CHAPITRE XXI
L'école.
Je quittai Horton^Lodge, et j'allai rejoindre ma mère dans
notre nouvelle résidence, à A Je la trouvai bien de santé,
résignée d'esprit, quoique grave et un peu triste. Nous n'avions que trois pensionnaires et une demi-douzaine d'externes pour commencer; mais, avec des soins et de la diligence, nous avions espoir d'accrottre le nombre des unes et des autres avant peu.
Je me mis avec une salutaire énergie à l'accomplissement des devoirs de ce nouveau mode de vie. Je l'appelle nouveau, parce qu'il y avait certes une difTèrence considérable entre enseigner avec ma mère, dans une école à nous, et être institutrice salariée au milieu d'étrangers, méprisée et bafouée par les jeunes et les vieux. Pendant les premières semaines, je me trouvai très-heureuse, c II est possible que nous nous revoyions ; cela vous ferait-il ou non plaisir ? » Ces paroles me tintaient encore à l'oreiile et reposaient dans mon cœur. Elles étaient mon soutien et ma secrète consolation, c Je le re verrai. Il viendra ou il écrira. » Il n'était point de promesse trop brillante ni trop extravagante pour l'espérance qui me parlait à l'oreille. Je ne croyais pas la moitié de ce qu'elle me disait; je prétendais même rire de tout ; mais j'étais beaucoup plus crédule que je ne le supposais : car, pourquoi mon cœur tressaillait-il lorsque j'entendais frapper à la porte extérieure, et que la servante venait nous dire qu'un gentleman désirait me voir? Et pourquoi étais-jede mauvaise humeur tout le reste de la journée, parce que ce visiteur n'était autre qu'un mattre de , musique qui venait nous offrir ses services? Qu'est-ce qui suspendait pendant un moment ma respiration, lorsque le facteur ayant apporté une .couple de lettres, ma mère me disait : < Tenez, Agnès, voilà pour vous, » et m'en jetait une? Qu'est-ce qui me faisait refluer le sang au visage, quand je voyais que l'adresse était de la main d'un homme? Et pourquoi ce sentiment de désespoir qui m'accablait quand, ayant déchiré l'en-
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veloppe, je m'apercevais que ce n'était qu'une lettre de Mary, dont, pour une raison ou pour une autre, son mari avait écrit l'adresse t
En étais-je donc arrivée à ce point, d'être désappointée en recevant une lettre de ma propre sœur, et parce que celte lettre n'était pas écrite par un homme que, jusqu'à un certain point, je ne pouvais regarder que comme un étranger? Chère Maryl elle l'avait écrite avec tant d'aifection, pensant que je serais heureuse de la recevoir 1 Je n'étais pas digne de la lire! Et je crois que, dans mon indignation contre moi-même, je l'aurais mise de côté, jusqu'à ce que je fusse reveuue à un meilleur état d'esprit et que je me sentisse plus digne de l'honneur et du privilège d'en connaître le contenu. Mais ma mère était là, qui me regardait et désirait savoir les nouvelles que celte lettre contenait. Je la lisais donc et la lui donnais, puis j'allais dans l'école m'occuper des élèves ; mais en m'occupant des copies et des devoirs, pendant que je corrigeais des erreurs par-ci, des manquements à la discipline par-là, je me réprimandais intérieurement moi-même avec beaucoup plus de sévérité, a: Quelle folle vous êtes ! me disais-je. Comment' avez-vous pu rêver qu'il devait vous écrire? Sur quoi fondezvous une telle espérance? Comment pouvez-vous croire quMl cherche à vous voir, qu'il s'occupe de vous, qu'il pense à vous? 9 Puis l'Espérance me montrait encore cette dernière et courte entrevue, et me répétait les paroles que j'avais si fidèlement conservées dans ma mémoire, c Eh bien ! qu'est-ce que cela signifie, et a-tron jamais suspendu son espoir à une branche aussi fragile ? Y a-t-il là autre chose que ce que deux personnes qui se connaissent à peine peuvent se dire? Il peut 80 faire, d'ailleurs, que vous vous rencontriez encore. Il aurait pu vous parler ainsi quand même vous auriez été sur le point de vous embarquer pour la Nouvelle-Zélande; mais cela n'impliquait nullement Vintention de vous revoir. Quant à la question qui a suivi, le premier venu aurait pu vous la faire. Et comment avez-vous répondu? Par un stupide lieu commun, comme vous auriez répondu à M. Murray ou à tout autre qui eût été dans des termes de vulgaire politesse avec vous. — Mais, continuait l'Espérance, le ton et l'expression de sa parole? — Ohl cela ne signifie rien 1 II parle toujours avec expression ; et, d'ailleurs, les Green et miss Mathilde étaient immédiatement devant vous; d'autres personnes passaient à
