égaux, et môme fière avec ceux qui étaient au-dessus d'elle. Elle leur demanda alors si leur lait était mesuré, 'et, sur leur réponse affirmative, elle voulut savoir ce qu'ils attendaient.

< Nous causions un peu de la bataille qui vient d'avoir lieu à votre moulin, maîtresse, répondit un homme.

— Vous causiez un peu ! dit Shirley. C'est une chose étrange que le monde soit si porté à causer sur les événements : vous causez si quelqu'un meurt subitement ; vous causez si un incendie éclate ; vous causez si un fabricant fait banqueroute; vous causez s'il est assassiné. Quel bien peuvent faire vos causeries? >

Il n'y a rien qui plaise tant aux classes inférieures que d'être traitées un peu librement et sans façon. Ils méprisent la flatte-

3i2 SlIRLir

rie a«(ft9t qu'ils «îtteBi «ne ho&aétedtlraiiolie répriMlide, Ils appellent cela parler clairement, et prennent un aingulMr plaisir k éUre l'ol^et de la aiereuriale^ La franchise «n peu brusque de miss Keeldar lui gagna Toreille de la fouto aa une aeconde^

c Noua aa soouaaea pas plaa eeupablea aevi ce raf^pert qae d'autres quieoat au-dessus de odusi B*est-ae pas? lui demaiida eo saunant ua de ces kommes^

<^ Ce n'est pas une «leusa : veua qui deTiies être des oiodèles d'activité, aimez autant le bavardage que les fainéa&is. A la rigueur on comprendrait que des jg^ens ridies et qui n'ont rien à faire perâissêut aiasi Wur temps •: mais vous qui avea à gagner votre paîu à la aueur de votre froui, vDua 4(es tout à fait inexcusables.

— * Voilà qui est singulier, mattrease; B*aura«s<«ous ja- 4uais un jour de congé parce que noua travailloas rudement?

^ JâmaiiSi répondit promptement l^irley; à osoins que, ajouta-t-ella avec vm sourire qui enlevait une partie de la sévérité de ses paroles-, à moius que voua u*an êeefààei faire un moilleur aaaf^ que de voua réunir pour IxMre le rhum et le thé ai voua étoa feaimes, ou pour fumer et boire la bière si vous éles hommes, puis aotédire de votre prochain. AUoas, amia, qiottia-t-elle eu passaut de la brusquerie à la politesse, obHgea- 4sm de preadre vos seaux et de retourner chea vous. J'attenda aujourd'hui plusieurs personnes, et il ne conviendrait pas ^ue 4'entrée de la oMîson fût encombrée. »

Le peuple du Torkshire est aussi ob^sant k la persuasioa qu'entêté à la canpreat^on { en cinq minutes la cour fut débarrassée.

« Meroi, et au revwr, mes aa^ 1 1 dit Sfairley eu fermant lea portes sur eux.

Que les plas raffinés tockneys viennent critiquer les mosurs et les habitudes du Yorkshire. Pris comme ils doivent rétra^ lu majorilé des garçons et des filles de TOuest sont d'une convenance parfaite; ce n'est que contre la sotte afiectation et k futilité pompeuse d'un soi-disa&t aristocrate qu'ils se révoltent.

Entrant par derrière, les jeunes ladiesae dirigèrent à travers la cuisine vers la salle de réception. Mistress Pryor descendit an courant Tescalier de chêne pour venir à leur rencontre. Bile était pleine d'effix)i. Sa comploxion ordinaireaieBt sanguine

SHIRLSY» daa

-éUiil pAk» i 9SÙ aâ\ Mou, ordinairemeni calmo, ^tait errant, iBobild) alar^. Bllo ne se perdit point cependant dans des exclamations, ou dans un récit précipité de ce ijui était arrivé. ' Son aeatiineBtprédaaiiaaat avait éié^ dana le cours de la nuit, et était eocore «iors, un vif mécootentement d'elle-méine de ne pouvoir «e montrer plus ferine, plus Iroide, plua k la hauteur 4ea cireoiistaiiâBa.

€ Voua eaveflt, K^tomaoç^-trelie d'une voix tremblante et avec le plua grand désir d'éviter l'exagération dans ce qu'elle était Bur ie point dédire ; vous savez qu'une bande d'émeutieie a aUaqué cette nuit la fi^Mique de M. Moore. Noids avons entondu trèa^distiacteinent d'ici la fusillade et le tumulte; pefsonae 4e noua n'a dormi : c'a été une triste nuit. La maison a é\é dans une grande agitation toute la matinée à cause 4es gens qui allaient et venaient ; les domestiques se sont adressés à ïsm pour des instructions et des oi'dres que je ne me ONiyaia réellement pas fondée à leur dofmer. M. Moore a, je croie, envoyé «bercber des rafrakbissements pour les soldats ei \%ê aiiires personnes engagées dans la défense et aussi <{ttelqiies objets nécessaires aus blessés. Je ne pouvais prenàtê sur moi la responsalûlifeé de donner des ordres ou de prendre des mesures. Je crains que le retard n'ait été funeste •n quelques cas ; mais œtte maison n'est poiat la mienne ; yoiM étiea «beeatei mA cbère miss Keeldar^ que pouvais-je

-^Ssi-ce que l'o» n'a pas envoyé de rafratcbiss^aaents? dema^riia Shirtey, dent la contenance, tout à l'heure si calme^ si bfen veillante, si euverte, même pendant qu'elle réprimandait les payaana^ devint ieut à coup sombre et s^imée.

-« ^ ne QTQÊA paA, ma cbère^

-^ Et ma pour les blessés? ni U^gCi ni vin, ni literie?

•^ ie iie croiA pas» Je ne puis dire ce qu'a fait mistress 0in ; maisii me semblait impossible en ce moment de disposer de ^n^re propriété en envoyant des vivree aux soldats : des |»i>vtsions pour une compagnie, c'est formidable. Je n'ai pas demandé combien ils étaient; mais je ne pouvais consentir à leur laisser mettre la maison au pillage. J'avais l'intention d'agir pour le bien; eependant^ je l'avoue, je ne vois pas encore bien i^irement cette affiiire*

«^ fille tient dans une coquille de noix, pourtant. Ces soldats e&l risqué leur vie pour la défense de ma pn^riété ; il semble

qu'ils ont quelque droit à ma gratitude. Les blessés sont nos semblables : il me semble que nous leur devons des secours. Mistress Gill 1 »

Elle se retourna, et appela d'une yoix plus claire que douce, qui traversa les massives- portes de chêne de la salle et de la cuisine mieux que ne Teût fait le bruit d'une sonnette. Mistress Gill, qui se trouvait occupée à pétrir, arriva avec des mains et un tablier qui témoignaient de son occupation : elle n'avait pas osé s'arrêter un instant pour ôter la pâte attachée aux unes et secouer la farine qui blanchissait l'autre. Jamais sa maîtresse n'avait appelé un domestique de cette voix, excepté une seule fois, lorsqu'elle vit d'une fenêtre Tartare engagé dans un combat avec deux chiens de charretier dont chacun l'égalait au moins en volume, sinon en courage, et qui avaient déplus les encouragements de leurs maîtres, tandis que Tartare n'avait personne pour le soutenir. Alors elle avait appelé John d'une voix qu'on eût pu prendre pour la trompette du jugement dernier; et elle n'avait pas attendu qu'il vînt, mais s'étaitélancée dehors sans chapeau, et après avoir dit aux deux charretiers qu'ils ressemblaient moins à des hommes que les trois brutes qui se roulaient là devant eux dans la poussière, elle avait saisi de ses mains délicates le cou du plus gros des chiens etl'avail étreint de toutes ses forces, afin de lui faire lâcher l'œil sanglant et déchiré de Tartare, au-dessus et au-dessous duquel il avait inséré ses terribles crocs. Cinq ou six honimes se trouvèrent à Pinstant sur les lieux pour lui prêter assistance, mais elle ne les remercia même pas. » Ils eussent pu venir plus tôt, si leur volonté était bonne, » dit-elle. Elle n'adressa la parole à personne pendant le reste du jour; mais elle resta as* sise auprès du feu de la salle, surveillant et soignant Tartare, qui était étendu saignant et meurtri sur une couverture à ses pieds. Elle essuyait de temps en temps une larme furtive en lui adressant quelques mots de pitié et de sympathie, dont lô vieux chien se montrait reconnaissant à sa façon en lui léchant les mains, alternativement avec ses propres blessures. Quant à John, Shirley fut pour lui, pendant une semaine, d'une froideur significative.

Mistress Gill, se rappelant cet épisode, arriva tremblante comme la feuille, selon son expression. D'une voix ferme et brève, Shirley se mit à poser des questions et à donner des ordres. Son esprit altier était piqué au vif de ce qu'en un sem-

SHIRLET« 325

blable moment Fieldhead eût montré l'inhospitalité de la cabane d'un avare; la révolte de son orgueil se lisait aux mouvements de son cœur, qui gonflait sa poitrine et agitait violemment la dentelle et la soie sous lesquelles cette poitrine était emprisonnée.

c Depuis combien de temps ce message est-il arrivé du moulin?

— Depuis moins d'une heure, répondit la femme de chaîne d*un ton doucereux.

— Depuis moins d'une heure ! Vous dites cela comme vous diriez depuis moins d'un jour 1 II» auront eu le temps de s'adresser ailleurs. Envoyez immédiatement un homme leur dire que tout ce que cette maison contient est au service de M. Moore, de M. Helstone et des soldats. Faites cela d'abord.»

Pendant que l'on exécutait cet ordre, Shirley s'éloigna de ses amies et demeura debout en silence à la fenêtre de la salle. Lorsque mistress Gill revint, elle se détourna : la couleur pourpre qu'une pénible excitation produit sur des joues pâles animait alorsles siennes ; l'étincelle que le mécontentement allume dans un œil noir illuminait son regard.

tf Que tout ce qui se trouve dans l'office et Je cellier soit à l'instant chargé sur des voitures et conduit à Hollov^r. SMl n'y a que peu d^ pain et de viande à la maison, allez chez le boulanger et le boucher, et dites-leur d'envoyer tout ce qu'ils pourront. Mais il faut que j'y aille moi-même. »

Elle sortit.

