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Si j'étais reine!!

Freïberg est la capitale d'un grand duché de la Confédération germanique. Sa position est ravissante ; son climat est doux ; ses environs sont pittoresques; des collines d'un aspect poétique lui servent d'horizons. Freïberg est bâti en amphithéâtre au bord d'une rivière. Ses maisons sont uniformément blanches, avec des volets verts et des toits aigus surmontés de girouettes bizarres. Tout y respire le calme, la paix, la sérénité. Le cours d'eau qui la baigne serpente entre deux rives vertes et fleuries, et n'est sillonné que par de rares bateaux à vapeur et des barques de plaisance. Peu de mouvement, pas de commerce ; c'est une agglomération de cottages plutôt qu'une ville. Pourtant c'est une capitale : d'autres villes du grand-duché sont plus imposantes et plus

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peuplées, mais aucune n'est' aussi jolie. Le caractère des habitants se devine : aristocratie calme et sereine, bourgeoisie tolérante. Tousse laissent vivre sans secousses, sans émotions; chaque jour ressemble à la veille, avec une régularité, une monotonie que l'esprit français nommerait volontiers désolante.

Mêmes occupations, mêmes devoirs, mêmes plaisirs, et ce dernier chapitre n'est pas celui dont on se préoccupe le moins. Les promenades sont charmantes, le tabac est peu cher, la bière excellente ; c'est plus qu'il n'en faut à de braves Allemands pour se trouver heureux. Quant aux femmes, elles ne sont pas moins coquettes qu'ailleurs; mais si elles trouvent le même plaisir au luxe , à la toilette , elles ont avant tout le sentiment du devoir et les habitudes de la vie de famille; les filles y sont sévèrement élevées , en ménagères plutôt qu'en femmes du monde, et de plus d'une femme de Freïberg on peut dire comme de la matrone antique :

« Elle resta chez elle et fila de la laine !...

Le grand amusement, la première passion , c'est la danse ! on s'y livre, il est vrai, avec une ardeur, une frénésie peu communes. En

dehors des bals de la Cour, où peu ont l'honneur d'être invités, tous les jours il se présente une occasion nouvelle de soirée, de réunion, de sauterie. La tarentule a beau être d'origine napolitaine, c'est assurément à Freïberg qu'elle fait ses plus fréquentes piqûres. Que le plus vulgaire instrument interrompe le calme habituel de la ville et joue en plein jour uDe ritournelle de valse ou de polka, les fenêtres s'ouvrent, livres et broderies tombent des mains qui les tenaient, et je ne jurerais pas que toutes et tous, et même jusqu'aux maisons, ne se mettent à sauter comme au son du cor magique d'Obéron. De cette manie chorégraphique résultent bien de temps en temps de petits scandales; des intrigues se nouent , des amours s'éveillent; mais les maris ne sont pas jaloux et les amoureux ne sont guère entreprenants. Ce n'est le plus souvent qu'un rêve d'une nuit d'été; les choses vont rarement plus loin. S'il ne s'agit que de jeunes gens, un bon mariage termine l'affaire et tout est bien qui finit bien ! Jugez, d'après cette esquisse, de la cour et de l'entourage du grand-duc. Rien qu'à voir le palais de Son Altesse, vous jugerez de la gaieté qui peut régner autour de lui : il a l'aspect d'un château fort. C'est un édifice en

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pierres de taille, ou plutôt en quartiers de rochers; il est gris brun, presque noir, et. tient le milieu d'une grande place éclairée par de lointains becs de gaz : peu de lumières aux fenêtres, sauf les grands jours ; la solitude partout, même dans les beaux jardins qui sont pourtant le diamant de la résidence; mais, ces jardins même, qu'on croirait dessinés par Le Nôtre, rappellent trop Versailles par le dessin : tout y est à angle droit, depuis la corbeille ou la pelouse, jusqu'à l'allée principale, l'avenue et les bassins. Tout y est propre, ratissé, peigné à ravir ; une seule chose y manque, la \ie; et le soleil a beau semer ses paillettes d'or au travers des routes ombreuses, les rares promeneurs, les statues (œuvres d'art numérotées et cataloguées) et jusqu'aux poissons rouges, on n'y respire que l'ennui, la monotonie. Au palais, les escaliers, les vestibules sont grands, vastes, aérés, dignes de l'édifice et de sa destination; mais les salons se succèdent uniformément ornés de glaces, de torchères et de tentures. Quant au mobilier, les invités., mais non les visiteurs, ont pu seuls le juger, car il est éternellement recouvert de housses. C'est, sans doute, grâce à cette précaution, qu'il se transmet d'âge en âge et conserve la fraîcheur qu'il avait perdue lorsque le

grand -père du prince régnant le lit remettre à neuf. Gomme antiquités, on y compte de fort belles choses, qui pourraient figurer dans la statistique de la marqueterie, ce qu'on appelle le rococo des siècles passés; pourtant, excepté la richesse et le style, il ne faut y chercher rien autre; la commodité, le confortable, tout ce qui séduit, tout ce qui met à l'aise en a été sévèrement exclu. Des canapés secs, durs, longs et droits, des clavecins, des fauteuils à pieds cannelés, des bergères sans coussins, des marbres jaunis, des groupes et des statues à tous les coins, aux fenêtres et aux portes des tapisseries légendaires, tout cela, quoique très-beau, donne froid, pétrifie, et contribue à faire croire qu'on visite en compagnie de Perrault le vieux château de la Belle-au-bois-Dormant. Les jours de concert ou de réception, c'est autre chose : les voiles tombent, les housses quittent les dossiers; candélabres, pendules et statuettes apparaissent sans gaze, et pour peu qu'il soit question de bal, des milliers de bougies inondent de clarté les majestueux arceaux du palais. La lumière resplendit, non la vie; même aux heures solennelles, la demeure princière garde son aspect mélancolique et monotone. On y sent toujours le moisi et le renfermé, En pas»

saut le seuil, un manteau de plomb semble toujours tomber sur vos épaules.

A quoi cela tient-il ?

Feu le grand-duc était un Allemand dans toute l'acception du terme ; fier de sa race, de sa nationalité, de sa couronne, il avait exagéré les habitudes traditionnelles de roideur et de symétrie de sa famille. Élevé méthodiquement, il avait soumis toute sa vie à une méthode dont il ne s'écartait jamais ; devenu homme et souverain, il avait réfléchi sur ses droits et ses devoirs, en avait fixé les limites, et il revendiquait les uns comme il se pliait aux autres, avec une imperturbable régularité. Exigeant dans l'exercice de ses privilèges , il ne se dissimulait pas ce qu'il se devait à lui-même , à sa famille et à ses sujets. De sa vie donc il avait fait deux parts, l'une en dehors, l'autre en dedans ; et, des deux côtés, il disposait avec un soin méticuleux presque religieux, tous les détails ; mesurant ses impressions et ses sentiments, comme l'emploi de sa journée; ne faisant rien qu'à heure fixe et s'arrêtant toujours au moment convenu. Pour n'être surpris de rien, il avait tout prévu; son enthousiasme, sa bonté, ses affections, ses sévérités étaient réglés d'avance : il n'eut jamais ni plus ni moins d'é-'

motion qu'il ne croyait devoir en éprouver. Lorsqu'il épousa , il y a quelque quarante ans, la fille de l'archiduc Geyrold, il prépara par anticipation son bonheur domestique, en fit le plan, régla la somme d'amour qu'il donnerait à sa jeune femme, les soins dont il l'entourerait, le nombre d'enfants qu'il en aurait; je ne sais même pas si, comme Tristam Shandy, il ne fixa point d'avance l'heure à laquelle il remonterait la pendule de sa chambre à coucher! Je vous laisse à juger comment fut heureuse dans cette atmosphère froide, compassée, glaciale, la jeune et belle princesse appelée à l'honneur d'être la grande-duchesse de Freïberg.. Bien des fois elle regretta les joies de son enfance et de la cour paternelle ; mais elle était femme, aimante, dévouée, resignée, elle dissimula ses mécomptes, jamais personne ne vit couler ses larmes. Peu à peu, d'ailleurs, elle apprit à mieux juger celui qu'on lui avait donné pour époux. Elle comprit que sous cette en veloppe de glace, à travers ces manies inexplicables, il y avait un esprit droit et juste, un cœur bon, aimant ; puis elle se réfugia dans les joies de la maternité, et ce fut là la meilleure, la plus complète de ses consolations. Mais la questioii des enfants, de leur édu-

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cation physique et morale ne prit point encore le grand-duc au dépourvu ; sur ce point il avait son idée et ses dispositions étaient prises. Avec la même régularité méthodique qui présidait à toutes les actions de sa vie, de ses journées, à ses études, à la satisfaction de ses désirs, de ses passions, il délimita les soins à donner à l'enfance, les sentiments à inspirer à la jeunesse, le développement progressif à mesurer au corps et à l'esprit, les études à faire, la voie à suivre, les heures à employer, de manière à ce que, privée de toute individualité, sa progéniture ne fût plus qu'un reflet de sa personne. Digne, majestueux, ne se prodiguant jamais d'ailleurs, il tint constamment ses enfants à distance, se réservant le rôle du « Deus ex machina » à leur égard ; et pourtant il aimait sincèrement les pauvres petits, mais il eût cru manquer de dignité en le leur laissant voir; et puis, il avait décidé à l'avance qu'il en serait autrement. Il n'était donc pas possible de rien changer au plan fixé, arrêté, définitif. Deux fois par an seulement, les enfants, conduits par leur gouvernante et leur précepteur, étaient admis à l'honneur de s'asseoir à la table grand-ducale. Le repas fini (repas silencieux et rapide) , ils, allaient baiser, chacun à leur tour, la

main paternelle, faisaient la révérence et s'enfuyaient bien vite , intimidés, effrayés par l'aspect sévère de cette grande figure, qu'on disait être celle de leur père. Une semblable direction porta ses fruits. Les jeunes plantes poussent mal en serre et sous cloche, les fleurs ne s'épanouissent pas à l'ombre, et bien des oiseaux meurent en cage. C'est ce qui arriva pour les petits princes et les petites princesses. S'ils eussent vécu, ils seraient inévitablement devenus rachitiques et idiots; mais le système exclusif d'éducation auquel ils furent soumis ne le permit pas. Aucun d'eux n'arriva à sa douzième année. Ce fut une suprême douleur pour la pauvre mère, qui à son tour pâlit, s'étiola et marcha d'un pas rapide vers la tombe. Tous les -autres chagrins, elle avait pu les supporter; mais avec ses enfants bien aimés, elle sentit que sa vie s'en allait ; plusieurs mois elle traîna languissante, s'affaiblissant chaque jour; enfin, après avoir mis au monde un dernier héritier de la race, elle comprit qu'elle allait mourir et fit demander son mari. Je n'essayerai pas de peindre la stupéfaction du grand-duc à cette triste nouvelle; il n'y voulait pas croire. Sa femme mourante! la duchesse à l'agonie! c'était impossible; il ne l'avait pas prévu, ce

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n'était pas dans son plan. Il fallut bien se rendre cependant à l'évidence, et lorsqu'il se trouva en présence de la mourante, l'automate, celui qu'on avait plaisamment surnommé le grand-duc de Nuremberg par une allusion transparente, redevint homme; son cœur se fondit et des larmes silencieuses coulèrent le long de ses joues. La duchesse l'attira près d'elle, bien près, comme pour lui donner dans un dernier baiser son dernier soupir et ses dernières paroles; puis d'un geste elle éloigna tous les assistants. Que fut-il dit dans ce suprême entretien, nul ne le sut jamais; seulement, au bout d'un quart d'heure, des cris et des gémissements douloureux rappelèrent les femmes et les chambellans. A genoux devant le lit mortuaire, baignant de larmes la main inanimée de sa compagne , le grand-duc sanglotait comme un enfant et poussait des plaintes inarticulées. Son bon ange venait de s'envoler. On voulut en vain l'éloigner; il résista atout et à tous avec une sauvage énergie, et jusqu'au moment où la princesse fut ensevelie, il s'obstina, au mépris de toutes les règles de l'étiquette, à veiller, seul, sa chère morte. Lorsqu'enfm l'heure des funérailles eut sonné, ses yeux se séchèrent ; il redevint calme,

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ou le parut, du moins, et après avoir déposé un dernier baiser sur le front glacé de sa compagne, il regagna ses appartements, chancelant commeun homme ivre, mais plus grave et plus compassé que jamais. Les choses et les gens reprirent leurs allures habituelles à la cour de Freïberg. Les fonctions de gouvernante du petit prince furent confiées à madame de Meïningen, fille du chapitre noble de Thérèse et veuve d'un général mort à la bataille de Leipzick, que feu la grande duchesse tenait en haute estime. Peu riche, elle accepta avec reconnaissance la mission maternelle dont Son Altesse daignait la charger, et comme le suprême vœu de la grande-duchesse avait été que son dernier né fût élevé à la campagne, quelques jours après les obsèques, elle partit avec le petit prince, sa nourrice, et la suite obligée de son royal pupille, pour un domaine voisin de la capitale. L'émotion d'Amédée Xîï congédiée, les dernières volontés de la grande-duchesse religieusement accomplies, l'enfant parti, soustrait à l'influence délétère qui avait probablement tué prématurément ses aînés , le grand-duc renfourcha de plus belle son éternel dada : il réglementa l'étiquette de sa cour, soumit les présentations, les occupations, les obligations , les amusements , les plaisirs

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même, à un train immuable et méthodique. A chaque chose, son heure et sa forme, à chaque heure son emploi , à chacun sa fonction dans tous les ordres et dans toutes les classes : pourvu qu'il arrivât à l'harmonie du tout, il faisait bon marché des détails. Aussi commença-t-il par lui-même. Sa vie, ses journées, ses désirs, ses besoins, son costume, furent scrupuleusement réglés. îl prêcha d'exemple, puis il établit un code officiel de toutes choses dont il était absolument interdit de se départir, sous peine d'encourir son mécontentement, — si bien qu'au bout de quelques années, la cour de Freïberg ressemblait exactement à un de ces tableaux-horloges à musique, où chaque fois que l'heure sonne, un harmonica répète un air d'opéra, toujours le même, le ballon s'enlève, le bateau oscille, le chemin de fer traverse le pont, les chevaux piaffent, l'ermite sonne la cloche, etc. , etc. , toujours le même tableau , la même comédie. Avec le temps, les personnes finissent par s'identifier, s'incarner, pour ainsi dire, avec le masque qui leur est imposé. C'est constater que la cour de Freïberg fut bientôt à la hauteur des manies de Son Altesse. Ainsi, le grand-duc avait les cheveux courts, la figure rasée, et ne portait que d'épaisses moustaches blanches: il exigeait qu'autour de

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lui tout le monde fut frisé ou portât perruque, Cravaté de noir, vêtu militairement d'une tunique bleu foncé à sept boutons, d'un pantalon clair, il affectait de ne mettre aucun ordre, quoiqu'il eût reçu à peu près tous les grands cordons de l'Europe, même ceux dont les souverains se montrent le plus avares. En revanche, il voulait que tout le monde autour de lui fût en uniforme ou en tenue de gala : cravate blanche, habit noir, gants glacés , décorations locales et autres. Le grand-duc était matinal, levé dès cinq heures, l'hiver comme l'été; en tenue au saut du lit,til soumettait à la même règle toute sa maison. Après avoir expédié quelques affaires, reçu ses ministres, il sortait à pied, faisait trois ou quatre fois le tour du parc , suivi de ses officiers ou de ses chambellans , puis il rentrait , déjeunait à heure fixe, et s'enfermait dans son cabinet jusqu'au moment de sa promenade habituelle à cheval ou en voiture, dans la ville ou aux environs. Le dîner se servait avec apparat, deux couverts étaient mis : celui du grand-duc et celui de la grande-duchesse; le service de cette dernière restant organisé comme de son vivant, les plats étaient apportés, les rôtis découpés et offerts avec cérémonie. Puis, le repas terminé, le prince se levait,

s'inclinait respectueusement devant la place inoccupée de la princesse, et rentrait chez lui. A quoi employait-il ces heures de solitude? On ne l'a jamais bien su; il faut supposer qu'il s'agissait toujours de son code d'étiquette et de réorganisation de la cour. Du reste, ni spectacles, ni concerts, ni bals, ni soirées: quoiqu'il y eût à Freïberg plusieurs théâtres, une troupe suffisante d'opéra et une aristocratie très-dansante, depuis la mort de la grande-duchesse, Son Altesse avait déclaré qu'il n'y aurait plus de fêtes officielles, sauf dans les circonstances réglées par l'étiquette. Lorsque par hasard la venue, le passage d'un souverain étranger, ou quelque solennité diplomatique rendait indispensable sa présence et l'obligeait à se départir de sa résolution, il faisait une courte apparition et s'éloignait le plus vite possible.

On ne s'en amusait pas moins à Freïberg, mais ailleurs qu'au palais ; ce qui n'était pas à regretter pour les jeunes gens, amis du plaisir.

Comme contraste à ce tableau , d'une gamme un peu sévère, faisons une excursion vers des paysages plus gais. Sans sortir du grand-duché , remontons ces rampes pittoresques qu'encadre un horizon de sept lieues;

nous voici dans une petite localité dépendante de la résidence d'été : c'est le Bade de Freïberg. Traversons le village, et sonnons à cette grande porte verte, et comprise entre deux murs blancs qui se prolongent le long de la rue, et près de laquelle veille sans cesse une sentinelle d'honneur. Au fond d'une cour coquette, parfumée d'orangers et de rosiers en caisses, apparaît une petite maison à l'italienne, toits plats, fenêtres ouvertes au levant et dont les persiennes se relèvent perpendiculairement, par moitié; on y accède par un perron de quelques marches qui disparaissent sous les fleurs et les arbustes; des plantes grimpantes s'élancent indiscrètement jusqu'au premier étage et des buissons de lilas , mariés aux sureaux et à l'aubépine , portent jusqu'au-dessus des fenêtres leurs touffes odorantes, entre lesquelles merles et fauvettes font, chaque printemps, leurs nids. Le jardin, sans être très-spacieux, est agréable^ bien disposé, plein d'ombre et de fraîcheur. Les arbres fruitiers y sont en grand nombre, mais non pas à l'exclusion de toute autre culture. Deux épais gazons, entourés de corbeilles de fleurs, s'éteudent devant les deux cascades de la maison, et sont bordés par une double allée de marronniers, des massifs de rhododen-

drons, des tulipiers, des catalpas, des bouquets de noisetiers et de cassis odorants. Sur une des pelousesse roule bruyamment, —entre une grosse fille joufflue (sa nourrice sans doute) et un grand chien de la race des montagnes, tout jeune aussi, avec lequel il semble avoir noué des relations d'amitié fort intimes, — un bel enfant de quatre à cinq ans, blonclin frisé, et dont les joues roses respirent la bonne humeur et la santé. Une dame déjà âgée, assise sur un pliant et qui tricote, surveille leurs ébats, et met le holà d'un geste ou d'une parole, lorsque le bambin tourmente un peu trop vivement la nourrice, ou que maître Tomy ne mesure pas assez les coups de pattes et les coups de langue dont il gratifie volontiers son petit maître. Un homme jeune,, un livre à la main, se promène dans l'allée. C'est dans cette douce et calme retraite que s'élève et grandit l'espoir de Freïberg, le prince Amédée, qui ne se doute guère de son illustre destinée et dont la turbulence enfantine dément un peu le sang flegmatique qu'il doit à l'origine paternelle.

Les années se passent,

Le petit prince grandit , reçoit les soins d'une mère tendre et profite des leçons intelligentes d'un jeune savant, Roland de Tau-

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chnitz , que l'université de Freïberg a député à l'École polytechnique de Paris pour l'y représenter, et d'où le grand-duc Fa rappelé pour être le gouverneur de l'héritier de sa couronne. Si le prince Araédée garde l'étourderie de l'enfance, il a déjà l'aplomb et le savoir d'un homme : il parle avec correction plusieurs langues, et la vie en plein air lui a donné le goût de la botanique ; il possède sur le bout de son doigt la flore de la vallée, et le carnier, que porte Tomy, le bon chien, son camarade, n'est jamais vide. L'herbier s'enrichit; chaque jour amène de nouvelles conquêtes. Les années s'écoulent encore.

Amédée suit les cours de l'Université, il y tient le premier rang. Bien des larmes ont coulé quand il a fallu quitter, chaque jour, le village aimé, en calèche il est vrai, précédé de piqueurs et suivi d'une escorte. Mais son précepteur, déjà son ami, l'accompagne, encourage ses progrès, et le jeune prince trouve la récompense de son application dans l'affection qui redouble autour de lui. Amédée paraît de temps en temps à la cour; il est alors naturellement aux côtés de son père qui lui parle à peine et ne l'embrasse jamais ; aussi quand il regagne la royale villa, paraîHl moins gai qu'à l'ordinaire.

Jl reste une dernière partie du programme de la grande-duchesse à exécuter : il faut qu'Amédée voyage. Adieu à la chère petite maison, à la belle vallée! Sous la tutelle de M. de Tauchnilz, avec la suite et les équipages qui conviennent à son rang de prince héréditaire, Amédée se met en route. Il visite successivement la Belgique, la Prusse, l'Angleterre, et, après avoir reçu dans toutes les cours l'accueil auquel il a droit, il va se rendre en France, lorsqu'une dépêche télégraphique lui annonce la mort subite de son père.

Le grand-duc de Freïberg s'appelle désormais Amédée XIII.

Un ménage diplomatique.

L'hôtel qu'habitent le baron et la baronne de Kelner est situé sur le chemin de la promenade, au bord de la rivière. C'est un grand pavillon carré, de construction italienne, à toit plat, entouré de bosquets touffus, et défendu, des quatre côtés, par une grille de fer à lances dorées. Devant la façade vallonné un gazon vert, brodé de corbeilles de fleurs et rafraîchi par une nymphe qui verse continuellement les eaux de son urne dans un bassin de marbre. De ce' côté la vue a été réservée et les fenêtres dominent la route : sur les trois autres flancs, les arbres forment un rideau impénétrable. L'hôtel a deux étages et un rez-de-chaussée : les cuisines et les offices ont été placés dans le sous-sol. Les écuries et les communs se cachent au

fond du jardin et ont une entrée distincte.