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VOS côtés, et il était obligé de se tenir tout prés de vous et de vous parier trè&-bas, à moins d'être entendu de tont le monde, ce que, quoiqu'il ne dtt rien de bien particulier, il ne voulait certainement pae. — Mais alors, pourquoi cette cordiale et douce pression de main, qui semblait dire : Fiez^oU9 à mot, et mille autres choses encore, trop flatteuses pour qu'on les répète, même à soi? — Folie insigne, trop absurde pour mériter contradiction ; pure invention de votre imagination, et dont vous devriez rougir 1 Si vous vouliez seulement regarder votre eitérieur peu attrayant, votre réserve peu aimable, votre timidité absurde, qui doivent vous faire paraître froide, triste, originale et peutêtre d'un mauvais caractère ; si vous aviez réfléchi à tout cela depuis le commencement^ vous n'auriez Jamais donné accès à des pensées si présomptueuses. Puisque vous avez été si insensée, il vous faut vous repentir et vous amender, et ne plus penser à cela. »
Je ne puis dire que j'obéissais à mes propres injonctions; mais des raisonnements pareils devenaient de plus en plus efficaces à mesure que le temps s'écoulait et que je n'entendais point parler de M. Weston, et à la fin je cessai d'espérer, car mon cœur lui-même reconnut que c'était chose vaine. Cependant je continuais à penser à lui ; je chérissais son image dans mon esprit; je me souvenais de ses paroles, de ses gestes, de ses regards ; je m'entretenais de ses qualités et de ses habitudes, en tin mot de tout ce que j'avais vu, entendu ou imaginé de lui.
c Agnès, l'air de la mer et le changement de scène ne vous sont pas favorables, je pense; jamais je ne vous ai vu si mauvaise mine. Vous restez sans doute trop assise et les soins de l'école vous absorbent trop, il vous faut prendre les choses plus légèrement et vous montrer gaie et active. Il vous faut prendre de l'exercice toutes les fois que vous le pourrez, et me laisser les plus durs labeurs : ils ne serviront qu'à eiercer ma patience et peut-être à éprouver un peu mon caractère. »
Ainsi parla un matin ma ihère, pendant que nous étions toutes deux au travail durant les vacances de Pâques. Je l'as* surai que mes occupations ne tne faisaient aucun mal, que je me portais bien, et que si j'étais un peu pdle, c'était l'effet de l'hiver; qu'il n'y paraîtrait plus aussitôt que les mois de printemps seraient passés ; que lorsque l'été serait venu, je serais aussi forte et aussi gaie qu'elle pourrait le désirer : mais
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son obsefvatîoti mé frappa. Je savais que mes forces s*en allaient, que mon appétit avait disparu, et j'étais devenue insouciante et triste. S'il ne devait plus penser à moi, si je ne devais pas le revoir , s'il m'était interdit de faire son bonheur , si les joies de l'amour m'étaient refusées , si je ne pouvais aimer et être aimée, la vie serait pour moi un fardeau, me disaisje, et, si le Père céleste m'appelait à lui, je serais heureuse de trouver le repos. Mais que deviendrait ma mère? Fille indigne et égoïste, pouvais^je l'oublier un moment t Son bonheur n'étaitil pas remis à ma garde? Et nos jeunes élèves, ne me devaisje pas à leur bonheur aussi ? Devais-je reculer devant la tâche que Dieu m'avait confiée, parce qu'elle n'était pas conforme à mes goûts? Ne savait-il pas mieux que moi ce que je devais faire et où je devais travailler? Pouvais-je désirer de quitter son service avant que d'avoir accompli ma tâche, et espérer entrer dans son repos avant d'avoir travaillé pour le gagner? c Non; avec son aide je veux me relever et me mettre courageusement à l'œuvre qui m'a été confiée. Si le bonheur en ce monde n'est pas pour moi, je m'efforcerai du moins de faire celui des autres, et ma récompense sera dans l'éternité. > Ainsi parlai -je à mon cœur; et depuis ce temps, je ne permis à mes pensées de se reporter sur Edward Weston que de loin en loin, et comme un régal pour de rares occasions. Aussi, soit que ce flit l'effet de l'été, ou de ces bonnes résolutions, ou du temps écoulé, soit toutes ces choses ensemble , ma tranquillité d'âme revint bientôt, et la santé et la vigueur commencèrent aussi à revenir lentement, mais sûrement.