« Cet accès sera bientôt passé : dans une heure , elle n'y pensera plus, murmura Caroline à mistress Pryor. Montez à votre chambre, chère madame, ajouta-t-elle affectueusement, et tâchez de vous calmer et de vous remettre autant que vous le pourrez. Soyez sûre qu'avant la fin du jour Shirley se blâmera elle-même plus qu'elle ne vous a blâmée. »

Miss Helstone parvint ainsi à calmer l'agitation de la pauvre dame. Après l'avoir conduite à son appartement et avoir pro* mis de la venir rejoindre aussitôt que tout serait arrangé, Caroline se demanda si elle ne pourrait pas se rendre utile. Elle trouva qu'elle pouvait être en ce moment très-utile, car les domestiques n'étaient rien moins que nombreux à Fieldhead, et leur maîtresse avait alors de la besogne pour occuper tous les bras dont elle pouvait disposer. Caroline, par la bonne humeur et l'activité avec lesquelles elle vint en aide à la femme

de ohaii^ H 9m «utras iswrvwiM» <|iwlqiiâ pwi effrayéM lie la sévérité ioMcooutumée de le«|r malirosoe, prodoisii im grsffid bien : elle leur apporta une âieistanoe eiséeoe^ et apaiea leur directricev Un regard et un aovrire de GaroUoe provoquèreat bientôt un sourire de Shirley. La première lapa tait reaoaiiiar de la eaye ayec ua Imird paoier^

« C'est une honte I s'écria Shirley en se précipitant att*devaat d'elle; yous allez voas meurtrir les braal »

Elle s'empara du panier et le porta elle-même au milieu de la cour. L'orage é^it passé lorsqu'elle revint; l'éclair avait disparu de ses yeux; le nuage qui assombrissait son front «'était évanoui^ elle reprit ses manières cordiales et enjouées, tenapérée^ par un léger reiaords que lui causait l'injusto accès de colère auquel ^e yeoait de se laiteer euiratuer»

Elle présidait encore au cbargemeat d'ua chariot, l<»rsqu'un gHitlemau entra dans la cour et s'aH>roaba d'aile saus qu'elle s'aperçût de sa présence.

c l'espère que mias Keeldar va bieu ce matîa? » dit-il en jetant UB regard scrutateur aur son visage «a peu animé encore.

EUe le regarda, puis se mit à coQtiauear sou travail saus lui répoudre. Ua eourire de plaisir ae jouait sur ses lèvres, mais elle ne le laissa pas voir. Le gentleman répéta ea aaltttaAien, ae penchant afin que aeft paroles pussent aniver plus facUemecri; auK oreilles de Shirley^

(( Assez bien, répondit-ellé ; et M. Moore aussi, il me semble. A dire vrai, je «'étais pas fort eu peine de lui ; s'il lui était arjrîvé quelque petit malheur, il n'eût eu que ce qu'il mé» rite i sa conduite a été« nous dirons étramge quant à présent, en attendant que nous trouvi(His le iemps de la caractériser par une épithète plus exacte» Cependant!» puis-je lui demander ce qui l'amène ici ?

— M. Helsione et moi venons de recevoir à l'instant le message p«r lequel vous nous informiez que tout ce qui est à Field^ head est à notre eervice. Neua avons pensé, d'apièa la fiiMr^ miule de votre eire, que vous aUies vojus doa*er beaucoup trop de mal : je vois que nous avioas coa^eeturé jusite. ^ous ne sommes pas un régiment : une demi-douaaine de soldats^ et autant de civtts, pas davantage. Permettez^moi donc de retrancher quelque chose de ce trop abondant appreviaieane** ment.j

6HiaLsr. m

MiM EjbMmr fongit^ et rit «ta néme iitotM d» tk |[éliéroM*â •iitré(», de ies calcyki diapreportieanéB. Modre rit ««mmî, mais

d'une manière très-calme ; puis, d'une manière très-ttlaie aussi, ii fit retirer du chariet paDier aiur panieri et rattveya au eellier vase sur vase.

« Le recteur apprendra oek^ dit-il; quelle jelie hisloîre il ea ferai Quel exceUeat feunuseeur des amées eût fait miss Keeldarl t Pais^ riant de Aeuvea«i^ il lyenta : « C'est piMiément ee que j'avais pensé»

— Vous devriez me remwder^ dit Shiriey, et non vims moquer de moi. Que pouvais-je faire : pouvais^ jauger vos appétits ou deviner le nombre de vos hommes? D'af>rè8 ce que je savais, je pouvais croire qa'il y ^^^^ &¥ moins dnqaaneB bouches à nourrir. Vous ne m'avez rien dit; et puis une demande de provisions pour des soldats sucgère naturellemenitde vastes idées.

— Il y paraît, dit Moore, dirigeant de nouveau son regard perçant sur la jeune fille déconcertée^ Maintenant, coaUnua>t-il en s'adressant au charretier^ vous pouvez conduire ce qui reste à HoUow. Totre charge sera un peu plus légère que celle que miss Keeldar avait préparée^ >

Gomme le véhicule sortait de la court Sbirley^ rassemblamt ses esprits^ demanda ce qu'étaient devenus les blessés.

« Il n'y a eu qu'un seul blessé de notre côté, lui fut-il ré* pondu. ^

— Vous avez été blessé vous-même à la tempe, dit une voix douce, celle de Caroline, qui, dans l'ombre de k porte^ et cachée derrière la laiige corpulence de mistress Gill, n'avait pas été jusque-là aperçue de Moore. Lorsqu'elle parla^ il chercha à pénétrer l'obscurité de sa retraite.

c Êtes- vous grièvement blessé? demanda- t-elle. -— Une égratignure^ comme vous pourriez vous en faire une au doigt avec une aiguille en cousant.

— Soulevez vos cheveux, que nous puissions voir% »

Il ôtasoa chapeau et fît ce qu'oa lui commandait, découvrant seulement une légère bande de taffetas» Caroline fit voir par un léger mouvement de tète qu'elle était satislaitef et disparut dans le clair-obscur de l'appartement.

c Comment a-t-elle su que j'étais blessé ? demanda Moore,

— Elle l'aura entendu dire, sans doute. Mais c'est trop de bonté de sa part de se donner tant de peine pour vous. Pour

328 SHIRLET.

moi, c'est à vos victimes que je pensais lorsque je demandais des nouvelles des blessés. Quelle perle ont éprouvée vos opposants?

— Un des émeutiers ou des victimes » comme vous les appelez , a été tué, et six sont blessés.

— Et qu'avez-vous fait de ces hommes ?

— Ce que vous approuverez certainement. Le secours des médecins leur a été procuré immédiatement, et, aussitôt que nous pourrons nous procurer deux voitures couvertes et de la paille propre, ils seront transportés à Stilbro' .

— De la paille! Ce sont des lits et des matelas qu'il faut. Je vais envoyer à Finstant ma voiture, convenablement garnie; et M. Yorke, j'en suis sûre, enverra aussi la sienne.

— Vous devinez juste; il s'est offert déjà; et mistress Yorke, qui, comme vous, semble disposée à regarder les émeutiers comme des martyrs, et M. Helstone et moi comme des meurtriers, est en ce moment, je crois, très-assidûment occupée à les accommoder de litsde plume, de traversins, de voitures, etc. Les victimes ne manquent de rien, je vous le promets. M. Hall, votre curé favori, est avec eux depuis lés six heures, les exhortant, priant avec eux, et même les soignant comme pourrait le faire une garde-malade ; et la bonne amie de Caroline, miss Ainley, cette vieille fille si laide, a envoyé une provision de charpie et de linge, quelque chose d'à peu près semblable pour la quantité à la provision de boeuf et de%vin d'une autre lady.

— C'est bien. Où est votre sœur ?

— En sûreté. Je l'ai placée chez miss Mann. Ce matin même, toutes deux partent pour les eaux de Wormwood-Well, où elles séjourneront quelques semaines.

— C'est ainsi que M. Helstone m'a logée à la rectorerie. Vous vous croyez, vous autres gentlemen, d'une habileté remarquable I Je vous félicite cordialement de cette idée , dont j'espère que la saveur, lorsque vous la méditez, vous cause un vif plaisir. Fins et astucieux comme vous l'êtes , que n'avez-vous aussi la science universelle ? Comment se fait-il que les événements transpirent sous votre nez même, sans que vous en ayez le moindre soupçon ? 11 faut que cela soit ainsi ; autrement, le plaisir exquis de vous mener par le nez nous serait inconnu. Ah ! ami, vous avez beau scruter ma contenance, jamais vous ne la pourrez lire. »

L*attitude de Moore semblait donner raison à Shirley. « Vous me regardez comme un dangereux spécimen de mon sexe, n'est-ce pas ? continua-t-elle.

— Un spécimen singulier au moins.

— Mais Caroline est-elle singulière, elle ?

— A sa façon, oui.

— Sa façon ? Quelle est sa façon ?

— Vous la connaissez aussi bien que moi.

— Et la connaissant j'affirme qu'elle n'est ni excentrique ni difficile à conduire. N'est-ce pas vrai ?

— Cela dépend....

— Cependant il n'y a rien chez elle de masculin.

— Pourquoi appuyez -vous si fortement sur le mot elle? Est-ce que, sous ce rapport, vous la considérez comme faisant contraste avec vous-même ?

-^ C'est ce que vous faites sans doute, vous ? mais cela ne signifie rien. Caroline n'est ni masculine, ni ce que l'on est convenu d'appeler une femme ardente.

— Je l'ai vue s'enflammer , cependant.

— Moi aussi , mais non d'un feu viril. C'était une brève et vacillante lueur, qui parut, brilla et s'évanouit.

— Et la laissa effrayée de son audace. Vous pouvez appliquer votre description à d'autres qu'à Caroline.

— Le point que je tiens à établir, c'est que miss Helstone, quoique douce^ iraitable et assez candide, est cependant parfaitement capable de défier même la pénétration de M. Moore.

— Qu'avez>vous donc fait , vous et elle ? demanda Moore tout à coup.

— Avez- vous déjeuné ? monsieur Moore.

-— Quel est donc votre mystère mutuel ?

— Si vous avez faim, mislress Gill va vous servir quelque chose à manger. Entrez dans le parloir aux boiseries de chêne et agitez la sonnette. Vous serez servi comme dans une auberge ; ou, si vous le préférez, retournez à Hollow.

— Je n'ai pas le choix de l'alternative. Il faut que je m'en retourne. Au revoir : je vous reverrai au premier instant de loisir qui me sera laissé. »

330 EIHIRIfBT.

GHAPmtE XX.

MistreM Pryor.

Pendant que Shirley causait avec M. Moore , Caroline rejoignait mistress Pryor à Tétage supérieur. Elle trouva cette dame profondément abattue. Elle ne voulut pas avouer que l'emportement de miss Keeldar avait froissé ses sentiments { mais il était évident qu'une blessure intime la torturait. Elle paraissait peu sensible aux tendres et délicates attentions par lesquelles miss Helstone cherchait à la consoler; mais Caroline savait qu'elle remarquait et appréciait ces attentions» qui lui apportaient un soulagement réel.

c Je manque de confiance en moi-même et de décision, dit* elle enfin. Je n*ai jamais possédé ces qualités ; cependant je pensais que miss Keeldar eût dû assez bien connaître mon caractère pour savoir que j'éprouve toujours une sollicitude profonde à bien Mte^ à agir pour le mieux* La nature inaccoutumée de la demande m'a effrayée, surtout venant après l'alarme de la nuit. Je ne pouvais prendre sur moi d'agir précipitamment pour une autre ; mais j'espère qu'aucun mal sérieux ne sera arrivé par le fait de mon manque de fermeté. »

Un léger coup fht en oe moment frappé à la porte, qui s'entr'ouvrit.

« Venez ici, Caroline, dit une voix basse, s

Miss Helstone sortit : dans la galerie, elle trouva Shirley contrite, honteuse, affligée comme une enfant repentante.

« Comment se trouve mistress Pryor ? demanda-t^le.

<— Très-«battue, dit Caroline.

