‹ ShirleyChapitre 30 sur 46 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'oncle.

Outre la vieille lady, il y avait un autre parent de la famille dont les visites m'étaient fort désagréables : c'était l'oncle Robson, le frère de mistress Bloomfield ; un grand garçon plein de suffisance, aux cheveux noirs et au teint jaune comme sa sœur, avec un nez qui avait l'air de mépriser la terre, et de petits yeux gns fréquemment demi-fermés , avec un mélange de stupidité réelle et de dédain affecté pour tout ce qui l'environnait. D'une forte corpulence et solidement bâti , il avait pourtant trouvé le moyen de réduire sa taille dans une circonférence remarquablement petite; et cela, ajouté à sa roideur peu naturelle , prouvait que le fier M. Robson, le contempteur du sexe féminin, ne dédaignait pas le service du corset. Rarement il daignait faire attention à moi, et, quand il le faisait,

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c'était avec nne certaine insolence de ton et de manières qui me prouTdient qu'il n*était point un gentleman , quoiqu'il visât à produire l'effet contraire. Biais ce n'était point tant pour cela que je haïssais ses visites, que pour le mal q\i*i\ faisait aux enfants, encourageant toutes leurs mauvaises inclinations , et détruisant en quelques minutes le peu de bien qui m'avait coûté des mois de labeur à accomplir.

Il ne condescendait guère à s'occuper de Fanny et de la petite Henriette ; mais Mary-Anne était en quelque sorte sa favorite. Il ne cessait d'encourager ses tendances à l'affectation , que J'avais mis tous mes efforts à réprimer, parlant de sa jolie figure, et lui remplissant la tète de toutes sortes d'idées vaniteuses sur sa beauté, que je l'avais instruite à regarder comme poussière en comparaison de la culture de l'esprit; et jamais je ne vis enfant plus sensible qu'elle à la flatterie. Tout ce qu'il y avait de mauvais chez elle et chez son frère, il l'encourageait en riant, sinon par ses louanges directes. On ne sait pas le mal que l'on fait aux enfants en riant de leurs défauts , et en trouvant matière à plaisanterie dans ce que de vrais amis se sont efforcés de leur apprendre à tenir en grande horreur.

Quoiqu'il ne fût point positivement un ivrogne, M. Robson ingurgitait habituellement de grandes quantités de vin, et prenait de temps en temps avec plaisir un verre d'eau mêlée d'eau-de-vie. Il apprenait à son neveu à l'imiter du mieux qu'il pouvait, et à croire que, plus il pourrait prendre de vin et de spiritueux, plus il manifesterait son fier et mâle caractère et s'élèverait au-dessus de ses sœurs. M. Bloomfîeld n'avait pas grand'chose à dire là contre : car son breuvage favori était le gin et l'eau, dont il absorbait chaque jour une quantité considérable, et c'est à quoi j'attribuais son teint pâle et son caractère irascible.

M. Robson encourageait également Tom à persécuter les animaux, à la fois par le précepte et par l'exemple. Gomme il venait souvent dans le but de chasser sur le domaine de son beaufrère, il avait coutume d*amener avec lui ses chiens favoris ; et il les traitait si brutalement que, toute pauvre que je fusse, j'aurais volontiers donné une guinée pour voir un de ces animaux le mordre, pourvu toutefois que ce fût avec impunité. Quelquefois, lorsqu'il était fort bien disposé, il allait chercher des nids avec les enfants, chose qui m'irritait et me contrariait considérablement : car je me flattais, par mes efforts répétés,