Dans les premiers jours de juin, je reçus une lettre de lady Ashby, autrefois miss Murray. Elle m'avait écrit déjà deux ou trois fois, des différents endroits qu'elle avait visités; elle était toujours gaie et se disait fort heureuse. Je m'étonnais chaque fois qu'elle ne m'eût paâ oubliée, au milieu de tant de gaieté et de changements de scène. Il y eut pourtant une interruption, et elle semblait ne plus penser à moi, car plus de six mois s'étaient écoulés sans que je reçusse une de ses lettres. Naturellement, je né m'en affligeais guère, quoique je n'eusse pas été fâchée de savoir comment elle allait; et, quand sa dernière lettre très-inattendue m'arriva, je fus assez contente de la recevoir. Elle était datée d'Ashby-Park, où elle était venue enfin se fixer, après avoir partagé son temps entre le continent et la métropole. Elle me faisait mille excuses pour m'avoir
si longtemps négligée , m'assurant qu'elle ne m'avait pas oubliée, qu'elle avait souvent eu l'intention de m'écrire, etc., etc., mais qu'elle en avait toujours été empêchée par quelque chose. Elle reconnaissait qu'elle avait mené une vie très-dissipée^ et que je pourrais la croire très-méchante et très -oublieuse ; que cependant elle pensait beaucoup à moi, et désirait surtout fort me revoir. « Il y a déjà plusieurs johrs que nous sommes ici, m'écrivaitrelle. Nous n'avons aucun ami auprès de nous et nous sommes menacés d'une vie fort triste. Vous savez que je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour vivre avec mon mari comme deux tourterelles dans un nid, fût-il la plus délicieuse créature qui eût jamais porté un habit ; ayez donc pitié de moi et venez. Je suppose que vos vacances d'été commencent en juin, comme celles de tout le monde ; vous ne pouvez donc prétexter le défaut de temps. Vous devez venir et vous viendrez, car je mourrai si vous ne venez pas. Je veux que vous me visitiez en amie et que vous demeuriez longtemps. Il n'y a personne avec moi, ainsi que je vous l'ai déjà dit, que sir Thomas et la vieille lady Ashby; mais vous ne devez pas vous occuper d'eux : ils ne vous troubleront guère avec leur compagnie. Vous aurez une chambre à vous, où vous pourrez vous retirer, et beaucoup de livres à lire, quand ma société ne vous semblera pas suffisamment amusante. J'ai oublié si vous aimez les enfants ; si vous les aimez, vous aurez le plaisir de voir le mien, le plus charmant du monde, assurément; et d'autant plus charmant que je n'ai pas l'ennui de le nourrir, car je n'aurais pu me résoudre à cela. Malheureusement c'est une fille, et sir Thomas ne me l'a jamais pardonné ; mais, pourtant, si vous voulez venir, je vous promets que vous serez sa gouvernante aussitôt qu'elle pourra parler : vous pourrez l'élever comme elle doit l'être et faire d'elle une meilleure fejnme que ne Test sa mère. Vous verrez les deux tableaux que j'ai rapportés d'Italie, tableaux de grande valeur ; j'ai oublié le nom (te l'artiste. Vous leur découvrirez sans doute de grandes beautés que vous me ferez remarquer, et que je n'admire que d'après ouï-dire ; vous verrez en outre beaucoup d'élégantes curiosités que j'ai achetées à Rome et ailleurs, et enfin vous verrez ma nouvelle maison, le splendide manoir et le parc que je convoitais tant. Hélas! combien l'espoir de posséder l'emporte quelquefois sur le plaisir de la possession I Voilà un beau sentiment ! Je vous assure que je suis tout à fait devenue une grave matrone; je