— J'ai agi honteusement, sans générosité ei d'une façon ingrate envers elle, dit Shirley. Quelle insolence de ma part de l'avoir traitée ainsi, lorsqu'elle n'était eoupable d'aucune (autei et qu'elle avait obéi à un excès de délicatesse 1 Mais je regretté bien sincèrement mon erreur. Dites-le-lui, et demandez-lui si elle voudra me pardonner. »

Caroline s'acquitta de la Commission avec un vif plaisir. Mistress Pryor se leva et vint à la porte : elle n'aimait pas les

SHIRLST. dSl

sGèa«B; elle lesredoutail, comme tonales gens iknidee; elle dit d'une voix émue :

c Entrez, ma chère. »

Shirley entra avec quelque impétuosité : elle se Jeta au cou de sa gouvernante, et, Tembrassant avec effusion, elle lui dit :

€ Vous savex qu'il faut me pardonner , mistress Pryor* Je ne pourrais yiyre si la mésintelligence existait entre vous et moi.

.-^ Je n'ai rien à vous pardonner, répondit mistress Pryor. Ne pensons donc plus à cet incident, dont le résultat final me prouve plus clairement que jamais combien Je suis peu capa^. ble de fôire face à certaines crises. »

Et c'était là le pénible sentiment qui dominait l'esprit de mistress Pryor : aucun effort de Shirley ni de Caroline ne l'en pouvait chasser ; elle pouvait bien pardonner à sa pupille coupable, elle ne pouvait se pardonner à elle-méiie, innocente , son excès de timidité.

Miss Keeldar, condamnée à être dérangée toute la matinée par des visites, fut appelée en ce moment : c'était le recteur qui venait d'arriver. Un vif accueil et une réprimande plus vive encore étaient à son service ; il s'attendait à tous les deux , et, étant dans une excellente disposition d'esprit, il les prit l'un et l'autre en bonne part.

Dans le cours de sa brève visite, il oublia tout A fait de demander des nouvelles de sa nièce : l'émeute, les émeutiers» le moulin, les magistrats , l'héritière) absorbaient toutes ses pensées, à la complète exclusion des liens de femille* Il fit allusion à la part que lui et les vicaires avaient prise à ia défense de Hellow,

c La fiole de la colère pharisaïque va être vidée sur nos tètes pour la part que nous avens prise à cette affaire, dit-il; mais je défie tous les calomniateurs. J'étais là uniquement pour donner force à la loi, pour remplir mes devoirs d'homme et d'Ani^ais, que je regarde comme parfaitement oompntibles avec ceux de prêtre et de lévite. Votre tenancier Moore, continua-t-il, a gagné mon approbation. Je n'ai Jamais vu de commandant plus froid ni plus déterminé. De plus^ oethommea fait preuve de jugement et de bon sens^ d'abord en se prépaient parfaitement pour l'événen^ent qui A eu lieu » et ensuite, lorsque ses plans bien concertés lui ont eu assuré le succèe> en

332 SRIRLEY.

n'abusant point de sa victoire. Quelques-uns des magistrats sont en ce moment très-effrayés , et, comme tous les lâches, ont une tendance à se montrer cruels : Moore les arrête avec une admirable prudence. Il a jusqu'ici été très-impopulaire dans le pays; mais, croyez-moi, le courant de Topinion va lui revenir : le peuple s'apercevra qu'il n'a pas su l'apprécier, et il se hâtera de réparer son erreur; et lui, quand il verra le public disposé à lui rendre justice, ilnousmontrera une plus gracieuse figure que celle qu'il nous a montrée jusqu'à ce jour. »

M. Helstone allait ajouter à ce discours quelques avertissements moitié plaisants moitié sérieux à miss Keeldar, au sujet de la partialité dont elle était accusée pour son tenancier , lorsqu'un coup de sonnette annonçant un autre visiteur arrêta sa raillerie sur ses lèvres ; et, comme cet autre visiteur apparut sous la forme d'un vieux gentleman à cheveux blancs , à la mine farouche, à l'œil dédaigneux, notre ^vieille connaissance et le vieil ennemi du recteur, M. Yorkê enfin, le prêtre et lévite , saisit son chapeau , et avec les plus brefs adieux à miss Keeldar et le plus sévère regard au nouveau venu, il prit brusquement congé.

M* Yorke n'était pas de bonne humeur, et il exprima son opinion sur l'événement de la nuit en termes peu mesurés : Moore, les magistrats, les soldats, les chefs de la populace, tous eurent leur part de ses invectives; mais il réserva ses plus vigoureuses épithètes, ses adjectifs les plus yorkshiriens pour les prêtres batailleurs, les sanguinaires et démoniaques recteurs et vicaires. À l'entendre, la coupe de l'iniquité ecclésiastique débordait.

oc L'Ëglise, dit-il, est dans un joli état : il ne manquait plus que devoir les curés se mettre dans les rangs des soldats, manier le mousquet et la poudre , et prendre la vie de gens beaucoup plus honnêtes qu'eux.

— Et qu'eût fait Moore, si personne ne lui avait prêté secours ? demanda Shirley.

— Il eût bu la bière qu'il a brassée, mangé le pain qu'il a cuit.

— Ce qui signifie que vous l'auriez laissé seul faire face à cette populace. Il est plein de courage , mais la plus grande somme de bravoure que puisse renfermer une poitrine humaine ne peut servir] à grand'chose en face de deux cents ennemis.

— Il avait les soldats ; ces pauvres diables qui vendent leur sang et versent celui des autres pour de l'argent.

— Vous traitez les soldats avec autant d'injustice que le clergé. Pour vous, tout ce qui porte un habit rouge est le rebut de la nation, tout ce qui porte un habit noir est un fripon. Selon vous, M. Moore a mal fait de requérir la force armée, et il a fait pis encore en demandant une autre assistance. Votre manière de voir se résume en ceci : Moore eût dû livrer son moulin et sa vie à la rage d'une bande de furieux abusés, et M. Helstone et tout autre gentleman de la paroisse eussent dû se borner au rôle de simples spectateurs, voir le bâliment rasé et son propriétaire massacré , sans remuer un doigt pour sauver l'un ou l'autre.

— Si Moore avait agi avec ses hommes depuis le commencement comme il eût dû le faire , jamais ils n'auraient eu pour lui les sentiments qu'ils ont à présent.

— Cela vous est aisé à dire, s'écria miss Keeldar qui commençait à s'échauffer , à vous dont la famille a habité Briarmains pendant six générations , à vous à qui le peuple est accoutumé depuis cinquante ans, et qui connaissez leurs habitudes, leurs préférences. Il vous est vraiment aisé d'éviter de les offenser. Mais M. Moore est arrivé étranger dans ce district; il y est venu pauvre et sans amis, n'ayant que son énergie pour le protéger, n'ayant que son honneur, ses talents, son industrie, pour se frayer un chemin. N'est-ce pas vraiment un crime monstrueux que, dans de semblables circonstances, il n'ait pu tout d'un coup rendre populaires ses manières calmes et graves ; qu'il n'ait pu se montrer plaisant, libre, cordial avec ces singuliers paysans, comme vous l'êtes avec vos semblables de la ville ? N'est-ce pas une impardonnable faute qu'il n'ait peut-être pas gradué ses changements avec autant de délicatesse qu'eussent pu le faire de riches capitalistes? Et, pour des erreurs de cette sorte, faut-il qu'il soit victime de la rage de la foule ? Lui refusera-t-on jusqu'au droit de se défendre luimôme ? Et ceux qui ont un cœur d'homme dans leur poitrine (et M. Helstone, dites de lui tout ce que vous voudrez, est un de ces hommes) seront-ils traités de malfaiteurs, parce qu'ils se sont placés à ses côtés, parce qu'ils ont épousé la cause d'un seul contre deux cents ?

— Allons , allons , calmez- vous , dit M. Yorke, souriant à l'ardeur avec laquelle Shirley multipliait ses rapides questions^

334 SHIRLET.

— Me calmer 1 Faut-il que j'écoute froidemenl des absurdités, de dangereuses absurdités T Non. Je tous aime beaucoup, monsieur Yorke, vous le savez; mais je déteste tout à foit quelques-uns de vos principes. Tout ce jargon, eieuses-moi, mais je répète le mot, tout ce jargon sur les curés et les vicaires offense vivement mon oreille. Toute ridicule et irrationnelle clameur d'une classe, qu'elle soit aristocrate ou démocrate; toute clabauderie d'une caste, soit cléricale, «oit militaire; toute injustice criante contre les individus, qu'elle vienne du monarque ou du mendiant, m'afflige cruellement. Toutes ces excitations des uns contre les autres, toutes ces haines de par^ tis, toutes ces tyrannies déguisées en libertés, je les rejette et m'en lave les mains. Vous vous croyez un philanthrope; vous vous regardez comme un avocat de la liberté ; mais je vous dirai ceci ; M. Hall, le curé de Nunnely , est un meilleur ami de l'humanité et de la liberté que M. Hiram Yorke , le réformiste de Briarfieldé »

De la part d'un homme, M. Yorke n'eût pas souffert tréspatiemment ce langage, et il ne l'eût pas enduré de la part dé toutes les femmes. Mais il trouvait Shirley à la fois bonne et jolie, et sa colère librement exprimée l'amusait. De plus, il prenait un secret plaisir à l'entendre prendre la défense de son tenancier, car nous avons laissé déjà entrevoir qu'il avait fort à cœur les intérêts de Robert Moore ; d'ailleurs, s'il voulait tirer vengeance de la sévérité de Shirley, il savait que le moyen était en son pouvoir : un mot, croyait-il, suffirait pour la dompter et la réduire au silence, pour couvrir ce front fier de l'ombre rosée de la honte, pour voiler Téclair de cet œil sous les cils et les paupières baissés.

« Qu'as-tu de plus à dire? demanda-t-il , comme elle gardait le silence, plutôt pour reprendre haleine que parce que le sujet de son zèle était épuisé.

— Ce que j'ai à dire, monsieur Yorke? répondit-elle en parcourant le parloir d'un mur à l'autre. Ce que j'ai à dire? J'ai beaucoup de choses à dire, si je pouvais parvenir à les exprimer dans un ordre lucide, ce qui m'est impossible. J'ai à dire que vos idées et celles des politiques les plus avancés ne peuvent être soutenues que par des hommes dans une position irres*pensable; que ce sont purement des idées d'opposition, dont on parle très-haut, mais que l'on ne met jamais en pratique. Que vous soyez fait demain premier ministre d'Angleterre, et

8HIRLBY. 885

vous serea forcé de les abandonner. Tous blâmez violemment Môore d'avoir défendu sa fabrique; si vous aviez été à sa place, votre honneur et votre bon sens ne vous eussent point permis d'agir autrement que lui. Vous vilipendez M. Helstone pour tout ce qu'il fait: M. Helstone a ses défauts; quelquefois il fait mal, mais le plus souvent il agit bien. Si Ton vous ordon^nait curé de Briarfleld, vous verriez si ce serait tâche facile de mettre à exécution tout ce que votre prédécesseur a imaginé et accompli ^pour le bien de la paroisse. Je m'étonne que Ton ne puisse rendre plus loyalement Justice aux autres et à soi* même. Lorsque j'entends MM. Malone et Donne bavarder sur l'autorité de l'Église, sur la dignité et les droits de la prêtrise , sur la déférence qui leur est due comme membres du clergé ; quand j'entends l'explosion de leur petit dépit contre les dissidents ; quand je suis témoin de leurs étroites jalousies et de leurs présomptions ; quand ils me rebattent les oreilles de leurs conversations sur les formalités, les traditions, les superstitions; quand je vois leur insolence envers les pauvres, leur basse servilité envers les riches, il me semble , en vérité, que l'établissement est dans une pauvre voie , et qu'il a , ainsi que ses enfants, le plus grand besoin d'une réforme. Détournant mes regards désespéra de la tour de la cathédrale et de l'humble clocher du village, oui, aussi désespérée que le sacristain qui sent le besoin de faire blanchir l'église et n'a pas de quoi acheter de la chaux, je me souviens de vos sarcasmes insensés sur les gras évéques, les curés bien nourris, la vieille mère Église, etc. Je me souviens des traits que vous décochez à tous ceux qui ne pensent pas comme vous, de l'impitoyable condamnation à laquelle vous soumettez les classes et les individus, sans avoir le moindre égard aux circonstances et aux tentations: et alors monsieur Yorke, le doute étreint mon ftme, et je me demande s'il existe des hommes assez cléments, assez raisonnables, assez justes, pour entreprendre la tâche d'une réforme. Je ne crois pas que vous soyez de ce nombre.