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de leur àtcnf montré le tûàl de ce passe-temps, et j'espérais un jour les amener à cpielque sentiment général de juttice et d'humanité; mais» dix minutés passées à dénicher des oiseaux avec Vortde Robson suffisaient pour détruire le ffnit de tous mes raisonnements. Heureusement pourtant, ce printemps- là, ils ne trouvèrent jamais, à l'exception d'une seule fois, que des nids vides ou des œufs, et its étaient trop impatients pour attendre que les petits fussent éclos. Cette fois-lâ, Tom, qui était allé avec son oncle dans la plantaHon voisine, revint tout joyeux en courant dans le jardin, aved une nichée de petits oiseaax dans les mains. Mary-Anne et l'anny, que je menais prendre l*air en ce moment, coururent pour admirer sa prise et demander chacune un oiseau pour elles. < Non, pas un, s'écria Tom, ils sont tous à mol : l'oncle Robson me les a donnés ; tin, deux, trois, quatre, cinq; vous n'en toucherez pas un; non, pas un! Sur votre vie! coniinua-t-il d'Un air de triomphe, posant le nid à terre, et se tenant debout les jambes écartées, les mains dans les poches de son pantalon, le corps penché en avant et le visage contracté par les contorsions d'une joie poussée jusqu'au délire.

c Vous él\&É, voir comment je vais les arranger! Hà parole, je vais lés faire bouillir. Vous verrez si je ne le fais pas. Il y a dans ce nid un rare passe^temps pour moi.

— Mais, Tom, lui dis-je, je ne vous permettrai pM de torturer ces oiseaux. Il faut les tuer tout de suite ou les reporter à rendroit où vous les ave2 pris, afin que leurs parents puissent continuer à les nourrir.

— Mais vous ne savez pas où c'est, madame ; il n'y û que moi et Toncle Robson qui le sachions.

— Si vous ne Voulez pas me le dire, je les tuerai moi-<mème, quelque horreur que j'aie de cela.

— Vous n'oserez pas! vous n'oserez les toucher, sur votre vie ! parce que vous savez que papa, maman et l'oncle Robson seraient fâchés. Ahl ah! je vous ai prise là, miss!

— Je ferai ce que je croîs juste en une circonstance de cette sorte, sans consulter personne. Si votre papa et votre maman ne m'approuvent pas, je serai fâchée de les offenser ; mais l'opinion de Votre oncle Robson n'est rien pour moi* »

Poussée par le sentiment du devoir, au risque de me rendre âMlade et d'enoourir la ôolère des parents de mes élèves, je m'emparai d'une large pierre plate qui avait été placée là

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comme souricière par le jardinier; puis, non sans avoir de nouveau essayé vainement d'amener le petit tyran à laisser remporter les oiseaux , je lui demandai ce qu*il voulait en faire. Avec une joie diabolique , il m'énuméra sa liste de tourments. Je laissai alors tomber la pierre sur les oiseaux et les écrasai d'un seul coup. Violent^ furent les cris, 'terribles les malédictions qui suivirent cet acte hardi. L'oncle Robson venait de monter Tallée avec son fusil , et s'arrêtait en ce moment pour corriger son chien. Tom s'élança vers lui, jurant et lui criant de me corriger à la place de Junon. M. Robson s'appuya sur son fusil et rit beaucoup de la violence de son neveu, ainsi que des malédictions et des outrageantes épithètes dont il m'accablait. c Bien, vous êtes un bon diable! s'écria- t-il à la fin en prenant son fusil et se dirigeant vers la maison. H y a quelque chose chez ce garçon-là. Je veux être maudit si jamais je vis plus noble petit vaurien que celui-là. Il s'est déjà affranchi du gouvernement des jupons; il brave mère, grand'mère, gouvernante et toutes.... Ah 1 ah I ah ! Ne pensez plus à cela, Tom, je vous trouverai une autre nichée demain.

— Si vous le faites, monsieur Robson, je la tuerai aussi, dis-je.

— Hum ! 9 répondit-il. Et, m'ayant honoré d'un regard hautain que, contre son attente, je soutins sans sourciller, il tourna les talons d'un air de suprême mépris et entra dans la maison.

Tom le suivit et alla tout raconter à sa mère. Il n'était pas dans les habitudes de celle-ci de parler beaucoup sur aucun sujet; quand je parus, je trouvai sa figure et sssiftanières doublement sombres et glaciales. Après quelques ren^arques banales sur le temps, elle dit :

c Je suis fâchée, miss Grey, que vous jugiez nécessaire d'intervenir dans les amusements de monsieur Bloomfield. Il a été très-désespéré de vous avoir vue détruire ses oiseaux.