vous. en prie, venez, ne fût-ce que pour être témoin de ce merveilleux changement. Écrivez-moi par le retour du courrier, dites-moi quand vos vacances commencent ; vous vous mettrez en route le jour suivant et demeurerez ici jusqu'à la veille du jour où elles finiront, prenant pitié de
Votre affectionnée , Rosalie âshbt. ;»
Je montrai cette étrange épttre à ma mère et la consultai sur ce que je devais faire. Elle me conseilla d'aller, et je partis assez désireuse de voir Lady Ashby et aussi son enfant, et de faire pour elle tout ce que je pourrais, en manière de consolation ou d'avis ; j'imaginais qu'elle ne devait pas être heureuse, car elle ne se fût pas adressée à moi ainsi. En acceptant son invitation, oti le comprendra aisément, je faisais un grand sacrifice pour elle ; je faisais violence à mes sentiments de plus d'une façon, au lieu de me réjouir de l'honorable distinction que croyait me faire la femme du baronnet en m'invilant à l'aller voit en qualité d'amie. Je résolus de ne pas faire durer ma visite plus de quelques jours, et je ne nierai pas que je tirais quelque consolation de l'idée qu'Ashby-Park n'étant pas très-éioigné d'Horton, je pourrais peut-être voir M. Weston, ou au moins apprendre de ses nouvelles,
GHAPITRE XXII.
La visite.
Ashby-Park était assurément une délicieuse résidence. La maison était majestueuse au dehors, commode et élégante au dedans; le parc était vaste et magnifique, surtout par ses beaux vieux arbres, ses troupeaux de daims, ses larges pièces d'eau, et l'ancienne forêt qui s'étendait au delà ; car il n'y avait aucun de ces accidents de terrain qui donnent de la va-» riété au paysage, et très-peu de ces ondulations qui ajoutent tant au charme de la vue d'un parc. C'était là le domaine que Rosalie Murray avait tant désiré appeler sien, dont elle vou*
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lait avoir aa part, à quelque conditioA qu'elle lui fût offerte, quel que fCkt le prix mis au titre qu'elle ambitionnait, et quel que dût être son partner dans l!honneur et la félicité d'une telle possession 1... Mais je ne suis pas disposée à la censure en ce moment.
Elle me reçut avec beaucoup de cordialité ; et, quoique je fusse la fille d'un pauvre ecclésiastique, une gouvernante, une maîtresse d'école, elle me fit avec un plaisir non affecté les honneurs d0 sa maison, et, ce qui me surprit davantage, se donna même quelque peine pour m'en rendre le séjour agréable. Je pourrais remarquer, il est vrai, qu'elle s'attendait à me voir grandement frappée de la magnificence qui l'environnait; et, je le confesse, j|e fus on peu ennuyée des efforts qu'elle faisait pour que je ne fusse pas écrasée, par tant de grandeur, que je ne fusse pas trop effrayée à l'idée de paraître devant son mari et sa belle*mère, et que je ne rougisse pas trop de mon humble situation, ie n'en rougissais nullement : car, quoique simplement vêtue, j'avais pris soin de n'être ni ridicule, ni basse, et j'aurais été assez à mon aise, si elle n'avait pris tant de peine pour m'y mettre. Pour ce qui était de la magnificence qui m'environnait, rien de ce que je vis ne me frappa moitié autant que ne le fit le changement qui s'était accompli en elle. Soit que ce fût la suite des dissipations et des fatigues de la vie du grand monde, soit de quelque autre mal, il avait suffi d'un peu plus d'une année pour opérer en elle un changement notable, et diminuer l'embonpoint de ses formes, la fraîcheur de son teint, la vivacité de ses mouvements et l'exubérance de sa gaieté.