— Vous avez de moi une mauvaise opinion , miss Shirley . Vous ne m'avez jamais jusqu'ici autant montré vos sentiments.

— Je n'en avais jamais eu l'occasion ; mais je suis restée assise sur le tabouret de Jessy, à côté de votre chaise, dans le parloir de Briarmains, pendant des soirées entières, écoutant avidement votre causerie, tantôt admirant, tantôt m'insurgeant contre vos paroles. Je vous regarde comme on beau vieillard yorkshirien.

monsieur ; je suis fière d'être née dans le même pays et la même paroisse que vous : vous êtes loyal, honnête, indépendant comme le roc qui a sa base au fond de la mer ; mais enfin vous êtes dur, roide, étroit et sans pitié.

— Non pour les pauvres, ma fille, non pour les humbles de la terre, seulement pour les orgueilleux et les superbes.

— Et quel droit avez-vous, monsieur, de faire une semblable distinction? Il n'existe pas d'homme plus fier et plus hautain que vous. Vous trouvez aisé de parler d'un ton protecteur à vos inférieurs; vous êtes trop orgueilleux, trop ambititieux, trop jaloux , pour être civil avec ceux qui sont au-dessus de vous. Mais vous êtes tous les mêmes. Helstone aussi est fier et rempli de préjugés. Moore, quoique plus juste et plus sensé que vous et le recteur, est cependant hautain , sévère et généralement égoïste. C'est heureux qu'il se rencontre accidentellement des hommes comme M. Hall , des hommes au cœur grand et généreux , qui peuvent pardonner aux autres d'êlre plus riches, plus prospères ou plus puissants qu'eux. De tels hommes peuvent avoir moins d'originalité et moins de force de caractère que vous, mais ce sont de plus vrais amis de l'humanité.

— Et quand cela aura-t-il lieu? dit M. Yorke en se levant.

— Quoi?

— La noce.

— Quelle noce ?

— Celle de Robert Gérard Moore, Esq., de Hollow, avec miss Keeldar, fille et héritière de feu Cave Keeldar, de Fieldhead? »

Shirley regarda celui qui lui adressait cette question en rougissant ; mais son œil ne faiblissait pas : il brillait d'un éclat ferme, il brûlait d'uu feu sombre.

ce Voilà votre vengeance, ^ dit -elle lentement. Puis elle ajouta : c Est-ce que ce serait un mariage indigne de cellç qui représente feu Charles Cave Keeldar?

— Ma fille, Moore est un gentleman : son sang est pur et ancien comme le mien ou le tien.

— Et tous deux nous tirons vanité de notre origine. Nous avons notre orgueil de famille, bien que l'un de nous soit un républicain. » '

Yorke, qui se tenait debout devant elle, s'inclina. Ses lèvres étaient muettes, mais son œil confessait la vérité de l'accusa-

iion. Oui , il avait un orgueil de famille , on le voyait dans toute son attitude.

€ Moore est un gentleman,» répéta Shirley, redressant sa tète avec une grâce joyeuse.

Elle se contraignit cependant : les mots qu'elle ne voulait pas prononcer semblaient se presser sur sa langue; mais son regard parlait assez en ce moment. Yorke essaya de lire ce langage des yeux, visible, mais intraduisible, un poëme plein d'ardent lyrisme en une langue inconnue. Ce n'était point cependant une vulgaire histoire , une simple bouffée de sentiment, une ordinaire confession d'amour, qu'exprimait ce regard. C'était quelque chose de plus profond , de plus obscur que ce qu'y croyait lire M. Yorke. Il sentit que sa vengeance venait de frapper à faux et que Shirley triomphait; il se sentit en défaut, joué, déconcerté.

c Et, si Moore est un gentleman, vous pouvez être seulement une lady; donc...

— Donc il n'y aurait aucune inégalité dans notre union?

— Aucune.

— Merci de votre approbation. M'abandonnerez-vou s lorsque je quitterai le nom de Keeldar pour celui de Moore ? »

M. Yorke, au lieu de répondre, la regardait avec le plus profond embarras. U ne pouvait deviner ce que signifiait son regard, si elle parlait sérieusement ou si elle plaisantait : il y avait à la fois de la résolution et du sentiment , de la raillerie et du sarcasme, dans l'expression de ces traits mobiles.

€ Je ne te comprends pas, dit-il en se détournant.

— Elle rit : prenez courage, monsieur, vous n'êtes pas seul dans votre ignorance; mais je suppose que, si Mooreme comprend, cela ira, n'est-ce pas?

— Moore peut faire ses affaires lui-même dorénavant ; je ne veux pas m'en occuper davantage. »

Une pensée nouvelle traversa le cerveau de Shirley ; sa contenance changea comme par enchantement ,' avec un regard plus sombre et une expression de visage plus austère elle demanda :

c Avez- vous été prié d'intervenir? Est-ce que vous me questionnez, comme le chargé de pouvoirs d'un autre?

*— Que le Seigneur nous protège! Quiconque t'épousera doit faixre attention à lui I Garde toutes tes questions pour Robert ; je ne répondrai pas davantage à aucune. Au revoir, ma fille. » Shirlbt. — I 15

Le temps était beau , ou du moins passable , car de légers nuages voilaient le soleil, et une brume épaisse, qui n'était oe-* pendant ni froide ni humide, oeuvrait les montagnes. Caroline, pendant que Shirley était occupée avec sea visiteurs , avait persuadé à mistress Pryor de mettre sqn chapeau et son ohàle d'été, et de faire avec elle une promenade vers Textrômité la plus resserrée de la vallée de Hollow.

Là les versants opposés de la gorge se rapprochaient l'un de Tautre et, se couvrant de broussailles et de chênes rabougris, formaient une ravine boisée, au fond de laquelle courait le misseautlu moulin, luttant contre de nombreuses pierres, se ruant contre des rives rugueuses et hérissées de racines et de troncs d'arbres noueux, écumant, bouillonnant dans sa course. Là, quand vous vous étiez éloigné d'un demi*mille du moulin, vous vous trouviez dans une profonde solitude, à l'ombre d^arbves que la cognée avait toujours respectés, et formait une sûre retraite pour les oiseaux qui la faisaient retentir de leurs chants. Ce lieu n'était guère fréquenté ; la fratdieur des fleurs qui couvraient le sol attestait qu'elles n'étaient pas foulées souvent par le pied de l'homme* Les abondantes roses sauvages semblaient éclore, briller et se flétrir sous la garde de la solitude, comme dans le harem d'un sultan. Là , vous voyira le doux azur des clochettes de la campanule, et reconnaissiez dans les fleurs d'un blanc de perle ^i émaillaient l'herbe . l'humble type de quelques groupes étoiles qui constellent le firmament.

Mistress Pryor aimait une tranquille promenade : elle évitait les grands chemins et recherchait les sentiers écartés, les passages solitaires; elle préférait une compagne à l'isolement absolu, car dans la solitude elle était peureuse. Une vague crainte de rencontres fâcheuses lui enlevait le plaisir de ses courses solitaires, mais elle ne craignait rien avec Caroline. Lorsqu'elle avait une fois quitté les habitations humaines et mis le pied sur le domaine de la nature , accompagnée par sa jeune amie, un heureux changement semblait se faire dans son esprit et rayonnait sur son visage. Lorsqu'elle était avec Caro-i Une, et avec Caroline seule, on eût dit que son cœur avait secoué le fardeau qui l'oppressait, que son front s'était débarrassé d'un voile , que ses facultés s'étaient dégagées d'une ratrave. Avec elle, elle était joyeuse, quelquefois tendre. Elle se montrait disposée à lui commmuniquer les trésors de son instruction et de son expérience, à lui laisser deviner quelle

SHIELST. 83t

awit été sa yie , quelle culture avait reçu aon esprit» quelle était rétendue de sou intelligence, en quels moments et sur quels points ses sentiments étaient vulnérables.

Ce jour-là, par exemple, pendant leur promenade, mistress Pryor parla à sa compagne des nombreuses variétés d'oiseaux qui chantaient dans les arbres; elle décrivit leurs différentes espèces, ainsi que leurs habitudes et leurs particuiaritô». L'histoire naturelle de TAngleterre paraissait lui être familière. Elle connaissait toutes les fleurs sauvages qui bordaient le sentier. A toutes les chétives plantes qui poussaient auprès des pierres ou dans les cravasses de vieux mura , plantes que Ga-* roUne n'avait jamais remarquées, elle donnait leur nom en indiquant leurs propriétés : elle semblait avoir fait. une étude minutieuse de la botanique des champs et des bois de l'Angle* terre. Ayant atteint le haut du ravin , elles s'assirent sur un banc de roc gris et moussu qui faisait saillie à la base d'une hauteur verdoyante et escarpée s'élevant an-dessus d'elles : mistress Prypr regarda autour d'elle , et parla des environs comme si elle les avait vus déjà , dans un temps éloigné ; elle fît remarquer les changements qui s'étaient opérés dans ces lieux ; elle compara leur aspect avec celui d'autres parties de l'Angleterre, révélant dans ses descriptions un sentiment du pittoresque, une appréciation du beau et du vulgaire, unepuis« sance de comparaison qui donnaient à ses discours sans pré<^ tention un charme tout particulier.

L'espèce de plaisir respectueux avec lequel écoutait Caroline^ I^aisir si sincère, si calme, et cependant si évident, excita les facultés de la dame, qui se laissa entraîner dans une douce animation. Rarement peut-être , avec son extérieur froid, son air timide et ses façons peu communicatives , avait-elle connu ce que c'était que d'exciter chez une personne qu*elte pouvait aimer des sentiments de vive affection et d'estime admiratrice. Quelle joie ne dut^le pas éprouver en voyant cette jeune fille, vers laquelle, à en juger par l'expression émue de ses yeux et de ses traits, elle sentait son cœur entraîné par une irrésistible, impulsion , la regarder comme une institutrice et s'attacher à elle comme à une anûel Avec un accent d'intérêt un peu plus marqué que d'habitude, elle dit en se penchant vers sa jeune compagne ^t en écartant du front pâle de celle-ci une boucle de cheveux bruns qui s'était échappée du peigne qui la retenait a . « J'espère que i'air vif qui soi^fb de cetin oaoatagmi iwuk

ZkO SHIRLET.

fera du bien , ma chère Caroline : j'aimerais à voir un peu phis de couleurs à ces joues; mais peut-être n'avez- vous jamais eu le teint fleuri ?