— Quand les amusements de monsieur Bloomfield consistent à torturer des créatures qui sentent et souffrent, répondis-je, je pense qu'il est de, mon devoir d'intervenir.

— Vous semblez avoir oublié, répondit-elle avec calme, que les créatures ont été toutes créées pour notre usage et notre plaisir. >

Je pensais que cette doctrine admettait quelque doute , mais je me bornai à répondre :

c En admettant qu'il en soit ainsi, nous n'avons aucun droit de les torturer pour notre amusement*

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— Je pense , répondit-elle , que ramnaement d*un enfant ne peut être mis en balance avec la vie d'une créature sans âme.

— Mais, pour le bien même de l'enfant , il ne faut pas l'encourager dans de tels amusements , répondis-je d'un ton aussi humble que possible, pour me faire pardonner ma fermeté inaccoutumée. Bienheureux les miséricordieux, ils obtiendront miséricorde.

— Oh 1 c'est vrai ; mais cela se rapporte à notre conduite les uns envers les autres.

— L'homme miséricordieux est rempli de pitié pour la béte , osai-je ajouter.

— Il me semble que vous n'avez pas montré beaucoup-de pitié, reprit-elle avec un rire sec et amer, en tuant ces pauvres botes d'un seul coup et d'une si choquante façon , et en faisant tant de peine à ce cher enfant pour un simple caprice, j»

Je jugeai prudent de ne rien ajouter. C'était la première fois que j'arrivais aussi près d'une querelle avec mistress Bloomfield, et la première fois aussi que j'échangeais autant de paroles de suite avec elle depuis mon entrée dans sa maison.

Mais M. Robson et la vieille mistress Bloomfield n'étaient pas les seuls hôtes dont l'arrivée à Wellwood-House m'ennuyât; tous visiteurs me causaient plus ou moins de trouble; non pas tant parce qu'ils me négligeaient ( quoique je trouvasse leur conduite étrange et désagréable sous ce rapport) , que parce que je ne pouvais éloigner d'eux mes élèves, ainsi que Ton me le recommandait à chaque instant. Tom voulait leur parler, et Mary-Anne voulait être remarquée par eux. Ni l'un ni l'autre ne savaient ce que c'était que rougir, et n'avaient la moindre idée de la plus vulgaire modestie. Ils interrompaient bruyamment la conversation des visiteurs, les ennuyaient par les plus impertinentes questions, colletaient grossièrement les gentlemen , grimpaient sur leurs genoux sans y être invités , se pendaient à leurs épaules ou saccageaient leurs poches, froissaient les robes des ladies, dérangeaient leurs cheveux, tournaient leurs colliers et leur demandaient avec importunilé leurs colifichets.

Mistress Bloomfield était choquée et contrariée de tout cela, mais ne faisait rien pour l'empêcher : elle se reposait sur moi de ce soin. Mais comment Taurais-je pu, quand les hôtes, avec leurs beaux habits et leurs faces nouvelles, les flattaient conti-

nuellement et les gâtaient pour plaire aux parents? comment nu>i, avec mes habits communs , mon visage qu'ils voyaient tous les jours, et d'honnêtes paroles, aurais-je pu les éloigner des visiteurs ? J'usais toute mon énergie à cela : en m*efforçant de les amuser, je cherchais à les attirer auprès de moi; au moyen du peu d'autorité que je possédais et par la sévérité que j'osais employer, j'essayais de les empêcher de tourmenter les étrangers, et, en leur reprochant leur conduite grossière, je voulais les en faire rougir et les empêcher de recommencer. Mais ils ne connaissaient pas la honte ; ils se moquaient de l'autorité qui ne pouvait s'appuyer sur la correction. Pour ce qui est de la bonté et de l'affection, ou ils n'avaient pas de cœur, ou, s'ils en avaient un , il était si fortement gardé , et si bien caché , qu'avec tous mes efforts je n avais pas encore trouvé le moyen d'aller jusqu'à lui.

