‹ ShirleyChapitre 8 sur 46 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Fieldhead.

Caroline refusa néanmoins de succomber. Elle possédait une grande force native dans son cœur de jeune fille, et elle usa de cette force. Hommes et femmes ne combattent jamais plus rudement que lorsqu'ils combattent seuls , sans témoins , sans conseillers , sans confidents, n'ayant personne pour les encourager, leur donner des avis et les plaindre.

Miss Helstone était dans cette position. Ses souffrances étaient son seul aiguillon : et, comme elles étaient réelles et aiguës, elles excitèrent âprement son courage. Résolue à demeurer victorieuse d'une douleur mortelle, elle fit tout ce qu'elle put pour l'étouffer. Jamais elle n'avait été si affairée , si studieuse et surtout si active. Elle sortait par tous les temps, et faisait de longues promenades dans les lieux les plus solitaires. Chaque jour elle rentrait le soir, pâle , et cependant ne semblait pas fatiguée : car, aussitôt qu'elle s'était débarrassée de son chapeau et de son châle , au lieu de se reposer, elle se mettait à parcourir son appartement; quelquefois elle s'asseyait, lorsqu'elle était réellement sur le point de s'évanouir. Elfe disait qu'elle agissait ainsi dans le but de se bien fatiguer afin de mieux dormir. Mais si tel était son dessein , elle était loin de l'atteindre : car pendant la nuit, lorsque tout le monde dormait, elle s'agitait sur son oreiller ou demeurait assise dans l'obscurité sur le pied de sa couche, oubliant en apparence la nécessité du sommeil. Souvent, la malheureuse enfant! elle se mettait à pleurer sous l'étreinte d'un intolérable désespoir qui, en s'emparant d'elle, anéantissait sa force et la réduisait à la faiblesse d'un enfant.

Dans cet état de prostration , les tentations l'assiégeaient : elle entendait dans son cœur abattu les suggestions de la faiblesse, qui lui conseillait d'écrire à Robert pour lui dire qu'elle était malheureuse, parce qu'on lui défendait de le voir ainsi que sa cousine Hortense ; qu'elle craignait qu'il ne lui retirât son amitié (non son amour), et qu'il ne l'oubliât entièrement , et pour le prier de se souvenir d'elle et de lui écrire^ quelquefois. Elle écrivit même une ou deux lettres de ce genre , mais elle ne les envoya pas : la honte et son bon sens s'y. opposèrent.

Enfin la vie qu'elle menait atteignit le point où il semblait qu'elle ne dût plus pouvoir la supporter, et qu'elle dût chercher et trouver un changement, de quelque manière que ce fût , sous peine de voir son cœur et sa tête défaillir sous le poids qui les écrasait. Elle désirait quitter Briarfield et se réfugier dans quelque lieu éloigné. Elle désirait ardemment aussi autre chose : le profond , secret et irrésistible besoin de découvrir et de connaître sa mère l'envahissait chaque jour davantage ; mais ce désir était accompagné d'un doute , d'une crainte. Si elle la connaissait , pourraitr-elle l'aimer? Cette crainte, cette appréhension, n'étaient pas sans cause; jamais dans sa vie elle n'avait entendu louer sa mère : tous ceux à qui il arrivait d'en parler le faisaient froidement. Son oncle semblait regarder sa belle-sœur avec une sorte de tacite antipathie; une vieille domestique qui avait demeuré -avec mistress James Helstone, quelque temps après son mariage, toutes les fois qu'elle parlait de son ancienne maîtresse, le faisait avec une glaciale réserve : quelquefois elle l'appelait originale, d'autres fois elle disait qu'elle ne l'avait jamais comprise. Ces expressions étaient de la glace sur le cœur de la jeune fille; elles lui suggéraient cette conclusion , qu'il valait mieux peutêtre ne jamais connaître cette mère que de la connaître et de ne pouvoir l'aimer.

Mais un seul projet se présentait à son esprit , dont l'exécution semblait devoir lui apporter un espoir de soulagement : c'était de se créer une position , de se faire gouvernante ; elle était incapable de faire autre chose. Un petit incident lui fournit l'occasion de faire connaître ce projet à son oncle.

Ses longues et tardives promenades avaient toujours lieu , nous l'avons dit, en des lieux solitaires ; mais, de quelque côté qu'elle dirigeât ses pas , soit vers la lisière aride du marais

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de Stilbro', soit vers les riantes prairies de Mt!ltinely, ail retour son chemin la ramenait toujours auprès de Hollow. Elle descendait rarement an fond de la vallée , mais elle apparaissait sur la hauteur aussi régulièrement que le« étoiles se levaient sur la montagne. Le lieu où elle se reposait était un certain passage sous une vieille épine : de là elle pouvait découvrir le cottage, la fabrique, le jardin, Técluse calme et tranquille ; de là elle découvrait la fenêtre bien connue du comptoir, derrière les vitres de laquelle étiucelait, à heure fixe , la brillante lueur d'une lampe également connue. Son but était de guetter Tapparition de cette lumière ; sa récompense de Tapercevoir, tantôt étincelant dans Tair pur, tantôt vacillant à travers le brouillard , d'autres fois brillant au milieu des lignes obliques de la pluie, car elle venait en tout temps.

Il y avait des nuits où la lumière ne se montrait pas : elle savait alors que Robert était absent , et elle s'en allait plus triste ; tandis que l'apparition de cette lumière la rendait joyeuse , comme si elle voyait en elle la promesse de quelque vague espérance. Si , pendant qu'elle regardait , une ombre se penchait entre la lampe et la fenêtre , son 'cœur bondissait ; cette éclipse, c'était Robert qui la produisait. Elle l'avait vu. Elle s'en retournait alors à la maison , consolée , emportant dans sou imagination une idée plus précise de son bien-aimé , un souvenir plus distinct de sa voix , de son sourire , de son maintien. Puis, à ces impressions ne tardait pas de se joindre la douce persuasion que, si elle pouvait arriver jusqu'à lui, Robert ne pourrait que se réjouir de sa présence'; qu'en ce moment, il serait peut-être tout disposé à lui tendre la main, à l'attirer vers lui , à la placer à son côté , sous sa protection , comme autrefois. La nuit suivante , quoiqu'elle pleurât comme de coutume, il lui semblait que ses larmes étaient moins brûlantes; l'oreiller sur lequel coulaient ces larmes lui paraissait plus doux ; la tête qui reposait sur cet oreiller goufifrait moins.

Le plus court chemin de Hollow à la rectoîerie passait à côté d'une certaine demeuré , la même que cjBlle sous les murs solitaires de laquelle Malone avait passé un soir, ainsi que nous l'avons mentionné au second chapitre de ce livre ; la vieille résidence inoccupée appelée Fieldhead. Depuis dix ans , elle n'avait pas été habitée par son propriétaire, mais ce n'était point pour cela une ruine : M. Yorke avait eu soin de la faire entretenir en bon état, et un vieux jardinier avec sa femme s'y

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étaient installés, entretenant le» terres et consentant la maison eu bon état.

Si Fieldhead n'arait pas de grands mérites comme constmction, on pouvait tout au moins l'appeler pittoresque ; son architecture irrégulière, la couleur grise et sombre que le temps lui avait communiquée , lui donnaient des droits à cette épi« thète. Les vieilles fenêtres grillées), le porche de pierre , les murs, le toit, les cheminées, eussent fait le sujet d'un riche dessin aucrayonetàlasépia.Lesarbres8ituésderrièrelebàtimentétaient beaux et vigoureux ; le cèdre qui occupait le centre de la pelouse sur le devant était grand, et les urnes de granit qui couronnaient les murs du jardin, l'arcade ciselée de la porte d'entrée, étaient de nature à réjouir la vue d'un artiste.

Par une douce soirée de mai , Caroline passait auprès 4e cette demeure au moment où la lune allait paraître à l'horizon ; quoique fatiguée, elle était peu disposée à rentrer si tôt au presbytère, où l'attendaient une couche d'épines et une nuit de tristesse : elle s'assit sur la verte pelouse, près de la porte d'entrée, et laissa errer ses regards vers le cèdre et le manoir. La nuit était calme, une douce rosée tombait d'un ciel pur et sans nuage; les pignons tournés vers le couchant réfléchissaient l'horizon clair et couleur d'ambre ; les chênes situés derrière étaient noirs, le cèdre plus noir encore; à travers ses rameaux touffus, une éclaircie permettait d'apercevoir un point du ciel d'un bleu sombre : cette éclaircie était alors remplie par la lune, qui de dessous cette sombre voûte répandait sur Caroline ses rayons doux et solennels.

£iie trouvait cette nuit et cette perspective d'une tristesse charmante. Elle désirait pouvoir être heureuse ; elle soupirait après la paix intérieure; elle se demandait pourquoi la Providence n'avait pas eu pitié d'elle et ne venait pas l'aider et U consoler. Les souvenirs des heureuses rencontres d'amants célébrées dans les ballades revinrent à son esprit. Elle pensa qu'une rencontre dans une telle scène serait bien heureuse. Où était alors Robert? s» demanda-t-elle. Il n'était pas à Hollow : elle avait longtemps attendu sa lampe, elle ne l'avait pas vue. Elle se demanda si Moore et elle étaient destinés à se rencontrer et à se parler encore. Soudain la porte du porche s'ouvrit, et deux hommes sortirent : l'un était âgé et avait des cheveux blancs; l'autre était jeune, grand, et avait des cheveux noirs. Us traversèrent la pelouse, puis sorthrent par la porte du jardin»

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Caroline les vit traverser la route, franchir la haie et descendre les champs, puis disparaître. Robert Moore venait de passer devant elle avec son ami M. Yorke; ni Tan ni Tautre ne l'avait aperçue.

L'apparition avait été rapide ; elle avait à peine eu le temps de la voir; mais une étincelle électrique avait laissé le feu dans ses veines , la rébellion dans son âm'e. Cette apparition Pavait trouvée désespérant, elle la laissa désespérée, deux états différents, c Oh ! s'il avait été seul I s*il m*avait seulement aperçue ! s'écria-t-elle ; il m'eût dit quelque chose , il m'eût tendu la main. Il m'aime , il doit m'aimer un peu ; il m'eût montré quelque signe de son affection : dans ses yeux , sur ses lèvres, j'eusse pu lire la consolation ; mais j'ai perdu cette dernière chance. Le vent, l'ombre du nuage ne passent pas plus silencieusement que lui. J'ai été frustrée dans mon attente , et le ciel est cruel 1 »

Elle rentra à la rectorerie dans un abattement profond.

Le lendemain matin , à déjeuner, pâle comme quelqu'un qui a vu un fantôme, elle s'adressa à M. Helstone :

« Âuriez-vous quelque objection, mon oncle, à me voir chercher un emploi dans une famille? »

Son oncle , ignorant ce qu'elle avait souffert et ce qu'elle souffrait encore, en pouvait à peine croire ses oreilles.

c Quel caprice, maintenant? demanda-t-il. Avez-vous- perdu la raison? Qu'est-ce que cela signifie?

— Je ne suis pas bien, j'ai besoin de changement, » dit-elle.

U l'examina et vit qu'elle avait déjà subi un profond changement. Sans qu'il s'en aperçût , la rose avait fait place à la pâle, boule-de-neige ; la fraîcheur s'était évanouie , l'embonpoint avait disparu : elle était là devant lui, languissante , sans couleurs , exténuée. Sans la douce «pression de ses yeux bruns, sans la délicatesse des lignes de son visage et la luxuriante abondance de sa chevelure , elle n'aurait pu prétendre plus longtemps à être jolie.

« Mais qu'y a-t-ii donc? demanda-t-il. Que souffrez-vous? » Elle ne répondit rien; mais ses yeux se remplirent de larmes, ses lèvres pâles tremblèrent.

c Chercher un emploi I Mais quel est l'emploi qui vous convient? Qu'avez-vous donc? vous paraissez malade.

— Le changement d'air me ferait du bien.

— Ces femmes sont incompréhensibles. Elles ont la plus étrai^e habileté pour vous causer les plus désagréables syrpri-

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ses. Aujourd'hui vous les voyez bondir, gaies , rouges comme des cerises et rondes commodes pommes; demain elles se montrent flétries comme des herbes mortes, blanchies et abattues. Et la raison de tout cela? Voilà l'embarras. Elle a ses repas réglés, sa liberté, une bonne maison et de bons vêtements comme d'habitude ; tout récemment encore, cela suffisait pour la conserver belle et joyeuse, et la voilà maintenant, la pauvre enfant, pâle et malingre à faire pitié. Que faire? Je ferais peutêtre bien de consulter un homme de Tart. Voulez-vous que j'envoie chercher un médecin , enfant?

— Non, mon oncle, je n'en ai pas besoin ; un médecin n'y ferait rien. J'ai besoin de changer d'air et de scène.

— Eh bien, si c'est là un caprice, il sera satisfait. Vous irez prendre les eaux : je ne regarde pas à la dépense. Fanny vous accompagnera.

— Mais, mon oncle, un jour ou un autre, il faudra bien que je fasse quelque chose. Je n'ai pas de fortune; il vaut mieux que je commence maintenant.

— Tant que je vivrai, vous ne serez pas gouvernante, Caroline. Je ne veux pas qu'il soit dit que ma nièce est réduite à cette position.

— Mais plus on attend pour un changement de cette sorte , mon oncle , plus difficile et plus pénible il est. Il vaut mieux que je m'accoutume au joug , avant que des habitudes de liberté et d'indépendance se soient formées.

— Je vous prie de ne plus me tourmenter, Caroline. J'ai l'intention de pourvoir à votre avenir. J'ai toujours eu cette intention. Je vous achèterai une annuité. Grâce à Dieii, je n'ai que cinquante-cinq ans; ma santé et ma constitution sont excellentes; j'ai tout le temps nécessaire pour économiser et prendre mes mesures. Ne vous inquiétez donc pas de l'avenir. Est-ce que c'est ce qui vous chagrine?

— Non, mon oncle, mais je désire un changement. > Il se mit à rire.

c Voilà enfin la femme qui parle, s'écria-t-il, la vraie femme. Un changement! un changement I Toujours fantasque et capricieuse l C'est de son sexe 1

— Mais ce n'est ni fantaisie ni caprice, mon oncle.

— Qu'est-ce donc alors?

— La nécessité, je crois. Je me sens plus faible qu'autrefois. H me semble que je devrais être plus occupée.

Shirlbt. — I 8

170 SHIRLBY.

•— Admirable 1 elle se sent faible, el far . etMiéqwni elle doit s'assujettir à ua rude travail. C'est clair comme le joar» dirait Moore; qtte Dieu le confonde! Vous irea à Gliff-firidge, el voilà deut gûinéés pour acheter tthe nouTelIe robe. Allons, Gary, ne craignee rien ; noua trouterona le baume de Gilead.

^ Mon oude, je voudrais que vous fussiez moins génèrent et plus..».

-^ Plus quoi?*

Sympathique était le mot prêt à sortir des lôvres de Caroline; mais elle ne le prononça pas; elle se cobtraigtiit : son oncle eût bien ri si une semblable niaiserie lui était échappée» Voyant qu'elle gardait le silence, il dit :

c Le fait est que vous ne savez pas précisément ce que tous désirez.

-^ Seulement être gouvernante.

— Penh 1 absurdité! Je ne veux plus entendre parler de cela. C'est une fantaisie par trop féminine. Mon déjeuner est fini; veuillez sonner; chassez toutes ces lubies de votre tète; sortez et aniUsez-vous*

— Avec quoi? avec ma poupée? j se demanda Caroline en quittant liai salle à manger.

Une semaine ou deux se passèrent. Sa santé mentale et sa santé corporelle n'allèrent ni mieux ni plus mal. Elle était positivement à ce moment où, si sa constitution avait contenu dés germes de consomption ou de fièvre lente , ces germes se fussent rapidement développée et l'eussent promplement tirée de ce monde.On ne meurt pad d'amour ou de chagrin seulement, bien que quelques personnes meurent de maladies auxquelles les tor« tures de ces passions ajoutent une action plus destructive. Les êtres doués d'une nature saine supportent ces tortures. Ils sont ébranlés, brisés; leur beauté et leur fraîcheur périssent, mais la vie demeure intacte. Ils arrivent à un certain point de dépérissement ; ils sont réduits à la pâleur, à la débilité, à l'émaciatîon. On Croit , en voyant leur démarche languissante , qu'ils ne tarderont pas à être couchés sur le lit de douleur pour ne s'en plus relever. Il n'en est pas ainsi : ils vivent ; et , quoiqu'ils ne puissent retrouver la jeunesse et la gaieté, ils peuvent reprendre la force et la sérénité. La fleur que la gelée de mars pince , mais ne détruit pas ebtièrement , peut survivre pour produire une pomme flétrie^ à une époque arancée de Tau-

tomne .* ayant braré les dernières gelées dtt printemps, elle pent braver les premières gelées de l'hiver.

Chacun remarquait le changement qui s*était opéré en miss Helstone, et beaucoup disaient qu'elle allait mourir. Elle ne pensa Jamais ainsi; elle ne se sentait point en danger de mort.

Elle n'avait ni douleur physique ni maladie. Son^appétit était diminué; elle en savait la raison : elle pleurait tant pendant la nuit! Sa force était ditninuée; elle pouvait se rendre compte de cela : son sommeil était rare et difficile, ses songes étaient désespérants et malheureux. Elle paraissait cependant prévoirun temps où ce passage de misère serait franchi, et où elle pourrait de nouveau retrouver le calme, sinon le bonheur.

Cependant son oncle la pressait d'aller en visite, d'accepter les fréquentes invitations de leurs connaissances. Elle s'y refusait : elle ne pouvait se montrer gaie en compagnie; elle sentait qu'elle était observée avec plus de curiosité que de sympathie. Les vieilles ladies lui donnaient sans cesse des conseils, lui recommandant telle ou telle drogue; les jeunes la regardaient avec une expression dont elle comprenait le sens et dont elle avait horreur. Leurs yeux exprimaient la conviction qu'elle avait été désappointée (c'est le mot consacré) ; par qui ? elles n'en savaient rien.

Les vulgaires Jeunes ladies peuvent être aussi dures que les vulgaires gentlemen, aussi mondaines, aussi égoïstes. Ceux qui souffrent les devraient toujours éviter ; elles méprisent le chagrin et le malheur; elles semblent les regarder comme le lot que Dieu a réservé aux humbles. Pour elles, Tamour consiste à organiser ses plans de façon à arriver à un bon mariage ; être désappointée, c'est voir ses plans percés à jour et échouer. Elles jugent les sentiments et les projets des autres sur l'amour d'après les leurs, et les jugent sans pitié.

Caroline savait tout cela, partie par instinct, partie par observation; elle régla sa conduite d'après cette connaissance, se tenant à l'écart le plus possible. Vivant ainsi dans une complète retraite, elle cessa d'apprendre ce qui se passait dans le voisinage.

Un matin, son oncle entra dans, le petit parloir où elle essayait de trouver quelque plaisir en peignant un petit groupe de fleurs sauvages cueillies sous une haie en haut do la colline de Hollow, et lui dit de son ton brusque :

f Allons, enfant, vous êtes toujours là courbée sur une pa-

lette, sur un livre, ou sur un patron. Ne vous arriye-t-il pas quelquefois de mettre votre pinceau entre vos lèvres lorsque vous peignez?

— Quelquefois, mon oncle, quand je m'oublie.

— Alors, voilà ce qui vous empoisonne. Les couleurs sont délétères, mon enfant : voilà du blanc de plomb, du rouge de plomb, du vert-de-gris, de la gomme-gutte, et vingt autres poisons dans ces petits pajns de couleur. Enfermez celai enfermez celai Mettez votre chapeau : Je désire que vous veniez avec moi faire une visite.

— Avec vous, mon oncle? »

Cette question fut faite du ton de la surprise; Caroline n'était point habituée à aller en visite avec son oncle. En aucune occasion on ne l'avait vue raccompagner ni dans ses excursions ni à la promenade.

« Vitel vite! je suis pressé, vous le savez; je n'ai pas de temps à perdre. >

Elle rangea à la hâte pinceaux et couleurs, en demandant où ils devaient aller.

cAFieldhead.

— A Fieldhead I quoi ! pour voir le vieux James Boèth, le jardinier? Est-ce qu'il est malade?

— Nous allons rendre visite à miss Sbîrley Keeldar.

— Miss Keeldar 1 Est-ce qu'elle est de retour dans le Yorksbire! Est-ce qu'elle est à Fieldhead?

— Oui, elle y est depuis huit jours. Je l'ai rencontrée hier soir dans une réunion, cette réunion où vous avez refusé d'aller; j'ai été enchanté de sa société; je désire que vous fassiez sa connaissance; cela vous distraira.

— Elle est maintenant majeure, je pense?

— Elle a atteint sa majorité et doit résider pendant quelque temps dans son domaine. Je lui ai donné des avis là-dessus; je lui ai tracé son devoir : elle n'est pas intraitable. C'est une belle et élégante personne ; vous apprendrez auprès d'elle ce que c'est qu'un esprit vif, étincelant et vigoureux.

— Je ne sais si elle sera flattée de me voir, et que je lui sois présentée. Quel intérêt peut-elle prendre à moi?

— Penh ! mettez votre chapeau.

— Est-elle fière, mon oncle?

— Je n'en sais rien. Yous n'allez pas croire qu'elle m'aurait fuit voir sa fierté, je suppose. Une enfant, quelque riche qu'elle

fût, qui oserait se donner des airs de fierté avec le recteur de sa paroisse 1 vous ne pouvez penser cela.

— Non ; mais comment est^elle avec les autres personnes?

— Je n'y ai fait aucune attention. Elle porte la tête haute et probablement sait prendre des airs d'arrogance quand elle Tose; autrement, elle ne serait pas femme. Allons, finissez-en donc avec votre chapeau. >

Naturellement timide, la perte de ses forces physiques et la dépression de ses esprits n'étaient pas de nature à donner à Caroline le courage de paraître devant des étrangers, ni à accroître sa présence d'esprit et son aisance de manières; aussi, en dépit des remontrances de son oncle, tremblait- elle en traversant à côté de lui l'avenue large et pavée qui conduisait de rentrée extérieure au porche de Fieldhead. Elle suivit avec répugnance M. Helstone, à travers ce porche, dans le vieux et sombre vestibule qui suivait.

Très-sombre en effet était ce vestibule , long, vaste et obscur; une fenêtre grillée y laissait à peine pénétrer un jour douteux. Dans la vieille et large cheminée, le feu, inutile en cette saison, était remplacé par un amas de branc-hes de saule. De la galerie on n'apercevait que les contours, tant ce vestibule allait s'obscurcissant vers le plafond. Des têtes de cerf sculptées, surmontées d'andouillers réels, se détachaient grotesquement sur les murs. Ce n'était là ni une grande ni une bien confortable résidence; à l'intérieur comme à l'extérieur, elle était antique, irrégulière et incommode. Une propriété d'un revenu de mille livres sterling par an y était atiachée, propriété qui était descendue, faute d'héritiers mâles, sur la tête d'une femme. Il y avait dans ce district des familles de commerçants qui se vantaient de posséder deux fois ce revenu; mais les Keeldar, en vertu de leur ancienneté et de leur titre de seigneurs du manoir, avaient le pas sur toutes.

M. et miss Helstone furent introduits dans le parloir; nécessairement, ainsi qu'il convenait à une vieille et gothique baraque comme Fieldhead, ce parloir avait des boiseries en chêne. Les beaux, sombres et luisants panneaux qui couvraient les murs, ne manquaient pas d'une certaine grandeur sévère. Ces panneaux bruns et luisants sont très-beaux, lecteur; ils produisent un effet des plus harmonieux : mais si vous saviez au prix de quel labeur inhumain et exécrable cet effet est obtenu 1 Quiconque, ayant des entrailles humaines, a vu les domestiques frotter à

nk SHIRLEY.

U çirq ces murs polis pendant une chaude journée d*été, applaudira comme moi Iç bienfais,an( barbfire qui a décoré d'un blapç rose délicat un autre vaste appartement de Fieldhead, à savoir le salon, autrefois également boisé en chêne. Ce barbare peut avoir mérité Tépithète de Hun; mais il a donné un aspect infiniment plus gai à cette partie de sa demeure, et a épargné aux servantes futures un pénible travail.

