‹ ShirleyChapitre 24 sur 46 · Four Good God/Bon Diéu · texte numérisé non relu

Four Good God/Bon Diéu

— Son mari I » dit-il.

Il leva et étendit les mains, et tomba sur son siège.

« Il y a quelque temps, vous désiriez savoir qui j'épouserais : mon intention était formée alors, mais je ne pouvais vous la communiquer; à présent elle est mûre, parfaite; acceptez Louis Moore pour mon mari.

— Mais vous ne l'épouserez paa, il ne vous aura pas! s'écria-t-il avec rage.

— Je mourrais plutôt que d'en avoir un autre; je mourrais si je ne Tavais pas. »

Il murmura des mots dont je ne souillerai jamais cette page.

Elle devint pâle comme la mort; elle tremblait de tout son être ; ses forces l'abandonnèrent. Je la plaçai sur le sofa, je la regardai le temps nécessaire pour voir qu'elle n'était pas évanouie, ce dont elle m'assura par un divin sourire; je Tembra»sai, et je ne pourrais me rendre compte de ce qui se passa dans rintervalle de cinq minutes. Elle m'a dit depuis, en pleurant, en riant et en tremblant, que je devins terrible et que je me donnai au démon ; elle m'a dit que je la quittai et fis un bond à travers la chambre, que M. Sympson disparut à travers la porte comme s'il eût été empoHé par un canon ; je disparus aussi, et elle entendit mistress Gill pousser des cris d-effroi.

Mistress Gill criait encore lorsque je revins à moi : j'étais alors dans un autre appartement, le parloir aux boiseries de chêne, je crois ; je tenais M. Sympson terrassé devant- moi sur une chaise, ma main sur sa cravate. Ses yeux roulaient dans sa tête ; je l'étranglais, je crois. La femme de charge était là, so tordant les mains, me suppliant de le laisser ; je le laissai alors, et me sentis froid comme le marbre. Mais je dis à mistress Gill d'aller à l'instant chercher une chaise de poste à l'auberge de la Maison^Rougey et j'avertis M. Sympson qu'il eût à qui lier Fieldhead aussitôt qu'elle fierait arrivée. Quoique effrayé et hors de lui, il répondit qu'il ne partirait pas. Répétant le premier ordre, j'y ajoutai celui d'aller chercher un conslable ; je lui dis :

« Vous partirez, de gré ou de force. »

Il menaça de poursuites; je ne m'inquiétais de rien; je l'avais dominé une fois déjà, non pas aussi terriblement que maintenant, mais avec autant d'autorité. C'était une nuit que des voleurs attaquèrent la maison de Sympson-Grove. Dans sa misérable couardise, il se fût contenté d'appeler vainement au

secours sans oser se défendre. J*avais alors été obligé de protéger sa famille et sa demeure en le dominant, et j'avais réussi. Cette fois je demeurai avec lui jusqu'à ce que la chaise arrivât, et je Ty accompagnai ; il m'injuria pendant tout ce temps. Il était aussi efiParé qu'enragé; il eût bien voulu résister, mais il ne savait comment. Il demanda que sa femme et ses filles partissent avec lui. Je lui dis qu'elles le suivraient aussitôt qu'elles auraient eu le temps de se préparer. Sa rage, son agitation, étaient iliexprimables; mais c'était une furie incapable d'action. Cet homme, convenablement manié, devait toujours demeurer impuissant. Je sais qu'il n'emploiera jamais la loi contre moi. Je sais que sa femme, qu'il tyrannise sans cesse dans les bagatelles, le guide dans les affaires d'importance. J'ai depuis longtemps gagné la gratitude de la mère par mon dévouement à son fils. Dans quelques maladies d'Henry, je l'ai soigné, mieux, dit-elle, qu'aucune femme n'eût pu le faire : elle n'oubliera jamais cela. Elle et ses filles m'ont quitté aujourd'hui dans une consternation muette et irritée, mais elle me respecte. Lorsque Henry s'est pendu à mon cou, pendant que j'arrangeais son manteau pour qu'il n'eût pas froid, bien qu'elle détournât la tête, j'ai vu les larmes jaillir de ses yeux. Elle plaidera ma cause avec d'autant plus de zèle, parce qu'il m'a quitté en colère. Je suis content de cela, non pour moi, mais pour cette idole de ma vie, ma Shirley.

Une semaine après il écrit encore :

Je suis maintenant à Stilbro' ; j'ai pris ma résidence temporaire avec un ami, un commerçant, auquel je puis être utile dans ses affaires. Chaque jour je vais à cheval à Fieldhead. Combien se passera- t-il de temps avant que je puisse appeler ce manoir ma maison , et la mailresse ma femme ? je ne suis pas content, je ne suis pas tranquille. Je suis quelquefois torturé. A la voir maintenant, on croirait que jamais elle n'a pressé sa joue contre mon épaule, que jamais elle ne s'est attachée à moi avec tendresse et confiance. J'ai de l'inquiétude; elle me rend malheureux. Quand je la visite, elle m'évite, elle me fuit. Aujourd'hui j'ai rencontré une fois son visage, résolu à obtenir un plein regard de ses yeux noirs et profonds ; il est difficile de décrire ce que j'ai lu dans ses yeux. Panthère! belle enfant des forêts! nature sauvage, indomptée, imcomparable ! elle

llk SHIRLEY.

mord sa chatne : je vois ses dents blanches ronger l'acier. Elle rêve de ses forêts sauvages, elle soupire après sa liberté virginale. Je voudrais que les Sympson revinssent, pour Tobliger à m'enlacer de ses bras. Je voudrais qu'elle se crût en danger de me perdre, comme je cours le risque de la perdre. Non : ce n'est pas la perte que je crains, mais le délai.