On arrive à la maison par un perron double sur lequel s'ouvre un vaste vestibule : au fond, la salle à manger, à droite les salons de réceptions, à gauche l'appartement particulier de madame de Kelner, dont les nombreuses pièces se succèdent ; en retour, la chambre et le cabinet de toilette qui sont seuls sur le devant, c'est-à-dire sur la promenade. Au premier étage, l'appartement du baron d'un côté, de l'autre ses bureaux; tout cela est vaste, commode, bien disposé et meublé avec un luxe élégant et artistique.

L'hôtel habité par le chargé d'affaires de S. M. le roi des Belges est une merveille d'arrangement et de bon goût. Quand on en passe le seuil, on se croirait volontiers à Paris, à la Chaussée-d'Antin ou au faubourg Saint- Germain. Il est dix heures : depuis le lever du soleil, des clartés printanières illuminent le jardin. 11 y a longtemps que la ville est éveillée, les domestiques s'agitent à l'antichambre, à la cuisine, à l'écurie. Depuis deux heures déjà, le baron Raoul de Kelner est entré dans son cabinet; il écrit d'une main fiévreuse, et sa correspondance est fréquemment interrompue par de violents accès de toux. Il est jeune encore; mais son front est dégarni, sa fi*

gure est pâle, ses traits sont amaigris : il a l'aspect souffrant et fatigué. Quels chagrins, quels excès, ont amené cette \ïeillesse précoce? Qui le sait? Toujours est-il que le baron semble se roidir contre la souffrance et se cramponne au travail (le travail, dernière consolation de toutes les infortunes !). Sa plume court sur le vélin officiel; si sa main tremble, l'écriture n'en est pas moins ferme et serrée, et la pensée qui contracte ses lèvres, éclaire par instant son regard et semble illuminer son front. îl travaille et s'isole, cherchant surtout l'oubli ; — car ce n'est pas, en somme, une distraction bien attrayante que le courrier diplomatique ; — aussi de temps en temps respire-t-il longuement et jette-t-il un regard sur la pendule, dont les aiguilles ne semblent pas marcher à sou gré. Enfin le son argentin d'une sonnette se fait entendre; madame est levée. Raoul quitte son bureau et se dirige vers la salle à manger. Personne encore, quoique le déjeuner ait été annoncé; le maître de la maison ne s'assied pas; il se dirige vers la fenêtre et regarde, d'un œil vague, le radieux paysage qui se déroule dans le lointain ; puis l'impatience le gagnant, il bat sur la vitre, tout en prononçant des paroles entrecoupées, un pas redoublé qu'auraient

peine à suivre les chasseurs de Vincennes ou les bersagliers de Florence. Mais voici que la porte s'ouvre : Louise paraît en négligé du matin, et la pièce, sombre jusqu'alors, s'illumine de sa radieuse beauté. Le baron se retourne, va au-devant d'elle et serre affectueusement, ardemment même, la petite main qui lui est mollement tendue. Les deux époux s'assoient.

— Gomment allez-vous, ce matin, Raoul?

— Mieux, depuis que je vous vois.

— Parlez-moi comme je vous parle, mon

ami Je m'informe de votre santé, rien

de plus ; répondez-moi seulement avec la même amitié que je vous témoigne !

— L'amitié ! l'amitié !

— M'en voudriez- vous de rester votre amie?

— Non sans doute, mais...

— Supprimons les mais et dites -moi comment vous avez passé la nuit.

— Assez bien.

— J'avais chargé Berthe de me réveiller, au cas où vous auriez une de vos crises ; je ne me suis pas endormie tranquille; hier encore vous n'avez pas été raisonnable. Au dîner du prince Charles, vous avez bu du vin de Champagne; le soir vous avez eu avec votre confrère de Hanovre, une causerie qui me-

nacail de tourner à la discussion ; vous vous êtes échauffé, vous toussiez... enfin, vous m'avez attendue quand il suffisait de me

renvoyer la voiture : tout cela n'est passage, et vous oubliez trop la prescription du docteur...

— Le docteur ! le docteur i

— Il a raison ! et je suis de son avis... Ce n'est point avec un semblable régime que vous vous rétablirez. Suivez nos conseils et soyez prudent. C'est votre amie qui vous en prie.

— Toujours votre amitié!

— N'entamons pas, Raoul, un sujet qui pourrait vous irriter ! L'irritation vous est mauvaise, et puis, à quoi cela sert-il? Remonterons-nous le passé ? Restons bons amis et déjeunons; seulement ne prenez pas de thé, vous savez qu'il vous fait mal; j'ai demandé pour vous une infusion de germandrée, vous vous en trouverez mieux

Monsieur et madame de Kelner ont fait un mariage d'amour. Le baron Raoul n'a pas toujours été un diplomate usé, un vieillard avant l'âge, tel qu'il paraît aujourd'hui. Lorsqu'il a épousé Louise, c'était un beau jeune homme de vingt-six ans à peine : joli garçon, distingua instruit, riche, noble, cavalier

habile, danseur élégant, aimable et aimé, — je ne parie que pour mémoire de sa position officielle : neveu du ministre de la guerre de S. M. le roi des Belges, secrétaire d'ambassade , il avait déjà tourné bien des têtes, fait palpiter bien des coeurs quand il rencontra dans un bal de S. M. Léopold 1er, une jeune fille, belle comme un ange, ayant de l'esprit comme un diable, tenant par sa famille à la plus haute aristocratie de la Belgique, qui voyait le monde pour la première fois et était riche presque à millions. Ajoutez qu'elle comptait seize ans à peine ! La voir, danser avec elle, et en tomber éperdu ment amoureux fut l'affaire d'une soirée. Le lendemain, Raoul se demandait s'il n'était pas bien audacieux de sa part de se présenter, et si semblable conquête n'était pas équivalente à celle des pommes d'or du jardin des Hespérides.

Pourtant sa recherche fut accueillie, l'intervention des grands parents vint en aide à l'inclination réciproque des deux jeunes gens. Le mariage fut célébré à midi, à Sainte- Guduie, avec une pompe éblouissante. S. M. le roi des Belges avait bien voulu y assister; mais les splendeurs de la cérémonie durent pâlir devant les deux jeunes époux dont le bonheur

n'était un secret pour personne. Champfort n'a pas toujours raison, et l'amour, surtout dans le mariage, peut être autre chose que l'échange de deux fantaisies. Louise et Raoul en fournirent la preuve! Jamais couple plus charmant n'émerveilla successivement les salons de Bruxelles, de Berlin, de Madrid et de Paris. Leur amour, et l'attrait de leurs natures ouvertes et cordiales, l'élévation de leur caractère, leur rallièrent toutes les sympathies. Que de fois, malgré sa jeunesse, Louise a fait penser à madame Récamier ! Malheureusement le proverbe vulgaire a raison : en ce bas monde tout passe, tout lasse, tout casse. Les chevaux de race se fatiguent de l'orge dorée qu'on leur offre dans des mangeoires de marbre, l'ara des morceaux de sucre dont on le bourre comme Vert-Vert. Un beau jour, M. de Kelner, rassasié de bonheur, finit par trouver sa vie monotone et chercha des distractions à sa félicité : l'ivresse du tokay ne lui suffisant plus, il en demanda une autre aux coupes vulgaires. Tant que ses escapades restèrent dans l'ombre, tout alla encore bien; car Louise les ignora. Mais le jour où la jeune femme acquit la preuve qu'elle était trahie, dans sa propre maison, par une indigne créature dont elle s'était faite la bienfaitrice , son amour

s'éteignit comme un feu follet. Jeune, mais forte, elle ne transigea point avec ce qu'elle crut son devoir, et, — chassant honteusement la misérable qui avait espéré lâchement, sottement, se faire un piédestal à ses dépens, — elle n'eut plus pour son complice, pour celui qu'elle avait tant aimé, que le plus profond, le plus sanglant des mépris. Huit jours après, Louise se sépara de Raoul ; des considérations de famille empêchèrent qu'il fût donné à ce divorce une sanction judiciaire; mais la séparation n'en fut pas moins complète, irrévocable. Le baron garda sa position de secrétaire d'ambassade et expliqua comme il put la disparition de sa femme. Quant à madame de Kelner, malgré ses dix-neuf ans, elle s'en alla en France habiter un vieux château de Sologne au milieu d'une vallée sauvage, inaccessible aux bruits et aux joies du monde. Là, cinq ans durant, elle dépensa noblement sa fortune, sa haute intelligence, les trésors de son cœur, à civiliser et à moraliser les grossiers indigènes parmi lesquels elle était venue vivre. Elle assainit des villages, enseigna la culture, creusa des canaux, ouvrit des routes, ensemença la glèbe, fonda des écoles, bâtit des églises, organisa des œuvres de bienfaisance, etc., etc. En cinq ans, la vallée était

transformée, la civilisation moderne en avait pris possession ; le travail, la santé, le bonheur en avaient régénéré les populations.

Malheureusement, le bien ne se réalise, ne se cherche même jamais impunément. La séparation de Louise, sa retraite, l'isolement de sa vie, servirent de texte à toutes les calomnies. On mit d'abord les torts de son côté; puis on prétendit qu'elle n'avait voulu chercher dans sa retraite que l'égoïsme à deux ou à trois... et mille autres sottises.

De toutes ces ridicules rumeurs, dont la plupart n'arrivaient pas jusqu'à elle, Louise ne s'inquiéta que fort peu : mais le jour, où M. de Kelner fut nommé ministre plénipotentiaire, la double famille s'en arma pour tenter un rapprochement. Qui ne connaît l'opiniâtreté des vieilles douairières et la persévérance des grands parents ? La jeune anachorète fut circonvenue, obsédée de raisonnements, d'instances et de prières... Longtemps elle résista; puis, à la suite d'un incident romanesque, un duel que son mari eut pour elle, elle finit par céder, mais elle fit ses conditions sévères, imprescriptibles. Elle voulut bien rentrer chez elle, mais en étrangère : elle consentait à pardonner, — l'oubli lui était impossible. Pour le baron repentant, elle serait désormais une

sœur, une amie, rien de plus. Dans la bouche de madame de Kelner, cette décision était un arrêt sur lequel il ne fallait pas songer à revenir. Ne pouvant obtenir davantage, la famille et le chargé d'affaires de Belgique à Freïberg acceptèrent cet ultimatum. Louise revint, et c'est dans cette position réciproque, impitoyablement maintenue, que nous trouvons aujourd'hui les deux époux. Ajoutons seulement que Louise n'est pas revenue seule. La calomnie implacable, acharnée, s'attache à ses pas, et l'a suivie dans la capitale du Grand-Duché. On ignore si elle en souffre, je crois assez à son indifférence à ce sujet; en tous cas elle ne se plaint pas. Après tout, n'est pas calomnié qui veut, ou voudrait l'être !...

Je n'ai pas besoin d'en dire plus : l'épouse offensée tient tous ses engagements : elle fait preuve de l'abnégation la plus complète ; elle prend en pitié les souffrances physiques; elle soigne les infirmités prématurées de M. de Kelner, ne risque jamais un mot, un reproche; écarte attentivement tout ce qui pourrait éveiller un souvenir, et, véritable sœur de charité, elle se dévoue courageusement au soulagement de celui qu'elle a aimé et qui est son mari ; mais en même temps, au bas de la page qui s'appelle l'amour, elle ne veut, à aucun titre, ouvrir le

plus simple article ni au doit ni à ï avoir. De ce que souffre M. de Kelner on ne peut se faire une idée qu'en se rappelant la chanson vulgaire du chien du jardinier. C'est après avoir méconnu, dédaigné, trahi la plus noble des créatures que la; Providence lui donna pour compagne dans un jour de largesse, qu'il pressent l'immensité de son malheur! C'est après avoir eu sous la main tous les trésors de l'affection la plus enviable, la plus intelligente et la plus délicate, qu'il reconnaît dans quelle mesure il a prostitué son cœur. Mais l'arrêt est irrévocable, il le comprend; et, s'il ne peut s'en consoler, il faut au moins qu'il s'y résigne.

Louise de Kelner était, à vingt-cinq ans, — à l'époque où commence ce récit, — la plus charmante femme qu'on puisse rêver. Grande sans exagération , elle possédait le juste degré qui sépare l'embonpoint de la maigreur. Sa taille était souple, élégante et admirablement prise; ses bras modelés sur les chefs-d'œuvre antiques avaient le poli de l'ivoire, le transparent du marbre, tandis que d'adorables petites veines bleuâtres couraient sous une peau blanche légèrement teintée de rose. Les épaules tombaient en s'arrondissant mollement, et sa poitrine annonçait, à la fois, la force de sa constitution et la perfection délicate de sa

nature. Des cheveux d'un noir de jais, des yeux d'un brun sombre rendaient sa physionomie la plus séduisante du monde. C'est bien pour elle que fut inventée la célèbre formule : un teint de rose et de lis... En effet, elle n'avait ni la carnation mate de quelques brunes, ni les couleurs vives et plaquées de certaines blondes. Ses mains, qu'elles se jouassent sur l'ivoire de son piano , ou qu'elle les ployât à la plume et au pinceau, ou bien encore, qu'impatientes et nerveuses, on les vît feuilleter un livre ou caresser son lévrier favori , ses mains étaient dignes d'une reine ou d'une fée. Mais, où le grand sculpteur des hommes et des choses avait prodigué surtout les magnificences de son art divin, c'était, sans aucun doute, dans la composition de parties souvent rebelles à l'harmonie du visage humain. Sa bouche n'était ni trop petite ni trop grande; ses lèvres n'étaient ni minces, ni épaisses , et ses dents de perles apparaissaient au milieu d'un merveilleux arc de corail; son nez, droit et fin, avec des narines mobiles et rosées, était à la fois spirituel et quelque peu sévère. Les merveilleux diamants, qui ornaient ses oreilles, y acquéraient un lustre nouveau, comme les étoiles paraissent plus scintillantes dans un ciel sans nuages.

Nous l'avons dit, Louise avait vingt- cinq

ans au moment où commence cette histoire. Si la nature avait été pour elle prodigue de beautés physiques , elle lui avait accordé aussi une àme droite et un caractère ferme. Bien qu'élevée au sein d'une famille opulente et de haute noblesse, elle avait compris de bonne heure que l'avenir d'une femme n'est pas tout entier renfermé dans la possession de ces biens, souvent passagers, qu'on appelle la beauté, la noblesse et la fortune. Elle n'eût pas été femme, si elle n'avait pas, comme toute autre, ressenti les avantages que lui donnaient les biens dont nous venons de parler. Pauvre, laide, fille du peuple, elle eût souffert, cela est évident; elle était donc loin de mépriser la part que Dieu lui avait faite. Cependant elle se serait crue bien malheureuse aussi, de n'avoir, du côté du cœur et de l'esprit, rien de précieux à mettre en regard de toutes ces richesses matérielles. Je pardonnerais volontiers à une femme laide et misérable d'être sotte, disait-elle : mais la bêtise est impardonnable chez une jolie femme, et l'ignorance est un gros péché chez une femme riche et titrée.

Type et modèle de toutes les perfections en miniature, Louise exerce, à son insu, une influence, u 11 charme inexprimables sur tout ce qui l'environne. Lorsqu'elle écoute et qu'elle

s'approche de son interlocuteur, elle a des regards si étonnés, si interrogateurs, qu'on n'échappe point au fluide magnétique qui s'échappe de ses prunelles. Aussi, ne puis-je qu'excuser certain marquis, un peu marin, qui lui disait un jour de tête-à-tête :

— Dieu me damne, baronne, je crois que je vais vous embrasser !

Et le poète dévot, qui finissait ainsi son sonnet :

« Lorsque je reviendrai, je veux mettre en ma poche « Mes deux yeux... ou je veux me suspendre a la cloche « Que sonnait feu Séguier, par le diable tenté. »

Louise a été calomniée, et c'est, à mes yeux, un de sesgrands mérites. Dieu merci , pour notre époque, la calomnie ne s'adresse qu'à ceux qui en valent la peine. La vérité, d'ailleurs, luitpour tout le monde. Ce qui est seulement regrettable, c'est qu'elle a été l'objet de calomnies vulgaires, souples, abjectes, absurdes, rampantes. De ce manège, elle reste cependant toujours le but et un peu la victime. L'ignore-t-elle ? On peut en rester convaincu, à la voir si indifférente et si sereine. Pourtant, je crois qu'elle le sait bien, et qu'elle ne se dissimule pas qu'elle a le don tout personnel d'inspirer aux autres femmes des jalousies qui ressemblent parfois

à la haine et prennent, au besoin, les allures de la rage, cette impuissance de la jalousie et ce délire de l'impuissance.

En revanche, elle inspire aux hommes des passions ardentes, des amitiés sans limites : mais, amours, amitiés et ressentiments n'arrivent point à la hauteur de sa sérénité qui les voit d'en haut et les dédaigne. Les mécomptes nés de l'affection ou de l'amour n'ont pas de prise sur elle : elle n'est pas coquette et joue, néanmoins, en y prenant plaisir, un jeu dangereux, que d'autres plus habiles tourneraient à leur propre bénéfice. Comme l'idole de Brahma, elle accepte l'encens, mais n'en tient pas compte et garde son immuable impassibilité. Que de désespoirs elle a causés sans en avoir conscience ! De combien de folies n'a-t-elle pas été la cause sans le savoir? Quelles séparations n'a-t-elle pas involontairement occasionnées, que de désunions inorganiques n'a-t-elle pas décidées?... Tout cela s'accomplissait à son insu, en dehors d'elle. Les femmes ne lui ont pas pardonné, et s'il existe quelque chose dans son caractère, dans sa personne, qui prête à l'observation, à la critique, qui blesse, enfin, c'est ceci: elle est dangereuse, non dans le sens qu'on attache en général à ce mot, c'est la meilleure,

la plus tranche, la plus loyale, la plus simple des femmes , elle a un cœur d'or et la figure d'un ange; mais elle charme à son insu. Les passions éclosent sur son passage, et, malgré elle, prennent bientôt des proportions inquiétantes qui peuvent arriver au paroxysme de la folie. Revenons cependant à notre sujet. En sortant de la salle à manger, Louise reprend sa tranquillité, l'impression douloureuse qu'elle vient de ressentir s'efface de son front, son sourire mélancolique renaît sur ses lèvres ; c'est l'heure de sa toilette, une affaire sérieuse, même pour elle. Seulement, comme une enfant, elle prend le plus long chemin et fait le tour de son appartement; cela nous donne le droit d'y jeter un regard curieux, et d'admirer en passant les merveilles que son goût et sa fantaisie y ont entassées. Une serre éclairée par un plafond de glaces dépolies et qui laisse passer les rayons du soleil en les tamisant, confine à la salle à manger : un divan demi-circulaire recouvert de perse à grandes fleurs en garnit un côté, l'autre est rempli de caisses de tout genre, de potiches aux formes bizarres, où s'épanouissent les richesses exotiques des plantes les plus rares, où se pavanent les plus beaux échantillons de la flore locale. Dans les intervalles,

des bassins lancent capricieusement des jets d'eaux dont les gerbes retombent en brouillards...