Ce parloir aux brunes boiseries était entièrement meublé dans le vieux style, et avec des meubles véritablement anciens. De chaque côté de la grande cheminée étaient deux antiques chaises en chêne, solides comme des trônes rustiques, dans l'une desquelles était assise une dame. Mais ce n'était point miss Keeldar; la dame en question devait avoir atteint sa majorité depuis au moins vingt ans. Bile avait une taille de matrone, et, quoiqu'elle ne portât pas de bonnet et que ses cheveux d'un brun peu foncé ombrageassent des traits délicats et qu'on eût pu croire jeunes, elle n'avait pas et ne cherchait pas à se donner l'apparence de la jeunesse. On eût pu désirer que ses habits fussent d'une mode plus moderne. A côté d'une robe bien faite et d'une coupe élégante, la sienne eût fait une singulière figure. On ne pouvait comprendre qu'un vêtement de si belle étoffe pût être si sobre de plis et d'une mode si ancienne, et on était tenté d'attribuer tout d*abord à celle qui le portait un caractère excentrique et original.

Cette dame accueillit les visiteurs avec cet air cérémonieux et défiant tout britannique, et qu'il est donné aux matrones anglaises seules de prendre; un air si incertain de soi-même, de ses propres mérites, de son pouvoir de plaire, et cependant si anxieux de se montrer d'une convenance irréprochable, et de paraître plutôt agréable qu'autrement. Dans la circonstance présente, cependant, elle montra plus d'embarras que n'en font paraître d'habitude les dames anglaises les plus défiantes. Miss Helstone le remarqua, sympathisa immédiatement avec l'étran-

1;ère, et, connaissant par expérience la conduite à tenir avec es gens timides, prit tranquillement un siège à côté d'elle, et se mit à lui parler avec une- aisance tout aimable, produite en ce moment par la présence d'une personne plus timide qu'elle. Si elles avaient été seules, elles n'eussent pas tardé à être tout à fait bien ensemble. Cette dame avait la voix la plus harmonieuse qui se pût imaginer : infiniment plus douce et plua fratoho qu*OQ n'oût pu l'attendre d'une dame de qua«

rante in& , et d'une oompleiion inelinant ^tets Tembonpoint. Caroline aimait cette voix; elle rachetait aon langage et son accent, formalistes bien que corrects. La dame aurait bientôt découvert les dispositions de la jeune fille, et dans dix minutes elles eussent été amies. Mais M. Helstone était là, les regardant toutes deux, regardant particulièrement la dame étrangère avec un œil perçant et sarcastique qui exprimait clairement son impatience de sa contenance cérémonieuse, et Tennui que lui faisait éprouver son manque d'aplomb. Ce regard ferme et cette voix mordante.déconcertèrent de plus en plus la dame; elle essaya cependant d'élaborer quelques phrases insignifiantes sur le temps, Taspect du pays, etc. Mais Tinflexible M. Helstone fit la gourde oreille; tout ce qu'elle disait, il affectait de ne pas Tentendre distinctement, et elle était obligée de répéter une seconde fds les riens si péniblement élaborés. La tâche fut bientôt au-dessus de ses forces; elle rougissait et s'agitait, murmurant qu'elle ne savait pas ce qui pouvait retenir miss Reeldar, qu'elle allait voir où elle était, lorsque misa Keeldar lui épargna cette peine en paraissant. Du moins on devait présumer que ce nom appartenait à la personne qui arrivait en ce moment du jardin en entrant par la porte vitrée.

Il y a dans Taidance des manières une grâce réelle, et c'est ce que ressentit Helstone lorsqu'une jeune fille à la taille droite et mince s'avança vers lui, retenant avec la main gauche son petit tablier de soie rempli de fleurs, et lui dit en riant et en lui tendant la main droite :

«: Je savais que vous viendriez me voir, malgré l'idée que vous vous êtes mise en tète que M. Torke a fait de moi une jacobine. Bonjour.

— Mais nous ne permettrons pas que vous soyez une jaco* bine, répondit Helstone. Non, miss Shirley, ils ne me dérobe** pont pas ainsi la fleur de ma paroisse : miiintenant que vous êtes parmi nous, yous serez mon élève en politique et en religion ; sur ces deux points, je vous mseignerai la vraie doctrine,

— Mistress Pryor vous a devancé, répUqua-«t-elle en se tour» nant vers la dame âgée. Mistress Pryor, vous le savez, a été ma gouvernante et est demeurée mon amie; et de tous les hautains et rigides tories elle est la reine ; elle marche en tête des femmes les plus dévouées à TËgUse. J'ai été bien exercée dans la théologie et l'histoire, je vous assure, monsieur Helstone. »

Le recteur s'inclina profondément vers mistress Pryor.

L'ex-gouvernante déclina toute espèce d'habileté dans la controverse politique et religieuse, déclara que, selon elle, ces matières ne .convenaient pas aux intelligences féminines, mais avoua en termes généraux qu'elle était pour l'ordre et la loyauté, et surtout très-sincèrement attachée aii gouvernement et à TÉglise. Elle ajouta qu'elle avait une profonde aversion pour le changement, et quelques mots à peine intelligibles, sur l'extrême danger de se montrer trop disposé à adopter des idées nouvelles , terminèrent sa tirade.

« J'espère que miss Reeldar pense comme vous, madame.

— La différence d'âge et la diff^ôrence de tempérament oc-' casionnent souvent une différence de sentiment, monsieur Helstone. On ne peut s'attendre à ce que la jeunesse ardente et vive ait les opinions de l'âge mûr et de la froide vieillesse.

— Obi ohl nous sommes indépendante; nous pensons par nous-mêmes! s'écria M. Helstone. Nous «ommes un petit jacobin, un petit libre penseur l Allons, faites-moi sur-le-champ votre profession de foi. »

Puis il prit les deux mains de l'héritière, faisant ainsi tomber toute sa provision de fleurs , et l'assit à côté de lui sur le sofa. < Dites votre confession de foi.

— Celle des Apôtres?

— Oui. 1

Elle récita son Credo comme le fait un enfant.

ff Maintenant, celle de saint Athanase. Voilà l'épreuve 1

— Laissez-moi ramasser mes fleurs; voilà Tartare qui vient et va marcher sur elles. »

Tartare était un grand et vigoureux chien, très-laid, moitié mâtin et moitié bouledogue, qui en ce moment entrait par la porte vitrée, et, se dirigeant tout droit sur le tapis, allait flairer les fleurs éparses en cet endroit. Il parut les dédaigner comme nourriture ; mais, pensant probablement que leurs pétales veloutés feraient une assez douce litière, il se préparait à déposer sur elles son corps basané, lorsque miss Helstone et miss Keeldar s'élancèrent simultanément à leur secours.

« Merci , dit l'héritière en tendant son petit tablier à Caroline, qui y entassa les fleurs. Est-ce votre fille, monsieur Helstone?

— C'est ma nièce Caroline, i

Miss Reeldar lui donna une poignée de main, pais la regarda. Caroline aussi fixa ses yeux sur son hôtesse.

Sbirley Keeldar (elle n'avait pas d'autre prénom que Shirley : ses parents, qui désiraient avoir un fils, voyant, au bout de huit ans de mariage, que la Providence ne leur avait accordé qu'une fille, lui donnèrent le même nom qu'ils eussent donné à un fils, si leurs vœux avaient été accomplis) , Shirley Keeldar n'était point une laide héritière : elle était agréable à la vue. Sa taille et ses formes ne différaient pas de celles de missHelstone; peut-être que, pour la stature, l'avantage se trouvait de son côté d'un pouce on deux. Elle était gracieusement tournée, et sa figure possédait un charme que le mot grâce exprime aussi bien que tout autre. Son visage était naturellement pâle, mais intelligent et varié d'expression. Elle n'avait ni le teint ni les cheveux de Caroline; le clair et le sombre étaient les nuances caractéristiques de sa complexion. Son teint était clair, ses yeux du gris le plus sombre, sans nuances vertes, un gris pur et transparent, et ses cheveux du brun le plus foncé; ses traits étaient remplis de distinction, je n'entends pas dire nobles, osseux et romains, étant au contraire délicats et peu accusés, mais ils étaient ce que les Français appellent fins, gracieux, spirituels : ils étaient mobiles et expressifs , mais leur langage n'était pas compris ni leur changement interprété subitement. Elle examina Caroline sérieusement, penchant un peu sa tête de côté, d'un air pensif.

« Vous voyez que c'est une faible enfant, observa M. Helstone.

— Elle paraît jeune, plus jeune que moi. Quel âge avez-vousT demanda-t-elle d'un ton qui eût pu paraître protecteur, s'il n'avait été extrêmement simple.

— Dix-huit ans et six mois.

— Et moi, j'ai vingt et un ans. »

Elle n'en dit pas davantage; elle avait placé ses fleurs sur la table, et était occupée à les arranger.

c Et la confession de saint Athanase? demanda le recteur : vous y croyez, n'est-ce pas?

— Je ne peux me la rappeler entièrement. Je vais vous offrir un bouquet, monsieur Helstone, lorsque j'en aurai donné un à votre nièce. »

Elle avait composé un petit bouquet d'une fleur brillante et de deux ou trois fleurs délicates, relevées par quelques feuilles d'un vert sombre ; elle le lia avec un fil de soie qu'elle lira de sa boîte à ouvrage, et le plaça sur les genoux de Caroline ; puis

178 SHIRLSY.

elle resta debout, les mains croisées derrière le dos, pencbée un peu vers Caroline et la regardant dans l'attitude et Texpression d*un grave mais galant petit cavalier. Cette expression était rendue plus frappante encore par la façon dont elle portait ses cheveux, séparés sur une tempe et lissés brillamment sur le haut du front, d'où ils retombaient en boucles qui. paraissaient formées naturellement, tant étaient libres leurs flottantes ondulatious.

< Est-ce que vous êtes fatiguée de votre promenade? lui demanda-t-elle.

— Non, pas le moins du monde; il n'y a qu'une petite distance, un mille,

— Vous semblez pUe. Est-elle toujours aussi pâle? demanda-t-elle en se tournant vers le recteur.

-— Elle était autrefois aussi rose que la plus vermeille de vos fleurs.

— Pourquoi est-elle changée? Qu'est-ce qui l'a rendue pâle? A-t-elle été malade?

— Elle m'a dit qu'elle a besoin d'un changement d'air.

— Il faut le lui donner; vous devriez l'envoyer sur les bords de la mer.

— C'est ce que je me propose de faire avant la fin de la saison. En attendant, je veux lui faire faire votre connaissance, si vous voulez bien le permettre.

— Je suis sûre que missKeeldar n'y fera pas d'objection, dit mistress Pryor. Je crois pouvoir prendre sur moi de dire que la fréquente présence de miss Hblstone à Fieldhead sera considérée comme une faveur.

— Vous venez d'exprimer précisément ma pensée, madame, dit Shirley, et je vous remercie de m'avoir devancée. Laissezmoi vous>dire, continua-t-elle en se tournant de nouveau vers Caroline, que vous aussi devez remercier ma gouvernante; elle n'accueillerait pas tout le monde comme elle vous a accueillie ; vous êtes favorisée plus que vous ne le pensez. Ce matin, aussitôt que vous allez être partie, je veux demander à mistress Pryor son opinion sur vous. Je peux me reposer sur son jugement, car je l'ai toujours trouvé merveilleusement sûr. Déjà je prévois une réponse favorable à mes informations : estc^ que mes prévisions ne sont pas justes, mistrçss Pryor?

— Ma chère , vous venez de dire que vous me demanderiez mon opinion lorsque miss Helstone serait partie; il

SHIRL£T. 179

û'eit donc guère pmbible que je vous la doBue en sa présence.

— Non, et peut-être se passera-t-il un temps assez long avant que Je Tobtienne. Je suis souvent réduite au supplice de Tantale parrextrôme réserve de mistress Pryor, monsieur Helatone. Ses jugements doivent être corrects lorsqu'ils arrivent, ear ils sont souvent aussi lents à venir que ceux du lord chancelier. Mes sollicitations ne peuvent la décider à se prononcer sur le caractère de certaines personnes.»

Mistress Pryor sourit.

« Oui, je sais ce que signifie ce sourire : vous penser à mon fermier gentilhomme. Connaissez- vous M. lifoore^ de Hollow? demanda-t^lle à M. Helstone.

— Oui, oui, votre fermier : vous Tavez vu beaucoup sans doute depuis votre arrivée?

— J'ai été obligée de le voir. Il y a des afflaiires à traiter. Les affaires! ce mot me fait souvenir que je ne suis plus v^ne Jeune fille, mais une femine, et même quelque chose de plqs qu'une femme; je suis un squire; Shirley Keeldar, Esq., devraient être mon nom et mon titre. Ils m'ont donné un nom d'homme; J'occupe la position d'un homme ; c'en est assez pour me donner une touche de virilité ; et, lorsque je vois des gens comme ce superbe Anglo-Belge, ce Gérard Moore, devant mol et me parlant gravement d'affaires, je me crois tout à fait un gentleman. Vous devriez me choisir pour votre marguillier, monsieur Helstone, la première fois que vous aurez à en élire un. Il faut aussi que je devienne magistrat éi capitaine de la milice. La mère de Tony Lumpkin était bien colonel, et sa tante jpge de paix ; pourquoi ne le serais-je pas?

— De tout mon cœur! Si vous sollicitez les suffrages, je vous promets de mettre mon nom en tête de la liste des votes. Mais nous parlions de Moore?

— Ah! oui. Je trouve qu'il est tin peu difficile de comprendre M. Moore, de savoir ce qu'il faut penser de lui : s'il est ou non un homme auquel on doive accorder son amitié. Il me paraît un locataire dont teut propriétaire peut être fier, et je suis fière de lui en ce sens; mais comme voisin, quel est-il? Â plusieurs reprises j'ai engagé mistress Pryor à dire ce qu'elle pense de lui; mais elle élude toujours une réponse directe. J'espère que vous serez mçins ambigu, monsieur Helstone, et que vous vous prononcerez immédiatement. L'aimez<-vous?

180 SHIRLET.

— Nullement, quant à présent. Son nom est tout à fait effacé de la liste de mes amis.

— Pour quelle raison? Que vous a-t-il fait?

— Mon oncle et lui ne s'entendent pas sur la politique, idit la douce voix de Caroline.

Elle eût beaucoup mieux fait de se taire en ce moment : ne s*étant presque pas mêlée à la conversation auparavant, il n'était pas alors convenable pour elle de le faire. Elle le comprit vivement aussitôt qu'elle eut lâché le mot, et rougit jusqu'aux yeux.

« Quelle est la politique de Moore? demanda Sbirley.

— Celle d'un marchand, répondit le recteur, étroite, égoïste, sans patriotisme. Cet homme ne cesse de parler et d'écrire contre la continuation de la guerre : il m'exaspère.

— La guerre ruine son commerce ; il me le (lisait encore hier. Mais quel autre grief avez-vous contre lui?

— C'est bien assez de celui-là.

— Il a l'air d'un gentleman, dans le sens que j'attache à ce mot, et cela me fait plaisir de penser que je ne me trompe pas. »

Caroline arracha le pétale pourpré d'une des brillantes fleurs de son bouquet, et répondit d'une voix distincte :

«Assurément, c'est un gentleman, i

A cette courageuse affirmation, Shirley lança à la jeune fille, de ses yeux expressifs, un regard ferme et scrutateur.

« Vous êtes son amie, sans doute, dit-elle ; vous le défendez en son absence.

— Je suis à la fois son amie et sa parente, répondit-elle vivement; Robert Moore est mon cousin.

— Ohl alors, vous pouvez me renseigner sur son compte: faites- moi le portrait de son caractère. >

Caroline fut saisie d'un extrême embarras à cette demande : elle ne pouvait y répondre; elle ne l'essaya pas. Son silence fut immédiatement couvert par mistress Pryor, qui se mit à adresser à M. Helstone de nombreuses questions touchant une ou deux familles du voisinage, dont elle dit connaître les parents qui habitaient le Sud. Bientôt Shirley cessa d'attacher son regard sur le visage de miss Helstone. Elle ne réitéra pas ses interrogations, mais, retournant à ses fleurs, elle se mit à composer un bouquet pour le recteur. Elle le lui présenta lorsqu'il prit congé, et reçut en retour un baiser sur la main.

< Ayez soin de le porter en souvenir de moij dit-elle.

SHIRLET. 181

— Et sur mon cœur, encore, répondit Helstone. Mistress Pryor; ayez bien soin de ce futur magistrat, de ce marguillier en perspective, de ce capitaine de la milice, du jeune esquire de Briarfield, en un mot. Ne lui permettez pas de trop violents exercices; ne lui laissez pas se rompre le cou à la chasse, et surtout recommandez-lui de faire attention en descendant à cheval la dangereuse colline de Hollow.

— J'aime les pentes abruptes, dit Shirley ; j'aime à les franchir rapidement; et surtout j*aime de tout mon cœur ce roman, tique Hollow.

— Romantique, avec une fabrique au milieu.

— Le vieux moulin et le blanc cottage sont tous deux admirables à leur manière.

— Et le comptoir, miss Keeldar?

— Le comptoir vaut mieux que mon brillant salon : j'adore le comptoir.

— Et le commerce, le drap, la laine graisseuse, les cuves à teinture?

— Le commerce est respectable dans toutes ses parties.

— Et le commerçant est un héros?

— Vous avez dit le mot : le commerçant m'a semblé héroïque. »

La malice, l'esprit, la gaieté, étincelaient sur son visage pendant cet échange de mots avec le vieux Cosaque, qui prenait aussi plaisir à cette joute. «

« Capitaine Keeldar, vous n'avez pas de sang mercantile dans les veines : pourquoi aimez-vous si fort le négoce?

— Parce que je suis propriétaire de moulins. La moitié de mon revenu vient delà fabrique de Hollow.

— Prenez garde de devenir l'associée de Moore. Voilà ce que j'ai à vous dire.

— Vous venez de me mettre cette idée dans la tête 1 s'écriat-elle avec un joyeux éclat de rire; elle n'en sortira plus : merci I »

Et , agitant sa main blanche comme un lis et belle comme celle d'une fée, elle disparut sous le porche, tandis que le recteur et sa nièce franchissaient la porte extérieure.

l$a SHIRLfiT.

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CHAPITEE XI.

Sbirley el CBroUne.

Shirley prouva qu'elle avait été aîncère lorsqu'elle pvait dit qu'elle serait heureuse de la société de Caroline , en recherchant fréquemment cette société.

Et vraiment, si elle ne l'eût pas recherchée, elle ne Saurait pas eue : car miss Helstone était très-peu portée à faire de nouvelles connaissances , retenue qu'elle était toujours par l'idée que les gens n'avaient pas besoin d'elle, qu'elle ne pouvait les amuser , et qu'une l)riilante et heureuse jeune fille comme l'héritière de FÎeldhead était trop indépendante d*une société si peu intéressante que la sienne pour la désirer réellement.

Shirley était dans une position brillante; probablement aussi elle était heureuse : mais il n'est personne qui ne se réjouisse de rencontrer une aimable société , et ^ bien qu'elle eût fait depuis un mois la connaissance d'un grand nombre de familles des environs, et qu'elle fût sur un pied de liberté et d'aisance avec toutes les misses Sykes, toutes les misses Pearson, et les deux superlatives misses Wynne, de Walden Hall, elle paraissait n'en trouver parmi elles aucune de bien attrayante. Elle ne fraternisait avec aucune d'elles, pour me servir de ses propres expressions. Si elle avait eu le bonheur d'être réellement Shirley Keeldar, Esq., seigneur du manoir de Briarfield, il n'y avait pas une de ces jolies personnes dont il eût voulu faire mistress Keeldar, la dame de Fieldhead. C'est ce qu'elle déclara un jour à mistress Pryor, qui l'écouta fort tranquillement , comme elle avait l'habitude d'écouter les saillies imprévues de son élève , et qui lui répondit :

« Ma chère , ne vous laissez pas aller à l'habitude de vous considérer comme un homme ; elle est étrange ; ceux qui ne vous connaissent pas pourraient , vous entendant parler ainsi, croire que vous affectez des allures viriles. »

Shirley ne riait jamais de son ancienne gouvernante ; les petites formalités et les innocentes singularités de cette dame

SHIRLST. 183

étalent respectablefi à ses yeux : elle accepta donc sans mot dire la remontrance. Elle se tenait debout tranquillement près de la fenêtre , regardant le grand cèdre de la pelouse, dans les branches inférieures duquel elle apercevait un oiseau. Bile sa mit à gazouiller à cet oiseau, puis son gazouillement devint plus clair, elle se mit à siffler; le sifflement prit ensuite la forme d'un air très-doux et très-habilement exécuté, c Que faites-vous , ma chère ? s'écria mistress Pryor.

— Est-ce que j'ai sifflé? demanda Shirley. C'est sans y penser, je vous l'assure. Je vous demande pardon, madame ; j'avais pria la résolution de ne pas siffler devant vous.

— Mais 9 miss Keeldar, où avez-vous appris à sifQer? Vous avez dû contracter cette habitude depuis votre retour dans le Yorkshire. Je ne vous ai jamais entendue siffler auparavant.

— Oh 1 j'ai appris à siffler il y a très-longtemps. — ? Qui vous a enseigné cela ?

— Personne ; j'ai appris en écoutant, et je l'avais oublié; mais tout récemment, hier soir, comme je traversais l'avenue, j'entendis un gentleman qui sifflait ce même air dans un champ, de l'aubre côté.de la haie, et cela me le remit en mémoire.

— Quel gentleman ?

— Nous n'en avons qu'un ici , et c'est M. Moore , du moins c'est le seul qui n'ait pas les cheveux blancs : mes deux vénérables favoris, M. Helstone et M. Yorke, sont toutefois de charmants vieux beaux, infiniment supérieurs à tous nos stupides jeunes fats. »

Mistress Pryor gardait le silence.

c Vous n'aimez pas M. Helstone , madame.

— Ma chère, le caractère de M. Helstone le protège contre la oritique.

— Vous avez l'habitude de quitter le salon quand on l'annonce. Pourquoi?

— Sortirez-vous ce matin, ma chère?

— Oui, j'irai à la rectorerie chercher Caroline Helstone, pour lui faire prendre un peu d'exercice. Je lui ferai faire une promenade du côté de Nunnely.

— Si vous allez dans cette direction, ma chère, ayez la bonté de recommander à miss Helstone de bien se couvrir ; le vent est frais, et elle me semble réclamer beaucoup de soins.

— On vous obéira minutieusement , mistress Pryor : est-ce que vous ne désireriez pas nous accompagner?

— Non , je vous serais un embarras ; je suis pesante , et ne pourrais marcher aussi vite que Vous le voudriez. »

Shirley persuada aisément à Caroline de l'accompagner; et, lorsqu'elles furent seules dans la campagne tranquille et solitaire de Nunnely, elle engagea facilement la conversation. Le premier sentiment de timidité surmonté , Caroline éprouva bientôt un vif plaisir à causer avec miss Keeldar. Le premier échange d'observations légères suffit pour donner à chacune d'elles l'idée de ce qu'était sa compagne. Shirley dit qu'elle aimait la verte étendue de gazon qui les environnait , et mieux encore la bruyère qui couvrait les hauteurs , car la bruyère lui rappelait les marais qu'elle avait vus dans ses voyages sur les frontières de l'Ecosse. Elle se souvenait particulièrement d'un district qu^elle avait traversé pendant toute la longue après-midi d'un jour d'été sans soleil et par une chaleur étouffante : ils avaient voyagé depuis le milieu du jour jusqu'à la nuit sur ce qui leur paraissait une solitude sans fin , couverte de hautes bruyères, sans apercevoir d'autres élres que des moutons sauvages, sans entendre d'autre bruit que le cri des oiseaux.

< Je sais l'aspect que doit avoir la bruyère en un tel jour, dit Caroline; elle est d'un noir rougeâtre, et l'azur du ciel est d'une teinte plus sombre encore, c'est-à-dire livide.

— Oui, tout à fait livide, avec des franges cuivrées aux nuages, et çà et là une blanche lueur, plus effrayante que la couleur livide , et qu'on s'attendait à chaque instant à voir se changer en éblouissant éclair.

— Tonnait-il?

— On entendait au loin les sourds roulements du tonnerre , mais l'orage n'éclata pas avant le soir, quand nous eûmes atteint notre auberge, maison isolée, située au pied d'une chaîne de montagnes.