Il est nuit en ce moment.... minuit : j'ai passé raprès-midi et la soirée à Fieidhead. Il y a quelques heures elle a passé auprès de moi, descendant l'escalier de chêne pour entrer dans le vestibule. Elle ne savait pas que j'étais là dans l'obscurité, regardant les brillantes constellations de cette nuit glaciale. Comme elle glissait le long de la rampe I avec quel éclat voilé son œil brillait sur moi, pendant qu'elle passait fugitive, svelte et rapide comme une aurore boréale !

Je l'ai suivie dans le salon. Mistress Pryor et Caroline Helstone étaient là toutes deux. Elle les a priées de venir lui tenir compagnie pendant quelque temps. Dans son blanc costume de soirée, avec ses longs cheveux flottans , son pas léger, ses joues pâles, son œil plein d'éclairs, elle ressemblait à un esprit, à un être composé d'un seul élément, l'enfant de l'air et de la flamme , la hlle d'un rayon et d'une goutte de pluie, une chose qu'il est impossible d'atteindre, d'arrêter, de fixer. J'eusse désiré pouvoir éviter de la suivre du regard pendant qu'elle se mouvait çà et là, mais c'était impossible. Je parlais du mieux que je pouvais avec les autres ladies, mais je ne regardais qu'elle. Elle était très^silencieuse; je crois qu'elle ne m'a pas parlé, qu'elle ne m'a pas offert de thé. Il est arrivé que mistress Gill l'a appelée pour une minute. J'ai passé dans le vestibule éclairé par la lune, dans l'espoir de recevoir un mot à son retour. J*ai réussi.

c Miss Keeldar^ restez un instant 1 lui ai-je dit en allant audevant d'elle.

— Pourquoi ? le vestibule est trop froid.

— Il n'est pas froid pour moi; à mon côté il ne devrait pas être froid pour vous.

— Mais je grelotte.

— De crainte, je crois. Pourquoi me craignez«T0Qs? vous êtes réservée et me fuyez. Pourquoi?

— Il y a bien de quoi avoir peur de se voir rencontrée par un grand et noir fantôme au clair de la lune.

— Oh 1 ne passez pasi restez un instant; échangeons quel*

SHIRLBT. m

queg roaU enseinble. Yoilà trois jours que je n'ai {m vous parler ea particulier. De tels changemens sont cruels.

— Je n'ai aucune envie d'être cruelle, a-t-elle répondu avec assez de douceur (et vraiment il y avait de la douceur dans toute sa manière d'être, dans son visage, dans sa voix ; mais il y avait aussi de la réserve).

— Vous m'avez certainement causé de la peine, lui ai-je dit. Il y a à peine une semaine que vous m'avez appelé votre futur époux et traité comme tel : maintenant je suis plus que jamais pour vous le précepteur. Vous m'appelez M. Moore; vos lèvres ne se souviennent plus du nom de Louis.

— Non ; Louis, c*est un nom limpide et aisé à prononcer; je ne l'oublierai pas de sitôt.

— Soyez cordiale pour Louis, alors; àpprochez-le, laissezvous approcher.

— Je suis cordiale, a4<elle dit en se redressant comme une blanche statue.

— Votre voix est très-douce, et très-basse, ai-je répondu en avançant doucement; vous semblés subjuguée, mais cependant effrayée.

— Non, je suis tout à fait caUne et ne m'effraye de rien, m'a^t-elle répondu.

— D^ rien, excepté de votre adorateur. » Je courbai un genou devant elle.

< Vous voyez que je suis dans un monde nouveau, monsieur Moore : je ne me connais pas moi-même : je ne vous connais pas; mais relevez-vous; quand vous agissez ainsi^ je me sens troublée et émue. >

J'ai obéi. Cela ne m'eût guère convenu de rester longtemps dans cette attitude. Je ne lui ai pas demandé vainement le calme et la confiance : elle s'est attachée à moi de nouveau.

< Maintenant, Shirley, lui ai-je dit, vous devez concevoir combien je suis loin d'être heureux dans mon état incertain et non fixé.

— Oh I oui , vous êtes heureux ! s'écTia-t-elle avec rapidité. Vous ne savez pas combien vous êtes heureux! tout changement serait à votre préjudice.

'^Heureux ou non, je ne puis supporter d'attendre plus longtemps; vous êtes trop généreuse pour exiger cela.

-^ Soyez raisonnable, Louis, soyez patient. J'admire votre patience.

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— Ne. m'admirez plus, alors ; aimez-moi , au contraire : fixez le jour de notre mariage; pensez à cela ce soir, et décidez. »

Elle a soupiré un murmure inarticulé, mais expressif; elle s'est précipitée ou plutôt s'est évanouie de mes bras, et je l'ai perdue.

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