Dans un aquarium de Venise frétillent des poissons multicolores, argentés et dorés; Louise émiette un petit morceau de pain qu'elle a apporté à leur intention, et les gloutons qui l'ont reconnue attendent impatiemment à la surface le régal qu'elle va leur distribuer. Le perroquet est moins aimable , soit qu'il regrette d'être enchaîné, ou qu'il soit orgueilleux de sa beauté au point d'être jaloux de sa maîtresse. Cependant il est bien beau lui-même, avec sa robe blanche et rose, sa huppe jaune, son bec de nacre. Il interrompt à son arrivée son verbiage rauque et monotone, il tourne vers elle, un œil rond et fixe qui ne promet rien de bon, et peut-être aurait-il la méchanceté de mordre jusqu'au sang sa main blanche, si elle avait l'imprudence de s'aventurer jusqu'à son perchoir. Louise cependant s'arrête près de l'ingrat et regarde avec intérêt si rien ne lui manque, eau pure et chènevis : elle passe et arrive à la volière, c'est sa récréation favorite. Tous ses petits amis la connaissent, la fêtent à leur façon : à son approche c'est un concert étrange, bizarre, mais plein de charme. Toute la gent

ailée s'agite, bat des ailes et chante en son honneur. Au doux refrain des fauvettes et des pinsons se mêle le pépiement des cardinaux et des bengalis, les piaillements des verdiers et l'interminable refrain des canaris : un rossignol isolé dans sa cage verte leur répond par un feu d'artifice de trilles et de gammes, et le merveilleux merle qui chante et parle comme une créature humaine, sans oublier une note, entonne XII Baccio d'Arditi, qu'il a entendu hier pour la première fois. Bref, ce serait à se boucher les oreilles, tant ils sont bruyants, si l'on ne leur tenait compte de la bonne intention. Nous passons au salon rouge, une pièce un peu sombre, qui sert d'ordinaire de salon d'attente ; une grande table chargée de journaux, deux divans, des tableaux signés de noms de maîtres, des portraits de famille en sont les uniques ornements. Le salon bleu, plein de fleurs, est dans le style Louis XV, avec des étagères, des consoles et des fauteuils aux pieds dorés; sur la cheminée une grande pendule en bronze florentin avec des rechampis dorés, figure un chevalier armé de toutes pièces. 11 semble surveiller la marche de l'aiguille et tient le milieu entre deux panoplies transformées en gigantesques candélabres. Celte garniture est

SI .1 ETAIS REINE ! ! h\

une œuvre d'art d'un prix inestimable. Un autre salon, tendu de satin rouge, sert à la fGis de boudoir et de bibliothèque, les meubles y sont de marqueterie et de laque. Dans les vitrines, sur de nombreux rayons s'étalent des livres de choix, collection raisonnée qui trahit les goûts et l'esprit sérieux de celle qui les a réunis. À part un petit bureau en palissandre, le reste de l'ameublement est moins sévère, les divans sont moelleux, les fauteuils confortables, et une table à ouvrage microscopique, sorte de vide-poche élégant, accuse les visites fréquentes de la maîtresse du logis. Avant d'entrer dans les grands salons de réception, revenons un instant sur nos pas, car nous avons oublié le cabinet de travail de Louise. La pièce est petite, mais décorée avec un goût parfait : deux mignonnes bibliothèques parallèles contiennent les livres préférés, ses amis de tous les jours; de nombreux tableaux de fantaisie, des pastels presque tous d'elle, couvrent les murs; dans une encoignure un chevalet et une toile inachevée, une palette et des pinceaux encore frais: Sur le bureau un peu en désordre, je l'avoue, toute la correspondance de madame, un volume et quelques pages tracées de sa main et qu'elle ne met pas sous clef, sachant bien que sans elle

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ou sans sa permission, personne n'osera franchir le seuil du sanctuaire de ses pensées secrètes . Dans ce milieu grave et presque sévère, la femme et l'enfant se retrouvent encore. Au centre du cabinet sur une étagère simulant un rocher, se groupent des fleurs parfumées, des arbustes verdoyants et des plantes grasses; sur un guéridon un jouet de Nuremberg, petit chef-d'œuvre de la mécanique allemande. C'est un arbre tout peuplé d'oiseaux exotiques, de colibris et de bengalis, et au pied duquel miroite un ruisseau de cristal. Montez le ressort, et l'eau coule, le cardinal sautille d'une branche à l'autre, et le bengali battant des ailes se penche vers l'eau, boit une gorgée et fait entendre ensuite un chant mélancolique et doux. Ce joujou charme Louise, et chaque fois qu'elle entre dans son cabinet elle se régale de ce petit concert. Les grands salons sont dignes d'un palais. Ils sont vastes, resplendissants de glaces et de dorure : le meuble et la tenture sont jaune bouton d'or, en lampas de soie, les stores sont en guipures de Venise: un grand lustre de même provenance descend du plafond , et la mosaïque du parquet est entièrement recouverte d'un tapis d'Aubusson à ramages. Un grand piano français d'Érard occupe l'espace entre les

portes du fond, la partition de Béatrice di Tenda est encore sur le pupitre, et c'est à la page de la romance si triste et si tendre : Corne t'adoro, que le cahier est resté ouvert. Un divan octogonal occupe le centre du salon principal ; au milieu une vasque pleine de fleurs naturelles que supportent des amours bouffis., cariatides gracieusement adossées. Enfin dans tous les angles et dans toutes les embrasures, en guise de lampadaires, des enfants bizarrement groupés supportent sur des piédestaux les lampes et les candélabres; ils sont tous dorés, il est vrai, mais l'imprévu de leurs attitudes fait pardonner leur éclat. Sur les consoles et sur les tables, le dernier roman et la dernière revue, des albums de photographies, des journaux illustrés de tous les pays, tout ce qui peut séduire l'œil et captiver l'esprit. Çà et là des fauteuils, des chaises, des poufs, de tous les genres et de tous les styles, depuis la bergère premier empire jusqu'au confortable de cette année. Rien n'y manque, et le bric-à-brac moderne a contribué pour sa part, dans la mesure de ses ressources et de sesinventions fantaisistes, à cet arrangement. Je ne sais si le tapissier qui a meublé cette pièce, sous les yeux et sous les ordres de la maîtresse de la maison, y a fait sa fortune; mais

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il y a certainement conquis sa réputation. Le second salon a le même style et les mêmes tentures, seulement un orgue remplace le piano. Mais c'est la chambre de Louise qui réclame notre attention. Bien que l'entrée en soit interdite aux profanes, laissons nos chaussures au seuil, et franchissons-le avec le respect du Fakir au seuil du temple de Wishnou. Ce n'est pas une chambre, c'est un nid. Les Parisiennes réservent leur luxe et leur coquetterie pour leur cabinet de toilette, qui dans ce temps-ci a détrôné le boudoir; c'est la pièce curieuse que l'on visite le plus volontiers, lorsqu'il s'agit de la vente d'un mobilier, soit chez la plus célèbre de nos impures, soit après la mort ou le départ d'une femme du monde. Chacun vient y admirer les raffinements de l'art moderne, depuis la baignoire en vermeil jusqu'aux peignes d'ivoire, sculptés et fouillés comme des pièces d'orfèvrerie.

Louise a bien un peu cédé à la mode , mais son cabinet de toilette n'est qu'une succursale, une annexe, pour ainsi dire, de sa chambre à coucher; il est plutôt un oratoire, un cabinet de lecture; il n'a pas de portes, seulement d'épaisses portières. Néanmoins le confortable le mieux entendu a présidé à son installation, et l'on voit bien que c'est une

des retraites préférées de la maîtresse du logis, dans ses jours de paresse, ou lorsqu'elle est en simple peignoir et n'est pas encore coiffée. C'est là qu'elle décacheté ses lettres, parcourt ses journaux et contrôle le menu quotidien que lui fait présenter ?on cuisinier, une sotte et ennuyeuse occupation ! mais il faut bien être maîtresse de maison. Dans l'encoignure, une large baignoire de marbre blanc veiné de rose reçoit l'eau chaude ou froide de deux cols de cygne en vermeil; tout autour de la baignoire une jardinière pleine de fleurs, des sièges commodes, des étngères sculptées. Sur les murs simplement blanchis à la chaux, des gravures, des eaux-fortes d'un prix inestimable, des esquisses de maîtres, quelques pages de vieux manuscrits, éclatants de dorures plus brillantes que leurs cadres, des glaces et des porte-manteaux, le tout harmonieusement entremêlé. Je n'énumérerai pas tous les ustensiles de toilette qui s'y trouvent^ s'y font concurrence, je signale seulement, en passant , l'ingénieux procédé de l'architecte ou du tapissier qui n'a laissé venir le jour que d'en haut , en lui permettant de réserver comme une auréole toutes ses clartés pour le front sévère de la jeune femme. Le

sol, en mosaïques vénitiennes, est recouvert d'un épais et moelleux tapis, et, à hauteur de main, circule une rampe en velours constellé de clous dorés. Mais rentrons dans la chambre à coucher, qui a la meilleure part des secrets de la vie intime de Louise, c'est là qu'elle se repose et se recueille. Elle se retrouve en toutes choses dans cet asile quasi virginal, qu'elle s'est plu à mettre d'accord avec son cœur et ses pensées. D'un côté la chambre accède aux grands salons, une tapisserie de Beauvais recouvre la porte doublée, ouatée, matelassée de manière à ne laisser passer aucun bruit importun; de l'autre elle s'ouvre tout simplement sur le cabinet de toilette; la tenture est de taffetas bleu capitonné* sur lequel court et se drape capricieusement une mousseline diaphane brodée à la main, semée de bouquets et relevée par des rubans moirés. Les rideaux sont en guipure de Venise, retombant à demi sur un petit store de tulle bordé de larges rubans et égayé par des broderies de couleur. Ils ne laissent pénétrer dans la chambre qu'un jour tamisé, vaporeux, tout en harmonie avec la teinte générale du tableau. Deux grandes glaces, d'un seul morceau, remplissent tout un panneau en face l'une de l'autre, et se renvoient i'i-

mage aimée de la maîtresse du logis. Un miroir ovale, dont les bords sont taillés à facettes, dont le cadre est richement sculpté , s'incline au-dessus du chevet du lit, merveille de l'ébénisterie parisienne; il est en bois de rose marqueté, une sorte de point de Hongrie; les lisérés et rechampis sont d'ébène, et chaque panneau contient un médaillon cerclé de bronze, tout, plein d'amours bouffis, à la façon de Boucher. Les couvertures sont de soie et de velours, et sur le tout, comme le Vélum antique sur l'autel des dieux, un couvre-pieds de guipure unique. Le lit est placé sur une estrade à deux degrés. L'épais tapis qui garnit toute îa pièce y grimpe et s'y arrête, mais par dessus se trouve encore un second tapis de velours bleu bordé d'hermine, L'armoire à glace est aussi en bois de rose et a dû être faite par l'ouvrier, par l'artiste qui a fait le lit. L'intérieur est en ébène incrusté avec cette fantaisie, cette originalité qui donnent tant de physionomie aux dressoirs et aux crédences du moyen âge et de la renaissance. Cette sombre couleur, opposée à la blaucheu r éblouissante des piles de lingerie qui chargent les tablettes, est du plus grand effet. C'est entre les deux fenêtres qu'est placée la toilette. Malgré les flots de dentelles qui couronnent

le miroir, la housse de broderie qui habille la table, je n'y jetterais qu'un regard , si je n'y apercevais symétriquement établis tous les ustensiles du nécessaire de madame. Leur nombre et leur variété feraient la joie de l'Anglais le plus formaliste en ce genre de collections, et leur richesse éblouirait une reine ou la femme d'un banquier. L'acier et l'ivoire revêtent les formes les plus bizarres, les peignes se pressent, s'entrelacent, et tous ces ustensiles, montés en or massif, portent les initiales et les armes de Louise admirablement gravées. C'est une toilette de reine! Les flacons de cristal taillé renferment les parfums les plus exquis, les essences les plus rares. — L'Orient a donné ses arômes pénétrants; les parfumeries de France et d'Angleterre leurs exquises productions. Mais la chevelure de Louise, somptueuse parure dont une Milanaise serait jalouse, est trop vivante et trop souple pour se nourrir des cosmétiques à la mode. — Il semble que ce soit pour elle qu'aient été écrits ces vers d'Alfred de Musset :

« Sa chevelure qui l'inonde,

« Longue comme un manteau de roi ! »

La vitrine aux bijoux, un meuble de l'invention de Louise, attire ensuite l'attention.

Derrière les glaces, mie armoire en bois des îles étale dans un désordre plein de grâce et d'imprévu, la plus belle collection, peut-être, de bijoux antiques et d'objets d'art que l'on puisse rêver. Monte-Cristo semble avoir apporté là toutes les pierreries du cardinal Spada. Froment Maurice y rappelle Benvenuto-Cellini. Tous les genres, tous les styles s'y trouvent réunis, groupés, et si les perles et les pierres précieuses tiennent le premier rang par leur éclat et leur nombre, j'aperçois, entre une parure en turquoises de Russie, et des améthystes incrustées d'un prix inappréciable, des verroteries de Dieppe, montées en argent et retrouvées au Polet, un ftracelet de boules d'or déterrées à Pompeï, une chaîne de Venise, une tête antique de momie verte, en pierre des amazones, tout habillée et ornée de diamants, un collier de séquins comme en portent les femmes du Caucase, enfin, sur une étagère à part, un costume de femme mauresque, soie, argent et or, dont la valeur paraît dépasser toutes les magnificences européennes. Nous n'en finirions jamais à examiner une à une, en détail, toutes ces merveilles : aussi bien, Louise rentre chez elle, elle est au seuil, et nous devons respecter les secrets de sa toilette. Suivons-la cependant encore un

instant pendant qu'elle caresse d'un regard et d'un geste familiers tous les objets qui font partie de sa vie, et qui restent les seuls témoins de ses larmes et de ses douleurs, les uniques confidents de ses innocentes joies et de ses radieuses espérances.

Louise est arrivée avec nous dans sa chambre; incertaine un moment, elle marche vers la fenêtre, et de son doigt rose soulève le store... Pourquoi se retire-t-elle si vite et toute rougissante? c'est qu'au moment précis où elle a jeté un regard curieux au dehors, passe sur un cheval de race, suivi de deux domestiques, un beau jeune homme blond, grand, sérieux, et, quelque rapide qu'ait été la retraite de notre héroïne, il a eu cependant le temps de l'entrevoir et de lui adresser le plus respectueux et le plus éloquent des saluts.

Le grand-duc est passé !

Louise, émue, sonne Berthe et demande sa toilette.

Rentrons au salon.

Salon et chaumière.

Trois personnes attendaient clans le cabinet de madame de Kelner : le docteur Max Spindler, le professeur Mattéus, deux célébrités savantes de l'Allemagne moderne , et le vieux marquis de Ben feld , un original très-redouté pour la causticité de son esprit , un des derniers représentants d'ailleurs de la cour du dernier grand duc, dont il avait copié les manies et les habitudes. La vie du marquis est réglée comme une fraction périodique; mais, par une singulière contradiction, cet excès de méthode dans les fonctions et dans les actes, au lieu d'amener le calme et l'apaisement, se complique d'agitation per~

pétuelle et d'inquiétude bruyante. Ses amis le nomment le marquis «Touche-à-tout!» Malheur, du reste, à ce qu'il touche de la main ou de la langue! il emporte la pièce. Au demeurant, le meilleur homme du monde, aimant, et dévoué à ceux qu'il appelle ses amis. Ce sont les trois fidèles de madame de Kelner, et là où elle se trouve, on est toujours bien sûr de les apercevoir tôt ou tard. Ce sont ses satellites : Les deux premiers causent à demi-voix du choléra, dont Freïberg vient de recevoir la première et peu agréable visite, tandis que M. deBenfeld, debout près d'une petite table, s'amuse à bâtir avec les albums, médaillons, vide-poche, et autres bibelots qu'il a cueillis çà et là (à leur grand détriment), une tour branlante. Tout en paraissant absorbé par ce jeu d'enfant, i! n'en prête pas moins une oreille attentive à la conversation et il y jette de temps en temps son mot.

— Ainsi donc, vous êtes contagioniste, cher docteur, dit le professeur Mattéus.

— Oui et non ; je ne crois pas à la contagion du fléau, mais j'admets la contagion de la peur, plus redoutable encore.

— Vous avez peur d'avoir peur!

— Ne riez pas , marquis, la chose est trop

SI J ETAIS REINE ! î o5

grave pour en plaisanter. — Les plus illustres représentants de l'école française, ont maintes fois défié le fléau , ils se sont couchés dans le lit des cholériques, ont revêtu leurs derniers vêtements et n'ont rien éprouvé. Dans les lits voisins, à l'hôpital, l'épidémie s'est propagée avec une effrayante rapidité. Un cas est suivi de dix autres, et les malades tombent et meurent...

— Comme des capucins de cartes !

— A l'ordre le marquis ! interrompt le professeur.

— Dieu préserve notre chère ville d'une trop longue épreuve, espérons que nous en serons quittes pour les cas isolés que j'ai pour la plupart soignés...

— Et enterrés !

— Marquis ! marquis ! prenez garde !

— C'est pour ma tour que vous dites cela, rassurez-vous ! Si vous êtes médecin par état, je suis architecte à l'occasion, voyez mon édifice... je construis, et vous...

— Trêve aux sornettes et laissez-nous causer. Dites-moi, cher Max, vos incertitudes ontelles enfin cessé? Avez-vousfaitunedécouverte, ou, du moins, un choix parmi les systèmes en

présence? Le mal nous a rejoints : avez-vous trouvé, vous, le remède, ou du moins, le palliatif?

— Chilosa ? comme on dit en Italie, j'ai mis en pratique dix méthodes, j'ai essayé de l'empirisme... rien ne m'a réussi... La mort est toujours venue rapide, foudroyante, déjouant mes efforts.

— De Prof midis...

— Sceptique ! Laissez-nous le soin de réciter la dernière prière à votre dernière heure, prochaine peut-être. . .

— Bien obligé î j'ai encore bon pied bon œil et mes dents, riposte M. deBenfeld, redressant d'un mouvement mécanique sa tête difforme, poudrée et coiffée à l'oiseau, ouvrant jusqu'aux oreilles sa grande bouche garnie de dents blanches comme celles d'un crocodile; d'ailleurs, vous n'êtes pas mon médecin (je n'en ai pas), et fussé-je malade, j'hésiterais à réclamer vos conseils, après la confession que je viens d'entendre.

— Vous avez raison peut-être, tout n'est pas rose dans la vie, et les succès se comptent dans l'accomplissement de notre sacerdoce : pourtant à côté, et comme compensation, je puis

m'enorgueillir d'une quasi-cure. La pauvre Wilhelmine Glauss, vous savez, Mattéus, Wilhelmiue du faubourg Scarbeck...

— Sans doute, la veuve de Glauss le charbonnier, mort l'année dernière, dont les enfants sont si blonds et ont les joues si fraîches...

— Pauvres petits ! ils ont bien failli devenir tout à fait orphelins ! Des cas que j'ai soignés, que je soigne encore, Wilhelmine a été assurément le plus grave et le plus inquiétant, mais tandis que les autres m'ont échappé eu deux ou trois jours, voici huit jours entiers que le fléau l'a frappée , et ce matin , elle était en pleine réaction, la convalescence est proche.

— Bravo, docteur!

— Ne me félicitez pas ! je l'ai soignée, Dieu l'a guérie... et la Providence...

— Ta, ta, ta... Le bon Dieu, la Providence! interrompt le marquis,, des mots, des phrases, le bon Dieu en pareil cas, c'est le médecin ! et la Providence porte le nom de notre amie, on l'a baptisée Louise, et son mari l'a faite baronne de Kelner! N'est-ce pas elle, ami Max, qui, depuis que

vous l'avez intéressée à la petite famille, est allée tous les jours, sans crainte de la contagion, soigner, consoler la malade, porter des friandises et des vêtements aux enfants? N'estce pas à elle, enfin, que la Wilhelmine devra principalement...

— Peut-être bien... Louise est un ange!

— Un ange qu'on ne se gêne guère pour calomnier, en tous cas , ajoute Herr Mattéus, car hier soir, encore, chez madame Millier, j'ai entendu , sous la forme la plus caressante, formuler les insinuations les plus perfides...

— Le serpent sous les fleurs.

— Laissez-moi dire: ces dames ont été le plus machiavéliquement gracieuses qu'il soit possible, elles n'ontpas tari sur ses mérites, ses» talents, sa beauté, mais elles n'ont point oublié sa tristesse, ses promenades solitaires, son antipathie pour la société des femmes, les hommages qui la cherchent et qu'elle accueille si nonchalamment. Ah ! si j'avais osé relever le gant...

— Mais vous n'avez pas osé ; il vous manquait votre auditoire ordinaire, votre public d'habitude ; vous n'êtes pas encore accoutumé

à professer devant les dames... même votre opinion.

— Il y avait cependant des choses bonnes et vraies à répondre, surtout quand madame Miiller...

— Ah ! madame Miiller ! parlons-en ! Gomment admettre qu'elle puisse dire autre chose que des méchancetés à l'endroit d'autrui ?Elle dit ordinairement tant de bien d'elle-même qu'il n'en reste plus pour les autres!

— Au diable l'interrupteur qui me coupe le fil de mon discours ! j'allais vous raconter.

— Ce que vous auriez dû dire.

— Assez sur ce sujet, interrompit gravement le docteur. Voici notre amie!

En effet, un frôlement de soie se fait entendre du côté de la chambre à coucher, !a portière se soulève et Louise paraît.

Spendler et Mattéus vont à sa rencontre, tandis que d'un mouvement automatique M. de Benfelcl bouscule la table, renverse son édifice et les suit en sautillant.

Or, pendant que ces messieurs causaient, madame de Kelner avait fait sa toilette, chose importante pour toutes les femmes, même pour celles dont l'esprit et le cœur sont le

plus élevés. La toilette c'est le culte de soi, le premier hommage qui appelle les autres. Aussi Louise assise devant sa glace, tandis que Berthe peigne ses beaux cheveux et commence à la coiffer semble-t-elle préoccupée : quelle robe mettra-t-elîe? clans quelle chaussure vat— elle enfermer son pied mignon? La femme de chambre a successivement proposé la robe de salin noir garnie de jais, celle de moire brune dont la traîne mesure plus d'un mètre, ou bien celle de popeline gris perle, relevé d'ornements verts. Louise refuse du geste et ne s'arrête qu'à une robe courte de cachemire noir, brodée à la main et autour de laquelle s'épanouit une guirlande de roses d'un travail si parfait, qu'il semble qu'on n'a qu'à le vouloir un peu pour les cueillir : elle chausse de hautes bottines en maroquin mordoré, garnies de petits glands et de passementerie de soie, elle jette sur sa tête et sur ses épaules un grand voile de dentelle noire qui lui sert à la fois de châle et de mezza.ro. Un dernier regard au miroir qui l'assure que dans ce simple cadre sa beauté ressort plus piquante encore, et après avoir dit à Berthe de faire demander ses chevaux, elle se dirige vers la porte du salon. A ce moment même on vient de sonner; un valet a frappé discrètement à

la porte du cabinet et la femme de chambre revient apportant un gros bouquet composé des fleurs les plus rares et les plus fraîches. Madame de Kelner sait sans doute d'où vient cejt hommage, car elle s'en empare sans rien dire, mais une rougeur soudaine a coloré son beau visage, qu'elle penche (sans doute pour cacher son émotion) et tient incliné sur la touffe parfumée.

— Bonjour, messieurs ! dit en entrant la baronne, s'empressant de serrer les trois mains qui se tendent vers les siennes, m'apporfcez-vous au moins des nouvelles?

— Des nouvelles! répond Mattéus, c'est à nous de vous en demander, pas des vôtres cependant, madame, car le printemps répondrait pour vous : il a mis ce matin, sur votre visage, des roses qui font pâlir celles de votre bouquet.

— Toujours aimable Mattéus! Ne le soyez pas trop toutefois, car la science est une maîtresse jalouse, et je ne veux pas vous faire perdre ses bonnes grâces; c'est à vous surtout que je m'adressais, docteur.

— Hélas! peu de nouvelles et je n'ose pas dire par conséquent bonnes nouvelles : toujours le choléra. Deux de mes malades sont

morts cette nuit et depuis ce matin trois cas nouveaux se sont déjà produits... La seule chose intéressante que j'aie à vous dire, c'est que Wilhelmine va mieux et que maintenant j'ai bon espoir de la sauver...