— Âvez-vous observé alors les nuages descendant sur les montagnes?

— Oui ; je demeurai pendant une heure debout à la fenêtre pour jouir de ce spectacle. Les montagnes semblaient enroulées dans un brouillard opaque, et, lorsque la pluie tomba en nappes blanchissantes, elles disparurent tout à fait.

— J'ai vu de semblables nuages dans les montagneux districts du Yorkshire ; et dans leur plus grande intensité, pendant que le ciel n'était qu'une cataracte et la terre un vaste torrent, je me suis souvenue du déluge.

SHIRLET. 185

— Comme il est vivifiant, après de semblables ouragans, de sentir le calme renaître, et de recevoir à travers les nuages déchirés un rayon consolateur qui atteste que le soleil n'a pas été submergé 1

— Miss Keeldar, arrêtez-vous un instant et regardez en bas, sur le vallon et le bois de Nunnely. »

Toutes deux firent halte sur la verdoyante limite de la commune; elles plongèrent leurs regards sur la profonde vallée resplendissante dans sa toilette de printemps, sur diverses prairies, les unes émaillées de pâquerettes, les autres de boutons d'or : ce jour-là, toute cette jeune verdure souriait gaiement au soleil ; Témeraude transparente et les rayons ambrés se jouaient à sa surface. Sur le bois, reste d'une forêt antique, dormait l'ombre d'un nuage ; les montagnes lointaines étaient bigarrées de nuances diverses; Phorizon avait les teintes de la nacre ; des bleus d'argent, des pourpres tendres, des verts chan* géants et des roses sombres se fondant en des masses de nuages blancs, purs comme la neige azurée, charmaient l'œil, qui croyait découvrir les fondements du ciel. L'air qui se jouait sur le front des deux jeunes filles était frais , doux et réconfortant.

€ Notre Angleterre est une jolie tle , dit Shirley, et le Yorkshire l'un de ses plus jolis endroits.

— Vous êtes aussi une fille du Yorkshire?

— Oui» par le sang et la naissance. Cinq générations de ma famille dorment sous les ailes de l'église de Briarfield ; j'ai respiré mon premier souffle dans cette vieille et noire demeure qui est là derrière nous. »

Caroline lui tendit la main, qui fut vivement saisie et pressée.

. < Nous sommes compatriotes, lui dit-elle.

— Oui, dit gravement Shirley. Et cela, demanda miss Keeldar, en montrant la forêt, c'est le bois de Nunnely T

— Oui.

— Y êtes-vous jamais allée?

— Souvent.

— A l'intérieur?

— Oui.

— Comment est-il ?

— Il ressemble à un ancien camp des fils d'Anak. Les arbres sont vieux et énormes. Lorsque vous êtes à leur pied , leur sommet semble situé dans une autre région : leurs troncs

186 SHIRLET.

demeurent immobiles et fermes comme des piliers, candis que leurs rameaux s'agitent sous le souffle de la brise. Dans le oalme le plus profond, leurs feuilles ne sont jamais entièrement immobiles, et, dans les grands vents, il vous semble qu'un flot se précipite , qu'une mer gronde au-dessus de vous.

— Est-ce que ce n'était pas une des retraites de Robin Hood?

•— Oui , et il existe eneore des traces de son passage. Pénétrer dans le bois de Nunnely, miss Keeldar, c'est remonter très-loin dans les jours obscurs du passé. Pouvez-vous apercevoir une brèche qui est à peu près au centre de la forêt?

-<- Je la vois très-distinctement.

— Cette éclaireie est un creux ; espèce de coupe profonde bordée d'un gazon aussi vert et aussi court que celui de la prairie de cette commune. Les plus vieux arbres , des cbénes noueux et puissants, se pressent sur la lisière de cette en-* eeinte; au fond sont les ruines d'un couvent.

•— Nous irons dans ce bois un jour, vous et moi , Caroline, seules, de bonne heure, par une des belles matinées d'été, et nous y passerons la journée. Nous emporterons des pinceaux, des albums, quelque livre intéressant et quelque chose à manger. J'ai deux petits paniers dans lesquels mistress Gill, ma femme de charge, pourra placer nos provisions, et nous porterons chacune le nôtre. Cela ne vous fatiguera pas trop d'aller si loin?

>— Oh 1 non , surtout si nous demeurons longtemps dans le bois. J'en connais tous les plus agréables sites. Je sais où nous pourrons trouver des noisettes dans la saison des noisettes; je sais où les fraises abondent ; je connais certaines avenues solitaires tapissées de mousses étranges, les unes jaunes comme si elles étaient dorées, d'autres d'un gris sévère, d'autres d'un vert d'émeraude. Je connais des groupes d'arbres qui ravissent l'œil par leur effet pittoresque; de rudes chênes, de délicats bouleaux, des hêtres à l'écorce luisante, groupés dans le plus étrange contraste ; des frênes majestueux comme Saiil , vieux géants des forêts , isolés et enveloppés de brillants manteaux de lierre. Miss Keeldar, je puis vous servir de guide.

— Vous ne vous ennuierez pas , avec moi toute seule?

-** Je ne le crois pas. Je pense que nous pourrons nous convenir. Et quelle est la troisième personne dont la présence De gâterait pas nos plaisirs ?

— Vraiment, je n'en connais aucune à peu près de noa âges, aucune dame du moins, et quant aux gentlemen....

— Une excursion prend un tout autre caractère lorsqu'il y a des hommes de la partie, interrompit Caroline.

— Je suis de votre avis ; ce serait chose toute différente de celle que nous nous proposions.

— Nous voulions simplement aller voir de vieux arbres, de vieilles ruines ; passer un jour dans le vieux temps , environnées de silence et par-dessus tout de quiétude.

— Vous avez raison, et la présence d'bommea ferait évanouir ce dernier charme, je pense. S'ils sont de la mauvaise espèce, comme votre Malone, l'irritation prend la place de la sérénité ; s'ils sont de la bonne, il y a aussi un changement , je ne puis dire lequel , un changement aisé à comprendre , difficile à décrire.

— Premièrement, nous oublions la nature.

— Et alors la nature nous oublie ; elle couvre son front vaste et calme d'un voile obscur ; elle nous dérobe sa face et retire les joies paisibles dont , si nous nous étions contentées de son culte, elle eût rempli nos cœurs.

— Et que nous donne-t-elle à la place ?

— Plus d'orgueil et plus d'anxiété : une excitation qui emporte rapidement nos heures, et un trouble qui en tourmente et en agite le cours*

— Notre pouvoir d'être heureux gît beaucoup en nous* mômes, je crois, fit sagement remarquer Caroline. Je suis allée au bois de Nunnely avec une nombreuse société, tous les vicaires et quelques gentlemen de ce district, avec plusieurs ladies, et je trouvai Texcursion insupportablement ennuyeuse; j'y suis allée toute seule, ou accompagnée seulement deTanny, qui s'asseyait dans la cabane du garde , cousait ou s'entretenait avec la bonne femme , pendant que j'errais çà et là, lisant ou dessinant des points de vue, et j'ai joui quelquefois d'un bonheur calme et complet pendant tout un jour. Mais alors j'étais jeune ; il y a de cela deux ans.

— • Y éteS"VOus jamais allée avec votre cousin Robert Moore?

— Oui, une fois.

— Quelle sorte de compagnon est-il en ces occasions t ^ Un cousin, vous savez, n'est pas comme un étranger.

— Je le sais; mais les cousins, s'ils sont stupides, sont

encore plus insupportables que les étrangers, parce que vous ne pouvez pas aussi facilement les tenir à distance. Mais votre cousin n'est pas stupide?

— Non, mais....

— Eh bien?

•^ Si, comme vous le dites, la compagnie des imbéciles irrite, la société des hommes supérieurs laisse aussi une impression pénible et toute particulière. Lorsque la supériorité et le talent de votre ami est chose hors de doute et parfaitement établie, vous êtes toujours tentée de mettre en question votre droit à devenir sa compagne.

— Oh I je ne vous suivrai pas sur ce terrain : cette inquiétude n'est pas de celles que je consentirais à entretenir un Instant. Je ne me considère pas comme indigne d'être la compagne d'aucun homme > d'aucun gentleman , quoique ce soit beaucoup dire. Lorsqu'ils sont bons, ils sont très-bons, je crois. Votre oncle n'est pas un mauvais spécimen du gentleman âgé. J'aime toujours à*rencontrer sa brune et intelligente vieille figure, soit chez moi, soit ailleurs. L'aimez- vous? est-il bon pour vous? Voyons, dites la vérité.

— Il m'a élevée, il a fait pour moi ce qu'il aurait fait pour sa propre fille si le ciel lui en eût accordé une , je n'en doute pas. C'est de la bonté , et cependant je suis loin de l'aimer passionnément : j'aime mieux être hors de sa présence qu'auprès de lui.

— C'est étrange ! lui qui a le talent de paraître toujours si aimable l

^ Oui, en compagnie; mais il est dur et silencieux à la maison. Comme il dépose sa canne et son large chapeau dans le vestibule de la rectorerie, de même aussi il enferme son enjouement et sa gaieté dans le pupitre de son cabinet : le front plissé et les brèves paroles pour le foyer domestique; le sourire, la plaisanterie, les spirituelles saillies pour la société. ■■ — Est-ce qu'il est tyrannique?

— En aucune façon : il n'est ni tyrannique ni hypocrite. C'est simplement un homme qui est plutôt libéral qu'aflfable, plutôt brillant que gai, plutôt scrupuleusement équitable que vraiment juste, si vous pouvez comprendre d'aussi subtiles distinctions.

^ Oh ! oui : l'amabilité implique l'indulgence qu'il ne connaît pas ; la douce gaieté accompagne un cœur chaud qu'il ne pos-

SHIRLET. 189

sède pas; et la vraie justice engendre la sympathie, dont je soupçonne mon vieil ami d'être absolument destitué.

— Je ne sais, Shirley, si beaucoup d'hommes ressemblent à mon oncle dans les relations domestiques; s'il est nécessaire d*étre nouveau et peu familier avec eux pour paraître agréable et estimable à leurs yeux ; si enfin il leur est impossible de conserver une affection et un intérêt constants pour ceux qu'ils voient chaque jour.

— Je ne sais ; il m'est impossible d'éclaircir vos doutes. J'en ai moi-même quelquefois de semblables. Mais pour vous dire un secret, si j*étais convaincue que nécessairement et universellement les hommes diffèrent de nous, qu'ils sont inconstants, bientôt blasés et sans sympathies , je ne me marierais jamais. Il me serait trop pénible de découvrir que celui que j*aimerais ne m'aime pas, et que les efforts que je pourrais faire dans la suite pour lui plaire seraient plus qu'inutiles parce qu'il serait inévitablement dans sa nature de changer et de devenir indifférent. Une fois cette découverte faite, quel parti me resterait-il à prendre? M'en aller, m'éloigner de quelqu'un à qui ma présence ne pourrait être qu'importune.

— Mais vous ne le pourriez pas si vous étiez mariée.

— Non, je ne le pourrais pas. Je ne pourrais plus redevenir ma propre maîtresse. Pensée terrible et qui me suffoque 1 Rien ne m'irrite comme l'idée d*être un fardeau ou un ennui , un fardeau inévitable, un ennui incessant I Maintenant, lorsque je trouve ma société à charge , je peux rouler mon indépendance autour de moi comme un manteau, laisser tomber mon orgueil comme un voile et me réfugier dans la solitude. Si j'étais mariée, je ne le pourrrais plus.

— Je m'étonne que nous no puissions toutes nous résoudre, à demeurer célibataires , dit Caroline ; nous le ferions si nous écoutions les conseils de l'expérience. Mon oncle parle toujours du mariage comme d'un fardeau ; et je crois que, toutes les fois qu'il entend parler d'un homme qui se marie,* il le regarde invariablement comme fou, en cela du moins.

— Mais, Caroline, les hommes ne sont assurément pas tous semblables à votre oncle, je l'espère. »

Elle s'arrêta et parut réfléchir.

« Je suppose que nous trouvons toutes une exception en faveur de celui que nous aimons, jusqu'à ce que nous soyons mariées , suggéra Caroline.

190 S&IRLST.

^ U le suppose aussi ; et nous croyons cette exception parfaitement fondée. Nous le rêvons semblable à nous; nous Croyons nos deux êtres en parfaite harmonie ; sa voix semble nous donner la plus douce et la plus sûre promesse que son cœurne s'endurcira jamais contre nous; nous lisons dans ses yeux ce fidèle sentiment : Tafifection. Je ne pense pas que nous devions nous fier nullement à ce qu'ils nomment la passion» Caroline. Je crois que ce n'est qu'un feu de paille, jetant un peu de flamme Qt s'évanouissant aussitôt.... Nous le vovons bienveillant envers les animaux , les petits enfants ^ les pauvres gens. Avec nous il est affable, bon, discret. Il ne flatte pas les femmes, mais il est patient avec elles ; il n'est point gêné en leur présence et trouve du plaisir à leur société.Il les aime non pour de vaines et égoïstes raisons, mais comme nous l'aimons lui-même, parce que nous l'aimons. Nous remarquons qu'il est juste, qu'il dit toujours la vérité, qu'il est consciencieux. Nous éprouvons la joie et le calme lorsqu'il entre où nous sommes, la tristesse et le trouble lorsqu'il s'en va. Nous savons que cet homme a été un bon fils, qu'il est un frère dévoué : qui osera me dire que cet homme ne sera pas un bon époux?

— Mon oncle, qui l'affirmerait sans hésiter. Il sera las de vous au bout d'un mois, dirait-il.

— Mistress Pryor affîrinerait sérieusement la même chose.

— Mistress Yorke et miss Mann en diraient autant.

^Si ce sont devrais oracles, il est bon de ne jamais aimer.

— Très-bon , si on peut l'éviter.

— Mais j'aime à douter de leur véracité.

— Je crains bien que ce ne soit là une preuve que votre cœur est pris.

— Nullement. Mais s'il Tétait , savez-vous quels oracles je consulterais?

— Dites.

— Ni un homme ni une femme, vieux ou jeunes; mais le petit mendiant irlandais qui vient pieds nus à ma porte; la souris qui sort de la fente de la boiserie ; l'oiseau qui, par la neige et la gelée), frappe de son bec à ma fenêtre pour avoir quelques miettes de pain; le chien qui lèche ma main et s'assied à côté de mon genou.

— Avez-vous jamais vu quelqu'un qui fût bienfaisant envers des êtres semblables?

SHIRLET. 191

— Et vous, av«É-votiï jâtoais Vtt eesétrei «uiVrè instinctivement quelqu'un, Taimer, rechercher sa protection?

•^ Nous ayons une chatte noit*e et un vieux chien à la rectorerie. Je connais quelqu'un sur les genoux de qui la chatte noire aime à grimper, contre l'épaule et la joue de qui elle aime à faire son rouet. Le vieux chien sort toujours de son chenil , agite sa queue et gémit aSëotuensement lorsque ce quelqu'un vient à passer.

— Et que fait ce quelqu'un ?

— Il caresse doucement la chatte , et la laisse autant qu'il le peut où elle s'est placée ; lorsqu'il est obligé de la déranger en se levant, il la pose doucement à terre, et ne la jette jamais loin de lui. Il siffle toujours le chien et lui donne une caresse.

— Vraiment? ce n'est pas Robert?

— C'est lui-même.

' — Généreux garçon 1 dit Shirley avec enthousiasme et les yeux étincelantSc

— N'est-ce pas qu'il est beau? N'esirce pas qu'il a de beaux yeux, des traits bien sculptés, un front pur et princier?

— Il a tout cela, Caroline. Il est à la fois gracieux et bon.

— J'étais sûre que vous le jugeriez ainsi ; la première fois que je regardai votre visage, je fus assurée de cela.

— J'étais bien disposée pour lui avant de le connaître. Lorsque je le vis il me plut. Je l'admire maintenant. II y a dans la beauté un grand charme , Caroline; lorsque la beauté est unie à la bonté , ce charme devient tout-puissant.

— Et quand il a de plus l'intelligence , Shirley?

— Qui pourrait lui résister?

— Souvenez-vous de mon oncle, de Mmes Pr yor et Yorke et de miss Mann.

— Et vous , souvenez-vous du coassement des grenouilles d'Egypte. C'est une noble créature I Je vous dis que, lorsqu'ils sont bons, on peut à bon droit les appeler les chefs-d'œuvre de la création, les fils de Dieu. Faits à l'image du créateur, la plus mince parcelle de son essence les élève presque au-dessus de l'humanité. Un homme ^and, bon et beau, est sans contredit la première des choses créées.

— Au-dessus de nous?

— Je rougirais de lui disputer l'empire; oui, j'en rougirais. Est-ce que ma main gauche dispute la prééminence à ma main

192 SHIRLET.

droite? Est-ce que mes veines sont jalouses du sang qui les remplit?

— Hommes et femmes, époux et épouses, se querellent horriblement, Shirley.

— Pauvres créatures ! êtres tombés , déchus et dégénérés ! Dieu les fit pour une autre destinée, pour d'autres sentiments!

— Mais enfin, sommes-nous ou non les égales des hommes?

— Rien ne me charme plus que de rencontrer mon supérieur, quelqu'un qui me fasse sincèrement sentir qu'il est mon supérieur.

^ L'avez-vous jamais rencontré?

— Je le voudrais rencontrer tous les jours. Plus il serait au-dessus de moi, plus je serais heureuse ; il est dégradant de s'incliner ; il est glorieux de regarder en haut. Ce qui me chagrine , c'est d^être trompée lorsque j'essaye d'accorder mon estime, et, si je me prosterne religieusement, de ne trouver que de faux dieux à adorer. Je dédaigne de me faire païenne.

— Miss Keeldar, voulez- vous entrer? nous voici à la porte de la rectorerie.

— Non 9 pas aujourd'hui; mais demain j'irai vous chercher pour passer la soirée avec moi. Caroline Helstone, si vous êtes ce que maintenant vous paraissez être, nous nous conviendrons. Je n'ai jamais pu parler à une jeune lady comme je vous ai parlé aujourd'hui. Embrassez-moi, et au revoir, ji

Mistress Pryor semblait aussi disposée que Shirley à cultiver la connaissance de Caroline. Elle, qui n'allait nulle part, se rendit quelques jours après à la rectorerie. Elle choisit l'aprèsmidi , moment où le recteur était sorti. H faisait très-chaud ; cette circonstance , jointe à l'embarras qu'elle éprouvait en entrant dans une maison étrangère, car elle avait l'habitude de vivre fort retirée , avait coloré son visage , et elle semblait fortement agitée. Lorsque Caroline alla à elle dans la salle à manger , elle la trouva assise sur le sofa , tremblante , se donnant de l'air en agitant son mouchoir, et paraissant lutter contre une agitation nerveuse qui menaçait de se changer en accès hystérique.

Caroline s'étonnait de voir une personne de cet âge si peu maîtresse d'elle-même; elle ne pouvait comprendre un te]

manque de force chez une lady en apparence si robuste : car mistress Pryor se hâta d'alléguer la fatigue delà marche, la chaleur, comme les raisons de son indisposition accidentelle. Pendant qu'avec plus de précipitation que de cohérence elle énumérait à plusieurs reprises les causes de son épuisement , Caroline s'efforçait doucement de la soulager en lui enlevant son châle et son chapeau. Mistress Pryor n'eût pas accepté do semblables attentions de tout le monde. En général , elle reculait devant le contact ou l'approche d'une main étrangère avec un mélange d'embarras et de froideur peu flatteur pour ceux qui lui offraient leur aide. Pour la petite main de miss Helstone elle se montra plus traitable ; elle cessa de trembler et se calma en quelques minutes.

Une fois dans son assiette ordinaire , elle se mit à causer de sujets familiers. Dans une compagnie mêlée, mistress Pryor ouvrait rarement la bouche, ou, si elle était obligée de parler, elle le faisait sous l'impression d'un sentiment de gène et s'exprimait mal. Bile excellait dans le dialogue ; son langage, toujours un peu formaliste, était choisi ; ses idées étaient justes, ses connaissances variées et précises ; Caroline éprouva du plaisir à l'écouter, beaucoup plus qu'elle n'eût pu s'y attendre.

Sur le mur opposé au sofa où elles étaient assises se trouvaient trois portraits : celui du centre, au-dessus de la cheminée, était un portrait de femme; les deux autres étaient des portraits d'hommes.

€ Voilà une belle tète , dit mistress Pryor, interrompant une l^ère pause qui avait suivi une demi-heure de conversation animée. Les traits sont parfaits, nul ciseau de sculpteur ne pourrait ajouter à leur beauté. C'est un portrait d'après nature, je présume?

— - C'est le portrait de mistress Helstone.

— De mistress Matthewson Helstone? de la femme de votre oncle?

^ Oui, et on le dit d'une parfaite ressemblance. Avant son mariage, elle était citée comme la beauté du district.

-— Et à juste titre : quelle pureté de lignes ! C'est cependantun visage passif. L'original n'a pas dû être ce qu'on appelle généralement une femme d'esprit

— Je crois que c'était une personne remarquablement calme et silencieuse.

— On a peine à croire, ma chère, que le choix de votre

Shirlbt. — I 9

194 SHIRIiEY.

oncle ait pu tomber sur une compagne de ce caractère. Est-ce qu'il n'aime pas à être amusé par un vif babillage?

— En compagnie, qui. Mais il dit toujours qu'il nç pourrait supporter une femme loquace. Il lui faut le calme à la maison. On sort pour bavarder, afOirme-rt^il, On rentre i lamaiftODppur lire et réfléchir.

— Je crois avoir entendu dire que mistress Sfattbewaop na vécut que pçu d'années api'és son mariage.?

— Environ cinq ans.

— Eh bien, ma chère, poursuivit mistresa Pryor en sa Iftvamt pour partir, il est entendu que vous viendrez souvent à Field^r head ; j'espère que vous n'y manquerez pas. Vous devez vous trouver bien isolée ici, sans autre femme que vous dans cetta oraison? Vous dçvez nécessairement passer une grande partie de votre vie dans la solitude?

— J'y suis habituée; j'ai grandi ainsi, Puis-je vous aider à arranger votre chile? 4

Mistre^s Pryor accepta Tassistance qui lui était offerte,

f Si vous avez bespin de conseils dans voa études, dit-^elle, je suis à vQs ordres. 9

Caroline ei^prima vivement sa gratituda,

« J'espère avoir de fréquentes conversations avec vous. Je désirerais pouvoir vous être utile, 1

Pe nouveau miss lîelstone exprima ses remerefments. Elle comprenait quel cœur sympathique était caché sous l'appa-? rence froide et réservée da sa visiteuse. Observant que mistress Pryor jetait de nouveau çn sortant un regard d'intérêt sur les portraits, Caroline lui dit ;

c Le portrait le plus près de la fenêtre est , comme voua voyez, celui de mon oncle, mais plus jeune de vingt ans; celui qui est à gauche de la cheminée est son frère James, mon père.

— n y a entre eux un air de ressemblance i dit mistress Pryor; cependant une différence de caractère se remarque dans le modelé du front at de la bouche.

— Quelle différence? demanda Caroline en Taoeompaguant jusqu'à la porte, James Helstone , c'est-rà-dire mon père> est généralement considéré oommo le mieux des deux. J'ai r^mar* que que les étrangers s'écrient toujours : ç Quelle cbarmantQ %ure I > Trouvez-vous beau ce portrait, mistress Pryor?

^ Les traits en sont beaucoup plus doux et plus fins que ceux de votre Qpc|^.

SHIRLET. 195

— Mais où est la dtfféreiiGe de caractère dont voud pariiez? Dites-le-moi. Je désire savoir si vous jage2 bien.

— Ma chère, votre oncle est un homme de principes : son front et ses lèvres sont fermes, et son œil est fixe.

— Bien; et l'autre? Ne craignez pas de m'ofifenser, j'aime la vérité.

— Aimez- vous la vérité? C'est fort bien à vous. Attachezvous à cette préférence, ne vous en départez jamais, L'autre, ma chèroy s'Û eût vécu jusqu'à ce jour, eût probablement été d'un faible secours pour sa fille ; c'est cependant une gracieuse tète, prise dans sa jeunesse, je crois. Ma chère (se retournant tout à coup), vous attachez une inestimable valeur aux principes?