Bientôt mes épreuves de ce côté arrivèrent -à fin, plus tôt que je ne l'espérais ou ne le désirais. Un soir d'une belle journée de la fin de mai, comme je me réjouissais de voir approcher les vacances et me congratulais d'avoir fait faire quelques progrès à mes élèves , car j'étais parvenue à leur faire pénétrer quelque chose dans la tête, et à leur faire accomplir leurs devoirs pendant le temps donné à l'étude, un soir, dis-je, mistress Bloomfield me fit demander et m'annonça qu'après les vacances elle n'aurait plus besoin de mes services. Elle m'assura qu'elle n'avait qu'à se louer de mon caractère et de ma conduite, mais que les enfants avaient fait si peu de progrès depuis mon arrivée , que M. Bloomfield et elle croyaient de leur devoir de chercher quelque autre mode d'instruction ; que, supérieurs à beaucoup d'enfants de leur âge comme intelligence, ils laissaient fort à désirer sous le rapport de l'instruction ; que leurs manières étaient grossières, leur caractère turbulent : ce qu'elle attribuait à un manque de fermeté, de persévérance et de soins diligents de ma part.

Une fermeté inébranlable , une persévérance infatigable et des soins de tous les instants étaient précisément les qualités dont je m'enorgueillissais secrètement, et par lesquelles j'avais espéré , avec le temps , surmonter toutes les difficultés et arri«ver enfin au succès. Je voulais dire quelque chose pour ma justification ; mais je sentis que la voix me manquait, et, plutôt que de manifester aucune émotion et de laisser voir les larmes que je me sentais venir aux yeux, je préférai garder le silenoe,~

comme un coupable convaincu en lui-même de la justice de Tarrét qui le condamne.

Ainsi j'étais renvoyée, et j'allais revoir la maison paternelle. Hélas! qu'allaient-ils penser de moi? Incapable, après toutes mes vanteries , de tenir môme pendant une année la place de gouvernante auprès de trois jeunes enfants , dont la mère, au dire de ma tante , était une femme très-bien ; ayant été ainsi mise dans la balance et trouvée trop légère , pouvais-je espérer qu'ils me laisseraient faire un second essai? Cette pensée m'était fort pénible : car, si vexée, fatiguée et désappointée que je fusse , et quoique j'eusse appris chèrement à aimer et apprécier la maison paternelle , je n'étais point encore dégoûtée des aventures ni disposée à me relâcher de mes efforts. Je savais que tous les parents ne ressemblaient point à M. et à Mme Bloomfield , et j'étais assurée que tous les enfants n'étaient point comme les leurs. La famille dans laquelle j'entrerais serait différente, et un changement, quel qu'il fût, ne pouvait qu'être avantageux. J'avais été éprouvée par l'adversité , instruite par l'expérience, et je brûlais de relever mon honneur aux yeux de ceux dont l'opinion pour moi était plus que tout au monde.

GHAPITBE VI.

Bnoore le presbytère.

Pendant quelques mois je demeurai paisible à la maison paternelle , jouissant de la liberté , du repos et d'une véritable amitié , toutes choses dont j'avais été sevrée si longtemps. Je me remis à l'étude pour recouvrer ce que j'avais perdu pendant mon séjour à Wellwood-House, et afin de faire une nouvelle provision d'instruction pour un usage prochain. La santé de mon père était encore bien mauvaise , mais non matériellement pire que la dernière fois que je l'avais vu, et j'étais heureuse de pouvoir le réjouir par mon retour et le distraire en lui chantant ses airs favoris.