— Vous me réjouissez le cœur, mon bon docteur. Pauvre femme! pauvres enfants, comme ils ont souffert! Je veux aller les voir aujourd'hui même.

— Comme hier, comme avant-hier! murmure doucement le professeur...

— Eh bien ! et moi? s'écrie soudainement le marquis deBenfeld, je suis donc le seul auquel on ne demande pas de nouvelles, j'en ai cependant de toutes fraîches à vous raconter

— Des nouvelles !

— Vraiment!

— Parlez vite !

Les trois exclamations sont à peine formulées, que le marquis se campe, et, d'un ton léger et goguenard, lance la tirade suivante :

— Freïberg est toujours la perle des villes allemandes, l'air y est pur, la vie y est douce, les arts y florissent, les lettres y sont cultivées, no y danse plus et mieux qu'ailleurs, et sous le

gouvernement paternel du meilleur des princes (que Dieu garde!) tous les hommes sont aimables, toutes les femmes sont aimées.

— Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ! ajoute Mattéus.

— Même l'injustice, l'envie, la médisance, la calomnie ! dit le docteur avec un triste sourire.

— Ah! de grâce! docteur, interrompt madame de Kelner, ne parlez pas de ces vilaines choses, au moins devant moi. J'ai trop souffert de tout cela ! el si j'en ai ri quelquefois, c'était pour cacher mon envie d'en pleurer!

— Pleurer! abîmer vos beaux yeux pour de semblables sornettes, reprend le marquis s'approchant de la baronne et fourrageant à belles mains dans son bouquet, vous auriez bien tort; le proverbe français dit qu'il faut que tout le monde vive! A Freïberg il faut que tout le monde parle...

— Et parle mal !

— Que m'importe, après tout ! Les petites méchancetés de mes bonnes amies et de mes petites ennemies n'arriveront point à la hauteur de mon dédain !...

Néanmoins, la voix émue de Louise dément quelque peu cette dernière assertion, et une

larme perle au bord de sa paupière; peut-être est-ce pitié pour celles dont elle parle, ou bien plutôt, je pencherais assez à le croire, sou* venir de la trahison dont elle a souffert jadis. Le docteur, qui s'en aperçoit, se hâte de donner un autre tour à la conversation.

— Nous vous avons bien regrettée hier soir, chez madame Millier, tout Freïberg y était et votre absence a été remarquée.

— Vraiment... marquis, laissez donc mon bouquet !

— Madame Mûller craignait que son invitation ne vous fût pas parvenue à temps...

— Si fait!

— Alors, pourquoi?.,.

— Oh ! mon Dieu, pour deux pauvres raisons.

— Lesquelles? s'il n'est point indiscret de vous les demander.

— La seconde c'est que j'avais la migraine... allons, mon vieil ami, vous êtes insupportable et je vais vous gronder...

Et, pour la troisième fois, madame de Kelner met son bouquet hors de la portée des indiscrètes mains de M. de Benfeld; mais il est tombé à terre un gros bouton de rose

blanche, et elle se hâte de le ramasser pour le rattacher à son corsage. Rougissante et troublée — pourquoi donc? — de cet acte insignifiant, elle adresse bien vite la parole à M. Spindler.

— Docteur! êtes-vous allé voir mon mari ce matin ?

— Non madame.

— Sermonnez-le, je vous prie, avant de vous en aller : il n'est guère raisonnable et sa santé m'inquiète. Faites-lui plutôt une visite d'ami que de médecin, mais allez cependant au fond des choses, confessez-le, sachez exactement ce qu'il éprouve...

La figure de M. Spindler était devenue plus grave encore que d'habitude.

— Pardon, madame, si je ne vous laisse point aller plus loin. La visite que vous me demandez est inutile : la maladie de M. de Kelner, je la connais depuis longtemps déjà, et j'ai fait, sans arriver à le convaincre, tous les efforts imaginables pour le décider à prendre des précautions, à suivre le régime qui doit, sinon le guérir, du moins le préserver de tout danger ; il ne veut ni se soigner, ni rien changera ses habitudes : quand

la lampe brûle trop vite et que l'huile fait défaut, qui peut s'étonner qu'elle menace de s'éteindre : c'est vous plutôt, madame, qui devriez user de votre influence sur le baron pour le décider à rompre avec les veilles, les fêtes, le monde, l'excès de plaisirs ou l'excès de travail : il se surmène et il se tuera... baronne, au nom même de l'affection qu'il vous porte...

A ces derniers mots le front de Louise se rembrunit, sa lèvre se crispe, elle pose sa blanche main sur le bras du docteur en lui disant :

— N'en parlons plus, mon ami... aussi bien voilà Berthe qui m'apporte mes fourrures et mon ombrelle, et Fritz qui vient m'annoncer que la voiture est avancée. Adieu , mes bons amis, ou pour dire mieux, au revoir, car vous savez que je reste chez moi ce soir, et je compte sur vous trois. Je ne vous offre pas de vous emmener avec moi : Spindler a ses malades et Mattéus son Athénée; et puis vous savez mes habitudes (libre à madame Millier de s'en amuser), si je ne reçois dans mon intimité de chaque jour qu'une société presque exclusivement masculine, je n'accepte guère dehors le bras, ni la compagnie de personne : honni soit qui mal y pense! Pourtant

je veux aujourd'hui faire une exception en faveur de mon vieil ami, que je vois là-bas tout penaud, parce que je l'ai grondé! Allons, marquis, déridez-vous,, vous allez être mon sigisbée pendant cinq minutes, prenez ma pelisse et offrez-moi le bras ; c'est vous qui me mettrez en voiture... non, non, ne prenez pas l'ombrelle, c'est un souvenir de Naples, le corail en est fragile et vous la casseriez

Ces paroles de madame Kelner, dites avec sa gentillesse accoutumée, épanouissent en effet le visage du vieillard; il fait le gros dos, arrondit le bras sur lequel se pose la main gantée de Louise, légère comme une aile d'oiseau, et il descend radieux le grand escalier.

La voiture attend devant le perron ; c'est un grandhuitressortsbleu,à rechampis bleu clair, garni d'argent, avec des écussons sur tous les panneaux; l'intérieur est en reps de soie, et le siège, qui porte des deux côtés, richement brodées, les armes de M. de Kelner, supporte un gros cocher anglais à perruque de soie, qui, fouet en main, maîtrise à grand'peine deux grands mecklembourgeois pleins d'ardeur, hennissant et piaffant à plaisir. (Des chevaux allemands, qui l'eût cru!) La portière s'ou- \re, Louise monte, tendant à son chevalier sa petite main qu'il baise respectueusement

entre le gant et la dentelle du poignet. Fritz met sur la banquette de devant un manteau de velours doublé d'hermine et serre dans le coffre un gros paquet qui m'a bien l'air d'habits d'enfants et de linge de ménage, la portière se ferme et l'on part.

La voiture roule, suit un faubourg, gagne le bord de la rivière, et s'engage ensuite sous les verts ombrages des bosquets qui servent de bois de Boulogne à la paisible cité de Freïberg. L'heure de la promenade n'est pas encore sonnée, les allées sont désertes, les bois silencieux, et la rêverie des promeneurs ne saurait être interrompue que par le cri monotone' des piverts et le sifflement des merles perchés au sommet des peupliers.

Louise fait mettre ses chevaux au pas et s'accommode dans un coin de la calèche pour jouir, à son aise, de cette délicieuse solitude. Elle se recueille, et tout en donnant champ libre à sa pensée, elle perçoit, en s'y associant, tout ce qui vit, murmure, chante et frissonne autour d'elle. Un vent tiède la frappe par bouffées au visage; les rayons du soleil, tamisés par les branches qui se rejoignent et se croisent, paillètent çàet là d'un reflet d'or la perspective; Féclairçie se fait au fond de l'allée, radieuse comme un baiser du printemps, les

SI J ETAIS RÊINÈ ! ! l>7

arbres sont verts , la route est sablée, de rares promeneurs s'y laissent voir par intervalles, le grillon seul chante dans l'herbe et les pinsons à travers les noisetiers jettent les trilles et les cadences de leur harmonieuse chanson. Si ce n'est pas le paradis lui-même, c'est au moins le chemin du paradis : à cette heure et dans cette solitude on sent qu'il est bon de vivre et le cœur s'ouvre à toutes les aspirations de la vie.

De cet éblouissant milieu, Louise cependant ne semble guère ressentir l'influence. Le soleil a beau briller, l'atmosphère s'imprégner des plus vivifiantes senteurs, l'oiseau chanter dans les buissons de la route , un nuage charge son front, ses paupières semblent humides, des soupirs comprimés gonflent sa poitrine, et son visage, sérieux tout à l'heure, est devenu mélancolique -et songeur. Elle pense et rêve : à qui? de quoi? c'est ce que nous ne saurions dire ; mais toujours est-il que, seule et abandonnée à elle-même, elle semble souffrir et formuler mentalement des plaintes inarticulées. Pourtant elle se déride, et un pâle sourire s'épanouit sur ses lèvres lorsque, baissant la tête, elle regarde le bouton de rose attaché à son corsage ; ses yeux se relèvent vers le ciel et il semble qu'elle adresse

des coquetteries au bon Dieu. Le cocher a repris la route de la ville, la voiture s'engage de nouveau dans le faubourg et s'arrête devant une chaumière, ou, pour mieux dire, une maisonnette blanche et verte, qui rappelle par sa coquette simplicité les cottages des environs de Londres, où vont se reposer et respirer le frais les laborieux marchands de la cité. La petite maison n'a qu'un rez-dechaussée et est recouverte de grossières tuiles rouges; la façade, blanchie à la chaux, est percée de quatre grandes fenêtres à contrevents verts, et la porte s'ouvre sur un jardinet plein de fleurs, dont les petites allées sont sablées et ratissées avec un soin extraordinaire. Une claire-voie le sépare de la route. Ce n'est pas le séjour de l'opulence, mais c'est assurément la demeure de la pauvreté honnête et laborieuse. Tout y respire Tordre et la propreté, et le regard s'y arrête avec complaisance. Au bruit de la voiture, deux enfants blonds et roses se montrent sur le seuil, et ouvrent de grands yeux étonnés, dans lesquels se trahit un peu de frayeur; mais lorsqu'ils ont vu madame de Kelner, ils se rassurent bien vite et se risquent même à faire quelques pas à sa rencontre. Louise entre, suivie du domestique, qui a tiré des coffres un gros paquet de linge

et d'étoffes, des comestibles, quelques bouteilles de vin vieux, et un sac de bonbons.

Le docteur n'a pas menti; Wilhelmine est sauvée : ses yeux sont encore caves, la cyanose n'a point tout à fait disparu de sa figure amaigrie; mais les symptômes alarmants se sont évanouis, le pouls est redevenu normal, la chaleur est rétablie, et les accidents caractéristiques du fléau ont cessé. Encore quelques jours et la pauvre mère sera debout. En voyant entrer madame de Kelner avec les bambins qui se sont accrochés à sa jupe, Wilhelmine lève les yeux au ciel , comme Siméon répétant le divin cantique, et veut se soulever sur sa couche. D'un geste Louise l'en empêche, et ramenant elle-même sur la poitrine de la malade les couvertures dérangées par son brusque mouvement :

— Ne bougez pas, ma chère, ne me parlez même pas. Vous êtes guérie, mais il faut encore bien des ménagements. Là î restez tranquille, ou je ne reviendrai plus vous voir...

— Ne plus venir ! interrompt la malade d'une voix faible ! ah ! madame, ne parlez pas ainsi! Ne plus venir! Le bon Dieu, qui m'a envoyé le plus beau et le meilleur de ses anges, ne le rappelle point encore; si je vis aujourd'hui, si je suis guérie, c'est à vous que

mes petits enfants le doivent. Vous leur avez rendu leur mère, à ces pauvres orphelins !

— Calmez-vous, ma bonne, il n'y a ni ange, ni miracle dans tout cela. Vous souffriez, je suis venue ; mon médecin , qui est un habile homme, vous a soignée; Dieu a fait le reste !

— N'importe, madame, vous êtes notre providence! Sans vous!... et vous ne savez pas tout. Ce matin la fortune est venue frapper à ma porte; c'est encore vous qui l'aurez envoyée... Un beau monsieur, un grand jeune homme, qui ressemble comme deux gouttes d'eau à feu notre grand-duc (que le bon Dieu ait son âme !) est entré dans ma pauvre chambre, et m'a parlé avec une bonté...

— Un jeune homme, dites-vous, Wilhelmine...

— Oui, madame, un beau monsieur, grand, mince, l'air fier... pas avec moi, toujours, car il m'a parlé, comme vous, avec douceur et bonté...

— Mais que vous a-t-il dit?

— Il m'a parlé un peu de moi, beaucoup de vous, j'ai bien vu que c'était vous qui l'envoyiez... Seulement, en partant, il a laissé sur mon lit cette belle bourse, avec toutes ces pièces d'or...

SI J ETAIS REINE ! ! 7i

Et Wilhelmine, par un brusque mouvement que n'a pu prévoir et prévenir madame de Kelner, dérange ses oreillers, et tire une longue bourse de soie rouge, pleine de pièces brillantes et sur laquelle sont brodées de riches armoiries.

Louise oblige une seconde fois la convalescente à rester immobile, reborde le lit de ses mains délicates, accommode les coussins, tandis que Wilhelmine lui demande avec une curiosité avide :

— Il y a beaucoup d'argent là, n'est-ce pas, madame?

— Mais cent frédérics, au moins!

— Béni soit le ciel! mes enfants n'auront pas froid cet hiver ! et ce bon monsieur m'a dit qu'il reviendrait. Allez ! madame, je sais bien que c'est vous qui l'avez envoyé, vous êtes notre providence !

— Wilhelmine, vous n'êtes pas sage et je vais vous gronder, reprend en rougissant madame de Kelner, tout embarrassée de sa rougeur. Je suis enchantée qu'un bon cœur soi venu à votre aide; mais je ne connais pas ce jeune homme... je... ne saurais le connaître. Serrez votre argent. Moi, je ne vous apporte pas de semblables secours, mais voici toujours mon obole. Tenez,, voilà du linge pour votre

lit; je ne Yeux pas que vous en manquiez; puis, une pièce de bonne étoffe bien chaude ; vous vous en ferez une robe quand vous serez sur pied, et il en restera encore assez pour les deux enfants; voici encore un peu de vin pour votre convalescence, il est récolté sur mes propriétés. Vous penserez à moi, en le buvant. Enfin, voici quelques friandises pour Fritz et Marguerite, à la condition qu'ils seront bien sages. Les bébés ne se font pas prier, ils fouillent à pleines mains dans le sac, tandis que la vieille Kate serre et range le reste du butin.

— Maintenant je vous quitte, ma bonne Wilhelmine; à demain, je reviendrai vous voir!

— • Si vite ! madame, oh ! restez encore un peu...

— A quoi bon ! parler vous fatigue, et fait revenir la lièvre...

— Je ne parlerai pas : mais c'est si bon de vous savoir et de vous sentir là ! Oh ! si j'osais...

— Parlez, Wilhelmine !

— Ah! madame ne voudra pas... cependant, si madame consentait à prendre la bible qui est là-bas, b s'asseoir une heure encore, là, près de mon lit et à en lire quelques pages, il me semble que je guérirais plus vite : la voix du

bon Dieu dans la bouche d'un de ses anges !

Louise sourit doucement, prend le vieux livre, s'installe au chevet de la malade, et commence à lire, tandis que celle-ci, calme, recueillie, les mains croisées sur la poitrine, écoute religieusement.

Depuis un quart d'heure, Louise lit à haute voix, avec l'accent et la ferveur de ceux qui aiment et qui croient, lorsque tout à coup un grand bruit se fait entendre, des chevaux piétinent, les enfants crient :

— Le monsieur ! Le monsieur.

Et dans l'encadrement de la porte, timidement entr'ou verte, apparaît grave, respectueux, recueilli :

Son Altesse royale Araédéc XIV, grand-duc de Freïberg !

L'amour d'un prince.

Le grand-duc s'est incliné sur le seuil, en entrant, il salue à la fois la souffrance et la ' charité ! mais en le voyant s'avancer vers la malade et se rapprocher d'elle, madame de Kelner, qui s'est levée, ferme le livre et se dirige vers la porte : elle s'efface en passant avec une gracieuse révérence, lorsque le prince l'arrête delà voix et du geste.

— Ah! madame, ne me donnez pas le repentir d'une bonne action. Partir ainsi lorsque j'arrive, c'est me dire que je suis indiscret et que tout, même le désir de bien faire, doit avoir ses limites. Ai-jedonc si grand tort d'être venu visiter cette pauvre femme, et dois-je me faire le reproche d'avoir mis en fuite le bon ange qui veillait à son chevet.

— Altesse !

— Oh ! je vous en prie : il n'y a ici ni prince ni grande dame, mais seulement deux cœurs émus qui s'intéressent à une mère qui a failli mourir, et à deux petitsenfants que nous aiderons à vivre ! Regardez-les ; madame; ils se joignent à moi pour vous prier de ne pas vous en aller si vite !

— Excusez-moi, monseigneur, reprend Louise avec embarras , mais l'heure dont je pouvais disposer est écoulée : il faut que je m'éloigne. Que Votre Altesse daigne seulement me permettre de lui adresser tous mes remercîments pour ce qu'elle veut bien faire en faveur de ces pauvres gens, dignes, d'ailleurs, de toute sa charitable bienveillance...

— Des remercîments ! c'est moi, madame, qui vous eu dois, ainsi que des excuses, car je vous ai maladroitement interrompue dans l'accomplissement d'une pieuse mission que je vous envie; ce dont je vous suis reconnaissant, c'est de m'avoir donné un bon exemple et de m'avoir fourni l'occasion défaire un peu de bien, occasions irop rares pour nous autres, pauvres princes, condamnés le plus souvent à la stérile bonne volonté !

— C'est beaucoup trop de modestie ! Mon exemple n'a rien à faire ici; je croyais mes visites à Wilhelmine ignorées; je ne lui ap-

portais d'ailleurs que d'affectueuses consolations, tandis que vous... Monseigneur.

•— Ne parlons pas de cette misère, je ferai mieux pour elle et pour ses enfants; qu'elle guérisse d'abord...

Cependant, tandis que la malade et les bambins ébahis ouvrent de grands yeux en entendant la belle dame appeler altesse et monseigneur leur bienfaiteur inconnu, Louise s'incline de nouveau et s'apprête à sortir. Le grand-duc la retient encore, et lui dit avec la plus respectueuse politesse : — Permettezmoi, du moins, madame, de vous remettre en voiture et daignez me faire l'honneur d'accepter mon bras jusque-là.

Le refus était impossible. Louise appuie donc sa main frémissante sur le bras du prince et sort, faisant un dernier signe d'adieu à la malade.

Quelques pas se font en silence, mais, au moment d'arriver à la barrière, le prince s'arrête, et se tournant vers la baronne :

— J'ai un aveu à vous faire, madame, et un pardon à vous demander.

~ Un aveu? un pardon?

— Daignez m'accorder quelques minutes :

J'ai été élevé dans l'horreur du mensonge

et je viens cependant tout à l'heure de man-

quer de sincérité envers vous : vous m'avez félicité de ma généreuse intention ; méjugeant d'après vous-même, vous avez cru à ma bienfaisance spontanée, et je ne vous ai pas détrompée. Je n'ai aucun droit à vos éloges. Ce n'est point un instinct charitable qui m'a conduit près de ce lit de souffrances, ce

n'est pas non plus le hasard Je vous ai fait

suivre, épier, et une fois dans le secret de vos bonnes œuvres, j'en ai abusé pour satisfaire un désir impérieux, invincible.,. C'est bien mal! n'est-ce pas? mais écoutez-moi un instant et peut-être vous me pardonnerez...

Madame de Kelner est en proie à une violente émotion, un nuage de feu couvre son visage, mais elle redevient vite maîtresse d'elle-même; ses yeux et ses traits prennent une expression glaciale, et c'est avec un mouvement convulsif, qu'elle quitte le bras du grand-duc. Celui-ci continue :

— Dans mon rôle de principicule, croyezle bien, madame, je cueille moins souvent des roses que je ne me pique aux épines ou que je ne me déchire aux buissons. La mort de ma femme m'a laissé le cœur vide et l'âme incertaine. Depuis votre arrivée j'ai seulement commencéàrevivre... laissez-moi continuer, je vous eu prie... vingt fois j'ai été sur le point de cher-

cher à vous exprimer ce qui se passe en moi, l'attrait ii-ésistible qui me porte vers vous ; mais les entraves de notre insupportable étiquette, ma timidité même, je ne suis guère hardi, ont arrêté sur mes lèvres l'aveu que je brûlais de vous faire...

— Encore !

— 11 fallait que je me trouvasse seul avec vous; et

— Laissons ce badinage, monseigneur; permettez-moi de vous quitter...

— 11 ne saurait être question de badinage, quand on s'adresse à un esprit et à un cœur aussi élevés que les vôtres, madame, on ne peut parler que sérieusement. J'ai désiré vivement un entretien avec vous, en présence de tous, c'était inutile, chez vous impossible ; vous demander un rendez-vous?... à quel titre? pourquoi?... Ici le hasard nous a réunis dans l'accomplissement d'un devoir de charité, je vous reconduis et nous causons, voilà tout ; honni soit qui mal y pensera ! Laissez-moi donc vous dire.

— Monseigneur, je ne suis pas ma maîtresse et je dois compte... à ma conscience, de tout ce que je fais, de tout ce que je dis, de tout ce que j'entends, de tout ce que j'autorise. Je vous réponds avant de vous

avoir écouté, A quel sentiment dois-je l'honneur de votre présence? Le sentiment qui n'a pour principe et pour base qu'une erreur et qu'un manque d'estime ne saurait être sincère, et vous me parliez tout à l'heure de votre sincérité...