— Je sois sûre qu'aucun caractère ne peut avoir de valeur sans eux.

— Vous sentez l'importance de ce que vous dites? Vous avez réftéchi sur ce sujet ?

— Souvent. Les circonstances Tout de bonne heure fait l'objet de mon attention.

-r Alors la legon n'a pas été perdue, quoique venue si prématurément. Je suppose que le sol n'est ni aride ni pierreux ; autrement, la semence tombant en cette saison n'eût jamais porté defruits. Ma chère, ne restez pas ainsi sur la porte, vous pourriez vous enrhumer. Bonsoir. >

Les nouvelles connaissances de miss Helstone lui devinrent bientôt précieuses. Leur société fut considérée comme un privilège. Elle reconnut qu'elle aurait eu tort de laisser échapper cette' occasion de soulagement, de négliger de .profiter de cet heureux changement. Un mouvement nouveau fut' imprimé à ses pensées; une nouvelle issue leur fut ouverte, qui, en détournant quelques-unes au moiiks de l'unique direction qu'elles avaient suivie jusqu'alors;, abattit l'impétuosité de leur cours, et diminua la force de leur pression sur le point douloureux.

Bientôt elle fut enchantée de passer des journées entières à Fieldhead, faisant tour à tour ce que désiraient d'elle Shirley etmistress Pryor; et elle était à tout instant réclamée par Tune ou par l'autre. Rien n'était moins démonstratif que l'amitié de mistress Pryor ; mais aussi rien ne pouvait être plus vigilant, plus assidu, plus infatigable. J'ai dit qu'elle était un singulier personnage; et rien ne mettait mieux sa sin-

196 SHIRLET.

gulariké en évideiice que la natore de l'intérêt qu'elle montrait pour Caroline. Elle survjeillait tous ses mouvements; il semblait qu'elle voulût protéger tous ses pas. Elle était heureuse lorsque miss Helstone lui demandait ses conseils et son assistance. Elle Taidsât alors avec un si joyeux empressement, que bientôt Caroline prit plaisir à h mettre à contribution.

La. complète docilité de Shirley KeeMar envers mistress Pryor avait tout d'abord surpris miss Helstone, non moins que de voir l'ex-gouvemante, ordinairement si réservée, si parfaitement à l'aise dans la résidence de sa jeune élève, oiLelle remplissait avec une calme indépendance un poste fort dépendant. Mais elle remarqua bien vite qu'il suffisait de conniUtre les deux dames pour avoir le mot de l'énigme. U lui semblait qu'il était impossible de connaître mistress Pryor sans l'aimer et l'apprécier. Peu importait qu'elle fût constamment vêtue à l'ancienne mode, que son langage fût formaliste et ses manières froides, qu'elle eût vingt petites singularités qui n'appartenaient qu'à elle; elle était, à sa manière, un guide si sûr, un conseiller si fidèle, si dévoué et si bienveillant, que, dans l'idée de Caroline, nulle personne, habituée à sa présence, n'eût pu aisément s'en passer.

Quant à la dépendance et à l'abjection, si Caroliae n'en éprouvait point dans ses relations avec Shirley, pourquoi mistress Pryor en ^ût-elie ressenti ? L'héritière était riche, trèsriche, comparée à sa nouvelle amie : Tune possédait un clair revenu de mille livres sterling par an, l'autre n'avait pas un penny; et cependant on éprouvait en sa société un sentiment d'égalité inconnu dans celle de la noblesse ordinaire de Briarfield et de Whinbury.

La raison de cela, c'est que la tête de Shirley était occupée d'autre chose que d'argent et de positions. Elle était contente d'être indépendante par sa fortune. Par moments elle éprouvait un certain orgueil à penser qu'elle était la dame du manoir et avait des fermiers et un domaine. EUe se rappelait avec une certaine complaisance que tout ce domaine de HoUow, comprenant un excellent moulin à fouler le drap, une teinturerie, des magasins, avec la maison, le jardin et les bâtiments extérieurs appelés le cottage de Hollow, lui appartenait : mais sa satisfaction, n'étant nullement déguisée, était singulièrement inoffensive. Pour ses pensées sérieuses, elles suivaient un autre

SHIRLE7. 197

courant : admirer ce qui était grand, révérer ce qui est bon, se montrer joyeuse avec la joie, tel était le penchant naturel de rame de Sbiriey, et il lui arrivait plus souvent de songer aux moyens de suivre ce penchant que de méditer sur sa supériorité sociale»

Miss Keeldar avait d'abord éprouvé de l'intérêt pour Caroline» parce qu'elle était calme, retirée, qu'elle paraissait d'une santé délicate et qu'elle semblait avoir besoin que quelqu'un prtt soin d'elle. Sa prédilection s'accrut encore lorsqu'elle découvrit que sa propre manière de penser était comprise et appréciée de la jeune fille. Elle était loin de s'attendre à cela : elle s'imaginait que miss Helstone avait un trop joli visage , des manières et une voix trop douces, pour sortir de la ligne ordinaire sous le rapport de l'intelligence et de la capacité, et elle fut trèsétonnée de voir ces traits charmants s'illuminer à la vivacité d'une ou deux saillies risquées par elle; et plus étonnée encore de découvrir le trésor de connaissances et d'idées qui travaillaient dans cette tête enfantine et voilée de si jolies boucles. Caroline avait instinctivement aussi les mêmes goûts qu'elle : les livres que miss Keeldar avait lus avec le plus de plaisir étaient ceux qui plaisaient à miss Helstone. Beaucoup d'aversions aussi leur étaient communes, et elles s^accordaient merveilleusement pour rire des prétentions pompeuses et du faux sentimentalisme.

Shirley savait combien peu d'hommes ou de femmes ont le goût sûr en poésie, c'est-à-dire la faculté de distinguer ce qui est vrai de ce qui est faux. Plusieurs fois elle avait entendu des gens fort remarquables donner comme admirables tels passages de tels versificateurs , qi|'à la lecture son âme avait refusé de reconnaître pour autre chose que de l'emphase et du clinquant, ou tout au plus un langage vide soigneusement élaboré , curieux, remarquable, savant peut-être; coloré quelquefois des teintes brillantes de la fantaisie , mais différant autant de la vraie poésie que le pompeux et massif vase de mosaïque diffère de la petite coupe de pur métal, ou que la guirlande de fleura artificielles diffère du lis des champs.

Shirley trouva que Caroline savait distinguer le pur métal des scories brillantes et sans valeur. Les intelligences de ces deux jeunes filles, étant ainsi accordées au même diapason d'harmonie, sonnaient souvent ensemble le plus doux et le plus suave carillon.

I9ë SBÎAtiËT.

Uii Mt, il Iduf ArHVa de se trente^ ietileé danâ le pâdoif Elleë avaient pasfeé sans enntii uti long jour de pluie ; la nuit apt)i*ochait ; les lumières n'avaient point encore été apportées, toutes deut, â mesUre ((ue le Crépuscule devenait plus obscuir, devinrent méditatives et silencieuses. Un vent d^ouest sonlUâit violemment autour du manoir, chassant devant lui les nuages et la pluie torrentielle qtli Venaient du lointain Océan : tout était tempête au dehors; tout était paisible et calme au dedans, Shirley était assise auprès de la fenêtre, regardant la tempête au ciel, le brouillard sur la terre, écoutant certaines notes du Vent qui pleuraient comme deS esprits tourmentés, notes qui, si elle n'eût pas été si jeune, si gaie, si Vigoureuse, eussent agité ses nerfs comme quelque funeste présage ou quelque chant funèbre anticipé : dans le printemps de reiislence et là tLmt de la beauté, cela né put que changer sa vivacité en mélancolie. Dés fl^agments de douces ballades résonnaient à son oreille; elle efl chanta une du deui stances : ses accents obéis^ salent fl rimpulsion agitée du vent. Caroline, retirée dans Tendroit le plus éloigné et le plus obscur du parloir, la flgure éclairée seulement par le reÂet du feU sans flamme, se promenait dé long en large, en se murmurant à ellô^-mémé des ft-agments de poésie ghàvés daUd sa mémoire. Elle parlait très-bas; niais Shirley l'entendit , et, tout en Chantant doucement, elle écouta. Voici le passage :

La plus profonde nuit ebsèurèissait les ôieui ,

De roeéan les flots rugissaient furieux,

Quand un ôtre, au malheur comme moi destiné^

Sans amis, sans espoir, de tous abandonné, De son bord arraché soudain par la tourmente , Dit adieu pour jamais à sa maison flottante.

Le fragment i'aif êta là , sànii doute pai'ce i^m lé chant de Shirley , auparavant sonore et vibrant , était devenu très« faible.

t PduHiuiVës, dit^ellè.

— Alors , continuez aussi , vDUd. Je répétais «eUlemeut lé Naufragé,

^ le Sàia t si vôUi pouves^ Vous le tappélër, dilès-te tout entier» è

Et comme il faisait éntiè^ement nuit, et Qu'après tout misé Keeldar n'était pas un très-formidable auditeur, Gâf oline dit le

SfitRLSir. 199

po6Ae tout Bhiieti et tivec Un tel âentimetit qu'on eût cru voir la mer furieUBe, le vaisseau emporté malgré lui par la tempête, et entendre le ori de détresse du marin qui se noie. Mais ce (lU'elle réalisa le mieux, ce fut l'angoisse du poëte, qui ne pleurait pas pour le naufragé, mais qui, dans une heure de désespoir^ avait tracé l'image de sa propre détresse dans le sort du marin abandonné, et s'était écrié des profondeurs où il se débattait :

Kt la divine voix n'e^aisa point l'orage ^ Nulle étoile propice au ciel ne se montra, Quand, seuls et délaissés, nous perdîmes courage, Et que chacun de nous dans le gouffre somhra. Mais moi , submergé par une mer pluâ profonde Que celle qui bientôt l'engloutit sous son onde....

t J'espère que William Gowper jouit maintètiaut du calnle et de la paii dans le ciel , dit Caroline.

^-^ Ave»-vouB pitié de ce qu'il souffrit surlA terre? demanda miss Keeldar.

— » Si j'en ai pitié, Shirieyf Gomment pourrais-je m'en empêcher? II avait le cœur brisé quand il écrivit ce poëme ^ dont la lecture brise le coeur. Mais il trouva du soulagement en récrivant, j'en suis sûre, et ce don de la poésie, le plus divin que la divinité ait accordé à Thomme, lui a été donné, je n'en doute pas^ pour apaiser ses émotions lorsqu'elles sont devenues insupportables» Il me semble, Shirley, que nul ne devrait faire de la poésie dans le but de déployer son talent et son intelligénoe. Qui se soucie de oe genre de poésie? Qui se soucie du savoir I des mets choisis, en poésie? Au contraire, qui ne recherche pas le sentiment , le sentiment réel , quoique simplement et même rudetâent expriuié?

— <- Il paraît que vous le recherches, vous, dans tous les cas; et assurément, en entendant oe poëme , on découvre que Gowper agissait sdus 14mpulsion d'une émotion aussi fbrte que le vent qui balayait le navire, une émotion qui, ne lui permettant pas de s'arrêter pour ajouter aucun ornement à une seule stance de son poëme, lui donna la force de l'écrire tout entier aveO une perfeetion consommée. Vous l'avec récité d'une voii ferme, Garotine; j'en suis étonnée.

*^ La main de Gowper ne trembla point en traçant ces vers ; pourquoi ma voix tremblerait-elle en les répétant ? Soyez-en

20a SHIRLEY.

sûre, Shiriey, aucune larme ne mouilla le manaacrit du Nau» fragé. Je n'y entends pas les sanglots de la douleur, mais seulement le cri du désespoir, et, ce cri poussé , je crois que le spasme mortel lâcha son cœur, qu*il pleura abondamment et lut consolé. »

Shirley reprit sa ballade. Mais bientôt, s'arrôtant tout à coup, elle dit :

c On aurait aimé Gowper, n*eût-ce été que pour le plaisir d'avoir le privilège de le consoler.

— Vous n'auriez jamais aimé Gowper, reprit promptement Caroline ; Gowper n'était pas fait pour être aimé par une femme.

— Que voulez- vous dire ?

— Ge que je dis. Je sais qu'il est de certaines natures en ce monde, et des plus nobles et des plus élevées , dont Tamour n'approche jamais. Vous auriez pu rechercher Gowper avec l'intention de l'aimer ; vous l'auriez vu, vous l'auriez plaint et vous l'auriez quitté, entraînée loin de lur par le sentiment de l'impossible, de l'inconcevable, comme les matelots du vaisseau furent entraînés par la furieuse tempête loin de leur malheureux camarade qui se noyait.

— Vous avez peut-être raison. Qui vous a dit cela ?

— Et ce que je dis de Gowper; je le dirais de Rousseau. Rousseau fut-il jamais aimé? H aima passionnément; mais fut-il jamais payé de retour ? Jamais, j'en suis certaine. Et, s'il y avait des Gowper et des Rousseau dans notre sexe, je pourrais affirmer d'elles la même chose.

— Qui vous a dit cela ? je vous le demande. Est-ce Moore?

— Et pourquoi quelqu'un me l'aurait-il dit? Est-ce que je n'ai pas mon instinct? Ne puis-je pas deviner par analogie? Jamais Moore ne m'a parlé de Gowper, de Rousseau, ni de l'amour. La voix que nous entendons dans la solitude m'a appris tout ce que je sais sur ce sujet.

^ Aimez-vous les caractères comme Rousseau, Garoline?

— Nullement, comme ensemble. Je sympathise vivement avec quelques-unes de leurs qualités. Gertaines étincelles divines de leur génie éblouissent mes yeux et enflamment mon âme. Malgré cela, je les méprise. Ils sont faits d'argile et d'or. La scorie et le métal forment une masse de faiblesse. Pour dire toute ma pensée, ce sont des caractères contre nature, malades et répulsifs.

SHIRLET. 201

-— J'ose dire que je serais plus tolérante que vous envers un Rousseau, Gary. D*une nature soumise et contemplative vous-même, vous aimez cependant les hommes positifs et pratiques. Aussi vous devez regretter beaucoup votre cousin Moore, maintenant que yous et lui ne vous rencontrez Jamais.

— Je le regrette, en effet.

•— Et lui doit vous regretter aussi?

^ Oh ! assurément non.

— - Je ne puis imaginer, poursuivit Shirley, qui avait pris l'habitude d'introduire le nom de Moore dans la conversation , même lorsquMl semblait n*y avoir rien à £aire, je ne puis croire qu'il n'ait pas eu pour vous un profond attachement, puisqu'il faisait tant attention à vous, vous parlait et vous instruisait si bien.

— Jamais il n'eut pour moi un attachement profond ; jamais il ne me l'a fait voir. Il s'attachait au contraire à. me prouver qu'il me tolérait seulement.»

Caroline, décidée à ne pas se laisser entraîner du côté flatteur en appréciant l'attachement que son cousin avait pour elle , s'était habituée à y penser et à le mentionner avec la plus grande réserve. Elle avait ses raisons pour être moins confiante que jamais dans l'avenir, moins indulgente aux agréables souvenir du passé.

c Alors, dit miss Keeldar, en retour, vous le tolériez seu* lement aussi?

-*- Shirley, les hommes et les femmes sont si différents! ils sont dans une si différente position I Les femmes ont si peu de choses qui les occupent, les hommes en ont tant! Vous pouvez éprouver de l'amitié pour un homme, tandis que vous lui êtes à peu près indifférente. Une grande partie de ce qui réjouit votre vie peut dépendre de lui, sans qu'aucun de ses sentiments, aucune de ses pensées , se rapporte à vous. Robert avait l'habitude de se rendre à Londres, quelquefois pour une semaine ou deux ; eh bien , lorsqu'il était parti , son absence me semblait un vide, il me manquait quelque chose; Briarfield était plus triste ; j'avais mes occupations habituelles, et cependant lui me manquait. Lorsque, le soir, je me trouvais seule, j'éprouvais une conviction étrange et que je ne puis décrire : à savoir que, si un magicien ou un génie m'eût en ce moment offert la lunette du prince Ali (vous sav«z, dans les Mille et une Nuit$)f à l'aide de laquelle j'eusse pu voir Robert, savoir où il

SOI sllALËlr*

éUil s eê qtt'ii ftiiMIt $ j'atiinis appfiii dé là kniwtèfd (à plus ftappéitttd lA profo&detir de Tablme Bitiié enlt^ lui 6t moi. Je savttis (}u&, quoique mes pensées pusseât s'attacher à luii les siettues ét&ietit bien i^Heifieiit detaohées de moi< .

— Carolibe^ demanda brusquement miss Keeldai", tae déÉlrei' vous pas avoir une profession, un état?

— Je le désire cinquante ibis par jour» Je désire que quelque chose d'absorbant et de forcé remplisse ma tête et otoupé mes làaitis et mes pensées.

>^ Est«cé que le travail seul peut rendre heureux un êtfe humain?

-M Non ; mais il peut Varier nos peines , et empéchef nos omurs de se briser sous l'étreinte d'une violente et tyrannique torture. En outre, tout travail qui réussit a sa récompenëë} une existence vide , triste et sans espérance^ n'en a aucune.

*^ Maié les rudes travaut et les professions libérales, dit^)n, rendent les femmes masculines , rudes et peu de leur sétOk

*^ El qu'importe que des femmes non mariées , et qui he doivent jamais l'être , soient ou non privées d'attraits et d'élé* ganôe? Pourvu qu'elles ^ient décentes, convenables, propres, c'est tout Ce qu'il faut. Le plus que l'on puisse demander aux vieilles filles, sous le rapport de rettérieur, c'est qu'elles n'offensent pas trop les regards des hommes lorsqu'elles passent à côté d'eux dans la ruô< Quant au reste, il devrait leur être permis, sans qu'elles fussent trop exposées au ridicule, d'être aussi ebsorbées, aussi graves, aussi vulgaires, aussi grossièrement vêtues qu'il leur plairait.

^ Vous pourriez être une vieille fille vous-même, Caroline; vous parlez si sérieusement!

»^ J'en serai une i c'est ma destinée. Je n'épouserai Jftmais uu Màlone ni Un Sykes, et nul autre ne voudra jamais m'épouser.s

Cn long silence suivit. Shirley le rompit. De nouveau le nom qui semblait l'avoir eUsorcelée se présenta presque le premier sur ses lèvrèé.

c Lina.... est-ce que Moore ne vous appelait pas quelquefois Llhu?

>-^ Oui ; ce mot est employé quelquefois, dans éoil pày» nft^ tal Comme une abréviation de Caroline.

-^ Eh bien , Linà , vous rSppelez-^vous la remarqué qUe je fis ùii jour Sur l'inégalité de votre chevelure, une boucle mén^^ <|uaHt de èe côté droit, et Ift réponse que vous me fîtes que

SHIRLBTi 808

c'était la faut& d6 Robert^ qui «n ttait line foii oou{)é «ne longue mèche?

^ Oui,

-» S'il est et a toujours été pour vous aussi indiffèrent que TOUS le dites, pourquoi aurait^il vodlu avoir de vos cheveux?

— Je ne sais. Ah 1 voici , je me souviens. C'est de moi que vient la chose, et non de lui; toutes les choses de ce genre sont toujours venues de moi. II allait partir pour un voyage, pour Londres, comme de coutume ; le soir avant son départ, j'avais trouvé dans la botte à ouvrage de sa sœ^r une mèche de cheveux noirs, courte et frisée ; Holrtehse me dit que ces cheveux étaient de son frère, et que c'était un souvenir. Il était assis en ce moment près de la table ; je regardai sa tète ; il avait une grande abondance de cheveux ; sur les tempes étaient plusieurs boucles rôttdee semblables. Je pensai qu'il pourrait m'en donper une : je désirais beaucoup l'avoir, et je lui en fis la demande^. Il consentity tnaisià la condition qu'il pourrait choisir une de mes longues tresses. Ainsi il coupa une mèche de mes cheveux, et moi une des siens. Je conserve les siens , mais probablement il a perdu les miens. C'était bien là une action digne de moi , une de ces étourderies qui tourmentent le cœur et font monter le feu au visage lorsqu'on y pense; un de ces souvenirs iniiignifiantS) maisaûérés, dont le retour lacère votre dignité eomme un canif aigu « et tirraohe de vos lèvres » lorsque vous êtes seule, de soudaine» et folle» interjections I - «^ Caroline 1

'— Je me crois insensée , Shirley, sous certains rapports. Je me méprise. Mais j'ai dit que je ne voulais pas vous faire mon confesseur ; car vous ne pouves pas faire avec moi un échange réciproque de faiblesses : vous n'êtes pas faible, vous» Avec quelle fixité vous me regardez en ce moment ! Détournez de mot votre œil d'aigle, si vif et si perçasti C'est une insulte que de le tenir ainsi fixé sur tnoi.

«*- Quel stijet d'étude de caractère vous êtes 1 Faible, certainement , mais noB dans le sens que tous pensez»*.. Entrez 1 ^

Ce mot fut dit en réponse à un léger eoop frappé à la porte. Miss Keeldar se trouvait près de la porte en ce moment^ Garo- Hne à l'autre bout de la ohambrek Elle vit ronettre un billet entre les mains de Shirley, et entendit ces mots :

c De la part de M. Moore, madame.

204 SEIRLEY.

«- Apportez les lumiôres, » dit miss Kee1dar«

Caroline attendit.

c Une lettre d'affaires , » dit Théritière; mais, lorsque les lumières furent apportées, elle ne l'ouvrit ni ne la lut. Fanny, la servante du recteur, fut aussitôt annoncée, et miss Helstone retourna à la rectorerie.

CHAPITBE Xn.

Nouveaux incidents*

Il était dans la nature deShirley de se laisser aller en cer** tains moments à une complaisante indolence; il y avait des instants où elle se plaisait dans une inaction absolue de ses facultés physiques, des moments où la pensée de son existence, du monde qui l'environnait et du ciel au-dessus d'elle, semblait lui faire un bonheur si complet, qu'elle n'eût pas levé un doigt pour l'augmenter. Souvent, après une matinée active, elle passait volontiers l'après-midi d'un beau jour assise sur le gazon^ au pied de quelque arbre au bienfaisant ombrage. Elle n^éprouvait le besoin d'aucune société autre que celle de Caroline, d'aucun spectacle autre que celui du ciel parsemé de légers nuages voguant dans une mer d'azur, d'aucuns sons au* très que ie bourdonnement de l'abeille ou le frémissement de la feuille. Ses seuls livres, dans ces moments de douce nonchalance, étaient la vague chronique de ses souvenirs ou la page sibylline de l'avenir. De ses jeunes yeux tombait sur chacun de ces livres une radieuse lumière; le sourire qui se jouait par moments sur ses lèvres révélait ses impressions à la lecture du roman du passé et de la prophétie de l'avenir : ce sourire n'était ni triste ni sombre. Le destin avait été doux à Theureuse rêveuse, et promettait de lui continuer ses faveurs. Dans son passé étaient de doux souvenirs; dans son avenir, de roses espérances.

Cependant, un jour, lorsque Caroline s'approcha d'elle pour l'engager à se lever, pensant qu'elle était restée couchée de* P'iis assez longtemps, elle vit les joues de Shirley mouillées

SHIRLET. 205

comme par la rosée ; ses beaux yeux étaient humides et pleins de larmes.

c Shirley, pourquoi pleurez-vous? » s'écria Caroline.

Hiss Keedlar sourit, et tournant sa charmante tête yers la questionneuse :

« Parce que j'éprouve un vif plaisir % pleurer, dît-elle; mon cœur est à la fois triste et joyeux : mais pourquoi vous, bonne et patiente enfant, pourquoi ne me tenez-vous pas compagnie t Je répands seulement des larmes douces et bientôt séchées; vous, vous pourriez pleurer du fieL

— Pourquoi pleurerais-je du fiel?

-*- Pauvre oiseau solitaire et sans compagnon I...

— • Et vous, Sbirley, n'étea-vous pas aussi sans compagnon t

— Dans mon cœur, non.