J'aurais voulu savoir si elle était malheureuse, mais je sentis que ce n'était pas mon affaire de m'en enquérir. Je pouvais m'efforcer de gagner sa confiance ; mais, si elle jugeait convenable de me cacher ses peines de ménage, je ne la fatiguerais pas d^ndiscrètes questions. Je me renfermai en conséquence dans quelques questions générales sur sa santé et son bonheur, quelques compliments sur la beauté du pwDc et sur la petite fille, qui aurait dû être un garçon, délicate petite enfant de sçpt à huit semaines, que sa mère paraissait regarder .avec un intérêt et une affection qui s'avaient ries d'extraordinaires, Quoique aussi vifs qu'on les pouvait attendre d'elle.
Un moment après mon arrivée, elle chargea sa femme de diambre à» me conduire à ma chambre. C'était un petit appar-
tement sans prétention, mais assez confortable. Lorsque j*en descendis, après m'ètre débarrassée de mes habits de voyage et avoir fait une toilette digne de lady Ashby, elle me conduisit dans la chambre que je devais occuper lorsque je voudrais être seule, ou qu'elle serait obligée de recevoir des visite^, ou de demeurer avec sa belle-mère , ou privée de toute autre façon de jouir du plaisir de ma société. C'était un joli et tranquille petit salon , et je ne fus pas fâchée d'être pourvue d'un tel endroit de refu^^ .
c Une autre fois, me dit-elle , je vous montrerai la bibliothèque. Je n'ai jamais examiné ses rayons, mais je puis dire qu'elle est pleine de bons livres. Vous pourrez aller vous y enterrer toutes les fois qu'il vous plaira. Maintenant, il faut que vous preniez un peu de thé. It sera bientôt l'heure de dîner; mais j'ai pensé que, comme vous étiez habituée à diner à une heure, vous aimeriez mieux prendre une tasse de thé à ce momenl-là, et dîner lorsque nous goûtons. Puis, vous savez, vous pouvez vous faire servir votre thé dans cette chambre, et vous éviterez ainsi de diner avec lady Ashby et sir Thomas, ce qui serait impoli.... non, pas précisément impoli.... mais.... vous savez ce que je veux dire. J'ai pensé que vous n'aimeriez pas à dtner avec eux, d'autant plus que nous avons quelquefois d'autres ladies et gentlemen à dtner.
— Certainement, dis-je, j'aimerai mieux dtner comme vous dites; et, si vous n'y voyez pas d'objection, je préférerais prendre tous mes repas dans cette chambre.
— Pourquoi?
— Parce que, j'imagine, ce serait plus agréable à lady Ashby et à sir Thomas.
— Mais nullement.
— Dans tous les cas, cela me serait plus agréable, à moi. » Elle fit quelques petites objections, mais céda bientôt; et je
pus voir que la proposition lui apportait un grand soulagement.
c Maintenant, venez au salon, dit-elle. Voilà la cloche qui sonne laloilette; mais je ne pars pas encore : il est inutile que vous fassiez de la toilette quand il n'y a personne pour vous voir, et j'ai besoiii de causer encore un peu avec vous. »
Le salon était assurément une pièce imposante et trèsélégamment meublée. Je vis le regard de sa jeune propriétaire se porter sur moi lorsque nous y entr&mes, comme pour remarquer si j'étais éblouie par cette magnificenoe, et je réso-
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lus alors de garder un air de froide IndifTérence, comme si je ne voyais rien de remarquable. Hais ce fut geulemeut pour un instant. Pourquoi la désappointerais-je pour épargner ma fierté? Non , il vaut mieux faire le sacriâce de cette fierté pour lui donner cette innocente satisfaction. Je regardai donc autour de moi, lui dis que c'était une magnifique pièce, meublée avec beaucoup de goût. Elle répondit peu de chose, mais je vis qu'elle était contente.