— J'avais autrefois des joues roses ^ répondit miss Helsione en souriant. Je me rappelle qu'il y a un an ou deux , lorsqu^il m'arrivait de me regarder dans la glace, j'y voyais un visage différent de celui que j'y vois maintenant , plus rond et plus rose. Mais quand nous sommes jeunes, ajouta la jeune fille de dix-huit ans, notre esprit est insouciant et notre vie tranquille.

— Est-ce qu'à votre âge, continua mistress Pryor en faisant violence à cette timidité qui, même dans la circonstance présente, lui Tendait difficile la tâche de scruter le cœur d'une autre, est-ce qu'à votre âge vous vous tourmenteriez des soucis de l'avenir? Croyez-moi, vous auriez tort. Laissez le lendemain pourvoir au lendemain.

— Mais, chère madame, ce n'est pas ce qui me tourmente : le mal du présent est quelquefois accablant, trop accablant, et je déure ardemment me soustraire à son étreinte.

— Le mal du présent.... c'est.... votre oncle n'est peut-être pas.... vous avez de la peine à me comprendre.... il ne sait pas apprécier.... »

Mistress Pryor ne put compléter ses phrases brisées ; elle ne put venir à bout de poser cette question : si M. Helstone était trop dur pour sa nièce? Mais Caroline comprit.

c Oh! ce n'est pas cela, répliqua-t^elie; mon oncle et moi nous entendons très-bien : nous ne nous querellons jamais, je ne l'accuse jamais de dureté, il ne me réprimande jamais. Quelquefois je me prends à désirer que qfuelqu'un au monde m'aime ; mais je ne puis dire que je désire particulièrement qu'il ait pour moi plus d'afifection qu'il n'en a. Comme enfant, j'ai peut-être ressenti le manque d'attention ; mais les domestiques ont été très-aimables pour moi : seulement, quand les gens se montrent longtemps indifférents pour nous, nous devenons indifférents pour leur indifférence* C'est l'habitude de mon oncle de ne faire nulle attention aux femmes et aux jeunes filles, excepté aux ladies qu'il rencontre en société : il ne pourrait point la changer, et je n'ai nulle envie de la lui voir changer pour ce qui me concerne. Je crois qu'il ne me causerait que de l'ennui et de l'effroi s'il voulait se montrer affectionné maintenant. Mais vous le savez, mistress Pryor, c'est à peine vivre que de mesurer le temps comme je le fais à la rectorene.

SHIRLEY. au

Les heures passent, et je les occupe de façon ou d'autre, mais je ne vis pas. Je supporte l'existence; je n'en jouis pas. Depuis que miss Keeldar et vous êtes arrivées ici, j'ai été, j'allais dire plus heureuse, mais ce ne serait pas vrai.... »

Elle s'interrompit.

<c Comment! ce ne serait pas vrai? Vous aimez miss Keel-dar, n'est-ce pas, ma chère?

— J'aime beaucoup Shirley ; je l'aime et je l'admire ; mais je suis dans une pénible position : pour une raison que je ne puis expliquer, j'ai besoin de m'éloigner de ces lieux, de les oublier.

— Vous m'avez dit déjà que vous désiriez être gouvernante; mais, ma chère, s'il vous en souvient, je n'encourageai pas cette idée. J'ai été gouvernante une grande partie de ma vie. Je m'estime fort heureuse d'avoir fait la connaissance de miss Keeldar; ses talents et ses dispositions ont rendu ma tâche aisée ; mais lorsque j'étais jeune, avant que je fusse mariée, mes épreuves ont été rudes, poignantes. Je ne voudrais pas vous en voir endurer de semblables. Ce fut mon sort d'entrer dans une famille qui avait de grandes prétentions à la naissance et à la supériorité intellectuelle, dont tous les membres croyaient être « tout particulièrement doués des grâces chrétiennes; » que leurs cœurs étaient régénérés, et leurs esprits dans un état particulier de discipline. 11 me fut bientôt donné à entendre que, comme je n'étais pas leur égale, je ne pouvais attendre leur sympathie. On ne me cachait nullement que j'étais un fardeau et un embarras pour la société. Les gentlemen me regardaient comme une femme à laquelle il leur était interdit d'accorder les privilèges du sexe. Les ladies me firent clairement comprendre que j'étais pour elles un ennui. Les domestiques même me détestaient; pourquoi? c'est ce que je n'ai jamais pu comprendre. Mes élèves , me dit-on, quelque amitié qu'ils eussent pour moi, et quelque profond que fût l'intérêt qu'ils m'inspiraient, ne pouvaient jamais devenir mes amies. 11 me fut intiîné que je devais vivre dans l'isolement, et ne jamais franchir la ligne invisible, mais rigide, qui marquait la différence qui existait entre moi et ceux qui m'em- {^oyaient. Ma vie, dans cette maison, fut sédentaire, isolée, contrainte, sans joie, laborieuse ; mais ma constitution ne tarda pas à souffrir de ce genre de vie : je tombai malade. La dame delà maison me dit froidement que j'étais la victime de la va-

â4S ÔHIKLST.

tiité blessée. Bile medoftna à entendre qtie, Si Je ne faisais pas nn effort pour réprimer mon mécontentempent impie et pour cesser de murmurer contre la position que Dieu m'avait faite, mon intelligence se briserait probablement en morceaux sur le roc où nombre de mes sœurs avaient fait naufrage, la morbide estime de soi-même, et que Je mourrais dans une maison d'aliénées.

« Je ne répondis rien à mistress Hardman ; c'eût été inutile, mais à sa fille atnée, je laissai tomber un Jour quelques obser* vations auxquelles elle répondit ainsi :

« Il y avait des peines, elle en convenait , dans la position d'une gouvernante; sans doute elle avait ses épreuves; mais, dit-elle d'une façoù qui me fait sourire lorsque j'y pense, mais cela devait être ainsi. Elle n'avait ni le dessein, ni l'espoir, ni le désir de voir apporter un remède à cet état de choses : car, dans la constitution des habitudes anglaisés, des sentiments, des préjugés, un remède était impossible. Les gouvernantes, fit-elle observer, doivent être continuellement dans une espèce d'isolement : c'est le seul moyen de maintenir la distance que demandent la réserve des mœurs anglaises, le décorum des familles.

c Je nie souviens que je poussai Un soupir lorsque miss Hardman quitta mon lit; elle l'entendit, et se retournant, me dit avec sévérité :

« Je crains , miss Grey, que vous n'ayez hérité dans la plus ample mesure du péché le plus grand de notre nature tombée, le péché de l'orgueil. Vous êtes orgueilleuse, et par conséquent vous êtes ingrate aussi. Maman vous paye un Joli salaire, et, si vous aviez le sens commun, vous vous accommoderiez patiemment de ce que votre état a de fatigant et d'ennuyeux, puisque Vous en êtes si bien rétribuée. »

< Miss Hardman, ma chérie, était une lady à l'esprit très-^ fort, et possédait des talents très-distingués :- l'aristocratie est décidément une classe fort supérieure, vous le savez, physiquement , moralement et mentalement*. En qualité de tory avancée je reconnais cela. Je ne pourrais décrire la dignité de sa voix et de son air pendant qu'elle me parlait ainsi, et cependant je crains qu'elle n'ait été égoïste, ma chère. Je ne voudrais pas mal parler de mes supérieurs en rang, mais je pense qu'elle était un peu égoïste.

« Je me souviens, continua mistress Pryor après une pause,

SHIRLET. 343

d'une autre observation de miss Hardman, qu'elle débitait avec un très-grand air. a Nous avons besoin, disait-elle, des imprudences, des extravagances, des erreurs, des crimes d'un certain nombre de pères, pour répandre la semence qui produit la moisson de gouvernantes. Les filles de commerçants, quoique bien élevées, manquent de distinction, et nous n'en pouvons faire les hôtes de nos demeures et les gardiennes de la personne et de l'intelligence de nos enfants. Nous préférons tou> jours placer auprès de nos enfants ceux qui sont nés dans notre condition, et ont été élevés avec les mêmes raffinements que nous. »

-^ Miss Hardman devrait se croire quelque chose de mieux que ses semblables, madame, puisqu'elle soutenait que leurs malheurs et même leurs crimes étaient nécessaires pour servir à sa commodité. Vous dites qu'elle était religieuse : sa reli* gion devait être celle du pharisien, qui remerciait Dieu de ce qu'il n'était pas semblable aux autres hommes, ni même au publicain.

— Ma chèrot nous ne discuterons pas ce point. Je serais la dernière à vouloir insinuer dans votre esprit aucun sentiment de mécontentement contre votre lot dans la vie, ou aucun sentiment d*envie ou d'insubordination envers vos supérieurs. Une soumission entière aux autorités, une scrupuleuse déférence pour ceux qui sont meilleurs que nous ( et dans cette catégorie je place les hautes classes de la société), sont, dans mon opinion, indispensables au bien de toute communauté. Tout ce que je veux dire, ma chère, est que vous feriez mieux de renoncer à vous faire gouvernante, parce que les devoirs de cette fonction seraient trop pénibles pour votre constitution. Je ne voudrais pas prononcer un mot irrespectueux envers mistress ou miss Hardman ; seulement, me rappelant ma propre expérience, je ne puis m'empécher de penser que, si vous tombiez dans une famille semblable, vous lutteriez d'abord courageusement contre votre destin, puis vous dépéririez et deviendriez trop faible pour votre tâche; vous reviendriez brisée à la maison, si vous aviez encore une maison. Puis suivraient ces années de langueur, dont la personne qui souffre et ses plus proches amies connaissent seules le fardeau* La consomption clorait le chapitre. Telle est l'histoire d'un grand nombre d'existences : je ne voudrais pas que ce fût la vôtre. Ma chère, nous allons marcher un peu, si vous voulez. »

Zkk SHIRLEY.

Toutes deux se levèrent et parcoururent une terrasse naturelle et verdoyante qui bordait le lit profond du ruisseau.

« Ma chère, dit bientôt mistress Pryor, d'un ton timide et embarrassé, les jeunes filles, principalement celles que la nature a favorisées, souvent.... fréquemment.... anticipent.... pensent au.... au mariage comme au but, à la réalisation de leurs espérances. »

Elle s'arrêta; Caroline vint à son aide avec promptitude, montrant une bien plus grande somme de courage et de possession d'elle-même que mistress Pryor, en face du redoutable sujet qui venait d'être entamé.

< Elles y pensent, et c'est tout naturel, répondit-elle avec une calme fermeté qui fit tressaillir mistress Pryor. Elles regardent le mariage avec quelqu'un qu'elles aiment comme la plus brillante, la seule brillante destinée qui puisse leur être réservée. Ont-elles tort?

— Oh! ma chère I ». s'écria mistress Pryor en joignant les mains. Elle se tut. Caroline tourna un œil ardent et scrutateur sur le visage de son amie : ce visage était fort agité. < Ma chère, murmura-t-elle enfin, la vie est une illusion!

— Mais non pas l'amour ! l'amour est la chose la plus réelle, la plus durable, la plus douce, et cependant la plus amère que nous connaissions.