— Oh! qui a fait là son nid, Shirley? >

Hais Shirley, au lieu de répondre, se mit à rire gaiement à cette question, et se leva vivement.

c J'ai rêvé, dit^Ue; ce n'est qu'un songe, assurément brillant, mais probablement sans aucune base, i

Miss Helstone se trouvait en ce moment assez dépourvue d'illusions. L'avenir lui apparaissait sous ses véritables couleurs, et elle s'imaginait voir parfaitement où tendaient sa des« tinée et celle de quelques autres personnes. Néanmoins, ses anciennes relations avaient conservé une influence qui, jointe à la puissance de l'habitude, la ramenait souvent le soir sous la vieille épine qui dominait le cottage et la fabrique de Holiow.

Un soir, le soir après l'incident de la lettre, elle s'était ren* due à son poste habituel, attendant l'apparition de son fanal, qu'elle attendit vainement; ce soir-là aucune lumière ne parut. Elle attendit jusqu'à ce que certaines constellations se levant au ciel vinssent l'avertir que la nuit avançait et qu'il était temps de rentrer. En passant auprès de Fieldhead, à son retour, l'effet du clair de lune sur le manoir attira ses regards et arrêta un instant ses pas. Les arbres et la maison se dressaient paisiblement sous le ciel calme et la pleine clarté de Tastre des nuits; le bâtiment, doré d'une pâle teinte gris-perle, se détachait harmonieusement sur un fond sombre et doux. Des ombres d'un vert foncé se jouaient sur son toit couronné par l'épais feuillage des chênes. Le large espace pavé au-devant du manoir brillait aussi d'un ton pâle; il semblait qu'un charme

SO0 SHIRLET..

eût 6batigé le sombre granit en respléndiieani paros ! sur l'es^* pace argenté se détachaient immobiles deux ombres noires , produites par ddut formes humaines» Ces figures, d'abord imniobiles et tnuettes, se mirent à se mouvoir d'un pas mesuféet à parler d'une voix basse et harmonieuse. Ardent fut le regard qui les suivit lorsqu'elles sortirent de derriôre le troAc du oèdre* Est^e mistress Pryor et Shirley?

Certainement, e'est Shirley. Quelle autre a une taille si flexi« ble, un etiérieilr si fier, Si gracieux? Et son visage aussi est visible : son attitude nonchalante et pensive, méditative et joyeuse, moqueuse et tendfe» Ne craignant pas la rosée, elle n'a point couvert sa tête; ses boucles sont libres; elles Voilent Ion cou et oaressent son épaule avec leurs ailneaux. Un bijou en or brille à travers les plis à demi fermés d'une écharpe qu'elle a jetée autour éé sa taille, et une pierre précieuse d'une grande dimension étincelle sur la main qui retient cette écharpe. Oui, c'est Shirley*

Alors l'autre personne ne peut être que mistress Pryoï'T

Oui, si mistress Pryof a six pieds de haut, et si elle achangé son décent costume de veuve pour un déguisement masculin. La figure marchant à côté de miss Keeldar est un homme : un homme grand, jeune, majestueux; c'est son tenancier, Robert lloore^

Le couple cauiè ii voix basse, on ne peut distinguer leurs paroles : rester là un instant n'est pas être indiscret; et comme la lune répand une lumière Si claire, et que les deux personnages apparaissent si distinctement, qui pourrait résister à une attraction si puissante? Caroline ne le peut, il paraît» tar elle reste»

Il y avait eu un temps oi^, pendant les nuits d'été, Moore avait l'habitude de se promener avec sa cousine, comme il le faisait en ce moment avec rhéritiôre. Souvent elle avait gravi avec lai la montée de Hollow après le coucher du soleil^ pour respirer la fraîcheur du soir sur une espèce de terrasse tapis^sée de gaxon, bordant un ravin profond du fond duquel on entendait un son semblable à la plainte de l'esprit dee eaux pleurant parmi les cailloux humides, entre ses rives herbeuses et sous la voûte sombre des aunes.

t Mais j'avais l'habitude d'être plus près de lui, pensa Garolihe : il neee sentait pas obligé de me traiter avec déférence; je demandaia seulement de la tendresse. Il avait coutume de

SHIRLET; 907

më préâdra la main; il he touche pai là siennéa Bt cependant Shirley n'esl pas fiera avec ceux qu'elle aime< Il n'y a en ce moment aucune fierté dans son attitude; mais seulement il y a dans son port cette nuance de dignité naturelle qui ne la quitte jamais, et qu'elle conserve en ses moments de plus complet abandon comme en ses moments de plus grande réserve. Robert doit penser aussi ce que je pense, qu'en eet instant il a sous les yeux un beau tisagot et il doit le penser àvec le cerveau d^un homme » et non avec le mien* fille a des yéut qui brillent d'uâ feu si généreux et cependant si doux! Elle sourit; qu'est-ce qui rend son sourire si suave? Je vois que Robert comprend la beauté de ce sourire ; et il doit le comprendre avee le ooeur d'un homme, et non avec mes vagues et faibles perceptions de fèmtne. Ils m'appiiraiseent en ce moment comme deut grands et bienheureux esprits t le pavé stir lequel ilfl mérehent, argenté par lés rayons de la lune, me rappelle ce rivage éclatant que nous croyons situé au delà du fleuve de la mort; ils l'ont atteint; ils marchent là réunis. Et qui suis^jé) mOi| cachée ici dans l'ombre, avec mon esprit plus somblCè que ma retraite? Je suis une habitante de ce monde, non un esprit, une pauvre et infortunée mortelle qtii se demande, dans l'ignorance et le désespoir, pourquoi elle est née et pourquoi elle existe^ com^ ment elle arrivera à la mort, et qui l'assistera à ce douloureux passage.

t Yoici la plus pénible épreuve que j'aie encore rencontrée; et cependant j'y étais tout à fait préparée. J'ai renoncé à Ro>^ bert, et je l'ai abandonné à Bhirtey le jour où j'appris qu'elle était arrivée, la première fbis que je la vis, riche, jeune et ai-* mable. Elle le possède maintenant. 11 l'aime, elle est sa bien» aimée : il l'aimera bien plus encore lorsqu'ils seront mariés; plus Robert connaîtra Shirley, plus son âme s'attachera à elle. Us seront tous deux heureux^ et je ne leur envie pas lèuf bonheur, mais je gémis sous le poids de ma propre misère. Oh 1 que ma douleur est cruelle! Pourquoi sui»-je née? pourquoi ne m'ont-ils pas étouffée au berceau? >

En Ce moment, Shirley s'écartànt on pea ponr cueillir une fleur humide de rosée, elle et son compagnon s'engagèrent dans un sentieir qui était plus près de la porte extérieure. Queh}uea mots de leur conversation devinrent alors intelligibles. Carôliiie n'eût pas voulu rester là à écouter : elle s'éloigna sans bruit,, et la Itme vitit careéaer la pMce du mur que soti omlp avait

208 SHIRLST.

tenue jusque-là dans Tobscurité. Le lecteur a le privilège de rester et de saisir ce qu'il pourra de la conversation.

c Je ne puis concevoir que la nature ne vous ait pas donné une tête de bouledogue, car vous avez la ténacité de cet animal, disait Shirley.

— L'idée n'est pas flatteuse; suis-je donc si ignoble?

—Et vous avez aussi quelque chose de la manière avec laquelle cet animal fait ses coups : vous ne donnez aucun avertissement; vous venez sournoisement par derrière, saisissez fort et ne démordez pas.

— Vous n'avez pu remarquer rien de semblable dans ma conduite : en votre présence je n'ai pas été un bouledogue.

— Votre silence même indique votre race. Combien en général vous parlez peu, et quelle est la profondeur de vos desseins l Vous voyez de loin; vous calculez.

— Je connais la fagon d'agir de ces gens-là. J'ai eu connaissance de leurs intentions. Ma lettre d'hier soir vous apprenait que Barraclough a été déclaré coupable et condamné à la déportation. Ses associés vont comploter une vengeance; je préparerai mes plans pour la déjouer, ou tout au moins pour y faire tête : voilà tout. Maintenant que je vous ai donné Teiplication la plus claire que j'ai pu, dois-je espérer que vous m'accorderez votre approbation?

— Je serai à vos côtés aussi longtemps que vous resterez sur la défensive, oui.

— Bien. Sans aucun appui» et même avec votre opposition ou votre désapprobation, je crois que j'eusse agi précisément comme j'ai l'intention de le faire , mais dans un autre esprit. Je suis maintenant satisfait. En somme, la position me plaît.

— Gela est évident, j'ose le dire; la besogne que vous avez en perspective vous platt plus peut-être qu'un contrat avec le gouvernement pour la fourniture de drap des armées.

— C'est vrai.

— Le vieux Helstone serait comme vous. Il est vrai qu'il y a une nuance de différence entre vos motifs : plusieurs nuancer peut-être. Parlerai-je à M. Helstone? Je le ferai, si vous le dé*» «irez.

— Agissez comme il vous plaira: votre jugement, miss Keel» dar, vous guidera sûrement» Je me reposerais volontiers moi-

SHIRLET. * 209

même sur ce jugement dans une crise plus difficile ; mais je dois vous informer que M. Helstone est un peu en délicatesse avec moi en ce moment.

— Je le sais , j'ai appris tout ce qui concerne vos différends; soyez sûr qu'ils disparaîtront; il est impossible qu'il résiste à la tentation d'une alliance dans les circonstances présentes.

— Je serais heureux de l'avoir de mon côté; il est de pur métal.

— Je le crois comme vous.

— Une vieille lame, et quelque peu rouillée; mais le tranchant et la trempe sont excellents*

— Eh bien ! vous l'aurez, monsieur Moore, c'est-à-dire si je peux le gagner.

— Qui ne pourriez-vous gagner?

— Le recteur, peut-être ; mais je ferai tous mes efforts. -^Yos efforts 1 II cédera pour une parole, un sourire.

— Nullement. Il m'en coûtera plusieurs tasses de thé, quelques toasts et une ample mesure de remontrances, de reproches et de persuasions. Mats l'air devient froid.

— Je m'aperçois que vous frissonnez. J'ai peut-être tort de vous retenir ici. Cependant, la soirée est si calme 1 je la trouve presque chaude, et une société comme la vôtre est pour moi un plaisir si rare 1 Si vous étiez enveloppée d'un chàle plus épais?

— Je pourrais rester plus longtemps et oublier qu'il est tard, ce qui chagrinerait mistres^ Pryor. Nous avons des habitudes régulières et nous nous couchons de bonne heure à Fieldhead, monsieur Moore; et je suis sûre que votre sœur fait de même au cottage.

— Oui ; mais Hortense et moi nous nous entendons le mieux du monde, et nous faisons chacun de notre côté ce qui nous plaît.

— Que vous platt-il de faire?

— Trois nuits par semaine, je couche à la fabrique : mais je n'ai pas besoin d'un long repos, et, quand la lune brille et qu* la nuit est douce, souvent je me promène dans les environs de Hollow jusqu'à l'aurore.

— Lorsque j'étais une très-petite fille, monsieur Moore, ma nourrice avait coutume de me réciter des histoires de fées que Ton voyait dans Hollow. C'était avant que mon père bâltt la

21D SHÏRtÉT.

fabrique, lorsqtie fiollow était iin tuTin parfoitement solitdre; vous toknberez dans leurs etichantements.

— Je crains que ce ne soit déjà fait , dit Moore d'une voîî grave.

•^ filais il y a dda choses pires qtie des fées dont il faut se garantir, continua miss Keeldaf.

— Des choses plus périlleuses? répondit-il.

-«- Infiniment plus. Par exemple , aiffierle««youâ à rencontrer filichael Hartlèy, ce fou calviniste, ce tisserand jacobin? On dit qu'il est adonné au braconnage, et qu'il sort soutent la nuit avec son fusil.

— J'ai eu déjà le bonheur de le rencontrer. Nous eûiâea, oëttaine nuit, \ine longue alimentation ensemble. Je trouvai ce petit incident étrange et agréable.

— Agréable 1 J*admire votre goût ! Michael n'est paa dans son bon sens. Ofk Tavei-vous rencontré?

— Dans le liett le plus profond, le plus ombragé de la gorge, où l'eau coule sous les broussailles. Nous nouii assîmes auprès du poni de planches. La lune brillait, mais le ciel était nuageux et il faisait un grand veiit. Nous eûmes ensemble tine oonver'* sation»

-^ Sur la politique?

"^Et la religion. Je crois qUe la lilne était dans âOtt plein, et Michael était àtisSl près que possible de la folie : il proféra d'étranges blasphèmes dans sa manière antinomienne.

*^ Bxcuset<^moi , tnais il me semble que vods deviez être presque aussi fou qde lui , de demeurer là à l'écouter.

--- Il y a un sauvage intérêt à ses divagations. Gel boiûme serait à moitié poëte^ s'il n'était tout à ftit nianiaque; 6è serait

peut-être un prophète, s'il n'était un débauché. Il m'informa

sôlennellemetit que l'enfer était fnôn lot inévitable, qu'il lisait sur mon front te sceau de la bête , que j'étaia maudit depuis

le commencement. La. vengeance de Dieu, dit-il, se préparait à tomber sur moi, et il affirma que, pehdant ls( nuit , Une Vision lui avait révélé la manière dont s'accomplirait mon sort , et instrument de ma punition* J'aurais voulu eu apprendre davantage, maia il me quitta avec ces mdts : « Le moment n'est

pas arrivé. :»

«^ L'aveitovoua jamais revu, depuis?

«^Environ un mois après, en revenant du marché $ je le rencontrai en compagnie de Barraclougfa , toua deux dans un

SHIRLBY. • 211

état fbH Btandé dltredde; Ils m'aoeo«t^at (35âiiiie ni j'eusse été Satan , me criant rétro et demandant à grands cris d'étte délivrés de la tentation. Une autre fois ^ quelques jours après, Miehael se présenta à la porte du comptoir, sans chapeau et en manches de chemise, son castor et son habit ayant été re-* tenus au cabaret comme garantie; Tagréable message qu'il apportait était qu'il engageait M. Moore â mettre ses affaires en ordre, parce que son âme ne tarderait paë à lui être rede-' mandée.

— > Ck)mpreneE-vouB cea choses?

-^ Le pauvre diable buvait depuis des semaineë et était ar^ rivé à un état voisin dé la folie furieuse»

^ Il n'en est que plus capable de mettre à etécutiDU sea sinistrés prophéties^

'^ Il serait absurde de se laisser affecter par de semblables ificideuts^

»— Monsieur Moôre, retournez chez voùd.

•^ Sitôt?

"— Desûendet droit à travers les champs ] ne suiveM ))aà lé chemih entre les haies ei ne ioumet pas autour des plan"» tations.

•^ Il est encore de bonne heure.

'^ tl est tard; pour ma pai't, je rentre. Ybulez^vous me4)r0'mettre de ne pas vous promener dans les environs de HolloW^ cette nuit?

— ' Si vous le désiret I

^ Je le veux. Est^e que VOUS considérée Isl Vie Oomme sans valeur?

^ POitit du tout ; du OOnttatre , depuis peu je trouve que mon exi&téUce a une valeur inedtitûablë.

-^ Depuis peu?

•<— Ma vie n'est plds sans but et sans eiipétanciët maintenant, comtne elle était il y a trois mois. J'étais en train de me hoyet* et il me tardait même que ce fût fini. Tout à coup Une main n^e fut tendue , une main si délicate que j'osai à peiné m'y confier : sa force cependant m'a arraché ft la ruine.

— Ëtes-Vous réellement'sauvé?

— t^oUr le moment i votre asslstàficë m*a eréé hné houvéllé chance.

-^ VivOE pour eu profiter, et ue vous offli^ paa éomme cible à Miehael HàHley. Botisoit. >

MisB Helstone avait promis de passer la soirée du lendemain à Fieldhead, et elle tint sa promesse. Les heures qui s'écoulèrent dans Tintervalle furent tristes. Elle en passa une grande partie renfermée dans sa chambre, n'en sortant que pour join* dre son oncle aux repas, et prévenant les questions de Fanny en lui disant qu'elle était occupée à changer la forme d'une robe, et qu'elle préférait coudre à l'étage supérieur, pour éviter d'être interrompue.

Elle s'occupa en effet de couture ; elle poussa continuellement et sans relâche son aiguille : mais le travail de son cerveau était plus rapide que celui de ses doigts. De nouveau et plus vivement que jamais elle désira une occupation fixe, quelque rude, quelque ennuyeuse qu'elle pût être. Elle résolut d'en entretenir de nouveau son oncle, mais auparavant elle voulait consulter mistress Pryor. Sa tête travaillait à imaginer des projets avec autant de diligence que ses doigts à plisser et à coudre le léger tissu de mousseline de la robe d'été étendue sur la couche au pied de laquelle elle était assise. De temps à autre, pendant cette double occupation, une larme remplissait ses yeux et tombait sur ses mains actives. Mais ce signe d'émotion était rare et promptement effacé : la douloureuse angoisse passait, le brouillard qui obscurcissait sa vue se dissipait; elle reprenait son aiguille et continuait son travail.

Vers la fin de l'après-midi , elle s'habilla elle-même : elle se rendit à Fieldhead , et fit son apparition au vieux parloir juste au moment otk Ton servait le thé. Shirley lui demanda pourquoi elle venait si tard.

c Parce que j'ai fait moi-même ma robe. Ces beaux jours resplendissants de soleil me faisaient, rougir de mon mérinos d'hiver; ainsi je me suis confectionnéun vêtement plus léger,

— Dans lequel vous êtef comme j'aime à vous voir, dit Shirley. Vous avez l'air d'une petite lady, Caroline; n'estce pas, mistress Pryor? »

Mistress Pryor ne faisait jamais de compliments, et rarement se permettait des remarques, favorables ou autres, sur l'extérieur de quelqu'un. Dans l'occasion présente, elle écarta seulement les boucles de Caroline de ses tempes lorsque celleci prit un siège auprès d'elle , caressa son profil ovale et dit : c Vous maigrissez un peu , ma chérie ; vous êtes plus pâle que d'habitude. Dormez-vous bien ? Vos yeux ont une certaine

expression de langueur. > Et elle le regardait avec un regard plein d'anxiété.

« J'ai parfois de tristes songes répondit Caroline, et, s'ii ro'arrive de demeurer éveillée une heure ou deux de la nuit, je pense continuellement que la rectorerie est une lugubre demeure. Vous savez qu'elle est très-près du cimetière. Le derrière de la maison est fort ancien, et l'on dit que les cuisines qui sont dans cet endroit étaient autrefois encloses dans le cimetière, et qu'il y a des toiubes au-dessous. Je voudrais bien quitter la rectorerie.

' — Ma ebère, vous n'êtes sûrement pas superstitieuse?

— Non, mistress Pryor, mais il me semble que je deviens ce que l'on appelle nerveuse. Je vois les choses sous un plus sombre aspect qu'autrefois ; j'ai des peurs que je n*ai jamais eues, non de revenants, mais de présages funestes, de désastreux événements ; j'ai sur l'esprit un poids inexprimable dont je ne puis arriver à me débarrasser.

-r— C'est étrange ! s'écria Shirley. Je n'éprouve jamais cela'. >

Mistress Pryor garda le silence.

c Le beau temps, les belles journées, les scènes les plus ravissantea, n'ont aucun charme pour moi, continua Caroline. Les calmes soirées ne peuvent me donner la tranquillité ; la clarté de la lune, que je trouvais douce, maintenant me semble triste. Estrce là une faiblesse d'esprit, mistress Pryor, ou autre chose? Je ne puis le dire. Je lutte souvent contre cet état ; je fais appel à la raison , mes efforts et ma raison n'y peuvent rien.

— Vous devriez prendre plus d'exercice, dit. mistress Pryor.

— De l'exercice 1 j'en prends suffisamment; j'en prends jusqu'à ce que je me sente défaillir.

— Ma chère, vous devriez quitter la rectorerie.

— Mistress Pryor j''aimerais à quitter la rectorerie, mais non dans un but d'excursion ou de visite. Je voudrais être gouvernante comme vous l'avez été. Vous m'obligeriez beaucoup si vous vouliez parler à mon oncle à ce sujet.

— Absurdité 1 interrompit Shirley. Quelle idéel Être gouvernante ! mieux vaut cent fois être esclave! Oii est la nécessité de cela? Pourquoi une résolution si extrême?

— Ma chère, dit mistress Pryor, vous êtes trop jeune pour être gouvernante, et vous n'avez pas la force nécessaire; les devoirs d'une gouvernante sont souvent pénibles.

— Et je croisavoir besoin de pénibles devoirs pour m'occuper.

2lk SHIRLET.

— Pour vous t)ccuperl s'écria Shirley. Et quand- ôtes-voas oisive? Je n'ai jamais vu une fille plus industrieuse que vous : vous êtes constamment au travail. Allons, venez vou9 asseoir à côté* de moi, et prenez un peu de thé pour vous remettre. Vous ne tenez pas beaucoup à mon amitié, puisque vous désirez déjà me quitter?

— J'y tiens beaucoup, au contraire, Shirley, et je ne désire pas vous quitter. Je ne trouverai jamais une amie si chère. >

A ces mots, miss Keeldarmit sa main dans celle de Caroline avec un mouvement plein d-afifection, parfaitement secondé par Texpression de son visage.

< Si vous pensez ainsi, vous ferez mieux de faire plus de cas de moi et ne pas songer à me fuir. Je n'aime pas à me séparer de ceux à qui je me suis attachée. Mistress Pryor me parie quelquefois de me quitter^ et dit que je pourrais faire une plus avantageuse liaison que la sienne. Je pourrais penser tout ailssi bien à échanger une mère à la vieille mode contre quelque chose de fashionable et à- la mode du jour. Pour vou», je commençais à me flatter que nous étions véritablement amies ; que vous aimiez Shirley presque autant que Shirley vous aime, et elle ne met pas de bornes à son amitié.

— J'aime Shirley: je l'aime chaque jour davantage; mais cela ne me rend ni forte ni heureuse.

— Et cela vous rendrait-il forte et heureuse, de partir et d'aller vivre dans la dépendance parmi des étrangers ? Non assurément, et ce n'est pas une expérience à tenter. Je vous dis qu'elle ne réussirait pas : il n'est pas dans votre nature de supporter la vie désolée que mènent généralement les gouvernantes; vous tomberiez malade; je n'en veux plus entendre parler. >

Et miss Keeldar s'arrêta, après avoir prononcé cette prohibition d'un ton fort décidé. Bientôt elle continua d'un ton encore quelque peu courroucé :

c Oui,. c'est maintenant mon plaisir de chaque jour de regarder si je n'aperçois pas le petit chapeau et l'écharpe de soie briller à travers les arbres de l'avenue, et d'apprendre que ma calme, rusée et méditative compagne et conseillère vient vers moi ; que je vais l'avoir assise en face de moi, pour la regarder, lui parler, ou la laisser seule, comme il plaira à nous deux. Cest peut-être là un langage égoilste, je le sais; mais ce sont

SHIRLBT. 81»

les paroles qui pde vieoD^nt uatureUçmeQt «ur lei lèvres, et je les prononce,

— Je vous écrirais» Shirlay.

-^ Et que »opt les lettres? seulement une aorte de pis aller. Buvez du thé, Caroline : mangea quelque oboae^ vous ne maoF* gez rien; nea, soyea joyeuse, et restez à la maison. >

Misa Halstone secoua la tête et soupira. Elle comprenait quelle diQ0^1té elie aurait à persuader qui que ce fût de raa« sister pu de Tapprouyer dana ce changement de vie qu'elle croyait nécessaire. S11 lui était seulement donné de suivre son propre jugement, elle pensait qu'elle serait capable de trouver peut-être un rude mais efficace remède à aes souffrances; mais ce jugement, fondé sur des circonstancea qu'elle ne pou«vait entièrement expliquer à personne, et moins à Shirley qu'à tout autre, semblait à tous les yeux, excepté aux siens, inoom^ préhensible et fantasque, et était combattu en conséquence*

Il n'y avait réellement aucune nécessité pécuniaire présente qui pût la forcer è quitter une maison confortable et à c pren-* dre une situation; » et il y avait toute probabilité que son oncle pourrait de quelque façon pourvoir d'une manière permanente à ses besoins. Ainsi pensaient ses amis, et, aussi loin que leurs liuiiières permettaient de voir, ils raisonnaient juste ; mais des étranges souffrances de GaroUne , qu'elle désirait si ardemment surmonter ou fuir, ils n'avaient aucune idée ; de ses nuits de tortures et de ses jours tourmentés, ils n'avaient aucun aoupgon. C'était impossible à expliquer ; attendreet souf* frir était son seul plan. Beaucoup de ceux qui manquent de nourriture et de vêlements ont une existence plus gaie, de plus brillantes perspectives qu'elle. Beaucoup, harassés par la pau*^ vreté, aont dans une moins affligeante détresse.