Elle me montra ses deux tableaux italiens, mais elle ne me donna pas le temps de les examiner, me disant que j'aurais le temps de les revoir un autre jour. Elle voulût me faire admirer une petite montre qu'elle avait achetée à Genève , puis elle me fit faire le tour du salon pour me montrer divers objets qu'elle avait rapportés d'Italie; entre autres des bustes, de gracieuses petites figurines , et des vases tous en marbre blanc et magni* fiquement ciselés. Elle en parla avec animation, et entendit mes commentaires louangeurs avec plaisir. Bientôt pourtant elle poussa un sou()ir mélancolique, comme si elle eût voulu exprimer l'insuffisance de semblables bagatelles pour faire le bonheur du cœur humain.
S'étendant alors sur un sofa, elle m'engagea à m'asseoir aussi dans un large fauteuil qui se trouvait placé en face, non devant le feu, mais devant une large fenêtre ouverte, car on était en été , il ne faut pas l'oublier, une douce et chaude après-midi de la fin de juin. Je demeurai un instant assise en silence, jouissant de l'air calme et pur, et de la vue délicieuse du parc qui s'étendait devant moi, riche de verdure et de feuillage, et coloré par les chauds rayons du soleil. Mais il me fallait tirer avantage de cette pause ; j'avais des questions à faire, et, comme dans le post-scriptum d'une lettre de femme, le plus important devait venir à la fin. Je commençai donc par m'informer de M. et de mistress Murray, de miss Hathilde et des jeunes gentlemen.
On me répondit que papa avait la goutte , ce qui le rendait féroce; qu'il ne voulait point renoncer à ses whists favoris, ni à ses dîners et à ses soupers substantiels ; qu'il s'était querellé avec son médecin, parce que celui-ci avait osé lui dire qu'aucune médecine ne pourrait le guérir s'il continuait à vivre ainsi^ que maman et les autres allaient bien. Mathilde était encore sauvage et turbulente, mais elle avait une gguvemante fashionable et avait déjà beaucoup gagné sous le rapport des ma*
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nières; elle allait bientôt ^ajre son entrée dans le monde. John et Charles (en ce moment en vacances) étaient de tous pointa de beaux , hardis, ingouvernables et méchants gargons.
c Et comment vont les autres personnes, demandai-je, les Green , par exemple?
— Âh! M. Green a le ccaur brisé, vous savez? répondit-elle avec un sourire langoureux : il n'a pas encore surmonté son désespoir, et ne le surmontera jamais, je pense. H est condamné à rester garçon, et ses sœurs font de leur mieux pour trouver à se marier.
— Et les Meltham?
— Ohl lis continuent à se trémousser comme de coutume, je suppose; mais je ne sais pas grand'chose d'eux, à Texcep* tion de Harry, dit-elle en soupirant légèrement et en souriant de nouveau. Je Tai vu beaucoup pendant que nous étions à Lcmdres : car, aussitôt qu'il apprit que nous étions arrivés dans la métropole, il vint sous prétexte de voir son frère, et so mit ou à me suivre comme mon ombre partout où j'allais, ou à me rencontrer à chaque détour de rue. Oh 1 ne vous scandalisez pas de cela, miss Grey, j'ai été très-sage, je vous assure; mais, vous savez, je ne peux pas empêcher que l'on m'admire. Pauvre garçon I il n'était pas mon seul adorateur^ quoiqu'il fût certainement le plus ardent, et, je le crois, le plus dévoué de tous. Et ce détestable.... Lem.... Sir Thomas prit offense de ses poursuites, ou de mes dépenses prodigues, ou de toute autre chose, je ne sais pas exactement de quoi, et m'emmena brusquement et sans m'avertir dans cette campagne, où je dois jouer le rôle d'ermite pendant toute ma vie. >
Elle se mordit la lèvre , et parut adresser un froncement de sanrcil vindicatif à ce beau domaine qu'elle avait tant convoité, c Et M. Hatfield, demsindai-je , qu'est-il devenu? > Elle reprit sou sourire et me répondit avec gaieté : c Oh! il fit la cour à une vieille fille et l'épousa quelque temps après; mettant en balance sa lourde bourse avec ses charmes fanés, et espérant trouver dans l'or le contentement que lui avait refusé l'amour.