— Ma chère, il est très-amer. On dit qu'il est puissant, puissant comme la mort. Beaucoup de déceptions de la vie sont puissantes aussi. Quant à sa douceur, rien n'est plus fugitif : sa durée est d'un moment, d'un clin d'œil. Son aiguillon reste pour toujours : il peut périr aux portes de l'éternité, mais il torture cruellement pendant le temps.

— Oui, il torture pendant le temps, dit Caroline, excepté lorsque c'est un amour réciproque.

— Amour réciproque 1 ma chère, les romans sont pernicieux. Vous n'en lisez pas, j'espère?

— Quelquefois, toutes les fois que je puis m'en procurer. Mais les romanciers ne doivent rien savoir de l'amour, à en juger par la façon dont ils en traitent.

— Rien absolument, ma chère, répondit vivement mistress Pryor, pas plus que du mariage. Et toutes les fausses peintures qu'ils font de ces sujets ne peuvent être trop fortement condamnées. Elles ne ressemblent pas à la réalité : elles vous montrent seulement la surface verdoyante et tentatrice du ma-

SHIRLET. 345

rais, et ne vous donnent pas une idée fidèle et vraie du bourbier qu'elle recouvre.

— Mais le bourbier n'existe pas toujours, objecta Caroline : il y a des mariages heureux. Là où raffection est réciproque et sincère et les intelligences en harmonie» le mariage doit être heureux.

— Il ne Test jamais complètement. Deux personnes ne peuvent être littéralement comme une seule : il y à peut-être un contentement possible, dans des circonstances particulières et qui se rencontrent rarement; mais il est aussi bien de n'en pas courir le risque : vous pouvez commettre une fatale erreur. Soyez satisfaite, ma chère, et que toutes les personnes célibataires soient satisfaites de leur liberté.

— C'est récho des paroles de mon oncle! s'écria Caroline d'un ton qui indiquait l'étonnement. Vous parlez comme mistress Yorke, dans ses moments de plus sombre humeur, comme miss Mann, quand elle est le plus portée à l'aigreur et à l'hypocondrie. Cela est terrible l

— Non, c'est simplement vrai. Oh ! enfant, vous avez vécu seulement l'agréable matin de la vie. Le milieu du jour aride et brûlant,' le soir plein de tristesse, la nuit obscure , sont encore à venir! M. Helstone, dites-vous, parle comme moi; et je voudrais bien savoir comment eût parlé mistress Matthewson Helstone si elle avait vécu. Elle mourut ! elle mourut!...

— Hélas l etma propremère,etmonpèrel... s'écria Caroline.

— Eh bien?

— Ne vous ai -je jamais dit qu'ils étaient séparés?

— J'en ai entendu parler.

— Ils doivent donc avoir été bien malheureux.

— Vous voyez que tous les faits prouvent la vérité de ce que je vous dis.

— Dans ce cas, le mariage ne devriaiit pas exister.

— Vous avez raison, ma chère, si ce n'était pour prouver que cette vie n'est qu'une longue épreuve dans laquelle nous ne devons attendre ni repos ni récompense.

— Mais votre propre mariage, mistress Pryor I »

Mistress Pryor frémit et frissonna comme si un doigt rude eût pressé sur un nerf à nu. Caroline comprit qu'elle avait touché le point douloureux.

« Mon mariage a été malheureux, dit la dame, réunissant tout son courage; mais cependant.... Elle hésita.

34e SHI11LB7.

-^ Mais ôepèndabi, demanda Garoiiiie) pas «Atièrenmtit miàé-^ rable?

-^ Non, pas dans ses résultats, au moins ; noti, ajouta^-t-elle d'un ton plus doux. Dieu mêle quel(|uefoiB un peu du baume de sa miséricorde dans la fiole des plus corrosifs malheurs. H peut à son gré diriger les événements, et, de l'aveugle et folle action d'où est sortie la malédiction de la moitié de notre vie, faire couler la bénédiction de notre vieillesse^ D'ailleurs, je suis d'une nature exceptionnelle, j'en conviens: d'humeur peu fa-* oile, sans adresse, et excentrique en quelques points, je n'eusse jamais dû me marier ; mon caractère n'est pas de ceux qui trouvent fiacilement leur pareil, ni qui puissent s'assimiler avec leur contraste. Je connaissais parfaitement ma propre inaptitude pour la vie commune, et, si je n'avais pas été si malheureuse comme gouvernante, je ne me serais jamais mariée. Et puis.... »

Les regards de Caroline la priaient de continuer : ils la pressaient de déchirer ce nuage de désespoir que ses précédentes paroles avaient semblé jeter sur son existence.

< Et puis, ma chère, M...., c'est-à-dire le gentleman que j'é« pousai, était peut-être d'un caractère plus exceptionnel que commun. J'espère du moins que peu de femmes ont eu des épreuves semblables à la mienne, que peu ont ressenti leurs soufiTrancea comme j'ai ressenti les mietines : elles furent bien près d'ébranler ma raison ; ma situation était si désespérée ! le remède était si imposssible 1 Mais, ma chère, je n'ai pas l'intention de vous décourager; je désire seulement vous donner un avertissement, et vous prouver que les ^libataires ne doivent pas trop anxieusement désirer de changer leur position, souvent pour une plus mauvaise.

— Merci, chère madame. Je comprends parfaitement vos bonnes intentions; mais il n'y a aucune crainte que je tombe dans l'erreur qtie vous me signalez. Je n'ai, du moins, aucune pensée de mariage, et, pour cette raison^ j'ai besoin de me créer une position par quelque autre moyen.

— Ma chère, écoutez-moi. J'ai réfléchi profondément sur ce que je vais vous dire, depuis que je vous ai entendue manifester le désir d'obtenir une position. Vous savez que je demeure en ce moment avec miss Keeldar en qualité de compagne. Qu'elle vienne à se marier (et beaucoup de circonstances m'induisent à penser que oe sera avant peu), et je cesse de lui être

utile en cette qnâHté» Je dois voob dire que je possède une petite fortanO) prorenant partie de me§ propres économies, et partie d'un le^ qui m'a été fait il y a quelques- années; quand je quitterai Fieldhead, j'aurai une maison à moi. Je ne pourrais vivre dans la solitude, et je n'ai aucuns parents que je désire inviter à une étroite intimité : car, comme vous avez pu déjà l'observer et comme je vous l'ai avoué, mes habitudes et mes goûts ont leurs singularités. Je n'ai pas besoin de vous dire que je vous suis attachée; avec vous je suis plus heureuse que je ne l'ai jamais été avec personne. J'estimerais votre société comme un précieux privilège, uiie consolation, un bienfait. Vous viendrez alors demeurer avec moi; Caroline, me refusezvous? J'etpère que vous pouvez m'aimer. »

Après ces deux abruptes questions, elle se tut.

c Certainement, je vous aime, répondit Caroline. J'aimerais à vivre avec vous; mais vqus êtes trop bonne.

— Tout ce que j'ai, ajouta mistress Pryor, je vous le laisserais; vous seriez pourvue contre les nécessités de la vie, mais ne me dites jamais que je suis trop bonne. Vous me percez le cœur, enfant.

— Mais, ma chère madame, cette générosité.... je n*ai aucun droit.*..

^- Paix ! vous ne devez pas parler de cela : il y a des choses dont nous ne pouvons entendre parler. Oh 1 il est tard pour commencer, mais je peux encore peut-^ètre vivre quelques panées : je ne puis effacer tout à fait le passé ; mais peut-être un bref espace de l'avenir m'appartient. »

Mistress Pryor semblait profondément agitée : de grosses larmes roulaient dans ses yeux et coulaient le long de ses joues. Caroline l'embrassa de sa fagon aimable et caressante, lui disant avec douceur :

« Je vous aime tendrement. Ne pleurez pas* »

Mais toute l'économie de la pauvre dame semblait ébranlée : elle s'assit, inclina sa tête sur ses genoux, et pleura à chaudes larmes. Rien ne put la consoler avant que l'orage intérieur eût eii son cours. A' la fin sa douleur se calma d'elle-même.

c Pauvre enfont ! murmurait-elle en rendant le baiser de Caroline; pauvre agneau solitaire 1 Mais venez, ajouta-t-elle tout à coup; venez, il faut que nous retournions à la maison. »

Pendant un certain temps, mistress Pryor marcha très- vite; par degrés cependant elle se calma et revint A son pas ordi-

348 SHIRLET.

naire, particulier comme tous ses mouvements, et, lorsqu'elles atteignirent Fieldhead, elle était tout à fait redeyenue ellemême : son extérieur avait repris son aspect calme et timide.

CHAPITBEXXI.

Deux vies.

Moore n'avait montré que la moitié de sa résolution et de son activité dans la défense de sa fabrique : il montra l'autre moitié (et c'était la plus terrible) dans l'infatigable et impitoyable ardeur avec laquelle il poursuivit les meneurs de l'émeute. Il laissa la foule tranquille : peut-être un sentiment inné de justice lui disait-il que des -hommes égarés par de mauvais conseils et poussés par les privations n'étaient pas dignes de sa vengeance, et que celui qui fait tomber sa colère sur un homme courbé sous la souffrance est un tyran et non ud juge. Dans tous les cas, bien qu'il en connût un grand nombre, les ayant parfaitement remarqués dans la dernière partie de l'attaque, quand le jour commençait à poindre, il les laissait passer chaque jour à côté de lui, sans leur adresser aucune parole ni aucune menace.

Il ne connaissait pas les chefs. C'étaient des étrangers, des émissaires des grandes villes. Beaucoup n'étaient pas des membres de la classe ouvrière ; c'étaient des débauchés, des banqueroutiers, des hommes toujours dans les dettes et souvent dans la boisson, des hommes qui n'avaient rien à perdre et avaient beaucoup à gagner sous le rapport de l'argent et de la propreté. Ces hommes , Moore les chassait, comme un chien chasse le gibier ; et celte occupation lui convenait : son excitation plaisait à sa nature ; il l'aimait mieux que de faire du drap. Son cheval devait haïr ce temps-là, car il était inonté rudement et souvent ; Moore vivait presque sur les routes, et l'air frais était aussi bienvenu à ses poumons, que la visite du policeman à son humeur : il le préférait à la vapeur des teintureries; les magistrats du district devaient le craindre; c'étaient des hommes lents et timides. Il aimait à les forcer de trahir

SHIRLEt. 349

une certaine crainte qui les faisait vaciller dans leur résolution et reculer devant l'action, la crainte de l'assassinat. C^était cette crainte qui avait enchaîné tout manufacturier et presque tout homme public dans le district; Helstone seul l'avait toujours repoussée. Le vieux Cosaque savait qu'il pouvait recevoir une balle; il connaissait le danger : mais une semblable mort ne l'effrayait pas ; c'est celle qu'il eût choisie, s'il avait eu un choix à faire.

Moore aussi connaissait le danger et le méprisait. La pensée qu'il chassait des assassins était l'aiguillon de son ardente nature. Quant à la crainte, c'était un homme trop ûer, trop rudement élevé, trop phlegmatique pour craindre. Souvent il lui arrivait de parcourir les marais à cheval, la nuit, au clair de lune, ou sans clair de lune, dans une disposition d'esprit plus vigoureuse, avec des facultés plus fraîches que lorsque la sécurité et le calme l'environnaient dans son comptoir. Les meneurs dont il voulait s'assurer étaient au nombre de quatre : deux dans l'espace de quinze jours furent arrêtés près de Stilbro' ; pour les deux autres, il fallait les chercher plus loin : leur retraite était supposée dans les environs de Birmingham.