« Est-ce que votre esprit est enfin calmé? demanda Shirley, Consentiriez- vous à demeurer à la maison?

T- Je ne la quitterai pas contre le gré de mes amis, répondit-elle ; mais je penae qu'il viendra un temps où ils seront obligés de penser gomme moi. >

Pendant cette conversation , mistress Pryor paraissait embarra»^. t'ej^tréme réserve qui lui était habituelle lui permets tait rarement de parler avec liberté ou d'interroger avec par* sistance. Il lui arrivait de penaer à une foule de queations qu'elle ne se hasardait jamais à poser, de formuler dans son esprit des avis qu'elle ne deanait jamais. Si elle avait été seule

âia SHIRLEY.

avec Caroline, elle eût peut-être dit quelque chose sur la question agitée : la présence de miss Keeldar, si accoutumée qu'elle y fût , lui ferma la bouche. En cette circonstance , comme en mille autres, d'inexplicables scrupules l'empêchèrent d'intervenir. Elle montrait seulement son intérêt pour miss Helstone d'une manière indirecte, lui demandant si le feu était trop vif, plaçant un écran entre sa chaise et le foyer, fermant une fenêtre d'où lui semblait venir un courant d'air, et la regardant sans cesse d'un œil inquiet. Sbirley reprit :

c Après avoir détruit votre plan, dit-elle, ce que j'espère avoir eût, j'en ai imaginé un à moi. Chaque été je fais une excursion. Cette saison, je me propose de passer deux mois soit aux lacs d'Ecosse , soit à ceux d'Angleterre : c'est-à-dire, si vous consentez à m'accompagner; si vous refusez, je ne bougerai pas d'une semelle.

— Vous êtes bien bonne,^ Sbirley.

— Je serais très-bonne, si vous vouliez me le permettre : j'ai toutes dispositions à être bonne. C'est mon malheur et mon habitude , je le sais , de me croire supérieure à tout le monde ; mais qui ne me ressemble un peu sous ce rapport? Cependant, lorsque le capitaine Keeldar possède son confortable et est pourvu de tout ce qu'il désire, y compris un aimable et sensible camarade, il éprouve le plus vif plaisir à faire tous ses ef-» forts pour rendre ce camarade heureux. Et ne serons-nous pas bien heureuses, Caroline, dans les Highlands? Nous irons aux Highlands. Si vous pouvez supporter un voyage en mer, nous visiterons les lies : les Hébrides, l'tle de Shetland, etc. Ces voyages vous réjouiraient , je le vois. Mistress Pryor, je vous [Hrends à témoin: soa visage s'anime à leur seule mention.

— J'aimerais beaucoup ce voyage,» répondit Caroline, que l'idée de cette excursion semblait faire revivre.

Sbirley se frottait les mains.

c Allons , je peux enfin accomplir un bienfait , s'écria-t-elle. Je peux faire une bonne action avec ma fortune. Mes mille livres sterling de rente ne sont plus seulement des banknotes malpropres et de jaunes guinées (j'en dois parler respectueusement cependant, car je les adore); mais elles sont peut-être la aanté du malade, la force pour le faible , la consolation pour l'affligé. J'étais r^lue à faire de cette fortune quelque chose de meilleur que d'habiter une belle maison ou de porter des robes de soie; à en tirer autre chose que la déférence de mes cou*

naissances et l'hommage de {ouvres. Voici Toccasion de commencer. Cet été, Caroline, mistress Pryor et moi, nous embarquons sur l'Atlantique , nous allons au delà de Hie Shetland, peut-être jusqu'aux ties Feroe. Nous verrons des veaux marins dans Suderoe, et certainement des sirènes dansStromoe. Caroline rit, mistress Pryor; je Tai fait rire; je lui ai fait du bien.

— Je me réjouis de ce voyage, Shirley, dit de nouveau miss Helstone. Il me tarde d'entendre le bruit des vagues, les vagues de rOcéan, et de les voir telles que je les ai imaginées dans mes rêves, comme des monticules de lumière verte secoués par l'orage, parsemés de guirlandes d'écume plus blanches que les lis. J'aimerai à côtoyer les rives de ces petites lies rocheuses, où les oiseaux de mer vivent et multiplient sans être inquiétés. Nous serons sur la trace des vieux Scandinaves, des hommes du Nord. Nous découvrirons presque les côtes de Norvège. J'éprouve à votre proposition un plaisir indéfinis^ sable et vague, mais réel.

— Maintenant , la nuit , dans vos heures d'insomnie, penserez-vous à FitfulHead, aux mouettes qui voltigent en criant au* tour de son pic, aux vagues qui viennent se briser sur sa base , plutôt qu'aux tombeaux sous la cuisine de la rectorerie?

— J'essayerai ; et, au lieu de méditer sur des restes de suaires, des débris de cercueils et des os humains, je penserai aux phoques couchés au soleil, sur une côte solitaire où jamais chasseur ni pêcheur n'abordèrent ; aux crevasses de rochers remplies d'œufs semblables à des perles; aux oiseaux couvrant les sables blancs de leurs troupeaux heureux.

— Et que deviendra ce poids inexprimable que vous disiez avoir sur votre esprit?

— J'essayerai de Toublier dans la contemplation du pouvoir exercé par le Grand-Ablme sur un troupeau de baleines se précipitant de la zone glaciale à travers les flots livides, au nombre de cent peut-être, se vautrant et se roulant dans le sillon creusé par un vieux patriarche d'une dimension assez énorme pour qu'il ait été créé avant le flot lui-même : créature semblable à celle que le pauvre Smart avait dans l'esprit lorsqu'il

dit:

Strong against tide , the enormous whale ,

Emerges as he goes....

— J'espère que notre barque ne rencontrera aucun écueil semblable au troupeau, comme vous l'appelez, Caroline (je

Shirlbt. — I 10

S18 SHIRLET.

supposé que yous vous imaginez les mammouths de la mer paissant autour de la base t des éternelles montagnes, » dé** Torant leur étrange provende dans les immenses vallées au* dessus desquelles la mer roule ses flots). Je n'aimerais pas que notre barque fût renversée par le vieux patriarche.

-*• 11 me semble que vous vous attendiez à voir des sirènes, Shirley?

*-^ Une, tout au moins : il m'en faut absolument une. Et voici la manière dont elle apparaîtra : je me promène seule sur le pont, à Une heure avancée d'une soirée d'août, par un splendide clair de lune. À la surface de la mer se lève quelque chose de blanc que la lune éclaire. Cet objet brille et disparatt. Il s'élève de nouveau : il me semble que je Tentends crier d'une voix articulée. Je vous appelle, je vous montre une forme, blanche comme Talbâtre, sortant des flots brumeux« Toutes deux nous voyons ses longs cheveux, son bras blanc levé , son visage ovale brillant comme une étoile. Elle glisse plus- près de nous: on distingue alors clairement un visage humain, un visage dans le style du vôtre (excusez le mot , il convient parfaitement), dont la pâleur ne défigure nullement les traits réguliers et purs. Elle nous regarde, mais avec des yeux différents des nôtres. Je vois un éclat surnaturel dans ce regard cauteleux. Si nous étions hommes, nous nous élancerions à ce signe; nous affronterions les flots pour l'amour de la froide enchanteresse; mais nous sommes femmes, et nous sommes en sûreté , quoique non sans frayeur. Elle comprend pourquoi notre regard n'est point ému ; elle se sent impuissante : la colère plisse son front ; elle ne peut nous charmer, elle nous épouvantera. Elle s'élève très-haut, et sa forme entièrement visible glisse sur le sommet de la sombre vague. Terreur tentatrice 1 monstrueuse image de nous-mêmes! N'ètes-vous pas heureuse, Caroline, lorsqu'à la fin, avec un cri perçant, elle disparatt dans l'abtme?

—Mais, Shirley, elle n'est pas comme lious : nous ne sommes pas des tentatrices, des terreurs, des monstres.

^- Quelques-unes de notre sexe, dit-on, sont tout cela. Ce sont les hommes qui donnent à la femme, en général, de semblables attributs.

— Mes chères, interrompit mistress Pryor, ne vous apercevez-vous pas que votre conversation, depuis dix minutes, tourne singulièremenl à te fantaisie?

SHIRLBT. S19

-»» Mais il n'y a aucun mal dans nos fantaiaîM, n'Mt*ce {Mil voire avis, madame?

•* Nous^savons que les sirènes n'existent pas : pourqad ea parler comme si elles existaient? Quel intérêt pouve£*VOUS trouver à parier d'êtres imaginaires?

-^ Je ne sais, dit Shirley.

»— Ma chère, je crois que quelqu'un vient d'arriver. J'ai en^ tendu un pas dans l'avenue pendant que vous causiez; n*eêt-ce pas la porte du jardin qui crie? »

Shirley s'avança vers la fenêtre.

c Oui, c'est quelqu'un, » dit-elle en se retournant tranquille*ment ; et, comme elle reprenait son siège , une légère rougeur colorait son visage pendant qu'un rayon tremblant animait et adoucissait son œil. Elle porta sa main à son menton, abaissa son regard, et parut réfléchir en attendant.

On annonça M. Moore, et Shirley se retourna lorsqu'il parut à la porte* Sa stature paraissait très-éle?ée, comparée à celle des trois femmes, dont aucune ne dépassait la taille moyenne. Depuis un an on ne lui avait jamais vu aussi bonne mine ; une espèce de jeunesse ressuscitée brillait dans ses yeux et dans son teint ; Une espérance fortifiante et un dessein arrêté soutenaient sa démarche; son attitude annonçait encore la fermeté , mais non l'austérité : il semblait aussi joyeux qu'il était animé.

c J'arrive à l'instant de Stilbro', dit-il à miss Keeldar en la saluant, et j'ai voulu vous faire connaître le résultat de ma mission.

— Vous avez bien fait de ne pas me tenir en suspens , ditelle, et votre visite arrive à propos. Asseyez-vous : nous n'avons pas encore fini de prendre le thé. Ètes-vous assez Anglais pour aimer le thé? ou êtes-vous un fidèle adhérent du café?«

Moore accepta du thé.

« Je suis en train de me naturaliser Anglais, dit-il ; mes habitudes étrangères me quittent une à une. »

Ensuite il présenta ses respects à inistress Pryor, et les présenta bien , avec une grave modestie qui convenait à son âge, comparé au sien. Puis il regarda Caroline , non cependant pour la première fois, son regàcd était tombé sur elle auparavant ; il s'inclina devant elle qui était assise, lui donna sa main, et lui demanda comment elle se portait. Le jour de la fenêtre ne tombait pas sur miss Uetotdne, elle lui tournait le dos : une

calme réponse presque à voix basse, une contenance immobile et la protection du crépuscule qui arrivait, dérobèrent aux yeux tout trattre symptôme. Personne n'eût pu affirmer qu'elle avait iremblé ou rougi , que son cœur avait tressailli , ses nerfs frissonné. Jamais accueil montrant moins d'effusion ne fut échangé. Moore prit la chaise vide à côté d'elle, en face de miss Keeldar. Il s'était bien placé : sa voisine, protégée par ce voisinage si rapproché, et abritée de plus par l'obscurité qui devenait de plus en plus intense, domina bientôt ses sentiments, qui s'étaient mis en insurrection à l'annonce de son arrivée. »

Moore adressa la parole à miss Keeldar.

« J'allai à la caserne , dit-il , et j'eus une entrevue avec le colonel Ryde. Il approuva mes plans, et me promit le secours dont j'avais besoin; il m'offrit même une force plus nombreuse que cell^ qu'il me fallait. Une demi-douzaine d'hommes suffiront. Je me soucie peu de me faire gruger par les habits rouges : j'en ai besoin pour l'apparence plus que pour toute autre chose; ma principale confiance est dans mes auxiliaires civils.

— Et dans leur capitaine, dit Shirley.

— Quoi, le capitaine Keeldar? demanda Moore, en souriant légèrement et sans lever les yeux : le ton de raillerie avec lequel il dit cela était très^respectueux et à peine visible.

— Non , dit Shirley, en répondant au soui ire ; le capitaine Gérard Moore, qui compte beaucoup sur son bras, je crois.

— Armé de l'aune de son comptoir, » ajouta Moore. Reprenant sa gravité habituelle, il continua :

c J'ai reçu par le courrier de ce soir une noie du ministre de l'intérieur en réponse à la mienne; il parait qu'ils sont inquiets sur l'état des affaires ici dans le Nord : ils blâment la mollesse et la pusillanimité des propriétaires de fabriques; ils disent, comme j'ai toujours dit, que l'inaction, dans les circonstances présentes, est criminelle ; que la couardise est de la cruauté , puisque toutes deux peuvent seulement encourager le désordre, et conduire finalement à de sanguinaires explosions. Voici la note. Je l'ai apportée pour que vous en preniez lecture, et voici un paquet de journaux contenant de plus amples détails sur ce qui se passe dans Nottingham, Manchester et ailleurs. »

Il plaça lettres et journaux devant miss Keeldar. Pendant qu'elle les parcourait, il prit son thé tranquillement; mais, bien que sa langue fût au repos , il n'en était pas de même de ses

facultés observatrices. MistressPryor, assise sur le second plan, ne se trouvait pas dans le rayon de son regard; mais les deux jeunes filles en avaient le complet bénéfice.

Miss Keeldar, placée directement en face de lai , était vue sans effort; et, comme ce qui restait encore de jour, reflet doré du couchant^ tombait sur elle, sa forme se détachait en relief de la sombre boiserie de la salle. Les joues fraîches de Sbirley gardaient encore Tempreinte de la rougeur qui les avait couvertes quelques minutes auparavant. Les cils noirs de ses yeux baissés pendant qu^elle lisait, la sombre mais délicate ligne de ses sourcils , le lustre presque noir de ses cheveux bouclés, faisaient ressembler, par le contraste, son teint animé à une belle rose sauvage. 11 y avait une grâce naturelle dans son attitude, et un effet artistique dans les plis amples et brillants de sa robe de soie, d'une mode simple, mais presque splendide par Téclat changeant de ses nuances, la chaîne et la trame étant de teintes foncées et changeant comme le col d'un faisan. Un bracelet étincelait sur son bras et produisait le contraste de Tor et de Fivoire : il y avait quelque chose de brillant dans l'ensemble de ce tableau. Il est à supposer que Moore pensait ainsi, car son oeil s'y arrêta longtemps; mais il permettait rarement à ses sentiments ou à ses opinions de se révéler sur, son visage : son tempérament comportait une certaine dose de flegme , et il préférait un air peu démonstratif, non dur mais sérieux, à tout autre.

Caroline étant placée à son côté , il ne pouvait la voir en regardant droit devant lui : il fut donc obligé de manœuvrer un peu pour la faire tomber dans le rayon de son observation : il s'appuya en arrière sur sa chaise , et la regarda. Ni lui ni personne n'eût pu découvrir rien de brillant dans miss Helstone. Assise dans l'ombre , sans fleurs ni ornements, vêtue de mousseline sans aucune autre couleur que d'étroites raies de pâle azur, son teint sans rougeur et sans animation, la couleur brune de ses cheveux et de ses yeux invisible par cette faible lumière, elle était, comparée à l'héritière, comme une gracieuse esquisse à côté d*un tableau aux vives couleurs. Depuis la dernière fois que Robert l'avait vue, un grand changement s'était opéré en elle. S'aperçut-il de ce changement, c'est ce qu'il est impossible de savoir, car il n'en dit rien.

c Gomment va Hortense? demanda doucement Caroline.

222 SHIRLET.

•— Trè»-bien ; mais elle se plaint de gon inaetion ; elle regrette Totre absenee.

— Dites-lui que je regrette de ne pas la voir, et que j'écris un morceau de français chaque jour.

-— Elle demandera si vous lui envoyez vos amitiés; elle est toujours singulière sur ce point : vous savez qu'elle aime les attentions.

— Mes meilleures amitiés, mes plus sincères ; et dites-lui qrie^ si elle a le temps de m'écrire un petit mot, je serai heureuse d*apprendre de ses nouvelles.

— Et si j'oublie? Je ne suis pas un bien sûr messager de eompliments.

— Non, n'oubliez pas, Robert; cela n'est pas un compliment, c'est bien sérieux.

— Et doit en conséquence être dit ponctuellement.

— S'il vous plaît.

— Hortense va être sur le point de verser des larmes. Elle est très-sensible au sujet de son élève; cependant elle vous reproche quelquefois d'obéir trop littéralement aux injonctions de votre oncle. L'affection , comme l'amour, est injuste quelquefois: »

Caroline ne fit aucune réponse à cette observation: car son cœur était troublé, et, si elle l'eût osé, elle aurait porté son mouchoir à ses yeux. Si elle l'eût osé aussi, elle aurait avoué que les fleurs du jardin du cottage lui étaient chères; que le petit parloir de cette maison était son paradis terrestre; qu'elle désirait aussi ardemment y retourner que la première Femme, dans son exil, aVait désiré revoir TËden. N'osant pas, cependant, dire ces choses, elle se tut : elle demeura tranquillement assise à côté de Robert, attendant qu'il voulût bien dire encore quelque chose. Il y avait longtemps qu'elle ne s'était trouvée auprès de lui, que sa voix ne lui avait adressé la parole. Pouvait-elle, avec quelque apparence de probabilité, même de possibilité , imaginer que cette rencontre lui avait causé du plaisir? Quant à elle, elle en avait éprouvé du bonheur. Cependant , quoiqu'elle doutât que Robert eût eu du plaisir à cette rencontre, et malgré sa crainte qu'il en fût contrarié, elle accepta le bienfait de cet incident, comme un oiseau captif accepte la clarté du soleil dans sa cage : il était inutile d'argumenter contre le sentiment de son bonheur présent; être près de Robert , c'était revivre.

SHIRLET. fiSS

Miss Keeldar avait fini sa lecture.

c Et étes-vous joyeax ou attristé de ces menaçantes nou» velles? demanda-t-elle à son tenancier.

— Ni l'un ni Tautre précisément : mais certainement je suis éclairé. Je vois que notre seule ressource est la fermeté. Je vois qu'une attitude rigoureuse et résolue est le meilleur moyen d'éviter des collisions sanglantes. »

Alors il lui demanda si elle avait remarqué certain paragraphe particulier, et, sur sa réponse négative, il se leva pour le lui montrer; il continua la conversation debout devant elle. D'après ce qu'il lui disait, il était évident que tous deux appréhendaient des troubles dans le voisinage de Briarfield , bien que la ma* nière dont ces troubles devaient éclater ne fût pas spécifiée. Ni Caroline ni mistress Pryor ne 'firent de questions : ie sujet ne paraissait pas mûr pour la libre discussion ; et miss Keeldar et son tenancier purent garder pour eux les détails sans être importunés par la curiosité de leurs auditeurs.

Miss Keeldar, en parlant à M. Moore, prenait un ton à la fois animé et plein de dignité, confidentiel et réservé. Cependant, lorsque les lumières furent apportées, que le feu fut ranimé et que la clarté ainsi reproduite rendit visible l'expression de son visage , vous eussiez pu y lire sur ses traits l'intérêt, la vie, l'animation : il n'y avait aucune coquetterie dans sa conduite; ce qu'elle éprouvait pour Moore, elle l'éprouvait sérieusement. Ses sentiments à lui étaient sérieux aussi, et ses vues arrêtées, apparemment, car il ne faisait aucun effort pour attirer à lui, éblouir et produire de l'impression. Il conservait cependant toujours un petit air d'autorité : car sa voix grave , quoique doucement modulée, son esprit quelque peu rude, de temps à autre, quoique sans intention et involontairement, dominaient par le ton ou par quelque phrase péremptoire les accents plus doux et la nature fière mais susceptible de Shirley . Miss Keeldar paraissait heureuse de converser avec lui, et son plaisir semblait double : le plaisir du passé et du présent , du souvenir et de l'espérance.

Ce que je viens d'exprimer, ce sont les propres idées de Caroline sur Shirley et M. Moore. Elle éprouvait ce qui vient d'être décrit. Avec ce sentiment, elle s'efforçait de ne pas souffrir, mais souffrait amèrement néanmoins. Quelques minutes auparavant, son cœur affamé avait savouré une parcelle de nourriture qui, si elle lui eût été librement donnée, eût pu ra-

224 SHIRLEÏ".

mener une abondance de vie là où la vie allait défaillir ; ofiftis le généreux repas lui avait élé arraché, placé devant une autre, et elle restait la spectatrice du banquet.

L'horloge sonna huit heures : c'était Theure pour Caroline de rentrer à la maison. Elle plia son ouvrage, plaça la broderie, les ciseaux, l'étui dans son sac; elle dit à mistress Pryor un tranquille bonsoir , recevant en retour une pression de main plus chaleureusQ que d'habitude ; elle s'avança vers miss Keeldar.

« Bonsoir, Shirley. »

Shirley tressaillit.

« Quoi I sitôt? Est-ce que vous partez déjà?

— Il est neuf heures passées.

-— Je n'entends jamais l'horloge. Vous viendrez encore demain; et vous serez heureuse cette nuit, n'est-ce pas? Souvenez-vous de nos plans.

— Oui, dit Caroline, je ne les ai pas oubliés. »

Son esprit lui faisait craindre que ni ces plans ni aucun autre ne pussent lui rendre d'une manière permanente sa tranquillité mentale. Elle se tourna vers Robert , qui se tenait tout près derrière elle ; au moment où elle levait les yeux, la lumière des bougies qui étaient sur la cheminée tomba en plein sur son visage : la pâleur, le changement de ce vàsage, apparurent alors avec toute leur triste signification. Robert avait de bons yeux, et eût pu voir ce changement ; rien cependant n'indiqua qu'il le vît.

«c Bonsoir! dit-elle tremblante comme une feuille, en lui offrant avec hâte sa main amaigrie, et paraissant empressée de se séparer de lui.

— Vous retournez à la maison ? demanda-t-il sans toucher sa main.

— Oui.

— Fanny est-elle venue vous chercher?

— Je puis vous accompagner une partie du chemin ; non jusqu'au presbytère, cependant, de peur que mon vieil ami Helstone ne me tire un coup de fusil de sa fenêtre. »

Il prit son chapeau en riant.

Caroline parla de dérangement inutile : il lui dit de mettre son chapeau et son châle. Elle se trouva prête à Tinstant, et ils furent bientôt tous deux en plein air. Moore prit sa main sous

SHiaLET, 225

son bras, de la même manière qu'autrefois, de cette manière qu'elle trouvait toujours si aimable.

« Vous pouvez aller devant , Fanny, dit-il à la servante ; nous vous rattraperons. » Et lorsqu'elle eut un peu d'avance, il prit la main de Caroline dans la sienne, et lui dit qu'il était très-content de voir qu'elle était une habituée familière à Fieldbead ; qu'il espérait que son intimité avec miss Keeldar continuerait, et qu'une telle société ne pouvait lui être qu'agréable et avantageuse.

Caroline répondit qu'elle aimait Shirley.

c Et il n'y a aucun doute que l'affection ne soit réciproque , dit Moore; si elle vous montre de l'amitié, soyez certaine qu'elle est sincère : elle ne peut feindre; elle méprise l'hypocrisie. Et vous, Caroline, ne vous reverrons-nous plus au cottage de Hollow?

— Je crois que non, à moins que mon oncle ne change d'avis.

— Êtes-vous bien seule, maintenant?

— Oui, beaucoup. Je n'éprouve guère de plaisir dans aucune société, excepté celle de miss Keeldar.

— Avez-vous été bien portante, dernièrement?

— Très-bien.

— Vous devez prendre soin de vous. Surtout ne négligez pas l'exercice. Savez-vous qu'il me semblait que vous étiez un peu changée, un peu maigre etpâle? Votre oncle est-il bon pour vous?

— Oui ; il est ce qu'il est toujours.

— Pas trop tendre, vous voulez dire; pas trop empressé, ni attentif. Et quel mal avez-vous, alors? Dites-le-moi, Lina.

— Rien, Robert; mais sa voix tremblait.