— Eh bien I je crois que voilà tout, excepté pourtant M. Weston : que fait-il?
— Je n'en sais absolument rien. Il n'est plus à Horton.
— Depuis combien de temps? et où est-il allé?
i— Je ne sais absolument rien de lui, répondit-elle en bail-*
lant, excepté qu'il partit il y a à peu près un moie. Je n'ai jamais demandé pour où ; et les gens firent grand bruit de son départ , continoa-t-elie, au grand déplaisir de M. Hatfield : car Hatfield ne l'aimait pas, parce qu'il arait trop d'influence sur les gens du bas peuple, et parce quUl n'était pas assez maniable ni assez soumis envers lui, et aussi pour d'autres impardonnables défauts, je ne sais quoi. Mais maintenant il faut positivement que j'aille m'habiller; le second coup de docbe va sonner, et si j'arrivais au dtner dans cette toilette, lady Ashby ne finirait pas ses rabâchages. C'est une chose étrange que de ne pouvoir être maîtresse dans sa propre maison. Sonnez, et je vais envoyer chercher ma femme de chambre, et leur dire de vous apporter du thé. Que je vous dise encore que cette intolérable femme....
— Qui? votre femme de chandt>re?
— Non, ma belle-mère..,., et ma malheureuse bévue! Au lieu de la laisser se retirer dans quelque autre maison, comme elle offrit de le faire lorsque je me mariai, je fus assez sotte pour la prier de rester ici et de diriger la maison à ma place, parce que d'abord j'espérais que nous passerions une grande partie de l'année à Londres; en second lieu j j'étais si jaune et si inexpérimentée que je frémissais à l'idée d'avoir des domestiques à gouverner, des dtners à commander, des parties à organiser, et tout le reste; et je pensai qu'elle pourrait m'assister de son expérience. Je ne songeai jamais qu'elle se montrerait une usurpatrice, un tyran, une sorcière, une espionne, et tout ce qu'il y a déplus détestable. Je la voudrais voir morte 1 »
Elle se tourna alors pour donner des ordres au laquais qui, resté debout sur la porte pendant une demi-minute, avait entendu la dernière partie de ses malédictions, et qui naturellement faisait ses réflexions là-dessus, malgré l'impa^yiible et immobile contenance qu'il croyait convenable de garder dans lesalon* Quand je lui fis remarquer que cet homme avait dû l'entendre, elle me répondit :
« Oh I que m'importe? Je ne m'occupe pas des laquais : ce sont de vrais automates; ils ne font nulle attention à ce que disent et font leurs mattres; ils n'oseraient le répéter. Quant à ce qu'ils peuvent penser, s'ils se permettent de penser quelque chose, personne ne s'en préoccupe. Ce serait vraimrat joli, si nous devions nous interdire de parler devant nos domestiques! :»
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Ce disant) elle s'en alla proœptement faire sa toilette, me laissant seule retrouver mon chemin pour me rendre à mon petit salon, où, au temps voulu, l'on me servit le thé. Après que je l'eus pris, je restai à réfléchir sur la position passée et présente de ladf Ashhy, sur le peu que j'avais appris touchant M. Weston, et Je peu de chance que j'avais de le revoir ou d'entendre parler de lui pendant ma vie calme et triste. A la fin, pourtant, ces posées commencèrent à me fatiguer, et je désirai savoir où était la bibliothèque dont lady Ashby m'avait parlé. Je me demandai si je serais obligée de demeurer là à rien faire jusqu'à l'heure du coucher.