En môme temps, le manufacturier ne négligeait pas sa fabrique battue en brèche : les réparations n'étaient pas difficiles ; le charpentier et le vitrier seuls suffisaient. Les émeutiers n'étant pas parvenus à entrer dans la place, ses chères machines n'avaient reçu aucun dommage.

Pendant cette vie occupée, pendant que la sévère justice et les affaires demandaient toute son énergie et harassaient ses pensées, donnait- il un moment, consacrait -il un effort pour tenir allumé un feu plus doux que ceux qui brûlent dans le temple de Némésis? C'est ce qu'il était difficile de découvrir. Il allait rarement du côté de Fieldhead ; s'il y allait, ses visites étaient brèves; s'il allait à la rectorerie, c'était seulement pour demeurer en conférence avec le recteur dans son cabinet. Pendant ce temps, l'histoire de l'année continuait à être troublée ; il n'y avait aucun calme dans la tempête de la guerre. Son long ouragan continuait à balayer le continent. Il n'y avait pas le plus léger signe de temps serein^ aucune éclaircie à travers les nuages de la poussière et de la fumée des batailles; aucune rosée bienfaisante ne tombait sur l'olivier; aucune cessation de la pluie rouge qui nourrissait l'inutile et glorieux laurier. Pendant ce temps, la ruine avait ses sapeurs et ses

050 âHïRLEt.

minettrs à l'OSUVre sôtis les pas de Moorè , et , soit qu'il M à cheval ou à pied, soit qu'il traversât seulement son comp* toit ou qu'il gàlop&t sur le triste marais de Rushedge, il enten* dait un creux écho et sentait la terre trembler sous ses pas.

Tandis que l'été se passait ainsi pour Moore , comment s'è- Goulait'il pour Shirley et Caroline? Visitons d'abord l'héritière. A qui ressemble-t^elle ? A une fille abandonnée, pâle et se desséchant pour un infidèle amoureux. Demeure- t-elle tout le jour assise et courbée sur quelque tâche sédentaire? A-t<^elle continuellement un livre à la main ou un travail de couture sur son genou, des yeux seulement pour cela, des mots pouf* rien, et des pensées qu'elle n'exprime pas ?

En aucune façon. Shirley est parfaitement bien. Elle n'a perdu ni l'air pensif de sa physionomie ni son nonchalant sourire. Elle égayé le vieux et sombre manoir par sa présence, La galerie et les- chambres qui y aboutissent ont souvent retenti des joyeux échos de sa voix. Bile a accoutumé au frôlement de sa robe de soie le corridor sombre à une seule fenêtre, qu'elle traverse à chaque instant d'une chambre à l'autre, tantôt portant des fleurs dans le barbare salon fleur de pécher, tantôt entrant dans la salle à manger pour en ouvrir les fenêtres afin d'y laisser pénétrer les senteurs de la mignonnette et de l'églantier, d'autres fois portant au soleil , à la porte du porche, les plantes qui étaient sur la fenêtre de l'escalier.

De temps à autre elle prend son travail d'aiguille; mais, par quelque fatalité, il ne lui arrive jamais d'y travailler pendant plus de cinq minutes de suite. A peine a-t-elle apprêté son dé et enfilé son aiguille, qu'une pensée soudaine l'appelle à l'étage supérieur; peut-être pour chercher quelque étui à aiguilles en ivoire dont elle vient de se souvenir, ou une vieille botte à ouvrage dont elle n'a aucun besoin, mais qui lui semble pour le moment indispensable; peut-être pour arranger ses cheveux, ou remettre de l'ordre dans un tiroir qu'elle se rappelle avoir laissé le matin dans un curieux état de confusion; peutêtre seulement poiir regarder certaines vues, d'une certaine fenêtre d'où l'on découvre l'église et la rectorerie de Briarfield, agréablement ensevelies sous les arbres. A. peine est-elle revenue et a-t-elle repris sa bande de batiste ou son canevas, que le grattement violent et le sifflement étranglé de Tartare Se font entendre à la porte du porche, et il faut qu'elle coure lai ouvrir. Il fait très-chaud ; il revient pantelant; il faut qu'elle

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le conduise à la caisine, eft qu'elle s'assare de ses propres yeux si sa cruche d'eau est remplie. Â travers la porte ouverte de la cuisine on aperçoit la cour, toute peuplée de coqs d'Itide et de leurs dindonneaux, de poules et de leurs poussins, d'oiseaux de Guinée au brillant plumage, et d'une riche variété de pigeons, les uns blancs, d^autres au col pourpré, d'autres bleus ôt couleur de cannelle. Spectacle irrésistible pour Shirley ! Elle court à la paneterie prendre un petit pain qu'elle vient leur émietter sur les marches de l'escalier : autour d'elle se pressent ardéuts et heureux ses sujets emplumés, John est à rétable ; il faut qu'elle parle à John et qu'elle donne un coup d'œil à la jument. Elle est en train de la caresser lorsque l'on amène la vache pour la traire : cela est important; il faut que Shirley reste et surveille toute chose. Il y a peut-être quelques petits veaux ou quelques petits agneaux, des jumeaux peut-être, que leurs mères rejettent; Shirley se fait conduire auprès d'eux, et se permet le plaisir de leur donner la nourriture de ses propres mains, sous la direction du soigneux John. Pendant cette opération, John émet ses doutes touchant certaines questions d'agriculture, et sa maîtresse est obligée d'aller chercher son chapeau de paille et de l'accompagner en franchissant les barrières et longeant les haies, pour entendre sur place la conclusion de toute cette matière agriculturale. La brillante après-midi se change ainsi en douce soirée ; Shirley revient à la maison un peu tard prendre le thé, et après le thé elle ne coud jamais.

Après le thé Shirley lit, et elle est aussi tenace pour son livre qu'elle Test peu pour son aiguille. Son cabinet d'étude est le devant de la cheminée, son siège un tabouret, ou peut-ôtro seulement le tapis, aux pieds de mistress Pryor; là, elle avait coutume d'apprendre ses leçons lorsqu'elle était enfant, et les vieilles habitudes ont conservé sur elle une grande puissance. Tartare est toujours étendu à côté d'elle, son museau noir allongé sur ses pattes de devant, droites, fortes et aussi grosses que celles d'un loup des Â.lpes. Une main de la maîtresse repose généralement sur la rude tète du serf fidèle, qui se montre mécontent et gronde lorsqu'elle la retire. L'esprit de Shirley est tout à son livre ; elle ne lève pas les yeux ; elle ne bouge ni ne parie, si ce n'est pour répondre brièvement et respectueusement à mistress Pryor, qui de temps à autre lui adresse des conseils sous forme de prières.

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« Ma chère, vous feriez mieui de ne pas ayoir ce grand chien si près de vous ; il froisse tout le bord de votre robe.

— Oh 1 ce n*est que de la mousseline , j'en puis mettre une blanche demain.

— Ma chère , je voudrais vous voir prendre l'habitude de vous asseoir à une table lorsque vous lisez.

— J'essayerai quelque jour, madame : mais il est si bon de faire comme Ton a toujours fait !

— Ma chère, laissez <m6i vous prier de quitter ce livre; vous vous abîmez les yeux à la clarté douteuse de ce feu.

— Pas le moins du monde, madame, mes yeux ne sont jamais fatigués. »

A la fin, cependant, une pâle lumière venant de la fenêtre tombe sur la page; Shirley regarde, la lune est levée; elle ferme le livre, se lève et parcourt la chambre. Son livre était peut-être bon ; il a rafraîchi, rempli, réchauffé son cœur. Le tranquille parloir, le foyer propre, la fenêtre par laquelle on découvre la douce reine des nuits radieuse sur son nouveau trône, suffisent pour faire de la terre un Éden, de la vie un poëme pour Sbirley. Un calme et profond délice enflamme ses jeunes veines, délice sans trouble et sans mélange, qu'aucun pouvoir humain ne peut lui ravir, parce qu!aucun pouvoir humain ne le lui a accordé ; le pur don de Dieu à sa créature, le libre présent de la nature à son enfant. Cette joie lui donne un avant-goût de Fa vie des anges. Prenant son essor par des chemins verdoyants, par de joyeuses collines toutes de verdure et de lumière, elle atteint un point presque aussi élevé que celui d'où les anges regardaient le rêveur de fiéthel, et son œil scrute, son âme possède la vision de la vie telle qu'elle la désire. Non, pas telle qu'elle la désire, elle n'a pas le temps de désirer ; la gloire multiplie ses splendeurs plus rapidement que la pensée ne peut effectuer ses combinaisons , que l'aspiration ne peut formuler ses désirs. Shirley ne dit rien pendant cette extase, elle est tout à fait muette ; mais, si mislress Pryor lui adresse la parole, elle sort tranquillement. et va continuer sa promenade dans l'obscure galerie de l'étage supérieur.

Si Shirley n'était une indolente, une insouciante, une ignorante créature, elle prendrait la plume eiT de tels moments, ou du moins pendant que leur souvenir est frais dans son esprit; elle saisirait, elle fixerait l'apparition, elle raconterait la vision

SHIRXEY. 3^

révélée. Si elle avait dans la tète Torgane de Tacquisitivité un peu plus développé, un peu plus de Tamour de la propriété dans sa nature, elle prendrait une large feuille de papier et écrirait simplement, de son écriture singulière, mais claire et lisible, l'histoire qui lui a été racontée, le chant qui a retenti à.son oreille, et elle posséderait ainsi ce que son imagination a été capable de créer. Mais elle est paresseuse, elle est insouciante et fort ignorante , car elle ne sait pas que ses rêves sont rares, ses sensations toutes particulières : elle ne connaît pas , elle n^a jamais connu et elle mourra sans connaître toute la valeur de cette précieuse source, dont, le brillant et frais bouillonnement entretient dans son cœur une éternelle verdure.

Shirley prend aisément la vie : ce fait n'est-il pas écrit dans son œil ? Dans ses moments de bonne humeur, cet œil n'est-il pas aussi rempli de paresseuse douceur, que dans ses courts accès de colère il est rempli de feu? Sa nature est dans son œil : lorsqu'elle est calme, Tindolence, l'indulgence, la gaieté et la tendresse , se lisent dans ce large globe gris ; qu'elle s'anime, un rouge éclair perce la rosée, il jette des flammes.

Avant que le mois de juillet fût passé, miss Reeldar serait probablement partie avec Caroline pour le tour qu'elles avaient projeté; mais, précisément à cette époque, une invasion tomba sur Fieldhead : une armée de touristes assiégea Shirley dans son château et la força de se rendre à discrétion. Un oncle , une tante et deux cousines du Midi, M...., mistress et les deux misses Sympson, de Sympson-Grove , vinrent lui rendre visite. Les lois de T hospitalité lui firent un devoir de renoncer, à son projet, ce qu'elle fît avec une facilité un peu surprenante pour Caroline, qui savait combien elle était prompte à agir et fertile en expédients , lorsqu'il s'agissait de faire triompher sa volonté. Miss Helstone lui exprima même son étonnement de la voir se soumettre si facilement. Elle répondit que de vieux sentiments avaient leur pouvoir : elle avait passé deux années de sa première jeunesse à Sympson-Grove.