— C'estr-à-dire rien que vous veuilliez me confier; je ne dois pas être dans votre confidence. La séparation doit-elle donc nous rendre tout à fait étrangers?

— Je ne sais. Je le crains presque quelquefois.

— Mais elle ne doit point avoir cet effet. Doit-on oublier les vieilles connaissances^ les jours passés?

— Robert, je n'oublie pas.

— Il y a deux mois, je crois, Caroline, que vous n'êtes venue au cottage?

— Que je n'y suis entrée, "Oui.

— Ètes-vous venue quelquefois de ce côté, dans vos promenades?

— Je suis allée en. haut des champs quelquefois, le soir, et

22e StflRLET.

j'ai regardé en bas. Une foia je vis Hortense dans le jardin, arrosant ses fleurs, et je sais à quelle èeure vous allumez votre lampe dans le comptoir. J'ai attendu quelquefois qu'elle brillât, et je vous ai vu vous pencher entre elle et la fenêtre. Je savais que c'était vous; je pouvais presque distinguer les contours de votre personne.

— Je m'étonne de ne vous avoir jamais rencontrée. Je me promène de temps en temps jusqu'en haut des champs de HoUow, après le coucher du soleil.

— Je le sais ; j'aurais presque pu vous parler un soir : vous passiez si près de moi t

— Vraiment 1 Je passai près de Vous et je ne vous vis pas? Étais-je seul?

— Je vous ai vu deux fois ; ni Tune ni l'autre fois vou$ n'étiez seul.

— Qui était mon compagnon? Probablement nul autre que Joe Scott, ou ma propre ombre, au clair de lune.

— Non : ni Joe Scott ni votre ombre , Robert. La première fois vous étie^ avec M. Yorke , et la seconde fois , ce que vous appelez votre ombre était une forme qui avait un front blanc et des cheveux noirs , et un brillant collier autour du cou ; mais je ne fis que vous entrevoir, ainsi que votre jolie ombre ; je ne demeurai point pour entendre votre conversation.

-— Il parait que vous marchez invisible. J'ai remarqué un anneau à votre doigt, ce soir. Serait-ce l'anneau de Gygès? Désormais, lorsque je serai assis seul dans mon comptoir» à la fin de la nuit , je m'imaginerai que Caroline est peut-être là, appuyée sur mon épaule, lisant avec moi dans le même livre, ou assise à côté de moi , occupée de sa tâche ordinaire, et de temps en temps levant sur mon visage ses yeux invisibles pour y lire mes pensées.

— Vous ne devez pas craindre cela. Je ne vais pas près de vous ; je me tiens seulement à l'écart, surveillant ce qui peut vous arriver.

^ Lorsque je me promène le long des haies, le soir, après que la fabrique est fermée, ou lorsque la nuit je prends la place du gardien, je pourrais m'imaginer que le mouvement du petit oiseau sur son nid, le bruit de chaque feuille, est un de vos mouvements; l'ombre des arbres prendra votre forme; dans les blanches fleurs de l'aubépine il me semblera vous voir, Lina; je serai hanté par vous.

SHIRLBT. m

»* Je na serai jamaM où vans ae voudriez pas que ja fusse ; je DO verrai ni n'entendrai jamais ce que vous ne voudriez pas qui fût vu ni entendu.

— - Je vous verrai dans ma fabrique même, en plein jour. Bt vraiment, je vous y ai déjà vue une fois. 11 n'y a pas plus d'une semaine, je me tenais debout à Textrémitié d'une de mes longues salles ; des jeunes filles travaillaient à l'autre extrémité, et, parmi une demi-»douzaiae d'entre elles qui allaient et venaient , je crus voir une figure qui ressemblait à la vôtre. C'était quelque effet produit par une lumière douteui^ ou par un éblouissant rayon de soleil. Je marchai vers ce groupe : ce que je cherchais s'était évanoui ; je me trouvai en face de deux grosses luronnes en tablier.

— Je ne vous suivrai jamais dans votre fabrique , Robert , à moins que vous ne m'y appeliez.

— Bt ce n'est pas là le seul tour que m'ait joué mon imagination. Un soir que je revenais fort tard du marché , j'entrai dans le psrloir du cottage, croyant y trouver Hortense; mais au lieu d'elle, c'est vous que j'imaginai voir. 11 n'y avait pas de lumière dans la chambre : ma s<Bur l'avait emportée avec elle à l'étage supérieur; les jslousiea n'étaient pas fermées, et les rayons de la lune pénétraient amplement à travers les vitres. Vous étiez là, Lina, dans l'embrasure, vous serrant un peu d'un côté, comme c'est votre habitude, Vous étiez vêtue de blanc , comme je vous ai vue une fois vêtue à une soirée. Pendant une demi -seconde, vôtre fraîche et vive figure parut tournée vers moi , me regardant ; pendant une demi-seconde, j'eus l'idée de m'avancer vers vous et de vous prendre la main, de vous gronder de votre longue absence et de vous remercier de votre visite. Deux pas en avant rompirent le charme : la draperie du vêtement changea de forme , les couleurs de votre visage s'évanouirent , et, lorsque je fus à l'endroit où j'avais cru vous voir, je ne trouvai que le contour d'un rideau de mousseline et dans un pot une plante couverte d'abondantes fleurs. iStc transit^ etc.

-^ Ce n'était pas mon fantôme, alors? Je croyais presque que ce l'était.

— * Non : seulement de la gaze, de la poterie et des fleurs roses ; un échantillon des illusions terrestres.

— Je m'étonne que voua trouviez du temps pour de semblables illusions, occupé comme doit Tétre votre esprit.

â2Ô SHIRLEY.

— Et moi aussi. Mais je trouve en moi deux natures > Lina ; une pour le monde et les affaires, et une pour la maison et les loisirs. Gérard Moore est un rude chien, dans la fabrique et au marché : la personne que vous appelez votre cousin Robert est quelquefois un rêveur, qui vit ailleurs que dans la balle aux draps et le comptoir.

— Vos deux natures paraissent être en ce moment parfaiter ment d* accord. Il me semble que vous êtes en bonne humeur et en bonne santé : vous avez tout à fait perdu cet air harassé qui faisait peine à vx)ir, il y a quelques mois.

— Avez- vous observé cela? Certainement, je suis débarrassé de quelques difficultés : j'ai évité quelques écueils, et j'ai devant ^ moi une mer plus vaste.

— Et, avec bon vent, vous pouvez espérer maintenant un heureux voyage?

— Je peux l'espérer^ oui ; mais Tespérance est trompeuse : le vent et les flots troublent continuellement la marche du navigateur, et il n'ose chasser de son esprit l'idée d'une tem* péte.

— Mais vous êtes préparé pour une brise, vous êtes un bon marin, un commandant expérimenté, vous êtes un habile pilote, Robert; vous résisterez à l'orage.

*— Ma cousine a toujours la meilleure opinion de moi , maià je veux prendre ses paroles pour un heureux présage. Je veux penser qu'en la rencontrant ce soir, j'ai rencontré un de ces oiseaux que les navigateurs saluent comme des messagers de bonheur.

— C'est une pauvre messagère de bonheur, que celle qui ne peut rien faire, qui n'a aucun pouvoir. J'ai le sentiment de mon incapacité ; il est inutile de dire que j'ai le désir de vous servir, lorsque je ne puis le prouver. Et cependant j'ai ce désir. Je veux votre succès ; je vous souhaite une grande destinée et ' un véritable bonheur.

— Quand m'avez-vous désiré autre chose?... Qu'est-ce que Fanny attend? Je lui ai dit d'aller devant.... Oh ! nous avons atteint le cimetière; alors, nous allons nous quitter ici : nous aurions pu nous asseoir un peu sous le porche de l'église , si cette fille n'eût pas été avec nous. La nuit est si belle, si douce, si calme I je n*ai aucune envie de rentrer déjà à Hollow.

— Mais nous ne pouvons pas nous assedr sous Je porche maintenant, Robert. >

Caroline dH cela parée que Moore la dirigeait de ce côté.

c Vous avez raison ; mais dites à Fanny d'entrer ; dites-lui que nous la suivons : quelques minutes de relard ne seront pas remarquées. »

L'horloge sonna alors dix heures.

c Mon oncle va venir faire sa ronde habituelle, et il visite toujours l'église et le cimetière.

— Et quand même cela serait? Si ce n'était que Fanny sait que nous sommes ici, je trouverais du plaisir à nous amuser un peu avec lui. Nous pourrions être sous la fenêtre du levait , lorsqu'il serait sous le porche : pendant qu'il viendrait par le côté du nord, nous passerions par celui du sud : nous pourrions, s'il nous serrait de trop près, nous cacher derrière quelques-unes des tombes : le grand mohument des Wynne que voilà nous offrirait un refuge assure. .

— Robert, quelle joyeuse humeur vous avez I Partez, partez ! ajouta vivement Caroline , j'entends la porte s'ouvrir.

— Je n'ai pas envie de m'en aller; au contraire, j'ai envie de rester.

— Vous savez que mon oncle sera furieux : il m'a. défendu de vous voir parce que vous êtes un jacobin.

— Un étrange jacobin !

*- Partez, Robert , le voici; je l'entends tousser. -— Diable ! c'est singulier , quelle furieuse envie j'ai de rester.

— Vous vous souvene:^ de ce qu'il fit à,... » commença Caroline, sans oser achever sa phrase, le mot lui semblant éveiller des idées qu'elle n'avait point l'intention de suggérer.

Moore fut moins scrupuleux.

c A l'amoureux de Fanny, dit-il. Il lui fit prendre un bain sons la pompe, n'est-ce pas ? Il éprouverait un grand plaisir à m'en faire autant, j*en suis sûr. J'aimerais assez à provoquer le vieux Turc , non pas contre vous , cependant. Mais il ferait une distinction entre un cousin et un amoureux, qu'en pensezvous?

— Vous prendre pour un amoureux! il n'y pense guère; votre querelle avec lui est toute politique; cependant je ne voudrais pas voir s'élargir encore l'abîme qui vous sépare , et mon oncle est si bizarre I Le voici à la porte du jardin. Je vous en prie, Robert, partez 1 »

Ces paroles étaient accompagnées d'un geste et d'un regard

230 SHIRLBT.

suppliants. Moore pressa un instant les mains de Lina dans les siennes, son regard rencontra le sien, il lui dit bonsoir et partit.

Caroline fut un moment à la porte de la cuisine, derrière Fanny ; Tombre du large chapeau se projeta à l'instant sur une tombe éclairée par la lune ; le recteur sortit de son jardin droit comme un jonc , et s'avança à pas lents , les mains derrière le dos, vers le cimetière. Moore fut presque surpris. Il fut obligé de tourner autour de l'église , puis enfin de cacher sa haute stature derrière l'ambitieux monument des Wynne. 11 fut forcé de demeurer là dix minutes, un genou sur le gazon, la tète découverte ; ses yeux noirs étincelaient ; sur ses lèvres se jouait un sourire qui exprimait l'étrangeté de sa position , car le recteur était là , regardant tranquillement les étoiles et prenant une prise de tabac, à deux pas de lui.

Il arriva toutefois que M. Helstone n'avait, ce soir-là, aucun soupçon: car, s'occupant ordinairement fort peu des mouvements de sa nièce, il ne s'était point aperçu de son absence pendant toute la journée , et s'Imaginait qu'elle était alors dans sa chambre , occupée à son travail ou à la lecture. Elle y était, en effet, mais absorbée par tout autre chose que ce calme exercice : debout à sa fenêtre , réprimant avec peine les battements de son cœur, son regard suivait avec inquiétude, de derrière là jalousie, les mouvements de son oncle et de son cousin. Enfin elle entendit M. Helstone rentrer, et elle vit son cousin enjamber les tombes et escalader le mur du cimetière. Elle descendit alors pour la prière. Lorsqu'elle retourna dans sa chambre, ce fut pour y retrouver les souvenirs de Robert. Le sommeil fut long à venir ; longtemps elle demeura assise à sa fenêtre , les regards dirigés sur le vieux jardin et la vieille église , sur les tombes éparses çà et là, et éclairées par la tranquille et douce clarté de la lune. Elle suivit la progression de la nuit dans sa course étoilée : son esprit était avec Robert ; elle se croyait à ses côtés ; elle entendait sa voix ; elle avait sa main dans la sienne. Quand l'horloge sonnait , quand un bruit quelconque se faisait entendre , quand une petite souris, depuis longtemps la paisible et familière habitante de sa chambre, et pour laquelle elle n*eût jamais permis à Fanny de tendre une trappe, venait trotter sur sa table- toilette, oA étaient déposés sa chahie, son unique anneau et deux ou trois breloques, pour grignoter un morceau de biscuit placé là à son intention , elle levait alors les yeux et se trouvait rappelée pour

SHIRLET. 231

un moment à la réalité. Elle disait alors à demi-voix, comme si elle eût craint d'être entendue par quelque censeur caché :

r Je ne me laisse pas aller à de doux rêves d*amour : je suis le cours de mes pensées, seulement parce que je ne peux dormir. D'ailleurs, je sais qu'il épousera Shirley. >

Après que le silence se fut rétabli, que le carillon eut cessé, que sa petite protégée se fut retirée , elle reprit son rêve , s'asseyant de nouveau à côté de sa vision , écoutant sa voix, lui adressant la parole. Cette vision pâlit enfin : à mesure que l'aurore approchait, la disposition des étoiles et les première rayons du jour obscurcirent la création de la fantaisie ; les premiers chants des oiseaux couvrirent ses chuchotements. Le chant de son cœur plein de passion et d'intérêt , emporté par le vent du matin, ne fût bientôt plus qu'un vague mur* mure. La forme qui, vue à la clarté de la lune, avait la vie et le mouvement, Péclat de la santé et la fraîcheur de la jeunesse, devint froide et terne , comparée aux lueurs pourprées du soleil levant. Le rêve était fini. Caroline se vit seule ; elle se glissa tristement et en grelottant dans sa couche.

GHAPITBE Xm.

Shirley cherche à se sauyer par de bonnes œuyres.

c D'ailleurs, je sais qu'il épousera Shirley, furent les premières paroles de Caroline lorsqu'elle s'éveilla le lendemain matin. Et il faut qu'il l'épouse : elle peut lui venir en aidCi ajouta-t-elle avec fermeté. Mais lorsqu'ils seront mariés, je serai oubliée, dit-elle aussitôt avec amertume. Je serai oubliée! Et que ferai-je lorsque mon Robert ser9 perdu pour moi? Que deviendrai-je? Mon Robert? Oh! que ne puis-je l'appeler ainsi! mais je suis la pauvreté et l'impuissance, moi; Shirley est la richesse et le pouvoir. Elle est la beauté aussi et l'amour, je ne le puis nier. Ce mariage n'est point une sordide alliance ; elle l'aime, non d'un amour vulgaire ; elle l'aime, ou elle l'aimera, comme il doit être fier de se voir aimé. Aucune objection de quelque valeur ne peut s'élever. Qu'ils se marient donc, alors.

Mais après je ne serai plus rien. Quant à, être sa sœur et à le considérer désormais comme un frère, j'en méprise la pensée. Je veux être tout ou rien pour un homme comme Robert. Aussitôt qu'ils seront unis, certainement je les quitterai. Quant à rester ici, auprès d'eux, jouant l'hypocrite etafi&chantde calmes sentiments d'amitié, quand mon âme sera déchirée par d'autres sentiments, jamais je ne descendrai à une telle dégradation. Je me sens aussi peu capable de jouer le rôle de leur amie commune que celui de leur mortelle ennemie. Robert est un homme remarquable à mes yeux ; je l'ai aimé, je l'aime, et je dois l'aimer. Je voudrais être sa femme si je le pouvais. Comme je ne le puis, je ne dois plus le revoir. Il n'y a qu^une alternative : m'attacher à lui comme si j'étais une partie de lui-même, ou être séparée de lui comme les deux pôles d'une sphère. Que la Providence nous sépare alors, et nous sépare promptement. »

. Ces réflexions occupaient encore son esprit à une heure avancée de l'après-midi, lorsque l'un des personnages qui remplissaient sa pensée vint à passer devant la fenêtre du parloir. Miss Keeldar marchait lentement : sa démarche, son expression, avaient ce mélange de rêverie et de nonchalance qui leur était habituel. Lorsqu'elle s'animait, la nonchalance disparaissait ; son air pensif, se mariant avec une douce gaieté, donnait à son rire, à son sourire et à son regard, un parfum de sentiment tout particulier.

«: Pourquoi donc n'êtes-vous pas venue me voir cette aprèsmidi, ainsi que vous me l'aviez promis?

— Je n'étais pas d'humeur, » répondit miss Helstone avec beaucoup de vérité.

Shirley avait déjà fixé sur elle un regard pénétrant.

€ Non, dit-elle, je vois que vous n'êtes pas d'humeur à m'aimer : vous êtes dans votre sombre et triste disposition d'esprit, lorsque la présence d'une compagne a l'air de vous ennuyer. Vous avez de semblables moments, le savez-vous?

— Avez-vous l'intention de rester longtemps, Shirley?

— Oui : je suis venue pour prendre le thé, et je veux le prendre avant de partir. Je me permettrai donc la liberté de me débarrasser de mon chapeau, sans attendre votre invitation. »

Ce qu'elle fit ; puis elle resta debout, les mains derrière le dos.

c Joiie expression que vous avez dans votre physionomie,

continua-t-elle, regardant toujours Caroline avec son regard perçant, qui exprimait plutôt la pilié que tout autre sentiment. Vous paraissez disposée à vous renfermer en vous-même, pauvre biche blessée, cherchant la solitude. Avez-vous peur que Shirley ne vous tourmente, si elle découvre que vous êtes blessée et que votre plaie est saignante ?

— Je n'ai jamais peur de Shirley.

— Mais quelquefois vous avez de la répugnance pour elle; souvent vous Tévitez. On ne peut dédaigner ni éviter Shirley sans qu'elle s'en aperçoive. Si vous n'étiez pas revenue hier à la maison en la compagnie que vous savez, vous seriez une toute différente fille aujourd'hui. A quelle heure êtes-vous arrivée à la rectorerie?

— Vers dix heures.

— Hum ! vous avez mis trois quarts d'heure pour faire un mille. Est-ce vous ou Moore qui avez ainsi ralenti le pas?

— Shirlev, vous dites des absurdités.

— C'est lui qui vous a dit cela, je n'en doute pas, ou il en a eu l'intention, ce qui est cent fois pire. Je vois encore la réflexion de ses yeux sur votre front en ce moment. Je serais disposée à l'appeler sur le terrain, si je pouvais seulement trouver un second sur qui je pusse compter. Je suis horriblement irritée. Je rétais hier soir, et je l'ai été toute la journée. Vous ne me demandez pas pourquoi, continua-t-elle après une pause, vous, petite, silencieuse et trop modeste enfant; et vous ne méritez pas que je verse mes secrets dans votre sein sans votre invitation. Sur ma parole, je me sentais disposée hier soir à guetter Moore avec de cruelles intentions : j'ai des pistolets, et je sais m'en servir.

— Vous plaisantez, Shirley! Qui auriez- vous tué? Moi ou Robert?

— Ni l'un ni l'autre, peut-être, moi-même, qui sait? plus probablement une chauve-souris ou une branche d'arbre. Votre cousin est un fat, un fat calme, sérieux, sensé, judicieux, et rempli d'ambition. Il me semble le voir, debout, devant moi, parlant avec son air moitié sérieux, moitié enjoué, me dominant (ce que je sens parfaitement) avec sa fixité de des*sein, etc.; et alors je ne puis le souffrir! »

Miss Keeldar se mit à parcourir rapidement la chambre, répétant énergiquement qu'elle ne pouvait souffrir les hommes en général, et son tenancier en particulier.

c Vous youB trompez, dit Caroline un peu alarmée; Robert n'est ni un fat ni un lovelace; j'en puis répondre.

— VouSj en répondre ! Est-ce que vous pensez que je m'en fierai à vous sur ce sujet? Il n'est pas de témoignage que je ne sois disposée à croire plutôt que le vôtre. Dans l'intérêt de Moore, vous vous couperiez la main droite I

— Mais je ne mentirais pas; et, si je dis la vérité, je puis vous assurer qu'il n'a été que poli envers moi hier soir, voilà tout.

— Je ne vous ai pas demandé ce qu'il avait été, je peux le deviner : je le vis de la fenêtre prendre votre main dans ses longs doigts aussitôt qu'il eut passé ma porte.

— Gela n'est rien. Je ne suis pas une étrangère, vous le sa^ vez : je suis une ancienne connaissance, et de plus sa cousine.

— Je suis indignée, répondit miss Keeldar. Tout mon bonheur en ce moment, ajouta-t-elle, est détruit par ses manœuvres. Il s'interpose entre vous et moi ; saniï lui nous serions inséparables; c'est lui qui est cause des perpétuelles éclipses de notre amitié. A chaque instant il traverse et obscurcit le disque que je voudrais toujours voir lumineux ; à tout moment il me rend un objet d'ennui et de déplaisir pour vous.

— Non, Shirley ; non.

— J'ai dit la vérité. Tous n'avez pas éprouvé le besoin de ma société cette après-midi, et j'en ai été très-affligée. Vous êtes naturellement un peu réservée ; mais moi j'aime la société, je ne peux vivre seule. Si nous n'étions pas contrariées, je vous aime tant que je voudrais vous avoir en ma présence continuellement, et jamais il ne m'arrive, même pour une seconde, de désirer votre absence. Vous ne pouvez en dire autant par rapport à moi.

— Shirley, je peux dire tout ce que vous voudrez : Shirley, je vous aime !

— Vous me souhaiterez à Jéricho demain, Lina.

— Non. Chaque jour je me sens plus accoutumée, plus attachée à vous. Vous savez que je suis trop Anglaise pour me laisser entraîner tout d'un coup par une véhémente affection; mais vous êtes si au-dessus du commun, vous êtes si différente de toutes les jeunes ladies, que je vous estime, je vous apprécie ; vous ne m'êtes jamais à charge, jamais. Croyez-vous à ma parole?

— En partie, reprit miss Keeldar, avec un sourire quelque

SHIRLET. 335

peu incrédule; mais vous êtes une singulière fille. Calme comme vous le paraissez, il y a en vous quelque part une force et une profondeur qu'il est difficile de découvrir ou d'apprécier; certainement, vous n*ôtes pas heureuse.

— Et ceux qui ne sont pas heureux sont rarement bons ; est-ce là ce que vous voulez dire?

— Nullement. Je veux dire plutôt que les gens qui ne sont pas heureux sont souvent préoccupés, et peu d'humeur à discourir avec des compagnons de ma nature. D'ailleurs, il y a une sorte de malheur, qui non-seulement attriste, mais dévore, et celui-là, je le crains, est le vôtre. La pitié peut-elle vous servir à quelque chose, Lina? Dans ce cas, recevez-en de Shirley; elle vous en offre largement, et de la plus pure qualité.

— Shirley, je n'eus jamais de sœur, vous n'en eûtes iamais non plus; mais je sens en ce moment ce que doivent être les sentiments de deux sœurs l'une pour l'autre: une affection, en* racinée à leur vie, qu*aucun choc ne peut ébranler, que les petites querelles froissent un instant, afin qu'elle se redresse plus fraîche et plus vive lorsque la pression a disparu ; une affection qu'aucune passion ultérieure ne peut détruire, que l'amour même ne peut qu'égaler en force et en constance. L'amour nous blesse si cruellement, Shirley ; il nous cause de telles angoisses, de telles tortures, et nos forces sont consumées et détruites par ses flammes; l'affection n'a ni tourments ni flammes, mais elle est la consolation et le baume. Je me sens consolée et soulagée lorsque vous, vous seulementy êtes près de moi, Shirley. Me croyez-vous maintenant?

-^ Je crois toujours facilement ce qui me cause du plaisir. Nous sommes donc réellement amies, Lina, en dépit de la noire éclipse?

— Bien réellement, répondit Caroline, attirant Shirley près d'elle et la faisant asseoir, et quoi qu'il puisse arriver.