— Madame ! madame ! ne méjugez pas ainsi ; je ne vous ai rien dit qui puisse motiver de semblables suppositions

— Pardon! monseigneur. Si l'on nous rencontrait ainsi seuls, ensemble, même pour accomplir une bonne œuvre, il ne serait pas en votre pouvoir d'empêcher la ville tout entière de s'occuper de moi, et je trouve qu'elle s'en occupe déjà trop... vous ne pouvez ignorer comment! — Or vous ne désirez pas... Et son regard était bien plus éloquent que sa parole...

— J'ai eu tort, madame; mais, comme je vous le disais tout à l'heure, je suis encore jeune, j'ai les défauts de mon âge, en ai-je les qualités? Et alors le jeune homme, d'une voix pleine d'émotion, se mit à raconter en quelques phrases rapides, émues, sa jeunesse studieuse entourée de soins, mais privée des affections de la famille si douces à l'enfance; ses longs et lointains voyages qui,

lui prenant l'esprit et les yeux, lui avaient laissé le cœur vide ; son isolement à travers les habitudes compassées et l'éfiqiiette de Freïberg; son mariage (un beau rêve!) avec la plus charmante princesse de l'Allemagne; sa douleur quand la mort impitoyable lui enleva au bout de quinze mois celle qu'il voulait aimer toute sa vie; ses regrets qu'il croyait devoir être éternels... Et cependant son besoin d'aimer encore, d'être aimé à son tour îl traduisit avec chaleur l'impression qu'il avait ressentie la première fois qu'il l'avait entendue parler : cela avait été pour lui toute une révélation! Ébloui de sa beauté, il s'était pris d'admiration et de tendresse pour les trésors de cette âme fière, de ce cœur hautain et cependant si noble et si généreux... puis il parla de ses promenades à cheval de tous les jours, pour la voir à sa fenêtre ou pour passer seulement devant sa maison ; de toutes les idées étranges, singulières qui traversaient son cerveau ; des folles envies qui le prenaient de franchir ce seuil aimé... que sais-je? toutes les extravagances qu'il avait rêvées pour arriver à la voir, à lui parler sans témoins ; enfin toutes les folies passionnées pour lesquelles une femme, si vertueuse qu'elle soit, a toujours une

indéfinissable indulgence, lorsqu'elle sait en être l'objet. Louise semblait ne pas écouter tout cela , et battant le sol de son petit pied, attendait, seulement par politesse, la fin du discours de Son Altesse pour prendre congé. Mais, en dépit de son masque de glace, elle était vivement émue. Une femme est toujours un peu reconnaissante de l'amour qu'elle inspire, surtout quand cet amour ne s'avoue que sous une forme discrète, naïve et respectueuse.

Il se fit un silence de quelques minutes.

— Allons, dit le jeune prince d'une voix tremblante, je le vois bien à présent, je suis condamné sans appel. J'aurais mauvaise grâce à vous retenir plus longtemps. Adieu, madame, je neveux plus vous importuner... 11 me semble pourtant que j'aurais mieux aimé votre colère, votre haine même... mais

cette indifférence ce dédain... ce dédain

que vous étendez à tout ce qui vient de moi, jusqu'à ces pauvres fleurs que j'avais cueillies moi-même et que j'étais si joyeux de vous offrir... vous les avez repoussées, jetées loin de vous peut-être... Ah! madame, madame !

Ces dernières paroles avaient été dites avec un accent si sincère qu'elles allèrent droit au cœur de la jeune femme. Insensible aux

expressions d'un amour, vrai cependant, mais, touchée d'une douleur profonde, elle laissa voir cette fois son émotion : d'un mouvement rapide, instinctif, irréfléchi peut-être, soulevant son cachemire, elle laissa voir, attachée à son corsage, la fleur qu'elle avait arrachée, le matin, aux mains ravageuses du marquis de Benfeld.

Le grand-duc, éperdu, avait saisi sa main, et l'eût assurément couverte des plus ardents baisers si un grand bruit ne se fût fait soudainement entendre : un brillant équipage et plusieurs jeunes gens passent sur la route, c'est la voiture de madame Muller qu'escorte la fleur des pois de la gentry freïbergeoise. Les promeneurs ont reconnu la livrée de Son Altesse et la calèche de la baronne; aussi ne passent ils point sans avoir respectueusement salué ! Madame de Kelner pousse un cri, couvre sa figure de ses deux mains, puis s'élance vers sa voiture, s'y assied rapidement en disant :

— A l'hôtel ! allez vite!

Elle rabaisse la dentelle de son mezzaro, de manière à cacher son visage, et s'installe dans le coin de sa calèche.

A cette heure qui lira dans le cœur et la pensée de madame de Kelner? Nous racon-

ions et ne faisons point de psychologie ; toujours est-il que sa poitrine se soulève fréquemment, que ses mains se crispent et froissent par intervalles le cachemire de son péplum. Elle craint sans doute que ses traits ne reflètent ses sensations, et c'est pour cela qu'elle les a voilés.

La voiture roule avec rapidité : on aperçoit déjà dans le lointain l'hôtel de la baronne. Elle arrive! la grille s'ouvre et les chevaux s'arrêtent devant le perron.

Hélas ! une triste nouvelle attend Louise au seuil.

Dans le vestibule, sa femme de chambre effarée accourt au-devant d'elle.

— Ah! madame... madame, monsieur le baron !

— Eh bien !

— Monsieur le baron est bien malade!

— Depuis quand?...

— Depuis une heure... et le docteur Spindler dit que c'est le choléra !

La dernière heure.

Une triste chose que la chambre d'un malade ! un douloureux spectacle que celui d'une agonie, surtout lorsque la maladie est le choléra !

Les fenêtres sont fermées, les rideaux baissés ; çà et là par terre des jattes pleines de chlore,, devant la cheminée qui flambe, en plein été une grande bouilloire , destinée à remplir les boules d'eau pour réchauffer le malade; sur la console et la table de nuit, vingt fioles de mauvais augure, enfin au chevet du lit le docteur, grave, silencieux, suivant de l'œil les progrès du mal. En effet, bien que M. de Kelner ne soit atteint du fléau que depuis une heure, les symptômes alarmants se succèdent et se multiplient avec une effrayante rapidité.

Tous les germes de maladie, développés par des excès de tout genre, se réveillent avec une violence extrême et font cause commune avec l'épidémie. Ses yeux sont caves et bistrés, ils n'ont déjà presque plus de regard ; son teint est cyanose, une nuance bleuâtre envahit tout son corps, ses membres se contractent dans des crampes incessantes, le froid a déjà pris les extrémités. Les bouteilles d'eau bouillante, les briques chauffées ne réussissent point à ramener la chaleur, et les médicaments divers qu'on essaye restent sans effet. Ah ! gens du monde qu'aveugle la rancune ou la haine, souhaitez, si vous en avez le courage, la mort de vos ennemis et de vos adversaires, mais ne demandez pas au moins qu'ils meurent du choléra! car c'est la mort la plus horrible, la plus effrayante! la mort inexorable, rapide, foudroyante! la mort qui a conscience d'ellemême et qui fait que l'agonisant assiste à son anéantissement graduel, comme le naufragé réfugié sur un dernier récif, voit monter la mer furieuse qui l'envahit et doit lui servir de tombeau !

Cependant M. de Kelner s'agite sur sa couche, les convulsions sont plus fréquentes, il se plaint et soupire. Ses yeux éteints sont sans cesse tournés vers la porte : — ma femme.

dit-il d'une voix faible, où est-elle? qu'elle vienne! je veux4 la voir!

En vain, le valet de chambre lui répète qne madame est sortie comme elle a l'habitude de sortir, chaque jour, mais qu'elle ne peut tarder à rentrer, il renouvelle sa demande avec une impatience désespérée. Le docteur se décide alors à le quitter un instant, il va envoyer au-devant de madame de Kelnër un domestique à cheval pour hâter son retour, car il ne doute pas que ce ne soit près du lit de Wilhelmine que la baronne se trouve : la consternation règne dans la maison ; le choléra inspire à tous une profonde terreur, les visages sont pâles, inquiets, troublés : à l'antichambre comme au salon, on se groupe, on cause à voix basse. À la vue du docteur chacun se tait d'abord, puis tous l'interrogent, qui de la voix, qui du regard. Spindler hoche la tête, lève les yeux au ciel et passe. C'est la seule réponse qu'il fasse à toutes les demandes :

— Comment va-t-il? qui lui sont adressées.

Sur le perron, il rencontre le, marquis de Benfeld qui accourt à la hâte. Dans sa précipitation, l'arrangement méthodique de la perruque et de la cravate du petit vieillard s'est trouvé compromis, mais il n'y songe guère :

sa figure est anxieuse, empreinte d'une gravité inaccoutumée.

— C'est donc vrai? dit-il à Spiiidîer.

— Hélas !

— Pauvre baron!.., mais vous ne le laisserez pas mourir, au moins !

— Benfeld, mon ami, rappelez-vous ce que je vous disais tantôt : le choléra n'est incurable que pour les tempéraments usés par les excès ou par la pauvreté....

— Le baron est fort riche.

— Sans doute... mais le reste.

— Alors il est perdu !

— A moins d'un miracle.

— Perdu! perdu!... répète M. de Benfeld avec des gestes de télégraphe... quel malheur!...

Le marquis semble désolé; je reste convaincu qu'il n'éprouve aucune appréhension personnelle, et qu'il s'associe au deuil qui va régner bientôt dans la maison de ses amis. Mais il pense en même temps que M. de Kelner jouait admirablement au whist, qu'il a souvent été son partenaire, et que voilà sa partie dérangée.

Les ordres donnés, lorsque le docteur rentre dans la chambre, le malade cherche à se soi?-

lever et d'une voix faible mais pleine d'impatience :

— Eh bien! ma femme î Louise!

— Calmez-vous, mon cher baron, elle va venir...

— Je ne la verrai donc pas avant de mourir, il faut cependant que je la voie, que je lui parle...

— Mourir. . . n'ayez pas de semblables idées, mourir, allons donc! vous êtes malade, sans doute, mais...

— Je vais mourir, vous dis-je; j'ai lu tout à l'heure mon arrêt dans votre regard et vous n'oseriez pas me dire que vous espérez encore me sauver... tenez docteur...

Une convulsion coupe la parole au baron, il se tord dans une crampe violente; quelques gouttes d'une potion calmante apaisent la douleur, mais la crise affaiblit encore le malade, ses lèvres se violacent, son regard devient vitreux, pourtant il murmure encore :

— Louise!... Louise!...

Un .bruit de voiture s'est fait entendre, il soupire longuement et dit :

Enfin !

Madame de Kelner, pâle comme une morte, prête à défaillir, avait cependant jeté son châle et déchiré ses gants pour s'en débarrasser plus

vite; elle s'était élancée vers la chambre de son mari. Sur le seuil Max Spindler veut lui barrer le chemin.

— N'entrez pas. madame, lui dit-il doucement, votre place n'est pas ici...

— Pardon, docteur, ma place est auprès de mon mari...

— Mais il se meurt!

— Raison de plus.

— Vous allez au-devant d'un danger réel, sans utilité, sans nécessité.

— - C'est mon devoir, docteur, et je n'y faillirai pas.

En disant cela, elle l'écarté doucement, mais avec autorité, et s'avance vers le lit.

Le moribond l'a reconnue : un seotiment indéfinissable se lit sur son visage dévasté par la maladie; il la regarde avec émotion, des larmes mouillent sa paupière, et lui faisant signe de se pencher vers lui, il lui dit d'une voix faible et entrecoupée :

— Je ne voulais pas mourir sans vous avoir revue, Louise !

— Ne parlez pas de mourir ; je suis là, je ne vous quitterai pas, je vous soignerai bien et...

— Vous ne me quitterez pas!... soyez bénie.

Et Louise, relevant ses oreillers, lui prodi-

90 SI JETAIS reine!!

gue tous les soins délicats dont les femmes seules ont le secret.

D'un geste, le baron appelle le docteur.

Mon ami, dit-il, c'est fini... je ne nie fais pas d'illusion... mais un dernier service ! prolongez ma vie de quelques instants si c'est possible, apaisez mes douleurs par un calmant quelconque... je veux parler à ma femme, ne me laissez pas mourir sans que j'aie fait ma paix avec Dieu !

— Quoi ! vous demandez un prêtre?

— Un prêtre ! pourquoi faire?...

— Mais ! pour vous confesser.

— A quoi bon?

— Sans doute... puisque vous guérirez!

— Ah ! docteur, si je pouvais guérir, vous auriez trouvé le remède. Non, c'est de Louise que je parle, c'est Louise seule qui peut encore quelque chose pour moi; qu'elle m'entende et me pardonne !

Louise étouffe un sanglot.

— Vite, docteur, je me sens mourir...

En effet, M. de Kelner est pris d'une nouvelle convulsion : ce n'est point, cependant, encore la dernière... le docteur lui fait avaler une demi-tasse de punch brûlant, aromatisé de quelques gouttes d'une liqueur de sa composition, et il retrouve un peu de force. Alors,

faisant signe à Spindler de s'éloigner, ii se repose, se recueille, et, profitant de la trêve que lui laisse le mal, il saisit d'un mouvement convulsif la main de sa femme, l'attire vers lui, et lui dit à voix basse :

— Vous m'avez promis tout à l'heure de ne me quitter que lorsque la vie m'aurait abandonné... C'est noble, c'est généreux, mais ce n'est point assez encore, il faut que je meure pardonné!

— Pardonné ! vous l'êtes, répond doucement Louise, non sans un effort.

— Oh ! ce n'est pas ainsi que je l'entends, pardonné du cœur, non des lèvres.

Le baron respire péniblement et murmure d'une voix éteinte :

— J'ai bien des choses à vous dire... mais les forces m'abandonnent, je ne pourrai pas.. . j'ai eu de grands torts... et vous m'en avez cruellement puni. Pourtant , à cette heure suprême, sur le seuil de l'éternité, quand je descends au fond de ma conscience, il me semble que j'ai été moins coupable que vous ne l'avez peut-être cru, que votre inflexibilité nous a sacrifiés l'un et l'autre, car, moi, je vous ai toujours aimée, je n'ai jamais aimé que vous

Jamais, non, jamais je n'avais songé sérieu-

sèment, fût-ce l'espace d'une minute, àEulalie, j'aiétéléger, puis bien malheureux, voilàtout... J'avais agi par étourderie, par entraînement, mais c'était de vous seule dont je voulais être aimé, dont j'espérais encore être aimé; jamais je n'ai menti, mentirais-je aujourd'hui? Je m'égare... est-ce l'heure de me justifier?... Non, j'ai été sans excuse, j'ai mérité que vous fussiez sans pitié, mais je me meurs, promettez-moi que vous garderez un souvenir à la mémoire du pauvre Raoul qui a bien souffert.

Louise pleurait à chaudes larmes.

— Vous me le promettez ?

— Je vous le promets.

— Et vous me pardonnez ?

— Je vous pardonne.

■ — Bien vrai?

— Aanom du Dieu vivant! sur la tombe de mon père! Je vous pardonne, mon ami! Et elle pencha ses lèvres sur le front de son

mari

La tête du baron prit, en retombant sur son oreiller, une soudaine expression de béatitude... un long soupir gonfla sa poitrine, puis... tout était fini!

Lorsque madame de Kelner, se penchant sur ce corps inerte, trouva les yeux éteints, glauques, lorsqu'elle n'entendit plus la respi-

ration saccadée, elle comprit... poussa un grand cri et s'évanouit.

Quand Louise revint à elle, elle était couchée sur un canapé, le docteur Spindler lui faisait respirer des sels, de grands flambeaux de cire brûlaient près du lit où venait de s'éteindre si tristement M. de Kelner. Alors, d'un mouvement automatique, elle se leva, et se dirigeant vers la couche funèbre, elle souleva le drap relevé sur le visage de Raoul, ferma pieusement les paupières sans regards, déposa encore sur le front du mort un chaste et pieux baiser, puis, s'agenouillant à son tour, elle pria.

L'album de Louise.

Les funérailles du baron se sont faites avec une grande magnificence. La cour et la ville l'ont conduit au champ du repos, et pendant quelques jours les détails de cette pompeuse cérémonie ont défrayé les conversations de Freïberg. Mais là, comme ailleurs, tout passe et s'oublie. Deux semaines se sont à peine écoulées et, de M. de Kelner, de sa mort foudroyante, il n'est plus question. Comme dit la ballade, les morts vont vite, surtout en temps de choléra, et de nouvelles victimes ont été enlevées par le fléau. Chacun pense à soi et aux siens, et c'est tout au plus si la vue de la maison, silencieuse et fermée comme un tombeau, amène un souvenir et un nom dans l'esprit et sur les lèvres des passants

ou des' promeneurs, Portes et fenêtres sont, en effet, hermétiquement closes et l'on pourrait croire la maison entièrement inhabitée, si l'on ne voyait par intervalles, à travers la grille, passer les domestiques en grand deuil. Madame de Kelner n'a point, en effet, quitté la résidence, comme on supposait qu'elle le ferait, aussitôt après la mort de son mari ; mais, en restant dans la maison mortuaire, elle s'est imposé une retraite claustrale et a rigoureusement fermé sa porte à ses meilleurs amis. Nul n'a pu parvenir jusqu'à elle, non qu'il faille attribuer à la douleur seule cette sévère résolution, mais la jeune femme, atteinte à l'improviste par cette catastrophe qui trouble son existence, sent le besoin de se recueillir et d'appeler à son aide toute l'énergie de son esprit, toutes les forces de son âme, pour envisager les nouveaux horizons que lui réserve l'avenir.

Cette claustration, dont on avait d'abord beaucoup parié dans les salons de Freïberg, en se prolongeant avait cessé d'occuper, mais elle affligeait profondément nos trois amis Spindler, Mattéus et Benfelcl. Plus occupé que les deux autres, le docteur n'y était pas cependant le moins sensible, et ses malades, qu'il soignait toujours avec le même clé-

vouement, remarquèrent peut-être ses impatiences fréquentes, sa parole brève et nerveuse, lui d'ordinaire si doux, si calme, si bienveillant! La santé de Louise l'inquiétait d'ailleurs, et il souffrait doublement de ne pouvoir lui porter, en même temps que ses consolations, les conseils de son expérience et de son amitié. Mattéus, en dépit de son phlegme, laissait voir aussi une émotion intérieure, et s'agitait sans cesse et sans but; en public, dans ses cours surtout, il se laissait aller aux plus singulières incohérences, professant le paradoxe qu'il avait combattu , ou bien hésitant, distrait, perdant la suite de ses idées. Tel l'enfant regarde, ébahi, s'envoler l'insecte bourdonnant dont il s'amuse et qui vient de rompre le fil qui le retenait par une patte. Quant au vieux marquis, il était méconnaissable : l'harmonie de sa toilette n'avait plus de correction ; sa perruque était posée de travers et tout en lui accusait un changement soudain d'habitudes, un dérangement inattendu dans sa vie; chaque jour, à la même heure il venait sonner à la porte de madame de Kelner, demandait à la voir, et sur le refus qu'il essuyait régulièrement, il s'en retournait tristement après avoir arraché quelques fleurs de la corbeille,

ou des feuilles du lierre grimpaut qui tapissait la muraille.

Le grand-duc ne s'était pas présenté chez madame de Kelner, mais un jour une voilure de la cour s'était arrêtée devant la grille et un homme jeune encore, de figure intelligente et grave, en était descendu et avait fait remettre à la baronne une lettre dont il attendait la réponse : quelques instants après, le valet de pied revenait, exprimant les regrets de sa maîtresse qui ne pouvait recevoir personne. Le visiteur inconnu était remonté en voiture et n'était pas revenu. Cette lettre, que nous avons eue plus tard entre les mains, était cependant l'expression des sentiments les plus délicats et les plus touchants. Elle laissa dans le cœur de Louise une profonde impression

La jeune veuve est assise devant son bureau d'ébène, dans cette chambre bleue dont nous avons essayé la description. Malgré son deuil elle paraît encore plus jolie. Sa pâleur semble lui prêter de nouveaux charmes; ses yeux, un peu fatigués par les larmes, ont une expression nouvelle, ils parlent, enfin; quoiqu'on ait dit que le noir est le fard des blondes, le deuil lui sied à ravir, et la sévérité de sa toilette fait ressortir les lignes sculp-

turales de sa beauté, elle rappelle l'antique NiobéîSans doute, Louise a bien pleuré, son désespoir a été profond ; on ne perd pas impunément son mari, ce mari fût-il devenu, comme M. de Kelner, un étranger pour celle qui porte son nom. Mais la part faite aux larmes, à l'émotion violente,, la baronne a repris possession d'elle-même, et, sa volonté aidant, elle a embrassé du même regard le passé, le présent et l'avenir. Le présent nébuleux, triste., sombre, en deuil comme ellemême; le passé resplendissant des joies de sa jeunesse, radieux des promesses d'une belle aurore, parfumé de toutes les fleurs de son printemps; l'avenir vague, incertain, perdu dans les brouillards, et laissant par échappées percevoir de lumineuses perspectives. Alors elle a senti le besoin de se recueillir, de se replier sur elle-même, et c'est pour cela, plus encore que pour obéir aux convenances mondaines, qu'elle s'est imposé une retraite absolue, qu'elle a fermé sa porte à tous ceux qu'elle aime le plus et qui la consoleraient le mieux,

Comment passe-t elle ces longues journées? Elle se sent seule, et pleure à sa fantaisie, sans témoins; elle prie avec ferveur pour ceux qu'elle aime, et pour celui à qui elle a par-

SI .T ETAIS REINE ! î 99

donné; parfois elle lit, mais sa grande occupation c'est d'écrire. Sous sa plume rapide les lignes se pressent et se suivent, les pages succèdent aux pages sur un album relié en chagrin noir et fermé d'agrafes d'or. C'est à ce livre confident de sa vie, et que jamais n'a feuilleté une main profane, qu'elle dit ses pensées les plus secrètes, les plus enfantines ou les plus sérieuses, ses aspirations et ses rêves. C'est le miroir de sa jeunesse, le reflet de son âme, le journal de toute son existence, les projets des plans qu'elle a réalisés ou qu'elle réalisera; aussi aime-t-elle à le parcourir souvent aux premiers feuillets.