Nul ne triompha de mon échec , ou ne me dît que j'aurais mieux fait de suivre son avis et de rester à la maison. Tous fa-

rent heureux de me revoir, et me témoignèrent plus de tendresse que jamais, comme pour me faire oublier les souffrances que j'avais endurées. Mais nul ne voulut toucher un schelling de ce que j'avais gagné avec tant de joie et économisé avec tant de soin dans l'espoir de le partager avec eux. A force d'épargner par-ci et de se priver par-là , nos dettes étaient déjà presque payées. Mary avait fort bien réussi avec son pinceau; mais notre père avait voulu qu'elle gardât pour elle tout le produit de son talent. Tout ce que nous pouvions économiser sur l'entretien de notre humble garde-robe et sur nos petites dépenses casuelles, il nous le faisait placer à la caisse d'épargne, c Vous serez malheureusement trop tôt forcées d'avoir recours à cette épargne pour vivre, nous disait-il ; car je sens que je n'ai pas longtemps à être avec vous, et ce qu'il adviendra de votre mère et de vous quand je ne serai plus, Dieu seul le saiti »

Cher père 1 s'il ne s'était point tant toursienté du malheur que sa mort devait amener sur nous, je suis convaincue que ce terrible événement ne fût point arrivé sitôt. Ma mère faisait tous ses efforts pour l'empêcher de réfléchir sur ce triste sujet.

c Oh I Richard, s'écriait-elle un jour, si vous vouliez éloigner ces tristes pensées de votre esprit, vous vivriez aussi longtemps que nous. Au moins , vous pourriez vivre jusqu'à ce que nos filles fussent mariées; vous seriez un heureux grand-père, avec une bonne vieille femme pour votre compagne, i

Ma mère riait , et mon père rit aussi ; mais son rire expira bientôt dans un soupir.

c Elles mariées, pauvres filles, sans un schelling! dit-il. Qui voudra d'elles?

— Eh ! il se trouvera des hommes très-heureux de les prendre. N'étais-je pas sans fortune lorsque vous m'avez épousée? et ne vous disiez-vous pas fort content de votre acquisition? Mais peu importe qu'elles trouvent ou non à se marier; nous pouvons trouver mille moyens honnêtes de gagner notre vie. ^ Et je m'étonne, Richard , que vous puissiez vous tourmenter à propos de la pauvreté qui serait notre lot si vous veiliez à mourir ; comme s'il pouvait y avoir quelque chose de comparable à la douleur que nous aurions de vous perdre, affliction qui, vous le savez bien , absorberait toutes les autres. Vous devez donc faire tous vos efforts pour nous en préserver, et il n'y a rien comme un esprit joyeux pour tenir le corps en santé.

— Je sais, Alice, que c'est mal de se tourmenter ainsi; mais je ne puis m'en empêcher, et vous devez l'endurer de ma part.

— Je ne veux pas l'endurer si je peux vous changer, » répliqua ma mère.

Mais la rudesse de ses paroles était démentie par la tendre expression de sa voix et de son sourire ; mon père sourit donc de nouveau, d*une façon moins triste que d'habitude.

« Maman, dis-je aussitôt que je me trouvai seule avec elle, mon argent est bien peu de chose et ne peut durer longtemps ; si je pouvais l'augmenter, cela diminuerait l'anxiété de mon père, au moins sur un point. Je ne puis peindre comme Mary , et le mieux que je puisse faire, ce serait de chercher un auCre emploi.

— Ainsi, vous feriez un nouvel essai, Agnès? — - Je le ferais.

— Ma chère enfant, j'aurais cru que vous en aviez assez.

— Je sais que tout le monde ne ressemble pas à M. et à Mme Bloomfîeld.

— Il y en a qui sont pires, interrompit ma fnère.

— Mais ils sont rares, je pense, et je suis sûre que tous les enfants ne sont pas comme les leurs : car Mary et moi ne leur ressemblions pas; nous faisions toujours ce que vous nous commandiez, n'est-ce pas vrai?

— Assez généralement; mais je ne vous avais pas gâtées , et après tout vpus n'étiez pas des anges pour la perfection : Mary avait un fond d'obstination calme , et vous aviez aussi quelques défauts de caractère ; mais, en somme, vous étiez de très-bonnes enfants.