— Alors, nous allons parler d'autre chose que de notre perturbateur. 3

Mais en ce moment le recteur entra, et le sujet dont miss Keeldar voulait entretenir Caroline fut laissé de côté jusqu'au moment où elle se disposa à partir ; elle s'arrêta alors quelques minutes dans le corridor pour dire :

« Caroline, il faut que je vous dise que j'ai un grand poids sur l'esprit. Ma conscience est troublée, comme si j'avais commis ou si j'étais sur le point de commettre un crime. Ce n'est

pas ma conscience privée^ vous devez comprendre, mais ma conscience de propriétaire et de seigneur du manoir de Fieldhead. Je suis tombée dans les serres d'un aigle aux griffes de fer. Je suis sous une influence de sévérité que je n'approuve guère, mais à laquelle je ne peux résister. Quelque événement arrivera avant qu>'il soit peu, auquel je n'aime pas à penser. Pour soulager mon esprit, et pour prévenir le mal autant qu'il est en mon pouvoir, j'ai l'intention d'entreprendre une série de bonnes œuvres. Ne soyez pas surprise, en conséquence, si vous me voyez devenir furieusement charitable. Je n'ai pas la moindre idée de la manière dont je dois commencer, mais vous me donnerez quelques conseils : nous parlerons plus au long sur ce sujet demain ; veuillez prier cette excellente personne, miss Ainley, de venir à Fieldhead ; j'ai quelques velléités de me mettre sous sa direction : n'aurait-elle pas une précieuse élève? Donnez-lui à entendre, Lina, que, bien qu'avec d'excellentes intentions, je suis d'un caractère un peu nonchalant, afin qu'elle soit moins scandalisée de ma complète ignorance touchant les Sociétés de bienfaisance et autres choses semblables. >

Le lendemain, Caroline trouva Shirley gravement assise à son bureau, avec un livre de comptes, une liasse de banknotes et une bourse bien remplie devant elle. Elle paraissait fort sérieuse, mais quelque peu embarrassée.

c Je viens, dit-elle, de jeter un coup d'œil sur la dépense hebdomadaire de ma maison, en cherchant sur quoi je pourrais retrancher ; j'ai eu une conférence avec mistress Gill, la cuisinière, et cette personne est sortie avec la conviction que j'ai le cerveau dérangé. Je l'ai chapitrée, d'une façon toute nouvelle pour elle, sur son devoir d'être soigneuse. J'ai été moimême étonnée de mon éloquence sur le texte de l'économie : car, vous le voyez, cette idée est pour moi tout à fait neuve. Je n'avais jamais pensé à cela, je n'en avais jamais parlé. Mais tout cela n'était que de la théorie: car, lorsque j'en suis arrivée à la partie pratique, il m'a été impossible de retrancher un shilling. Je n'ai pas eu la fermeté nécessaire pour supprimer une seule livre de beurre, ou pour suivre une enquête sur la destinée des graisses, du lard, du pain, des viandes froides, etc. Je sais que nous n'avons jamais d'illumination à Fieldhead, et cependant je n'ai pas eu le courage de lui demander ce que signifiait la consommation d'une prodigieuse quan-

tité de livres de chandelle ; nous ne blanchissons pas pour la paroisse, et cependant j'ai examiné en silence des articles de savon et de poudre à blanchir montant à un chiffre fabuleux; je ne suis point Carnivore; mistress Pryor et mistress Gill elleinôme le sont peu, et cependant j'ai ouvert de grands yeux en voyant le total des comptes du boucher, qui prouvait ce fait, cette fausseté, je veux dire. Caroline, vous pouvez vous moquer de moi, mais vous ne pouvez me changer; Je suis poltronne sur certains points, je le sens. Il y a un bas alliage de lâcheté morale dans ma nature. J'ai rougi et baissé la tête devant mistress Gill, lorsqu'elle aurait dû implorer ma clémence. Il m*a été impossible de lui donner à entendre, à plus forte raison de lui prouver, qu'elle était une friponne. Je n'ai aucune dignité calme, aucun vrai courage.

— Shirley, comme vous vous calomniez ! Mon oncle, qui n'a pas l'habitude de bien parler des femmes, dit qu'il n'y a pas dix mille hommes dans toute l'Angleterre aussi véritablement courageux que vous.

— Je suis courageuse physiquement. Je n'ai jamais peur du danger. Je .ne fus point émue quand le grand taureau rouge de M. Wynne, se dressant avec un mugissement devant moi lorsque je traversais seule la prairie des Primevères , baissa sa tète terrible et féroce et se précipita sur moi ; mais j'avais peur de voir la honte et la confusion sur le visage de mistress Gill. Vous avez deux fois , dix fois ma force d'esprit sur certains sujets, Caroline; vous que rien ne pourrait engager à passer auprès d'un taureau , quelque doux qu'il paraisse, vous eussiez fermement fait voir à ma femme de charge qu'elle avait mal agi ; puis vous l'eussiez sagement et doucement réprimandée , et entin, j'en suis persuadée, pourvu qu'elle se fût montrée repentante, vous lui eussiez généreusement pardonné. Je suis incapable d'agir ainsi. Cependant, en dépit de ces dépenses dans les limites de nos moyens , j'ai en main de l'argent avec lequel je dois réellement faire quelque bien. Les pauvres de Briarfield souffrent cruellement ; il faut qu'ils soient secourus. Que pensez -vous que je doive faire, Lina? Ne vaudrait-il pas mieux leur distribuer l'argent en une fois?

— Non, certainement, Shirley, vous ne devez pas agir ainsi. J'ai souvent remarqué que toute votre charité «consiste à distribuer des shillings et des demi-couronnes d'une manière généreuse et négligente qui donne lieu à de perpétuels abus. Il vous

238 SHIRLET.

faut wi premier ministre, ou tous vous jetterez vou-mème dans une inextricable série d'embarras. Vous avez nommé miss Âinley, je m'adresserai à miss Ainley; et d*ici là, promettez-moi de rester tranquille et de ne pas commencer à jeter votre argent. Combien voua en avez , Shirley ! vous devez vous trouver bien riche avec tout cela?

— Oui, je le suis en effet. Cette somme n'est pas immense , mais je me sens responsable de sa disposition , et réellement cette responsabilité pèse sur mon esprit plus lourdement que je n'aurais pu m'y attendre. On dit qu'il y a dans Briarfield des familles sur le point de mourir de faim ; quelques-uns de mes paysans sont dans une position misérable : je dois et je veux les secourir.

— Il y a des gens qui disent que nous ne devons pas donner d'aumônes aux pauvres, Shirley.

— Ces gens-là sont profondément insensés. Pour ceux qui n'ont pas faim , il est fort aisé de discourir sur la dégradation de la charité, etc. ; mais ils oublient la brièveté de la vie ausâ bien que son amertume. Nul de nous n'a longtemps à vivre ; aidons-nous donc les uns les autres dans les moments de détresse et d'affliction autant que nous le pouvons, sans nous mettre le moins du monde en peine des vains scrupules de la philosophie.

— Mais vous secourez les autres, Shirley ; vous avez déjà l'habitude de donner beaucoup.

*- Pas assez; je dois donner davantage, ou, je vous le dis, le sang de mon frère criera quelque jour vers le ciel contre moi : car , après tout , si des incendiaires politiques venaient d'allumer l'incendie dans le village, et que ma propriété fût attaquée , je la défendrais comme une tigresse ; je sais que je la défendrais. Laissez-moi prêter l'oreille à la Miséricorde pendant qu'elle est près de moi ; la voir une fois étouffée par les cris de provocation des scélérats, je serais remplie d'ardeur pour résister et réprimer. Si une fois les pauvres s'assemblent sous forme de populace , je dois me montrer à eux comme aristocrate. S'ils me bravent, je dois les défier; s'ils attaquent, je dois résister, et je résisterais.

— Vous parlez comme Robert.

— Je sens comme Robert ; seulement avec plus d'ardeur. Qu'ils s'attaquent à Robert, ou à sa fabrique, ou à ses intérêts, et je les haïrai. A présent je ne suis point une pàtricioniie et

SHIRLBT. S39

je ne r<^arde point les pauvres qui m'environnent comme des plébéiens; mais si une fois ils emploient la violence envers moi ou les miens, et veulent nous imposer des conditions, la pitié pour leur misère et le respect pour leur pauvreté feront place chez moi au mépris pour leur ignorance et au ressentiment de leur insolence.

— Sbirley, comme vos yeux étincellent I

*- Parce que mon âme est en feu ; voudriez-vous, plus que moi, laisser Robert écrasé par le nombre?

— Si j'avais votre pouvoir pour aider Robert, je voudrais en user comme vous entendez le faire. Si je pouvais être pour ^ lui une amie comme vous pouvez Tétre, je voudrais demeurer à ses côtés, comme vous entendez le faire, jusqu'à la mort.

— Et maintenant , Lina , si vos yeux ne lancent pas des éclairs, ils brillent cependant; vous baissez vos cils, mais j'ai vu s'allumer une étincelle. Cependant le moment de combattre n'est pas arrivé. Ce que je voudrais pouvoir faire, c'est prévenir le mal ; je ne puis oublier, ni le jour ni la nuit, que ces amers sentiments 'du pauvre contre le riche ont été engendrés par la souffrance; ils n'auraient pour nous ni haine ni envie, s'ils ne nous croyaient pas beaucoup plus heureux qu'eux. Pour adoucir cette souffrance et par là même diminuer cette haine , laissezmoi donner largement mon superflu , et, afin que la donation soit plus efficace , faisons-la sagement, four cela , donnons place dans nos conseils au bon sens calme, éclairé et pratique; ainsi, allez me chercher miss Ainley. »

Sans attendre un mot de plus , Caroline mit son chapeau et partit. Il paraîtra étrange peut-être que ni elle ni Shirley n'aient' songé à consulter mistress Pryor sur le sujet en question ; mais elles agissaient sagement en s'abstenant. La consulter, elles le savaient instinctivement , c'eût été la jeter dans le plus pénible embarras. Elle était beaucoup plus instruite, plus expérimentée que miss Ainley; mais, pour de l'énergie administrative et de l'activité executive, elle n'en avait aucune. Elle eût souscrit volontiers pour sa modeste obole à toute œuvre charitable ; elle faisait l'aumône en secret : mais elle n'était capable de prendre aucune part dans une œuvre de charité publique et sur une large échelle; quant à l'organiser, cela était tout à fait hors de question. Ilûrtoy le savait, et c'est pourquoi elle ne troubla point mis«

240 SHIRLET.

tress Pryor par d'inutiles conférences , qui pouvaient seulement lui rappeler sa propre incapacité , sans produire aucun bien.

. Ce fut un beau jour pour miss Ainley que celui où elle fut appelée à Fieldbead pour délibérer sur un projet qui rentrait si bien dans ses vues ; lorsque assise à la place d'honneur devant une table avec du papier, des plumes et de l'encre, et, ce qui valait mieux que tout cela, de l'argent comptant devant elle , on la pria de dresser un plan régulier pour distribuer des secours aux pauvres de Briarfield. Miss Ainley, qui les connaissait tous, qui avait étudié leurs besoins, avait souvent vu de quelle façon ils pourraient être plus efficacement secourus, si les moyens de secours pouvaient être trouvés ; miss Ainley était tout à fait compétente dans la question , et une joie douce s'empara de son cœur lorsqu'elle se vit à même de répondre clairement et promptement aux pressantes questions qui lui étaient adressées par les deux jeunes filles, lorsqu'elle leur montra par ses réponses quelle précieuse connaissance elle avait acquise de la condition des pauvres qui vivaient autour d'elle.

Shirley mit trois cents guinéesà la disposition de miss Ainley, dont les yeux se remplirent de douces larmes à la vue de cet argent, qui lui représentait de la nourriture pour ceux qui avaient faim, des vêlements pour ceux qui étaient nus, des médicaments pour les malades. Elle rédigea aussitôt un plan simple et judicieux pour l'emploi de cette somme, et elle assura Shirley et Caroline que des* temps plus heureux ne tarderaient pas à arriver, car elle ne doutait point que l'exemple donné par la châtelaine de Fieldhead ne fût bientôt suivi par d'autres. Elle voulait essayer de réunir quelques souscriptions additfbnnelles et former un fonds ; mais il fallait qu'elle consultât d'abord le clergé ; sur ce point elle était péremptoire ; M. Helstone , le docteur Boultby, M. Halle, devaient être consultés (car nonseulement il fallait soulager les pauvres de Briarfield, mais aussi ceux de Whinbury et de Nunnely) ; il y aurait de sa part de la présomption à faire la moindre démarche sans y être autorisée par eux .

Les membres du clergé étaient des êtres sacrés aux yeux de miss Ainley ; quelle que pût être l'insignifiance de l'individu , sa fonction en faisait un saint homme. Les vicaires mêmes, qui, dans leur triviale arrogance, étaient à peine dignes de

SHIRL£Y. 2kl

dénouer les cordons de sa chaussure ou de porter son parapluie de coton , passaient à ses yeux, dans son sincère enthousiasme, pour de jeunes saints. Peu importait qu'on lui fit remarquer clairement leurs petits vices et leurs énormes absurdités, elle ne les pouvait voir : elle était aveugle pour les défauts ecclésiastiques. Le blanc surplis pouvait couvrir une multitude d'imperfections.

Shirley, connaissant cette innocente infatuation de la part de celle qu'elle venait de choisir pour son premier ministre , stipula expressément que les vicaires n'auraient pas voix délibérative pour remploi de l'argent. Les recteurs devaient avoir la haute main , et Ton pouvait se fier à eux ; ils avaient quelque expérience, quelque sagacité, et M. Hall, au moins, avait de la sympathie et une bienveillance dévouée pour ses paroissiens ; mais quant aux jeunes gens sous leurs ordres, il fallait les tenir à l'écart et leur apprendre que la subordination et le silence étaient ce qui convenait le mieux à leur âge et à leur capacité.

Ce fut avec une espèce d'horreur que miss Ainley entendit un pareil langage. Caroline , cependant , la calma en prononçant quelques mots à la louange de M. Sweeting. Sweeting était le favori de miss Ainley; elle s'efforçait de respecter MM. Malone et Donne ; mais les tranches de pâtisserie et les verres de vin de primevère qu'elle avait offerts à Sweeting, toutes les fois qu'il était venu )a visiter dans son petit cottage, étaient toujours donnés avec une attention et des sentiments tout maternels. Elle avait une fois offert la même frugale collation à Malone; mais ce personnage avait affecté pour son offre un si évident mépris , . qu'elle ne s'était jamais aventurée à la renouveler. Elle servait souvent aussi ce régal à Donne , et se trouvait heureuse de lui voir manifester son * approbation d'une manière évidente en mangeant deux tranches de gâteau, et en en mettant une troisième dans sa poche.

Infatigable quand il s'agissait de faire le bien, miss Ainley se fût aussitôt mise en route et eût entrepris une tournée de dix milles pour voir les trois recteurs, leur soumettre le plan et solliciter leur approbation; mais miss Keeldar lui interdit cette démarche, et proposa, comme amendement, de réunir le clergé en petit comité le soir même à Fieldhead. Miss Ainley y assisterait, et lé plan serait discuté en conseil privé.

Shirley fit donc appeler à Fieldhead MM. les recteurs, et, avant l'arrivée de miss Ainley, elle soutint la conversation»

Sbiblbt. — I 11

243 SHIRLBY.

avec tttv de la plot aimable façon. Elle s'était chargée elle» même du docteur BouUby et de M. Helstone. Le premier était un vieux Gallois, entêté, violent, obstiné, mais qui n'en faisait pas moins beaucoup de bien, peut*étre avec un peu trop d'ostentation ; le dernier, nous le connaissons. Elle avait pour tous deux une sympathie amicale, surtout pour le vieux Helstone, et il lui en coûtait peu d'être charmante pour eux. Bile leur fit faire le tour du jardin, elle leur cueillit des fleurs, elle se montra comme leur ftlle dévouée. Elle laissa M. Hall à Caro* line, ou plutét ce fût aux soins de Caroline que M. Hall se confia lui-même.

M. Hall recherchait la société de Caroline dans toutes les réunions où il se trouvait avec elle. Ce n'était pas généralement un dameret, quoiqu'il plût à toutes les dames : c'était undévo* reur de livres, qui avait la* vue basse, portait lunettes, et était sujet à de fréquentes distractions. Pour les vieilles Fadies» il était bienveillant comme un fils; il convenait aux hommes de tout état et de toute condition ; la sincérité , la simplicité , la franchise de ses manières, la noblesse de son intégrité, la réalité et l'élévation de sa piété, lui gagnaient des amis dans toits les rangs. Ses pauvres clercs et sacristains raffectionnaient; le noble patron de son bénéfice avait pour lui une hante estime. C'était seulement avec les jeunes, belles, fashiônables et élégantes ladies, qu'il se trouvait un peu timide; étant lui-même un homme simple, simple d'aspect, de manières, de langage, il paraissait craindre leur pétulance, leur vivacité, leur él^anceet leurs grands airs. Miss Caroline Helstone n'avait ni pétulance ni grands airs, et son élégance native était du genre le plus calme , calme comme la beauté de ces fleurs qui se cachent sous les haies. M. Hall était un facile, joyeux et agréable causeur : Caroline aussi pouvait causer dans le têteà-tête. Elle aimait à voir M. Hall, dans les réunions, prendre un siège à côté d'elle, et la préserver ainsi de Pierre- Auguste Malone, de Joseph Donne ou de John Sykes; et M. Hall ne manquait jamais de se prévaloir du privilège toutes les fois qu'il le pouvait. Une semblable préférence montrée par un célibataire à une lady non mariée eût assurément, dans les cas ordinaires, donné lieu à la médisance ; mais Cyrille Hall avait quarante-cinq ans, était légèrement chauve, commençait à grisonner, et jamais personne n'avait dit ou pensé qu'il pût se marier avec Caroline Helstone. Il ne le pensait pas lui^^mème :

SHIRIiET. 34S

depuis longtemps il avait épousé ses livres et sa paroisse ; sa bonne sœur Marguerite , portant lunettes et savante comme lui, le rendait heureux dans sa position de eélibataire; il pensait qu'il était trop tard pour changer. Bn outre , il avait connu Caroline lorsqu'elle n'était qu'une charmante petite fille ; elle s'était assise plusieurs fois sur ses genoux ; il lui avait acheté des joujoux et donné des livres; il sentait que l'amitié qu'elle avait pour lui était mêlée d'une sorte de respect filial. Pour rien au monde il n^efii voulu essayer de donner une autre couleur aux sentiments de cette jeune fille , et son âme sereine pouvait servir de miroir à une charmante image, sans se sentir troublée par la réflexion.

Lorsque miss Ainley arriva , elle fut accueillie affliblemeni par tout le monde. Mistress Pryor et Margumte Hall lui firent une place sur le sofa au milieu d'elles, et, lorsqu'elles forent assises toutes trois, elles formèrent un trio qui eût prêté à rire à de joyeux étourdis (une veuve d'un âge mûr et deux vieilles filles à lunettes), mais qui n'en avait pas moins sa valeur, ainsi que le pouvaient attester les pauvres et les malheureux.

Shirley exposa l'affaire et développa le plan.

c Je connais la' main qui Ta tracé, > dit M. Hall, jetant un coup d'œil à miss Ainley et souriant bénignement : son approbation était gagnée. Boultby écouta et délibéra le front baissé et la lèvre inférieure avancée : la chose lui paraissait trop importante pour qu'il donnât son consentement à la légère. Helstone regarda autour de lui d*un air éveillé et soupçonneux, comme s'il eût craint que quelque artifice féminin ne fût à l'œuvre , et que quelque personnage en jupons n'essayât, en dessous main , d'acquérir une trop grande importance.

Shirley saisit et comprit l'expression de son regard.

t Le projet n'est rien, dit-elle nonchalamment; c'est seulement un canevas, une simple suggestion. Vous êtes priés, messieurs, de faire vous-mêmes un règlement. »

Et elle s'en fut aussitôt chercher le pupitre à écrire, se souriant malicieusement â elle-même en se penchant sur la table où il se trouvait; elle en tira une feuille de papier, une plume neuve, approcha de la table une chaise à bras, et pré* sentant sa main à Helstone, lui demanda la permission de l'y installer. Pendant une minute il fit quelques difficultés, et plissa d'une façon étrange son front bronzé. A la fin il murmura:

< Bien ; vous n'êtes ni ma femme ni ma SUe, et je me laisse-

2kk SHIRLEY.

rai faire pour cette fois ; mais faites-y attention , je sais que vous me mettez dedans.: vos petites manœuvres féminines ne m'aveuglent point.

— Oh I dit Sbirley, plongeant la plume dans l'encre et la lui mettant dans ]a main, vous devez me regarder aujourd'hui comme le capitaine Keeldar. Ceci est tout à fait une affaire de gentleman , la vôtre et la mienne , docteur. Les ladies que voilà sont seulement destinées à être nos aides de camp, et elles parlent à leurs risques et périls, jusqu'à ce que nous ayons réglé toute cette affaire. >

Souriant d'une façon qui ressemblait fort à une grimace, M. Helstone se mit à écrire. Il s'interrompit bientôt pour adresser des questions et consulter ses collègues , tantôt levant un œil dédaigneux, sur les tètes bouclées des deux jeunes filles et sur les tètes graves des vieilles ladies , tantôt regardant les lunettes et les tètes grises des. deux autres prêtres. Dans la discussion qui suivit, les trois recteurs montrèrent, à leur grand honneur, une connaissance approfondie de la condition des pauvres de leur paroisse, et même une expérience minutieuse des besoins individuels de chacun. Chaque recteur savait où le besoin de vêtements se faisait sentir, où la nourriture était la plus urgente, où un secours d'argent pouvait élre accordé le plus judicieusement et sans crainte d'abus. Toutes les fois que la mémoire venait à leur faire défaut , miss Ainley ou miss Hall, si elles en étaient priées , leur venaient immédiatement en aide : mais ni l'une ni Tautre ne parlait sans y être invitée, ni l'une ni l'autre ne tenait à se mettre en .avant ; elles n'avaient toutes deux que le désir sincère de se rendre utiles, et, le clergé voulant bien le leur permettre , elles acceptaient le bienfait avec reconnaissance.

Shirley se tenait debout derrière les recteurs, s'appuyantde temps à autre sur leurs épaules pour jeter les yeux sur les articles du règlement, prêtant une oreille attentive à tout ce quisedisait, et par intervalles se permettant encore son étrange sourire, sourire qui n'avait rien de méchant, mais qui était significatif; trop significatif pour qu*on le crût généralement aimable. Rarement les hommes aiment que d'autres hommes lisent trop clairement leurs sentiments et leurs pensées les plus intimes. Il est bon pour les femmes, particulièrement, d'être douces d'un do^jx aveuglement; d'avoir des yeux faibles et qui ne pénètrent jamais au-dessous de la surface des choses.

qui prennent toute chose pour ce qu'elle paraît être. Beaucoup, convaincus de ceci, tiennent systématiquement leurs cils baissés; mais rœille plus voilé a toujours une échappée par laquelle il peut, à Toccasion, jeter un regard sur la vie. Je me rappelle avoir vu une fois une paire d'yeux bleus, qui paraissaient habituellement endormis, prendre secrètement l'alerte ; et je connus par leur expression, une expression qui me glaça le sang et que je ne m'attendais guère à trouver en cet endroit, que depuis des années ces yeux lisaient sournoisement au fond dès âmes. Le monde appelait celle qui possédait ces yeux bleus c une bonne petite femme. » Ce n'était point une Anglaise. J'étudiai sa nature par la suite, je l'appris par cœur, dans ses replis les plus secrets et les plus cachés : elle était la plus fine, la plus profonde, la plus subtile femme à projets de l'Europe.

Lorsque tout fut réglé selon leâ intentions de miss Keeldar, et que les recteurs furent entrés dans l'esprit de son projet au point de consentir à placer leur signature en tête de la liste dé souscription chacun pour une somme de cinquante livres sterling, elle ordonna qu'on servit le souper. Elle avait recommajidé à mistress Gill de déployer toute son habileté dans la préparation de ce repas. M. Hall n'était pas un bon vivant, il était naturellement sobre; mais Boultby et Helstone aimaient tous deux la bonne cuisine. Le souper, des plus recherchés, les mit d*excellente humeur ; ils lui firent raison, comme des gentlemen toutefois, et non comme eût fait M. Donne , s'il avait été présent. Les vins fins furent dégustés avec plaisir et discernement. Le capitaine Keeldar fut complimenté sur son goût ; le compliment le charma : il avait voulu satisfaire ses religieux convives ; il avait réussi, et son visage rayonnait de plaisir.

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