Relisons avec elle, comme elle, journées et soirées, sans ordre, sautant de droite à gauche, du commencement à la fin, pour revenir ensuite au milieu. ........

« je n'oublierai jamais cette matinée, — j'avais huit ans, nous revenions de l'église, le temps était superbe et ma mère n'avait pas voulu demander ses chevaux; les rues étaient pleines de inonde et les mendiants nombreux; j'eus bien vite épuisé ma petite bourse, ce dont maman me grondait doucement, et je ne pouvais plus répondre aux sollicitations qui me poursuivaient, lorsque nous rencon-

trames à deux pas de la maison une pauvre femme en haillons qui tenait deux petits enfants par la main. Sa physionomie singulière produisit sur moi une profonde impression. Elle était affaiblie, ses petits anges blonds et roses me regardaient avec des yeux étonnés, tandis que le regard pénétrant de la mère me troublait et semblait aller jusqu'au fond de mon âme. Notre domestique Gottlieb qui nous suivait, portant nos livres de prières, voulut chasser ces importuns, mais j'intervins et j'obtins de mamère qu'on ferait entrer les pauvres gens pour les réconforter et leur donner quelque chose. Je ne fis qu'un bond jusqu'à ma chambre et me hâtai de faire un paquet de vieilles hardes pour les enfants, en choisissant pour la mère, dans mon petit trésor, la pièce la plus neuve et la plus luisante, puis, avec la permission de maman, j'allai porter moi-même mon offrande à l'office où l'on avait fait entrer nos trois pauvres protégés. Nos serviteurs s'étaient empressés de leur servir une petite collation ; mais, croyant reconnaître dans le costume et l'aspect de la mendiante une bohémienne, ils étaient restés autour d'elle et insistaient pour qu'elle leur dît la bonne aventure. Elle ne leur répondait pas et se bornait à faire manger ses enfants. Lorsque j'entrai et mis mon

aumône sur ses genoux, elle laissa retomber le morceau de pain qu'elle allait porter à ses lèvres, et m'attirant vers elle, elle fixa sur moi un regard pénétrant et profond qui me causa une étrange sensation ; puis elle prit ma main, en suivit les lignes avec une attention méticuleuse et enfin, redressant sa grande taille, elle me dit en mauvais allemand, mais d'un ton emphatique et presque inspiré :

«Grandis! petite fille, grandis... Dieu te bénit pour ton bon cœur; grandis! Tu seras belle, comme tu es bonne,.... Va! suis tes destinées... l'avenir, qui n'a pas de secrets pour moi, te garde de grandes douleurs et des récompenses inespérées... ! Grandis! tu seras la providence des malheureux! et souviens-toi des paroles de la vieille mère que tu as secourue :

Tu seras reine un jour!... »

Cette conclusion inattendue, le ton, le geste, l'accent excitèrent la gaieté de nos gens, qui se mirent à rire aux éclats. Quant à moi, toute honteuse, je me sauvai près de ma mère qui sourit de mon récit, et m'expliqua comment et pourquoi m'avait été faite cette pompeuse prédiction; la bohémienne avait cru me remercierenmeflattant,etpeut-êtremêmeavait

fi.

102 si j'étais reine î!

elle espéré s'assurer ainsi une nouvelle aumône. Néanmoins les paroles de la mendiante me sont restées dans l'esprit, et à certaines heures il me semble les entendre encore, sonores, lumineuses, comme la voix du prophète, comme les caractères étincelants du palais de Balthasar. D'ailleurs n'a-l-elle déjà pas eu raison ? n'ai-je pas été frappée des plus grandes douleurs qui aient pu déchirer mon cœur? N'ai-je pas perdu mon frère , mon frère bien-aimé dont la mort inattendue m'a faite une riche héritière, — en me laissant au cœur un deuil éternel. C'est sans doute un enfantillage, mais quand j'évoque ce souvenir ma vue se trouble et la plume me tombe des mains

Se rai -je reine?

Louise a tourné bien des pages :

« ...C'est un vrai jour de fête! j'ai aujourd'hui seize ans accomplis : Bruxelles n'est pas assez grand pour contenir ma joie, me voilà femme! Mon pèro est entré ce matin dans ma chambre, de bonne heure, et m'a embrassée, il me semble, plus tendrement que

d'habitude Est-ce parce que c'est le jour

de ma naissance? Non! car il m'a dit avec une gravité inaccoutumée :

~ Louise, j'ai à t'entretenir de choses se-?

rieuses; viens avec moi dans mon cabinet... Je le suis, et là, me faisant asseoir sur ses genoux, il me tient le discours suivant :

— C'est un grand chagrin pour moi, mon enfant, de te parler de séparation; mais voici que tu te fais grande et l'on te demande en mariage : Le roi...

— Le roi! je Je savais bien; quel roi? m'écriai-je soudainement, me reportant par la pensée à l'étrange prédiction qui m'a été faite lorsque j'étais petite fille.

— Le roi, reprend mon père, daigne s'intéresser à cette union, et bien que ta mère et moi nous ayons le désir de te garder avec nous le plus longtemps possible, nous ne devons pas hésiter quand il s'agit de ton avenir. Le mari qu'on nous propose pour toi est jeune, riche, noble, il a déjà une grande position, il est appelé à mieux encore. C'est donc ton bonheur que nous voulons assurer.,, mais je ne veux pas te tenir plus longtemps en suspens, c'est du neveu de notre ministre de la guerre, revenu du Nord cet hiver, de Raoul de Kelner qu'il s'agit. A Saint-Pétersbourg, il était second secrétaire d'ambassade, il en repartira avec letitre de premier secrétaire, et Ton parle même de l'envoyer à Paris, l'hiver prochain!,.. Paris! c'est bien tentant pour une

1 04 SI J ETAIS REINE ! î

jeune mariée! n'est-ce pas, mon enfant? et puis dans trois ans, deux peut-être, il sera ministre lui-même

Enfin, votre futur, mademoiselle, et ce n'est pas la moindre considération qui nous a décidés, votre mère et moi, est joli garçon, distingué d'esprit et de manières. Va! tu seras heureuse, ma fille!

Pauvre père !

Je l'embrassai comme il m'y invitait, mais ce ne fut que du bout des lèvres. Je venais de perdre une de mes premières illusions; je m'étais si bien faite à l'idée d'être reine un jour!

A^vantlafin de la semaine le baron Raoul de Kelner m'était officiellement présenté; il m'aimait, paraît-il, depuis quatre ou cinq mois. C'était un jeune homme de vingt-huit ans, avenant, spirituel et ne manquant pas de certains côtés poétiques ; il n'en était qu'aux débuts d'une carrière qui promettait d'être brillante. Homme du monde, il me parut séduisant et fait pour être aimé. Nous avions les mêmes goûts, les mêmes idées (il me semblait du moins qu'il en était ainsi), il était si attentif, si prévenant, il paraissait si tendre et si bon ! Tout cela fit qu'au bout d'un mois à peine, je

l'aimais de toutes mes forces, de tout mon cœur, presque passionnément !

Je me mariai.

Pendant les premiers mois de mon mariage, je fus présentée dans trois cours où je fis sensation, notamment en Angleterre où la mère de mon mari, remariée à un membre de la Chambre haute, occupait une grande position. Mais de tous ces succès je ne fus point enorgueillie; je ne m'occupais que de mon mari que j'aimais à l'adoration. C'est pourtant à cette époque que je fis une réflexion que je glisse ici, sous forme de parenthèse, parce qu'elle m'est toujours restée dans l'esprit : au bal, pourquoi l'invitation vient-elle des hommes? Dans toutes les Cours ce sont les princesses qui choisissent leurs danseurs; cette habitude me semble logique et je voudrais lui voir son application ; dans la vie de chaque jour, il faut choisir ceux dont on veut être aimé comme ceux qu'il vous convient de recevoir et ne pas abdiquer son initiative; les hommes ont bien assez de privilèges dont ils se prévalent !

Au bout de six mois,, mon mari était nommé premier secrétaire d'ambassade à Berlin ; l'année suivante on l'envoyait au même titre à Paris. Il me précéda de quelques

ours dans la Babylone moderne et, lorsque 'arrivai à mon tour, tout était prêt. Jamais installation n'a été préparée avec plus de raffinement et d'intelligence pour recevoir une reine ! Notre ambassadeur, le duc de Glatigny, n'était pas marié; malgré mes dix-sept ans, je fus, dès le lendemain de mon arrivée, la véritable ambassadrice, et je me trouvai du premier coup occuper une position considérable dans la plus grande ville du monde. Nous réunissions à nous deux, Raoul et moi, deux cent cinquante mille livres de rente. Des alliances illustres, un intérieur exceptionnel, les relations les plus agréables (car Raoul aimait le monde et se trouvait à Paris dans son atmosphère), tout, enfin, dans ma nouvelle condition devait me faire compter sur un longavenir de bonheur. Tout me semblait bon et bien , tout semblait réaliser l'idéal de mes rêves ! et si parfois je cherchais la solitude, c'était seulement pour remercier Dieu de la somme de félicités qu'il voulait bien m'accorder!

A peine installée à Paris, je m'appliquais à mettre en pratique une idée que je caressais depuis mon enfance, c'est-à-dire celle d'avoir un salon où se grouperaient toutes les célébrités démon temps, où je réunirais tous les

hommes de mérite dont j'aurais goûté les livres, apprécié les œuvres, pressenti la valeur. A dix-sept ans, moi, jeune femme étrangère , j'eus donc un salon, un vrai salon, un salon unique dans son genre, unique dans la diplomatie, un salon que m'enviaient mesdames les ambassadrices , à moi, femme d'un simple secrétaire d'ambassade. J'obtins un succès qui prit les proportions d'un triomphe; je l'avais, du reste, préparé de longue main, ayant dressé mes batteries dans mon couvent, et j'y trouvai l'occasion de mettre en pratique les idées que j'ai formulées plus haut : je choisissais, je n'étais pas choisie. J'étais heureuse, je devais l'être; mon seul regret était de n'avoir pas d'enfant, c'était le seul nuage de mon radieux ciel!... C'est dans le cours de la seconde année de notre séjour à Paris (j'avais dix-neuf ans alors), que je reçus une lettre déchirante d'une de mes compagnes de couvent, que je ne veux désigner ici que par son prénom d'Eulaiie. Plus âgée que moi de deux ans, elle avait été ma confidente et mon amie; souvent elle m'avait protégée contre la sévérité des maîtresses et avait pris à son compte mes peccadilles d'enfant. De mon côté, je partageais scrupuleusement avec elle les bonbons, les jouets que m'envoyaient mes parents, et ma

petite bourse de pensionnaire elle-même; celait peut-être là l'unique cause de sa préférence pour moi, de ses caresses et de ses attentions. Je l'ai pensé bien des fois depuis; mais je l'aimais et puis je la savais orpheline, pauvre, presque abandonnée, sans amis et n'ayant pour toute famille, qu'un frère, officier supérieur qui prélevait sur sa solde les frais de sa pension. Malgré ce que je faisais pour elle, il me semblait toujours que je ne reconnaissais pas encore assez son dévouement. Depuis ma sortie de pension nous nous étions perdues de vue, le tourbillon de ma vie nouvelle m'entraînait et m'absorbait tout entière. Mon existence était prise par le monde, comme mon cœurétait rempli par l'amour démon mari. Sa lettre, qui me parut un véritable cri de désespoir, réveilla toute mon affection pour elle. Elle m'écrivait que son frère venait de mourir, qu'elle se trouvaitdésormais seule au monde, sansamis, sans appui, obligée de quitter le couvent où sa pension n'allait plus être payée, à moins qu'on ne voulût bien l'y garder comme sous-maîtresse. Je me hâtai de montrer cette lettre à mon mari, en lui demandant son agrément pour appeler près de moi l'orpheline et de me permettre de lui faire une place dans notre intérieur, Raoul ne parut pas goûter cette idée ; tout en rendant

justice à l'élan généreux qui la dictait, il me fit observer que l'introduction d'un tiers entre nous pouvait avoir plus d'un inconvénient, que Mlle Eulalie ferait peut-être triste figure dans mon salon, que je lui préparais, à mon insu une série de mécomptes et à moi plus d'un désenchantement , qu'il y avait mille autres moyens de lui venir en aide, etc., etc. Je ne voulus rien entendre et je persistai dans mon projet. Je fis un tel panégyrique d'Eulalie, je fus si pressante que mon mari aurait eu mauvaise grâce, d'ailleurs, à refuser.

Quelques jours après, Eulalie était devenue notre commensale et me prodiguait les expressions les plus ardentes de sa reconnaissance et de sa tendresse. Pleine d'effusion avec moi, froide et réservée avec mon mari, discrète avec tout le monde , elle eut l'ait de ne déplaire à personne, et sa placé dans la maison fut bientôt définie, acceptée par tous. Je la traitais beaucoup moins en demoiselle de compagnie qu'en sœur, mais elle savait habilement rester au second plan et se tenir dans la pénombre. Seulement, parfois, elle avait un singulier sourire aux lèvres.

Plusieurs mois se passèrent ainsi et je me félicitais chaque jour de ma bonne action, lorsque la foudre tomba sur mon bonheur,

et que survint la catastrophe. Les soirs où je ne recevais pas, et où je n'allais pas dans le monde, quand mon mari pouvait échapper aux exigences, aux devoirs de sa position, nous trouvions un grand plaisir à nous réunir en petit comité et à jouer des charades. Or, un soir que Raoul mettait clans son rôle plus d'animation que de coutume, à la suite d'un geste dramatique, — il s'était jeté à genoux et se relevait brusquement, — un papier plié triangulairement, tomba de sa poche. Je le ramassai machinalement,, et le conservai dans ma main. Quand je rentrai dans ma chambre je retrouvai le papier et j'eus la curiosité de le lire,, il était décacheté d'ailleurs et tout froissé... Infamie. C'était une lettre d'amour î Une lettre d'Eulalie à mon mari. La misérable créature me trahissait, moi qui l'avais recueillie, sauvée ! moi son amie! sa sœur! sa bienfaitrice! moi qui rêvais d'assurer son sort, qui songeais à la doter, à l'établir! elle me trahissait! à mou foyer, sous mon toit! la vipère! que ne m'était-il possible de l'écraser sous mes pieds! Certes, à cette heure de colère et de désespoir, je l'eusse fait sans pitié : je ne pensais pas alors que cette fille vulgaire n'avait agi peut-être que par légèreté, j'étais indignée,

et mon indignation n'eut pas de limites. Je la renvoyai, ou pour mieux dire,, je la chassai honteusement, publiquement, le lendemain matin, sans explication, sans reproche, comme l'on chasse une servante infidèle. Je l'écrasai de mon mépris, lui imprimant impitoyablement ainsi une flétrissure que rien désormais ne pouvait effacer, rien, ni le mariage qu'elle pourrait faire plus tard, ni le repentir, ni la maternité! Quant aux remords, aux regrets que Raoul cherchait à m'exprimer sur tous les tons, je ne voulus même pas les écouter; le seul sentiment que m'inspirèrent ses excuses et ses protestations, ce fut le dégoût. Il me sembla qu'il était indigne, lâche même, de sa part, d'abandonner ainsi sa complice, de lui attribuer tous les torts, de s'innocenter à son détriment, de l'accuser de provocations , d'avances , que sais-je? Huit jours après, je partais seule, sans bruit, sans scandale, je fuyais le nid de mon bonheur, non comme l'hirondelle pour le retrouver au printemps, mais avec la résolution ferme , immuable de n'y jamais revenir. Je me retirai dans mes terres et j'y vécus dans la retraite la plus absolue. Outre que la solitude ne m'effrayait pas, mon père, agronome distingué, agriculteur pas-

sionné, m'avait donné ses goûts.: ils se réveillèrent en moi; puis il me semblait que ces grands spectacles de la nature étudiée, interrogée, — sont les plus nobles des loisirs, les consolations les plus efficaces. D'Eulalie je n'ai plus entendu parler. 11 me semble cependant avoir ouï dire qu'elle était allée cacher sa honte, dans le fond d'une province. Que m'importe? Dans tous les cas je sais que Raoul ne l'a point revue, qu'il ne répondit point aux lettres qu'elle lui écrivit sans relâche, pendant plusieurs mois : il l'avait prise en haine et en dégoût, paraît-il. Dans les premiers temps de ma réclusion, je fus assaillie de conseils, d'insinuations : ma mère, ma famille, mes amis épuisèrent leur éloquence pour me décider à oublier le passé et à reprendre ma place au foyer conjugal. De hautes influences furent même mises en jeu dans ce but, mais les concessions et les transactions répugnent à mon tempérament comme à ma conscience; mon caractère se refuse à l'oubli : ma résolution était irrévocable et je la maintins dans toute sa rigueur. Mon mari eut beau, à la fin de la première année, faire lui-même le voyage pour plaider sa cause près de moi, je ne voulus pas le recevoir et il dut se tenir pour averti que, s'il

renouvelait une semblable démarche, je provoquerais une séparation légale, ce que je n'avais pas fait jusque-là, pour l'honneur de nos deux noms. Seulement comme je place avant tout la justice et la loyauté, je dois dire que M. de Kelner se conduisit avec moi en parfait gentilhomme. Il me laissa, sans contrôle, la libre disposition de ma fortune , cent mille livres de rente à peu près , qui s'accrurent encore à la mort de mon père ; et c'est ainsi que, pendant les années que j'ai passées, en Sologne, comme une anachorète, j'ai eu entre les mains le moyen d'appliquer mes idées, de réaliser mes utopies, de faire le bien comme j'eusse voulu le faire, si j'avais été reine! Tout le plan d'amélioration sociale que j'ai rêvé, et auquel appartiennent tant d'heures de ma jeunesse, a été réalisé sur une échelle limitée, il est vrai, mais d'une manière complète. Ainsi j'ai laissé à mon départ, cultivé, civilisé, heureux, presque riche, un rayon de six lieues de landes marécageuses autour de mon château, —pays inculte et malsain, sur lequel végétait, quelques années auparavant, une population maladive et sauvage. Cette période de ma vie est assurément celle que je revois avec le plus de plaisir : le souvenir du bien accompli est

•H 4 si j'étais reine!!

le plus doux des oreillers, et l'hymne de la reconnaissance d'un peuple entier doit bercer doucement le sommeil d'une souveraine. Vienne le pouvoir et je saurai m'en servir comme je me suis servie de la richesse ! Plus heureuse qu'Archimède j'ai trouvé le

levier et le point d'appui.

Malgré l'attachement naturel que je ressentais pour mon œuvre, je dus cependant, à un moment donné, dire adieu à mon petit phalanstère. Ma santé s'altérait au milieu d'une atmosphère trop fréquemment tourmentée; la tension continuelle de mon esprit, l'activité dévorante de mon genre d'existence, avaient surexcité, outre mesure, mon système nerveux : de graves accidents pouvaient survenir. Dans l'intérêt même de ma tâche sociale, je dus partir : c'est à cette époque que j'achetai, sur le lac de Constance, une charmante villa dont l'embellissement devint ma principale distraction.

Cependant le monde s'occupait de moi, la calomnie commençait et poursuivait son œuvre.

Ma séparation avait été malignement interprétée, ma retraite prolongée perfidement expliquée; je méprise trop ces bourdonnements de frelons pour m'y arrêter. Afin de don-

SI J'ÉTAIS REINE !! Il 5

ner seulement une faible idée des proportions qu'ils prirent, je me bornerai à dire qu'au lieu de reconnaître en moi une autre Françoise de Chantai, dans son rôle pratique et militant, la bienveillance mondaine avait supposé que je reprenais en sous-œuvre l'histoire de madame de Beauséant : quant aux suppositions infâmes, monstrueuses, elles ne firent pas défaut... Que Dieu pardonne à ceux qui en furent les auteurs et les propagateurs.

Mon mari suivait hiérarchiquement sa carrière diplomatique. Il venait d'être nommé ministre plénipotentiaire, lorsqu'une histoire plus absurde que les autres, fut mise en circulation, à mon propos. 11 pensa noblement qu'au seul mari, même séparé, il appartenait de défendre sa femme. Il prit à partie les calomniateurs et, en dépit de son caractère officiel, il se battit en duel. En présence d'une conduite aussi chevaleresque, j'aurais eu mauvaise grâce à résister encore aux prières de mes amis, aux instances de ma famille, par un nouveau refus. Je consentis donc à venir rejoindre M. de Kelner à Freïberg, à la condition formelle, absolue qu'il ne serait désormais mon mari que de nom. Raoul accepta après quelque hésitation. —

i I 6 SI J ÉTAIS REINE ! !

Il avait été blessé dans son duel; dès qu'il fut rétabli, il vint me chercher et nous arrivâmes ensemble à Freïberg, où j'étais attendue avec autant d'impatience que de curiosité. Mais hélas ! les soins dont je suis l'objet, le luxe qui m'entoure, les couronnes qu'on me tresse, l'auréole qu'on me prépare, tout cela vient de Raoul, et cette pensée suffît pour m'empêcher d'en être heureuse. Non, mille fois non! je ne puis plus aimer mon mari, je ne lui pardonnerai jamais; je serai sa sœur, son amie peut-être, mais il y a, plus que jamais, un abîme entre nous : ma main frissonne quand il la touche, et j'ai peine à lui cacher l'éloignement qu'il m'inspire! Pauvre Raoul ! pourquoi a-t-il tant insisté pour que je revinsse? et comment n'a-t-il pas compris qu'il se créait ainsi un avenir de souffrances en me condamnant à un supplice de tous les instants! Il m'aime toujours cependant, mieux et plus encore qu'autrefois peut-être... que m'importe? — après tout! c'est sa faute! qu'il en subisse les justes conséquences. Je le répète, l'oubli m'est impossible, le pardon est incompatible avec ma nature!