Miss Helstone lui demanda quelle était son affection pour ces parents.

Elle n'avait rien de commun avec eux, répliqua-t-elle; le petit Harry Sympson , il est vrai , ne ressemblait nullement à ses sœurs , et elle avait eu autrefois une grande amitié pour lui ; mais il ne venait pas dans le Yorkshire, du moins pas encore.

Le dimanche suivant, le banc d'honneur de l'église de Briar-

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fleld était occapé par un vieux gentleman, précieux et tiré à quatre épingles, qui rajustait ses lunettes et changeait de posi-^ tion toutes les trois minutes ; une vieille lady à Tair calme et placide , habillée de satin brun, et deux jeunes ladies modèlesi dans une toilette modèle et une attitude modèle. Shirley avait l'air d'un cygne noir ou d'une corneille blanche au milieu de cette compagnie; elle paraissait tout à fait déconcertée. Nous allons la laisser dans cette respectable société pour nous occuper de miss Helstone.

Séparée de miss Keeldar pour le présent, car elle ne pouvait aller la chercher au milieu de ses parents; éloignée de Fieldhead par la commotion qu'avaient produite les nouveaux arrivés , Caroline se trouva de nouveau confinée à la sombre rectorerie, aux promenades solitaires dans les sentiers écartés. Çlle passait ses longues et tristes après-midi, tantôt assise dans le tranquille parloir que le soleil quittait vers le milieu du jour, tantôt, immobile comme une statue, dans le bosquet du jardin où ses rayons brillants, quoique tristes, passant â travers les groseilliers, venaient dessiner des cariées et des losanges sur sa blanche robe d'été. Là, elle lisait de vieux livres pris dans la bibliothèque de son oncle : les livres grecs et latins n^étaient d'aucun usage pour elle, et la collection de littérature légère qui avait appartenu à sa tante Mary n'avait rien de bien attrayant. Quelques vénérables Jtfo^aztnes pour les dames, qui avaient autrefois accompli un voyage en mer avec leur maîtresse et avaient essuyé une tempête, et dont les pages étaient salies d'eau salée ; quelques absurdes Magazines méthodistes pleins de miracles, d'apparitions, d'avertissements surnaturels, de songes sinistres, et de fanatisme furieux; les non moins folles Lettres des Morts aux Vivants, de mistress Elisabeth Rowe ; quelques vieux classiques anglais : de ces fleurs flétries Caroline avait dans son enfance extrait tout le miel, et elles étaient maintenant sans saveur pour elle. En manière de changement, et aussi pour faire le bien, elle se mettait à coudre, à confectionner des vêtements pour les pauvres sous la direction de miss Ainiey. Quelquefois , lorsqu'elle sentait les larmes lui venir dans les yeux et qu'elle les voyait lentement tomber sur son ouvrage, elle se demandait comment l'excellente femme qui avait coupé et disposé cet ouvrage pouvait garder une sérénité si égale dans sa solitude.

c Jamais je ne trouve miss Ainiey opprimée par le déses-

poir ou abattue par le chagrin, peuaait-eHe ; et cepeudaiit son petit cottage est un triste endroit, et elle n'a ni brillante éspé«* rance, ni ami dans le monde. Je me rappelle néanmoins qu'elle m'a dit une fois avoir accoutumé ses pensées à tendre toujours vers le cieL Elle couvenait qu'il n^y avait, et qu'il n'y avait jamais eu que peu de jouissances en ce monde pour elle; et je suppose qu'elle a dirigé ses espérances vers le bonheur do la vie future. Ainsi font les religieuses, dans leur cellule fermée, avec leur lampe de fër, leur robe collante comtne un suaire, leur lit étroit comme uu cercueil. Elle dit souvent qu'elle n'a aucune crainte.de la mort, aucune terreur de la tombe ; pas plus sans doute <|ue saint Siméon Stylite en haut de sa terrible colonne, au milieu de la solitude sauvage , pas plus que THindoii fanatique étendu sur sa couche de pointes de fer. Mais ceux-là , ayant violé les lois de la nature , avaient leurs sympathies et leurs antipathies naturelles renversées. Ils étaient arrivés à un état morbide. Je crains encore la mort, mais je crois que c'est parce que je suis jeune : la pauvre miss Àinley S'attacherait davantage à la vie, si la vie avait plus . de charme pour elle. Dieu ne nous a certainement pas créée et ne nous fait pas vivre pour que nous désirions continuellement la mort. Je crois intimement que nous avons été destinés à aimer la vie et à en jouir aussi longtemps qu'elle nous est donnée. Dieu , en nous donnant l'existence , n'a jamais entendu qu'elle soit cette chose pâle, inutile #t languissante, qu'elle devient pour beaucoup, et pour moi en particulier.

f Persotine , eontinua-t-elle, personne n'est à blâmer pour l'état dans lequel se trouvent les choses , autant du moins que je puis le voir, et je ne pourrais dire , après y avoir beaucoup réfléchi cependant , comment elles pourraient être améliorées; mais je sens qu'il y a quelque chose de mal quelque part. Je crois que les femmes non mariées devraient avoir plus à faire, de plus intéressantes et surtout plus profitables occupations, qu'elles n'en possèdent maintenant. Et, lorsque je parle ainsi , je ne crois nullement offenser Dieu par mes paroles; je ne crois pas être impie ou impatiente, irréligieuse ou sacrilège. Ce qui me console, du reste, c'est de penser que Dieu a compassion de bien des douleurs et entend bien des soupirs , auxquels les hommes ferment leurs oreilles ou qu'ils regardent avec un air de mépris impuissant. Je dis Impuissant, car je vois qu'aux peines que la société ne peut

guérir, elle défend ordinairement de s'exprimer, sous peine de son mépris : ce mépris est une espèce de manteau de clinquant qui recouvre sa faiblesse difforme. Les gens n'aiment pas qu'on leur rappelle des maux qu'ils ne peuvent ou ne veulent guérir ; car le sentiment de leur propre incapacité , ou de Tobligation où ils sont de faire des efforts qui ne leur plaisent pas, trouble leur quiétude et leur satisfaction d'euxmêmes. Les vieilles filles, comme les pauvres sans asile et sans travail, ne doivent demander ni une place ni une occupation dans la société ; cela trouble les heureux et les riches ; cela trouble les parents. Voyez les nombreuses familles de filles du voisinage : les Armitage, les Birtwhistle , les Sykes. Les frères de ces filles ont tous un commerce ou une profes-> sion ; ils ont quelque chose à faire. Leurs sœurs n*ont aucun emploi terreslre, si ce n'est le soin de la maison et la couture ; aucun plaisir terrestre, si ce n'est d'improfi tables visites ; aucune espérance, dans toute leur vie à venir, de rien de meilleur. Cet état de stagnation fait décliner rapidement leur santé; elles ne sont jamais bien portantes, et leur esprit et leurs idées se rétrécissent prodigieusement. Le grand désir, le seul but de chacune d'elles, est d'être mariée, mais le plus grand nombre ne le seront jamais. Elles mourront comme elles vivent maintenant. Elles passent leur vie à dresser des plans et à tendre des pièges pour attraper des maris. Les gentlemen les Icurnent.en ridicule ; ils n'ont pas besoin d'elles et ne font d'elles aucun cas : ils disent, je les ai entendus plusieurs fois le dire avec un rire moqueur, que le marché matrimonial est encombré. Les pères disent la même chose et se mettent en colère lorsqu'ils remarquent les manœuvres de leurs filles : ils leur ordonnent de demeurer à la maison. Que veulent-ils qu'elles fassent à la maison? Si vous le demandez,, ils répondent : coudre et faire la cuisine : ils attendent qu'elles fassent cela, et cela seulement, de bon cœur, régulièrement, sans aucune plainte, pendant toute leur vie, comme si elles n'avaient aucun germe de facultés pour rien autre chose ; doctrine aussi raisonnable à soutenir que celle qui prétendrait que les pères n'ont aucunes facultés pour manger la cuisine que font leurs filles ou porter les vêtements qu'elles cousent. Est-ce que les hommes pourraient vivre ainsi eux-mêmes? Ne seraient-ils pas bientôt fatigués? Et, lorsqu'ils ne recevraient aucun soulagement dans leur fatigue, mais seulement des

reproches à sa moindre manifestation, est-ce que leur fatigue ne finirait pas par se changer avec le temps en frénésie? Lucrèce, filant à minuit au milieu de ses suivantes, et la femme vertueuse de Salomon, sont souvent citées comme les modèles de ce que le sexe (comme ils disent) devrait être. Je n'en sais rien ; Lucrèce, j'ose le dire, était une fort digne sorte de per* sonne, ressemblant beaucoup à ma cousine Hortense Moore; mais elle faisait veiller ses servantes fort tard. Je n'aurais pas aimé être au nombre de ses filles. Hortense se conduirait absolument de même envers moi et Sarah, si elle le pouvait, et nous ne pourrions le souffrir ni Tune ni l'autre. La c femme vertueuse • avait toute sa maison sur pied à minuit; elle servait le déjeuner avant une heure du matin ; mais elle avait autre chose à faire que de filer et de distribuer des portions : elle était manufacturière , elle fabriquait de la toile et la vendait ; elle s'occupait d'agriculture, elle achetait des domaines et plantait des vignes. Cette femme était une ménagère : c'était ce que nos matrones appellent une femme habile. En somme, je la préfère de beaucoup à Lucrèce ; mais je crois que ni M. Ârmitage ni M. Sykes n'eussent eu l'avantage sur elle dans un marché ; cependant je l'aime. « La force et l'honneur étaient ses vêtements; elle possédait la confiance de son époux. La sagesse parlait par sa bouche ; sur sa langue était la loi de douceur : ses enfants croissaient en la bénissant; son mari aussi chantait ses louanges, s Roi d'Israël, votre modèle de la femme est un admirable modèle 1 mais sommes-nous, de nos jours, élevées pour lui ressembler? Hommes du Yorkshirel vos filles atteignent-elles à ce royal modèle? Pouvez-vous leur donner un champ dans lequel leurs facultés puissent s'exercer et se développer? Hommes d'Angleterre I regardez vos pauvres filles, dont beaucoup s'étiolent autour de vous, dévorées par la consomption , ou , ce qui est pire , dégénérant en aigres vieilles filles, envieuses, médisantes, misérables, parce que la vie est pour elles un désert, ou, ce qui est le pire de tout, réduites à chercher par la coquetterie et de méprisables artifices à gagner par le mariage cette position que l'on refuse au célibat. Pères de famille , ne pouvez-vous changer cet état de choses? Non peut être tout à coup; mais examinez sérieusement ce sujet lorsqu'il vous sera soumis ; recevez^le comme un thème digne de considération ; ne le rejetez pas avec une sotte plaisanterie ou une insulte indigne d'un homme. Vous voudriex

358 SfiIRLEY.

être fiers de vos filles et non rougir d'îles ; oherehez-leur alors une occupation et un intérêt qui en puissent faire autre ebose qee des coquettes et des médisantes. Tenez enchat-: aée l'intelligence de vos filles , elles seront pour vous une ]^laie, un souci , un opprobre ; cultivez-la , donnez4eur un but et une occupation, elles seront vos gaies compagnes dans la santé, vos plus tendres gardes dans la maladie, vos plu» fidèles soutiens dans la vieillesse.

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