Gomme je n'étais pas assez riche pour avoir une montre , je ne pouvais savoir le temps qui s'écoulait autrement qu'en observant les ombres qui s'étendaient lentement. Par ma fenêtre, je découvrais un coin du parc renfermant un bouquet d'arbres dont les hautes branches avaient été occupées par une innombrable compagnie de bruyants corbeaux , et un mur élevé avec une massive 'f>orte en bois, qui communiquait sans doute avec les écuries , car un large chemin s'étendait de cette porte verâ le parc. L'ombre de ce mur prit bientôt possession de tout le sol aussi loin que je pouvais voir, forçant la lumière dorée du soleil à reculer pouce par pouce et à se réfugier en6n au sommet des arbres. Bientôt ces arbres même furent noyés dans l'ombre , l'ombre des montagnes éloignées ou de la terre ellemême ; et, par sympathie pour les actifs corbeaux , je regrettai de voir leur habitation, tout à l'heure dorée par les rayons du soleil , plongée comme le reste dans l'ombre. Pendant un moment, ceux de ces oiseaux qui volaient au-dessus des autres recevaient encore les rayons du soleil sur leurs ailes « ce qui donnait à leur noir plumage la couleur fauve et l'éclat de l'or. Enfin ces derniers rayons disparurent. Le crëpuëcule vint; les corbeaux devinrent plus calmes; je me sentis moins fatiguée, et désirai que mon départ pût avoir lieu le lendemain. A la fin il fit tout à fait nuit, et je pensais déjà à sonner pour avoir de la lumière, afin de me mettre au lit, lorsque lady Ashby parut, s'excusant fort de m'avoir abandonnée si longtemps, et en faisant retomber le blâme sur cette maussade vieille femme, ainsi qu'elle appelait sa belle-mère.
c Si je ne restais avec elle dans le salon pendant que sir Tho-. mas prend son vin, dit-elle, elle ne me pardonnerait jamais; et si je quitte la chambre à l'instant où il vient, comme je l'ai
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fait une fois ou deux, c'est une offense impardonnable contre son cher Thomas. Jamais elle ne se rendit coupable d'un tel manque de respect envers son époux, dit-elle; et pour ce qui est de l'affection , les femmes de nos jours ne pensent point à cela; mais de son temps, les choses étaient différentes. Comme s'il était bien utile de rester dans la chambre quand il ne fait que murmurer et jurer lorsqu'il est en colère, dire des plaisanteries dégoûtantes lorsqu'il est de bonne humeur, ou se coucher sur un sofa lorsqu'il est trop stupide pour faire l'un ou l'autre 1 ce qui est fréquemment le cas, maintenant qu'il n'a pas autre chose à faire que de s'enivrer.
— Hais ne pouvez-vous chercher à occuper son esprit de choses meilleures , et l'engager à renoncer à de telles habitudes? Je suis sûre que vous avez des moyens de persuasion et des talents pour amuser un gentleman que beaucoup de ladies seraient heureuses de posséder.
— Et vous pensez que je voudrais me consacrer à son amusement? Non, ce n'est point là l'idée que j'ai des devoirs d'une femme. C'est au mari à plaire à la femme, et non à la femme à plaire .au mari; et s'il n'est pas satisfait de la sienne telle qu'elle est, s'il ne se croit pas très-heureux de la posséder, il n'est pas digne d'elle : voilà tout. Pour ce qui est de la persuasion, je vous assure que je ne me tourmenterai pas de cela; j'ai bien assez à faire de le supporter comme il est, sans que j'essaye encore d'opérer une réforme. Mais je suis fâchée de vous avoir laissée seule si longtemps, miss Grey. Comment avez-vous passé le temps?
— Principalement à regarder les corbeaux.
— Grand Dieul combien vous avez dû vous ennuyer 1 II faut que je vous montre la bibliothèque; et vous devez, à l'avenir, sonner toutes les fois que vous aurez besoin de quelque chose, absolument comme si vous étiez dans une auberge, et ne vous laissez manquer de rien. J'ai des raisons égoïstes pour vouloir vous faire heureuse, parce que j'ai besoin que vous demeuriez avec moi , et que vous n'accomplissiez pas votre horrible me* nace de partir dans un jour ou deux.
— Eh bien, permettez que je ne vous retienne pas plus long» temps éloignée du salon ce soir; car à présent je me sens fatiguée et désire me mettre au lit. i
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