Je n'eus qu'à me louer de l'accueil qui me fut fait à la cour ; ma présentation eut lieu avec une grande solennité. Le grand-duc,

si j'étais reine ! ! m

encore en deuil de sa jeune femme, morte à dix-neuf ans après quatorze mois de mariage, (une adorable princesse ! la perle des jeunes souveraines allemandes), me combla d'égards. Il me donna immédiatement la place à laquelle j'avais presque droit, par la haute position de mon mari : — quant à la société de Freïberg, j'en fus moins charmée ; objet, tout d'abord, d'une curiosité généralement indiscrète, je ne tardai pas à devenir le point de mire des jalousies mesquines et des petites haines, de la part des femmes surtout. Elles ne me pardonnaient rien, ni ma jeunesse, ni ma beauté, ni même mes diamants que je mettais bien rarement cependant; je passais pour avoirplus d'esprit peut-être que je n'en ai; on prit au surplus la peine de me le développer singulièrement. Ma venue reléguait au second plan celles qui jusqu'alors avaient occupé le premier : et ma nature, rebelle aux préjugés comme aux exigences de ce monde de convention, répugnait à toutes les futilités qui en forment le principal bagage ; je le laissai peut-être un peu trop voir. De là, des inimitiés latentes qui ne m'épargnèrent pas. Enfin les odieuses calomnies dont on m'avait poursuivie, m'avaient précédée à Freïberg. Personne n'y ajoutait foi, mais les sottises

sont bonnes à répéter; aussi, je passai bientôt pour une femme excentrique qui ne faisait rien comme les autres. Je n'avais vécu dans la retraite que pour y préparer ma propagande ; j'avais dépensé plusieurs millions à des inventions saugrenues, j'avais des fantaisies impossibles, je ne m'habillais comme personne, j'étais une lionne, une libre penseuse, que saisje!... Tout cela fit que je ne tardai pas à me dégager des quelques relations féminines que j'avais à mon arrivée, et bien malgré moi, commencé à nouer. Je revins à mes idées de solitude, de recueillement et d'étude, je ne fis plus que de rares apparitions à la cour. Je donnai, comme ambassadrice, trois ou quatre grandes fêtes officielles par an, mais je ne reçus habituellement, chez moi, qu'un petit nombre d'hommes, kgéi> pour la plupart, mais tous célèbres à différents titres : c'est ce qui a fait dire agréablement à une certaine Mme Millier/ le bel esprit de Freïberg, que je ressemblais à la châsse de sainte Philomène, qui étincelle de diamants, mais qu'on ne montre qu'une fois l'an : ce n'était guère spirituel et à peine méchant. Aussi je lui pardonne.

Quant à mon mari, je crains bien que mon retour tant désiré et sollicité ne lui soit funeste. Pour me servir d'un mot vulgaire, il se

si j'étais reine ! ! f i o

dérange; depuis qu'il a tout à fait perdu l'espoir de rentrer en grâce auprès de aïoi, sa vie n'est plus la même. Il cherche l'oubli dans l'ivresse : ses succès auprès des danseuses sont parvenus à mes oreilles, ses amis se sont chargés de m'en avertir; il passe ses nuits hors de Fhôtel à danser, souper et jouer; bref! il s'étourdit, mais à quel prix?... Sa santé s'altère, et je crains bien, qu'à la fin, de semblables excès n'aient un résultat fatal et ne précipitent une catastrophe.

Quelle triste perspective !

Une seule chose m'a consolée d'abord, c'est de me trouver en Allemagne.

J'aime autant l'Allemagne que mon amie Marie D*** aime l'Autriche.

J'en aime le climat, les mœurs, les habitants, la poésie : mon enfance a été bercée avec les vieilles légendes et les mirifiques aventures du baron de Munchausen : j'ai vécu dans le monde des ballades. Que de fois j'ai vu, les yeux fermés, tourbillonner dans une ronde fantastique les elfes, les >villis et le roi des Aulnes, ou défiler gravement, comme une procession, la troupe des fabuleux étudiants, avec leurs petites casquettes, leurs bottes gigantesques et leurs innocentes rapières. Et l'essaim des blondes jeunes filles, sérieuses

comme Marguerite, ou rieuses comme Charlotte ou Gretchen ! Comme je me suis attendrie, comme tour à tour j'ai chanté le lied populaire avec ces compagnes aimées.

Je revoyais le village légendaire, la chaumière aux murs de terre, au toit de chaume, l'église au clocher aigu, dont la cloche appelait a la prière les petites paysannes aux longues tresses, aux jupes plissées, au corsage multicolore. Je me promenais, par la pensée sur le flanc de la montagne, au pied du bùrg en ruines, côtoyant la vieille muraille d'où s'échappaient, à mon approche, les lézards et les scarabées dorés : la chèvre égarée bondissait aux abords du précipice que mon regard ne sondait pas sans effroi. Puis, le tableau changeait : ie vieux château revêtait sa splendeur du moyen âge, le haut baron m'y accueillait avec les honneurs dus à la petite châtelaine, mais il me faisait bien peur lorsque je le voyais rentrer au manoir, le sourcil froncé, la lèvre menaçante, regagner son aire comme l'aigle qui a levé sa dîme sur les troupeaux d'alentour. J'ai, depuis, visité l'Allemagne et si je n'y ai pas trouvé la réalisation de tout ce qu'elle avait fait miroiter aux yeux de ma première enfance, j'ai du moins acquis la preuve que c'est sous le ciel où ils ont vécu,

SI J ETAIS REINE !! \ï\

qu'il est le plus doux de relire Schiller, Goethe et Ruckert. La réalité ne m'a enlevé de mes illusions que l'impossible, et à chaque voyage que j'y ai fait, en Prusse et en Bavière surtout, je me suis senti, pour ainsi dire, renaître, en présence de cette bonhomie proverbiale, de cette cordialité sincère.

J'éprouvai donc un plaisir réel à venir à Freïberg. Lorsque j'y arrivai, la ville était en pleines fêtes de Noël et je me fis une joie d'enfant de m'associer à ces réjouissances patriarcales : le froid était vif, la campagne environnante disparaissait sous un manteau de neige, mais les rues étaient pleines de monde et la foule assiégeait les boutiques des conditories. Chacun avait ses emplettes à faire ; les plus pauvres étaient chargés de branches vertes, dont ils allaient faire au logis un arbre de Noël, à la grande joie de la famille. — Tout le monde me saluait du chapeau et du sourire, les gens de la campagne m'adressaient un guten tag sérieux et calme comme eux. Je me souviens d'avoir été frappée, à ce moment, de quelques visages : le lieutenant colonel von Donnerveitter, donnant le bras à la fraû Landsgrafen, avec un casque, des lunettes et des moustaches en croc, s'avançait avec majesté. Il est suivi de son soldat, un

gros garçon, à figure ahurie, qui porte religieusement, dans une boîte, la clef démontre que son officier vient d'acheter (la dignité de ce dernier s'opposant à ce qu'il la porte luimême). Puis c'est M. Schnidstrunck, l'homme le plus laid de Freïberg, mais aussi le plus savant; c'est lui qui a eu raison à Goëttingue contre l'illustre Arpinius dans la fameuse querelle de l'objectif et du subjectif. . . . Je m'arrête : à quoi bon ces souvenirs? pour un soir de gaieté, que de tristes journées! les fêtes de Noël ont passé, je suis toujours à Freïberg, je m'y ennuie, je m'y trouve malheureuse

L'album de Louise (suite).

Louise semble fuir un souvenir pour en rechercher un autre, car elle a rétrogradé, et la voici qui remonte d'une centaine de pages le cours de ses souvenirs.

. . . Hier a eu lieu ma présentation officielle au grand-duc. Bien que je ne sois pas facilement éblouie et que les splendeurs mondaines, quelles qu'elles soient, n'aient pas le don de m'émerveiller (Paris, Berlin et Londres m'ont blasée), j'avoue que ce n'est pas sans une certaine émotion que je me suis préparée à cette solennité. Je savais, d'ailleurs, que c'était un événement pour Freïberg, et que je défrayais, en divers sens, les conversations de la ville et de la cour. J'allais me trouver en face du ban, de l'arrière-ban, de la landvverh de mes enne-

mis de parti pris, qui s'étaient bien comptés, et de mes amis que je ne comptais pas encore. J'étais dans la position du général qui va livrer une batailledécisive, sans avoir encore vu l'ennemi. Aussi m'étais-je bien décidée à ne me montrer quesous les armes. J'aurais pu me parer comme une châsse et me couvrir de diamants et de perles, car, Dieu merci! quoiquenousnesoyons pas Brésiliens, les tantes de mon mari et mes deux grand'mères m'ont légué d'assez beaux écrinspour queje puisse me croire propriétaire d'une mine. Mais j'ai pensé que ma jeunesse et (j'ai le courage dele dire), ma beauté, n'avaient pas besoin d'être rehaussées. J'ai donc choisi une toilette simple, de bon goût, sans excès d'au cune espèce. Lorsque j'ai été complètement habillée, Thérèse m'a dit que je n'avais jamais été mieux à mon air et à mon avantage. En pareil cas, l'avis de la femme de chambre est toujours décisif. J'avais une robe de satin blanc, à queue, toute recouverte de points d'Alençon , relevée sur les deux côtés par des nœuds de ruban, dont le milieu était une perle; le corsage n'avait pour tout ornement qu'une draperie bordée de dentelle et un gros camélia blanc ; — dans les cheveux, rien qu'un fil de perles retenu par un camélia, au milieu duquel se trouvait un dia-

mant (quelque chose comme le régent par exemple); au bras, un seul bracelet d'or mat et massif, ciselé à la florentine. Cette simplicité ne pouvait guère porter ombrage à la gentry freïbergeoise, mais c'était moi qui m'en étais parée, et la question restait toujours de savoir qui faisait honneur, de la toilette à la femme ou de la femme à la toilette. — Aussi, je dois le répéter, ne fût-ce pas sans une certaine inquiétude que je priai M. de Kelner de demander les chevaux et que je descendis l'escalier de notre hôtel. Je ne connais guère l'appréhension; cependant, moi qui affronterais volontiers les brigands des Calabres et qui me sens assez forte, malgré ma timidité invincible, pour écraser de mon mépris toute attaque imméritée, je tremblais.

Freïberg ne ressemble à Paris qu'en miniature,— encore je lui fais un compliment. — Aussi, ne fallut-il pas cinq minutes à mes vigoureux mecklembourgeois pour me déposer au seuil du perron grand-ducal. Est-ce une illusion? mais il m'a semblé que, pour me recevoir, la résidence royale avait arboré un air de fête, les vestibules resplendissaient de lumières, toute la livrée était échelonnée sur les degrés, partout des fleurs : il semblait qu'on eût attendu une reine !

426 SI j'ÉTATS RETNEÎ!

Je me suis appuyée sur le bras de M. de Keluer et nous avons monté ensemble le grand escalier ; les deux battants du premier salon se sont ouverts et un huissier nous a solennellement annoncés. Son Altesse sérénissime adossée, en ce moment, au manteau de la cheminée, entourée de sa maison civile et militaire., s'est gracieusement avancée au-devant de moi, et, pour me défendre sans doute de prolonger ma révérence, m'a pris amicalement la main, puis m'a offert le bras pour me conduire à mon siège. Tant d'honneur est rarement réservé à une femme de la résidence, même à une femme d'ambassadeur : aussi en ai-je été quelque peu enorgueillie ; pendant le temps que le prince a mis à venir à moi, je jetai mes regards à droite et à gauche, et je pus juger de l'impression que je produisais. Les hommes me parurent bienveillants, les femmes plus surprises qu'affectueuses ; sans doute je ne ressemble pas au portrait qn'on leur a fait de moi, et, si ma tenue pleine de réserve les étonne sans les désarmer, il me semble que j'ai du moins momentanément annihilé leurs mauvaises intentions; — seulement je me dis dans mon for intérieur que j'aurai difficilement une amie à Freïberg!

Au nombre des dames présentes je devrais

dire au premier rang, car hier soir les femmes se comptaient par rangées, le cercle grandducal étant au complet, figure la jeune épouse du ministre d'Angleterre arrivée en même temps que moi à Freïberg, dont la présentation a eu lieu quelques minutes avant la mienne, et dont l'attitude embarrasée décèle l'inquiétude et la gêne. C'est une blonde fille de cette Albion qu'on dit un nid de cygnes. Elle en a, à coup sûr, la blancheur ; c'est presque encore une miss, elle n'a point l'expérience du monde, et la réception, comme l'entourage, l'ont déconcertée ; elle n'a que dix-neuf ans. Les remarques fort innocentes que je fais sur cette charmante enfant ont, d'ailleurs, d'autant moins de portée que toute habituée que je sois à la vie des cours, je me trouve,, par exception, ce soir, mal à mon aise. Personne ne s'en apercevra, mais moi, je me l'avoue. Le grand- duc qui s'est assis près de moi, et qui ne peut causer avec son autre voisine, l'ambassadrice anglaise, laquelle ne sait pas un mot d'allemand ni de français, ne va-t-il pas concevoir une pauvre idée de mon esprit et de ma petite personne ! Sans doute il va me prendre pour une sotte,... non, il fera la part de mon embarras et de ma timidité, de l'émotion inséparable d'une présentation dans un

monde étranger, hostile peut-être... C'est un homme intelligent que ce grand-duc, à l'esprit ouvert, qui cause volontiers de tout et formule ses appréciations avec une netteté sobre qui ne manque pas d'élégance et de justesse ; il a, d'ailleurs, une façon de regarder, qui, toute discrète qu'elle soit, laisse deviner sa pensée dans son regard. Il doit avoir une noble nature, et je reste convaincue qu'il n'aura point attribué mon trouble à un motif vulgaire... Je me sens donc disposée à avoir, pour lui, une vraie et cordiale amitié,

Mais puisqu'en présence de moi seule et pour moi seule je rappelle la première impression que Son Altesse produisit sur l'esprit de Louise de Kelner, pourquoi ne tenterais-je pas d'esquisser le portrait du prince? Ma conscience ne me reproche point ce chaste tête-àtête.

Amédée XIII a vingt-huit ans. C'est un grand jeune homme de haute et belle prestance, à la démarche franche, un peu roide peut-être, — mais cette roideur se nomme en Allemagne gravité princière. — 11 est blond, et ses grands yeux bleus sont ombragés de cils longs et soyeux qui donnent à son regard je ne sais quoi de rêveur et de profond. Son teint est légèrement bruni; la partie inférieure

de son visage est formée de traits accentués et comme éclairés par l'éclat de ses lèvres d'un rouge foncé. La sévérité habituelle de sa physionomie n'en efface point la grâce. Elle semble plutôt une marque de race que l'expression de sa nature. Ses pieds et ses mains révèlent son origine aristocratique, et donnent à ses extrémités une souplesse et une mobilité qui corrigent un peu la trop fîère tenue du prince. 11 portait, ce soir-là, l'uniforme de colonel général de ses gardes dont il s'est réservé le suprême commandement. Ce costume tout blanc, presque sans broderies, constellé seulement sur la poitrine, des plaques de ses ordres, lui seyait à ravir et faisait admirablement valoir sa tournure svelte, son port -empreint de dignité. Le cercle royal était donc très-brillant; outrel'attraitqu'onttoujours pour le monde de Freïberg les réunions, les fêtes, les solennités, cette double présentation n'avait permis à personne de s'abstenir, d'autant mieux qu'en faisant acte de présence officielle, chacun pouvait satisfaire sa curiosité. La partie masculine de la réunion m'a paru, à de rares exceptions près, guindée, gourmée ; elle doit avoir accepté autrement que sous bénéfice d'inventaire la succession de feu le dernier grand-duc. Les femmes sont très-parées,

mais leurs toilettes sont rarement de bon goût; j'ai bien peur que chez quelques-unes les verroteries et le strass ne se mêlent un peu aux diamants. La plupart, d'ailleurs, rie sont plus jeunes, et parmi celles qui le sont encore, je remarque plus d'afféterie que denaturel. En somme, la plus jolie personne de la réunion est la nouvelle présentée, la femme du ministre d'Angleterre, mais elle ne comprend rien de ce qui se dit autour d'elle, et ne dé« guise pas sa gêne et son embarras; elle rougit et se trouble. Pour la mettre un peu moins mal à l'aise, les nobles invités, indulgents une fois par hasard, cessent de la regarder. Je deviens et je reste le point de mire de tous, l'objet de l'attention générale ; cette attention est-elle toujours absolument bienveillante? C'est ce que je n'oserais affirmer, mais en tout cas elle se manifeste, et si je n'en suis pas tout à fait enorgueillie, je la remarque du moins sans étonnement et la signale. En somme, cette persistance indiscrète ne me déplaît pas : ce qui m'embarrasse, en me flattant néanmoins, c'est la bienveillante courtoisie de Son Altesse. Tout en comptant être bien reçue, je ne m'atten* dais pas à semblable accueil. Et puis, il me semble qu'autour du prince flotte une sorte

d'atmosphère magnétique. Ce charme, dont j'ai cherché à me défendre, m'a rendue plus timide encore qu'à l'ordinaire, et j'ai peur qu'il ne se soit fait une fausse idée de mon esprit... mais les circonstances nous mettront plus d'une fois en présence et alors il me jugera mieux Et j'y tiens, car il y a vraiment de la poésie dans cette jeune figure souveraine : c'est bien un prince ! La fierté, la noblesse, la distinction suprême, une légère teinte de mélancolie qui ne lui messied pas, donnent à sa physionomie un cachet exceptionnel . Mais c'est assez m'occuper de Son Altesse ; il faut la laisser à ses regrets, car si elle a quitté le deuil officiel pour ces dernières fêtes, elle le conserve encore profond, éternel au fond du cœur. Il pleure une jeune femme perdue à vingt ans ! après dixhuit mois de mariage... charmante, douce, belle, douée de toutes les qualités du cœur et de l'esprit !... Le prince l'aimait comme il doit savoir aimer, de toutes les forces de son intelligence, de toutes les ardeurs de son âme: elle est morte à la fleur de son printemps* quand le bouton allait s'épanouir, quand la branche allait se charger de fruits. Aussi estil inconsolable. Amédée XIII a fait élever à sa jeune compagne un mausolée auquel ont tra-

vaille les plus éminents artistes de notre époque : c'est un chef-d'œuvre d'art et de poésie. Si la pensée et les affections survivent à la mort (et je suis trop chrétienne pour en douter), la grande-duchesse doit être fière des regrets qu'elle inspire et du vide qu'elle a laissé ! 11 doit être bon de s'endormir à jamais sur une tendresse aussi vraie, aussi profonde, aussi persistante ; les sentiments ou les souvenirs traduits de cette affectueuse et royale façon, rendent moins froid et moins redoutable le marbre de l'éternelle couche. J'ai depuis longtemps déjà entendu parler de cette merveilleuse tombe, hier encore les familiers du palais s'en entretenaient, près de moi. Jeprofiterai certainement d'une de mes premières promenades pour faire ce pieux pèlerinage. .

Quinze jours se sont

passés depuis ma présentation, je n'avais pas revu le grand-duc autrement que de loin, au théâtre et à la promenade, lorsque nous est parvenu ces jours derniers pour moi et mon mari, par l'intermédiaire du grand maître des cérémonies, préfet du palais, l'invitation officielle au dîner de gala que Son Altesse donne, d'ordinaire, aux ministres étrangers nouvellement accrédités auprès de lui. C'est aujourd'hui qu'a eu lieu cette réception diplomati-

que, et je reviens enchantée, non seulement de l'hospitalité grand-ducale, mais encore et surtout des attentions toutes particulières dont j'ai été l'objet.

La réunion, sans être restreinte, était moins nombreuse que dernièrement à laquelle j'ai assisté : à part la famille du prince et les ministres, les hauts dignitaires du grand-duché, les fonctionnaires du palais, les invités se composaieut d'ambassadeurs, de chargés d'affaires, ou représentants des puissances étrangères. Quelques-unes des femmes de ces dignitaires accompagnaient leurs maris : les hommes, ce qu'on est convenu d'appeler les hommes sérieux, étaient en majorité. Tout annonçait donc un dîner grave et (je me permets de le dire) ennuyeux, il n'en a cependant rien été, grâce à Son Altesse qui, prenant la direction de la conversation, l'a rendue générale et a su la retenir dans une gamme animée, intéressante et soutenue. Décidément c'est un homme supérieur que ce prince, il cause bien, a du trait comme un Français, sait beaucoup et ne se prévaut pas de son érudition. Il traite les sujets les plus sérieux d'une façon originale et piquante, il passe, par d heureuses transitious, des sujets les plus légers aux apprécia-

tions les plus sérieuses. Sa parole est toujours châtiée, élégante, colorée, et le tour aimable de son esprit lui prête un charme inexprimable. Je n'ai pas encore eu l'occasion de recevoir des lettres de lui ; mais on m'a dit qu'il écrivait comme Henri IV. J'ai peut-être tort de me faire ainsi à moi-même son éloge, car, en passant du grand salon à la salle à manger, il ne m'a pas offert le bras. J'aurais peut-être le droit de lui garder rancune pour avoir donné la préséance à la femme du ministre anglais, mais il m'a semblé qu'il avait en même temps jeté démon côté un long regard de regrets, presque d'excuses ; ce n'est pas sa faute, après tout, si la Grande-Bretagne est plus importante que la Belgique! d'ailleurs, il m'a, pendant tout le temps du dîner, honorée de tant de prévenances, — j'étais placée à sa gauche, ■ — que j'ai pu y trouver une compensation . . . .