-*- Je sais que j'étais quelquefois morose et de mauvaise humeur, et j'aurais été heureuse de voir les enfants confiés à mes soins de mauvaise humeur aussi : car alors, j'aurais pu les com« prendre; mais cela n'arrivait jamais, car rien ne les touchait et ne leur faisait honte : ils ne sentaient rien.

— S'ils ne sentaient rien , ce n'était pas leur ftiute : vous ne pouvez espérer que la pierre soit maniable comme l'argile.

— Non, mais il est toujours fort désagréable de vivre avec des créatures que Ton ne comprend pas et que rien n'impressionne. Vous ne pouvez les aimer; et, si vous les aimez, votre affection est perdue : ils ne peuvent ni la rendre, ni l'apprécier, ni la comprendre. En admettant, ce qui est peu probable , que

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je tombe encore sur une famille pareille, j'ai Texp^ence pour guide, et je m'en tirerai mieux une autre fois. Laissez-moi de nouveau essayer.

-^Ma fille, TOUS ne vous découragez pas facilem^t, je le Yois f et j'en suis charmée. Mais permettez-moi de vous dire que vous êtes beaucoup plus pâle et plus frêle que lorsque vous avez quitté la maison la première fois; et nous ne pouvons souffrir que vous compromettiez ainsi votre santé pour amasser de l'argent, soit pour voua, soit pour d'autres.

— Mary me dit aussi que je suis changée, et je ne m'en étonne guère, car j'étais tout le jour dans un état constant d'agitation et d'anxiété; mais, à l'avenir, je suis déterminée à prendre froidement les choses, »

Après quelques nouvelles discussions , ma mère promit encore une fois de m'aider, à la condition que j'attendrais et serais patiente. Je lui laissai donc le soin d'agiter la question avec mon père , de la façon qu'elle croirait la plus convenable , me reposant sur elle pour obtenir son consentement. De mon côté , je parcourus avec soin les annonces des journaux, et écrivis à toutes les personnes qui demandaient des gouvernantes. Toutes mes lettres, aussi bien que les réponses lorsque j'en recevais , étaient montrées à ma mère, qui , à mon grand chagrin , rejetait toutes les places les unes après les autres : ceux-ci étaient des gens de la basse classe ; ceux-là étaient trop exigeants dans leurs demandes et trop parcimonieux dans la rémunération*

c Vos talents sont de ceux que possède toute fille d'un pauvre membre du clergé, me disait-elle, et vous ne devez pas les dépenser en vain. Souvenez-vous que vous m'avez promis d'être patiente : rien ne presse ; vous avez du temps devant vous, et vous avez encore beaucoup de chances. >

A la fin, elle me conseilla de faire insérer moi-même dans le journal un avis enumérant mes talents, etc.

c La musique, le chant, le dessin, le français, le latin, l'allemand, ne sont pas choses à dédaigner, me disait-elle; beaucoup dé personnes seront enchantées de trouver tant de talents réunis chez une seule institutrice, et cette fois vous pourrez peut-être tenter votre fortune dans une famille d'an rang plus élevé, dans celle de quelque gentleman noble et bien élevé, où vous aurez plus de chances d'être, traitée avec respect et considération que chez des commerçants enrichis ou d'arro*

AGNÈS GRET. 239

gants parvenus. J'ai connu des gentlemen du rang le plus élevé, qui traitaient leur gouvernante comme une personne de la famille; bien qu'il y en ait aussi, j'en conviens, d'aussi insolents et d'aussi exigeants que puissent être ceux dont vous avez fait l'expérience, car il y a des bd&s et des mauvais dans toutes les classes, i

L'avis fut promptement écrit et expédié. Des deux familles qui répondirent, une seule consentit à me donner cinquante guinées, la somme que ma mère m'avait fait fixer comme salaire. J'hésitais à m'engager, craignant que les enfants ne fussent trop grands, et que les parents ne voulussent une personne qui représentât davantage, ou plus expérimentée, sinon plus instruite que moi. Mais ma mère combattit mes craintes : je m'en tirerais fort bien, me dit-elle, si je voulais me ddfaire de ma timidité et prendre un peu plus de confiance en moi-même. Je n'avais qu'à donner une explication claire et vraie de mes talents et de mes titres, stipuler les conditions, puis attendre le résultat. La seule condition que je proposai fut d'avoir deux mois de vacances dans l'année pour visiter mes amis : au milieu de l'été et à Noël. La dame inconnue répondit qpi'elle ne faisait à cela aucune objection; que, pour l'instruction, elle ne doutait pas que je ne fosse capable de lui donner toute satisfaction ; mais, selon elle, ce point n'était que secondaire, car, habitant près de la ville d'O..., elle pouvait se procurer facilement des maîtres pour suppléer à ce qui me manquerait. Dans son opinion, une moralité parfaite, un caractère doux, gai et obligeant, étaient les choses les plus nécessaires.

Ma mère n'aimait pas beaucoup tout cela, et me fit alors beaucoup d'objections, dans lesquelles ma sœur se joignit à elle. Mais, ne voulant pas être désappointée de nouveau, je surmontai leurs résistances, et, après avoir obtenu le consentement de mon père, auquel on avait, peu de temps auparavant, donné connaissance du projet, j'écrivis à ma correspondante inconnue une très -belle épttre , et le marché fui conclu.

Il fut décidé que, le dernier jour de janvier, je prendrais possession de mes nouvelles fonctions de gouvernante dans la famille de M. Murray, d'Horton-Lodge, près d'O..., à environ soixante-dix milles de notre village , distance formidable pour moi, qui, pendant mon séjour de vingt ans sur cette

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terre, ne m'étais jamais éloignée de plus de vingt milles de la maison paternelle.

Dans cette famille et dans le voisinage, il n'y avait personne qui fût connu de moi ni des miens, et c'est ce qui rendait la chose plus piquante. Je me trouvais, jusqu'à un certain point, débarrassée de cette mauvaise honte qui m'avait tant oppressée précédemment. Il y avait quelque chose d'excitant dans ridée que j'allais entrer dans une région inconnue , et faire seule mon chemin parmi ses habitants étrangers. Je me flattais que j'allais voir enfin quelque chose du monde. La résidence de M. Murray était près d'une grande ville, et non dans un de ces districts manufacturiers où Ton ne s'occupe que de gagner de l'argent. Son rang, d'après mes informations, me paraissait plus élevé que celui de M. Bloomfield, et, sans aucun doute , c'était un de ces gentlemen de bonne souche et bien élevés dont pariait ma mère, qui traitent leur gouvernante avec considération et respect, comme l'institutrice et le guide de leurs enfants, et non comme une simple domestique. Puis, mes élèves, étant plus âgés, seraient plus raisonnables, plus faciles à diriger et moins turbulents que les derniers. Us seraient moins confinés dans la salle d'étude et ne demanderaient pas iin travail constant et une surveillance incessante ; finalement, à mes espérances se mêlaient de brillantes visions avec lesquelles lé soin des enfants et les devoirs d'une gouvernante n'avaient que peu ou rien à faire. Le lecteur voit donc que je n'avais aucun droit au titre de martyre prête à sacrifier mon repos et ma liberté pour le bien-être et le soutien de mes parents, quoique assurément le bien-être de mon père et l'existence future de ma mère eussent une large part dans mes calculs. Cinquante guinées ne me pa* raissaient pas une somme ordinaire. Il me faudrait, il est vrai, des vêtements appropriés à ma situation; il me faudrait en outre subvenir à mon blanchissage et aux frais de mes deux voyages d'Horton-Lodge à la maison paternelle. Mais, avec une stricte économie, assurément vingt guinées ou peu de chose au delà suffiraient à ces dépenses , et il m'en resterait encore trente ou à peu près pour la caisse d'épargne. Quelle précieuse addition à notre avoir! Ohl il me faudrait faire tous mes efforts pour conserver cette place, quelle qu'elle fût , pour mon honneur auprès de mes amis d'abord, et pour les services réels que cette position me permettait de leur rendre.

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