Quelle magnifique pièce que cette salle à manger ! Je n'ai jamais rien vu de pareil à Londres ni à Berlin : nous sommes cinquante au plus à table, et l'on y tiendrait deux cents à l'aise. Les meubles sont d'un style sévère comme tous ceux des appartements ornés par feu le grand-duc, mais les parois stuquées en

blanc et rechampies de simples filets d'or leur donnent une royale élégance. Les corniches et les bandeaux, artistiquement fouillés, n'offrent pourtant qu'une ornementation sobre et correcte. Le plafond forme dôme et est presque entièrement rempli par un vitrage de cristaux dépolis ; sur les quatre faces, des colonnettes d'ordre dorique figurent des arcades, et font place dans leurs intervalles à de grands dressoirs de chêne sculpté. Trois lustres, merveilles de l'art florentin, supportent d'innombrables bougies, dont l'éclat se reflète dans deux grands miroirs de Venise, couronnés d'attributs de chasse et adossés aux deux extrémités de la salle. De la table elle-même, que dire ? sinon que son ordonnance somptueuse est digne de l'hôte royal qui nous a conviés : linge de Saxe, cristaux étincelants, argenterie massive et qu'on dirait ciselée par Benvenuto. Le service est fait avec une dextérité et une promptitude remarquables ; une armée de laquais, en grande livrée, se tient respectueusement et en silence derrière les convives. Tout cet ensemble, à la fois simple et grandiose, m'a tellement frappée, qu'en prenant possession de ma place où m'avait gracieusement conduite le ministre d'Angleterre, une réflexion folle s'est emparée de mon esprit. Assurément, me suis-je dit, tout cela

n'est qu'une fantasmagorie; je ne vais dîner que des yeux, la médaille va laisser voir son revers, et l'on va nous servir un de ces affreux dîners allemands auxquels je ne saurais toucher, car si mon cœur et mon esprit aiment l'Allemagne, mon estomac proteste contre sa cuisine. Point ! j'étais dans l'erreur, la chère était exquise : Son Altesse a des cuisiniers français qui peuvent lutter avec mon savant Joseph, le vieux Vatel de mon père! A part deux mets nationaux que tout bon Allemand, souverain ou prolétaire, ne peut se dispenser, dans les jours de gala, comme dans la vie ordinaire, de laisser figurer sur sa table la sauer-craut et les klôschen, tout était excellent et merveilleusement réussi, la physionomie satisfaite de tous les convives en disait assez sur ce point.

On a servi le café dans la galerie. Une fois de plus j'ai été à même d'apprécier la bonté de Son Altesse, son exquise courtoisie et ses gracieuses attentions. On s'est séparé de bonne heure, la réunion n'ayant pas cessé d'être intime et ayant conservé le caractère patriarcal propre aux réceptions princières de l'Allemagne. C'est, en résumé, une bonnesoirée que jeviensde passer et jel'inscris

SI J ÉTAIS REINE ! ! \ô~

sur une des pages blanches de mon album.

Je relis ce matin les lignes que j'ai écrites hier soir, en rentrant. Ma satisfaction y perce à chaque mot, et il me semble que j'ai fait un peu de lyrisme. Maintenant que la nuit a passé sur mes impressions, je me demande si mon enthousiasme est bien raisonné et surtout justifié ? 11 est bon d'être optimiste, mais il ne faut pas en venir à voir tout à travers un prisme. — Je ne sais pas trop ce qui a pu exciter mon enthousiasme; sans être aussi somptueusement montée que celle du grandduc, ma maison, dans des limites plus restreintes, peut offrir une aussi complète hospitalité que son palais, et les invités de mon mari valent bien, d'ordinaire, ceux qui m'ont saluée ou coudoyée hier. D'où vient donc? d'où peut venir l'espèce d'exaltation dont je n'ai pas su me défendre. J'ai trop l'habitude de compter avec moi-même, pour ne pas faire mon examen de conscience. — Je m'inter-

Je suis allée aujourd'hui visiter le tombeau de

la jeune grande-duchesse; quelle douce, simple et touchante histoire que celle de ces naïves amours sitôt fauchées! Le monument confine le domaine de Koenigsgarten : il a été construit sur un point culminant qui domine Freïberg et toute la vallée. C'était le hut ordinaire des promenades de la jeune princesse; aussi le grand-duc. a-t-il voulu qu'elle reposât à jamais à la place même où, pendant l'été, elle aimait à venir s'asseoir. Le banc a été arraché, les arbres déracinés, et, après que les terrassiers et les maçons eurent accompli leur œuvre, de grands artistes, appelés d'Italie et de France, ont sculpté, taillé la merveille tumulaire que l'Europe entière vient tour à tour admirer. Au milieu de cette splendide nature, avec la perspective du paysage qui se déroule imprévu, pittoresque de tous les côtés , il semble qu'il doit être bon de vivre; mais les morts, à coup sûr, y reposent en paix. Le monument qui fait, comme je l'ai dit, partie de la résidence d'été est disposé de telle sorte qu'on peut l'apercevoir du palais d'hiver de Freïberg. Le pieux souvenir de l'époux inconsolable, suit sa compagne chérie,, bien au delà de la tombe. Au point de vue de l'art, c'est une merveille que signeraient volontiers Vêla,

Dupré ou Canova s'il vivait encore... C'est une sorte de chapelle entièrement revêtue de marbre à l'extérieur, la faiture est soutenue par douze colonnes chacune d'une seule pièce; sur un parquet de mosaïque, se dresse le mausolée qui comprend deux groupes séparés, taillés dans le granit rose de Lithuanie. — Le premier nous montre étendue, couchée, vaporeuse, endormie, couronnée de roses blanches, la statue vivante de la jeune princesse, qui semble respirer encore. Une statue colossale du Silence, s'élève au-dessus de cette couche de marbre; elle semble dire : Ne faites pas de bruit, elle dort. Dans la pensée du prince, cette statue le représente lui-même : il veille sur le sommeil de sa bien-r-aimée, comme il a veillé sur sa vie.

L'autre groupe est d'un effet plus saisissant encore. Jamais le ciseau d'un maître n'a donné plus de vie au marbre, et cela, en représentant la mort! Les grandes églises de Florence : Santa-Maria-Novella, San-Lorenzo, Santa-Croce même, qui sont encore plus les temples de l'art que des basiliques religieuses, ne comptent pas, parmi leurs chefs-d'œuvre, une page plus magistrale et plus émouvante. La jeune princesse est étendue

sur un lit dont les voiles et les tentures sont tordus, enchevêtrés par les convulsions de l'agonie; sa main crispée, inquiète, étreint un bouquet de fleurs printanières, et ses longs cheveux se déroulent épars sur les roses qui ornent son chevet. La figure qui reproduit les traits angéliques de la duchesse semble, à travers les ombres de la mort, s'éclairer d'un ineffable rayonnement. Les lèvres s'entr'ouvrent et laissent, avec le dernier soupir, s'envoler le suprême adieu. Rien de plus poétique et de plus vrai. C'est la statue de la jeunesse prématurément frappée; c'est la traduction du flos succisus aratro, de Virgile. Au-dessus de la tête de la mourante, un ange, aux ailes déployées, effeuille d'une main des violettes et des scabieuses, et de l'autre montre le ciel. Quel est donc l'artiste qui a si profondément senti, qu'il a pour ainsi dire poétisé la terreur dans une œuvre à la fois étrange et délicieuse. 11 me suffirait de le demander pour le savoir; son nom doit être dans toutes les bouches; mais que m'importe ! c'est l'œuvre d'un artiste, d'un grand sculpteur que je viens de voir, et je retourne à Freïberg toute pleine de douces et mélancoliques émotions. Je reverrai souvent par la pensée cet admirable mausolée, unique au monde,

symbole vivant de la mort, au bas duquel j'aurais voulu écrire, comme J.-B. Strozzi sur le tombeau de Julien de Médicis, sculpté par Michel-Ange :

« La donna che tu tedi in si dolci atti « Dormir, fu d'un angelo scolpita.

a In questo sasso, e per che dorme, ha vita « Destala se non credi e parleratti ! . . .

Le sarcophage est supporté par quatre figures qu'on pourrait appeler les quatre vertus théologales, si l'on devait compter la religion pour la quatrième, la religion qui résume les trois autres. Le sommet du monument, pris dans son ensemble, affecte la forme d'une croix grecque; cinq coupoles dorées le surmontent; des peintures à la manière russe , sur fond d'or, ornent les murs intérieurs; une couronne d'arabesques, entourant une rosace, se reproduit sur le parquet et le plafond. Un autel, placé dans un des angles, est réservé aux visiteurs pieux; il est constamment couvert de bouquets, témoignages quotidiens du plus poétique et du plus touchant des cultes

J'ai quitté cette tombe sous l'influence d'un profond sentiment d'attendrissement et de

sympathie. Si la grande-duchesse vivait encore, il me semble que j'aurais été son amie.

Puissé-je être aimée ainsi ! Mais si la mort vient aussi me prendre avant le temps, Raoul suivra-t-il l'exemple d'Amédée XIII?

L'album de Louise (suite).

Hier j'ai voulu relire quelques

pages de Shakespeare, je suis tombée précisément sur Macbeth; arrivée à la prédiction des sorcières, j'ai fermé le livre et n'ai pas continué. 11 m'a semblé revoir la pauvre bohémienne et j'ai entendu sa voix grave et sonore me dire :

« Tu seras reine î »

Pourquoi ce souvenir me revient-il si souvent, et comment expliquer l'émotion qu'il me cause chaque fois ? La mendiante auraitelle dit vrai, et la couronne serait-elle promise à mon front? Quelle folie! chassons bien loin ces rêves et revenons à la réalité. .... Pourtant, qu'y a-t-il d'impossible à ce que la prédiction s'accomplisse?

\kh SI J ÉTAIS REINE ! !

Reine! je pourrais l'être; un sang patricien coule dans mes reines, un de mes aïeux s'est assis sur un trône, et un diadème, il me semble, siérait bien à ma beauté. Puis je suis sûre que je ne serais point une reine indigne de sa couronne. J'entendrais et je développerais à ma façon les droits et les devoirs de la royauté. Selon moi, les privilèges du pouvoir royal en sont les moindres avantages; la souveraineté implique un sacerdoce, et même alors que celui qui occupe le trône y a le plus de titres, il faut encore qu'il s'en montre le plus digne. Reine, je m'occuperais peu de politique, à moins que des circonstances solennelles ne réclamassent les conseils de la prudence et le dévouement de l'affection; mais loin de considérer mon rôle comme un vain privilège, j'ambitionnerais un but plus noble et plus élevé. Au roi, les affaires de l'État, les relations extérieures, l'administration du royaume, à moi le domaine de l'amélioration sociale et de la charité. J'aurais aussi mon ministère et je veillerais à ne m'entourer que d'amis dont j'aurais éprouvé le cœur, l'intelligence et le dévouement. Le département des dons et secours serait ma première et ma plus grande préoccupation. J'aimerais à donner, à donner beaucoup, mais

SI J ETAIS REINEl! I i 5

d'une façon éclairée et de manière à secourir l'honnêteté indigente sans favoriser la paresse et le vice. Ainsi, j'organiserais une petite armée de visiteurs à domicile qui découvriraient les pauvres honteux, les misères cachées, et leur apparaîtraient comme autant de messagers de la Providence. Quelle joie d'arriver à temps pour arracher la mère au désespoir, la jeune fille à la perdition! C'est là le grand mérite de la charité privée, dont'le rôle peut sembler humble et modeste, mais dont les bienfaits sont incalculables. Seulement, sans recommencer ici la polémique des philanthropes et des cléricaux, sans donner le pas à la bienfaisance particulière sur l'assistance publique, je dois dire que toutes deux , procédant par des moyens divers, arrivent également à faire le bien, que la première est préférable sur une petite échelle, l'autre indispensable dans les grands centres de population. Le point capital, c'est la direction à donner, la marche à suivre. Contrairement à certains économistes, je pense que la centralisation est de rigueur; et, comme j'ai, à cet endroit, les idées les plus arrêtées, je veux les formuler ici, pour m'en rendre, à moi-même, l'application plus facile, lorsque s'accomplira (ou plutôt si s'accomplit jamais la prédiction de la bohémienne , le

souvenir réveillé par la lecture de Macbeth!

Si fêtais reine ! je n'aurais pas de secrétaire de mes commandements, ce qui serait une première économie; je tiendrais à ce que tout, rapports , demandes, suppliques me passât sous les yeux, et je me réserverais la décision de l'accueil à faire aux uns comme aux autres. Accordant ma bienveillance à ceux qui l'auraient sollicitée aussi bien qu'à ceux que j'aurais été chercher, je reconnaîtrais bien vite, sans doute, l'impossibilité de tout voir, de tout savoir par moi-même, et cependant je ne désespérerais pas d'y arriver, en suivant scrupuleusement un plan arrêté d'avance.

Les pauvres et les malades se partagent, en général, en trois classes : les uns vont hardiment demander asile à l'hôpital, bravant le préjugé populaire qui fait de l'asile hospitalier la plus impitoyable des maladies, et rebrousse chemin au seuil de l'hôpital; d'autres, sans se séparer de leurs familles, implorent la charité publique, se font inscrire au bureau :1e bienfaisance, reçoivent l'aumône à domicile et les soins du médecin, qu'on nomme médecin par quartier. D'autres enfin , plus fiers ou plus honteux, souffrent et meurent dans leur grenier sans confesser leur misère,

si j'étais reine!! 1 ïf

sans implorer aucun secours. C'est de ceux-là d'abord que je voudrais m'occuper. Je choisirais, parmi les femmes de mon entourage, les plus considérables et les meilleures; et, les associant à mes bonnes intentions, je leur donnerais la mission suivante : leur distribuant les quartiers les plus populeux de la ville, les centres ouvriers, je voudrais qu'elles fouillassent toutes les maisons, scrutassent toutes les misères, secourant, en mon nom, les plus pressantes et promettant à tous mon concours et ma venue. Tous les matins je leur donnerais audience pour connaître le résultat de leur visites de la veille, et, les encourageant par mes éloges, récompensant même celles qui seraient arrivées aux plus tristes découvertes, j'établirais entre elles une sorte de steeple-chase de charité.

Il reste bien entendu que ce ne serait là que la mesure préservatrice, car je me réserverais mon action personnelle et je ne manquerais pas d'aller moi-même, sur leurs indications, visiter taudis ou greniers, chaque fois que ma présence semblerait devoir produire efficacement le bien. J'établis d'abord une différence entre la population ouvrière besogneuse et la véritable misère. En prenant Paris pour modèle, je place l'une au faubourg

Saiot-Antoilie., je cherche l'autre au faubourg Saint-Marceau, dans l'ancienne Petite-Pologne, dans les bouges de La Chapelle et de La Villette.

Chez les ouvriers, la tâche de mes émissaires, pour être plus simple et plus facile, n'en serait pas moins délicate. Pour que la misère pénètre dans le ménage du prolétaire, il faut que l'accroissement de la famille rende insuffisant le produit du travail, qu'il y ait inconduite de la part de l'homme ou paresse du côté de la femme. Les petits enfants veulent des secours effectifs, une nourriture simple mais suffisante, des vêtements chauds et de bons exemples. J'insisterais, lorsque l'exiguité du local (cas trop fréquent, hélas!) obligerait toute la famille à coucher dans la même chambre, pour que le lit du père et de la mère fût garni de rideaux, et que les enfants de sexe différent eussent des berceaux séparés, me chargeant d'en faire les frais si la pénurie domestique l'exigeait. Quant aux parents, de bons conseils et des encouragements discrets les ramèneraient assurément au sentiment et à la pratique de leurs devoirs; à la mère il faudrait rappeler la Poule et sa couvée, l'instinct même des animaux pour leurs petits, poser en question d'amour-propre le besoin

de les avoir autour d'elle, nets, bien peignés, bien portants; lui faire comprendre que si, en dehors des soins du ménage, elle peut travailler quelques heures, ce sera tout bénéfice pour la communauté. En y trouvant un quasi bien-être, le mari préférera sa maison au cabaret, et les baisers de ses enfants payeront la mère, au centuple, du labeur supplémentaire qu'elle se sera imposé; et, pour l'y encourager, on pourra lui confier quelques travaux à l'aiguille, dontleprix sera relativement élevé,si elle les achève promptement. En ce qui concerne le père, il faut le prendre dans un moment favorable, c'est-à-dire à jeun et sans le sermonner (l'ouvrier n'aime pas la morale), lui parler doucement de sa femme, de ses enfants, lui faire comprendre, plutôt que lui dire, combien de fois ils ont souffert de ses dépenses inutiles, des journées qu'il a perdues, des parties qu'il a faites. Ne vaudrait-il pas mieux boire au logis un verre de vin pur et naturel qu'une bouteille de liquide frelaté au cabaret du coin? Tout le monde au moins en profiterait : puis, ce n'est pas en se dérangeant qu'un ouvrier conquiert l'estime de ses patrons et améliore sa position. Ce n'est pas la route qu'ont suivie les grands industriels aujourd'hui millionnaires, et qui cependant ont commencé

comme lui. Pour devenir successivement contre-maître, chef d'atelier, etc., etc., il faut prouver avant tout qu'on est sobre, laborieux, exact, intelligent... Et pour ne pas se borner à des conseils, on placerait en son nom à la Caisse d'épargne une petite somme, à charge par lui de l'augmenter toutes les semaines de la somme qu'il a l'habitude, en touchant sa paye, délaisser chez le marchand devin. Adroitement menées, de semblables négociations finiront par des résultats peu sensibles en commençant, mais doivent, il me semble, acquérir de notables proportions en se généralisant.

Les femmes seules, veuves, orphelines, filles abandonnées, me semblent devoir être l'objet d'un intérêt tout particulier. A celleslà c'est moins un conseil à donner, une direction à indiquer, une route à faire suivre, qu'un secours réel, immédiat, qui me paraît nécessaire. Les pauvres créatures sont pour la plupart si besogneuses et produisent si peu ! Mais, dans le bien qu'il s'agira de leur faire, je recommanderai encore la prudence et le tact. A l'époque où nous vivons, les rois sont comme les dieux de Chateaubriand, ils s'en vont! et . si je venais à n'être plus reine, je manquerais à mes protégées, d'autant plus que je les aurais

SI .1 ÉTALS REINE !! 4 -il

mises personnellement à l'abri du besoin. Je voudrais donc que mes bienfaits eussent pour résultats de développer, chez elles, l'amour du travail : tout en se déguisant, ma bienfaisance n'en serait pas moins efficace, et mon intervention serait ainsi accueillie avec une plus vive reconnaissance; mais, c'est surtout les filles-mères, que je recommanderais à mes visiteuses et dont je m'occuperais également, La misère est, en général, mauvaise conseillère, surtout lorsqu'elle marche de pair avec l'abandon, la souffrance, le désespoir ! N'importe, le fait d'abandonner un enfant qu'on a porté neuf mois dans ses ilancs, qu'il soit le fruit de l'imprudence ou de l'inconduite, m'a toujours semblé une action, monstrueuse. En dépit de l'opinion des statisticiens, les hôpitaux d'enfants trouvés, les tours, etc., excellents clans le principe, me paraissent toujours offrir de coupables facilités à l'abandon. La maternité régénère la femme, et si des considérations, sociales ou autres, peuvent la décider à. se débarrasser de son enfant, il faut qu'elle soit atteinte de folie pour le tuer! et c'est pourtant là le gros argument des exagérateurs de saint Vincent. Je ferais donc entourer de soins et de surveillance la fille-mère, pendant les derniers temps de sa grossesse, je pourvoirais aux frais de l'accou-

chemenl. Je donnerais une layetle pour le nouveau-né, et, si l'on parvenait à décider la jeune mère à le nourrir elle-même, je lui ferais, pendant quelques mois, une pension égale à ce qu'eût coûté une nourrice. Les femmes du inonde ne se figurent pas ce qu'il y a de charmes dans cette œuvre maternelle, et l'on ne saurait calculer les bienfaisants résultats de moralisation qu'elle peut produire.

L'allaitement artificiel, ou j'éloignement de l'enfant, en fait presque un étranger pour la famille, à plus forte raison pour la jeune ouvrière qui, à peine rétablie, devra recommencer à travailler et demandera volontiers au désordrele dédommagement de ses pénibles labeurs. Si, au contraire, elle le nourrit, son enfant deviendra bien vite son égide, sa protection. 11 la retiendra dans sa chambrette et ne laissera pas venir la tentation jusqu'à elle. Les mauvaises pensées ne germent guère auprès d'un berceau ! Les besoins du petit être la rendront aussi plus laborieuse, elle emploiera plus utilement son temps, afin de faire régner autour de lui l'ordre et la propreté. Ce sont ces bonnes dispositions, toutes naturelles d'ailleurs, que je m'efforcerai de féconder, en les soutenant, les rendant plus suivies, plus constantes; en dehors de l'aide matériel que je donnerai à

ses efforts, j'aurai soin qu'un travail approprié ne lui fasse pas défaut, et lui soit toujours suffisamment payé ! Si elle persévère, si elle se montre digne de protection ,,elle aura, plus tard, pour elle et pour son enfant, un appui efficace et puissant. La reine ne doit-elle pas être la mère de tous ses sujets, surtout de ceux qui souffrent. Il est probable que dans leurs visites, mes émissaires auront encore bien d'autres misères à me signaler, les vieillards entre autres. Ici la tâche est plus embarrassante, les hospices, les asiles sont insuffisants pour le nombre de ceux qui auraient besoin d'y être admis, et fussent-ils le plus dignes d'intérêt (la vieillesse et les infirmités le sont toujours), il me paraît presque impossible de les secourir tous et suffisamment. Mais, en dehors d'un soulagement qu'il sera toujours possible de leur donner, n'y a-t-il pas une tâche à remplir en leur montrant, à l'heure où le passé n'est plus pour eux qu'un mauvais songe, un livre dont ils lisent la dernière page, une vie meilleure où il leur sera tenu compte de leurs souffrances

et de leur résignation !

En relisant ces lignes que ne lira jamais personne, je me fais trois objections, que d'autres me feront assurément et auxquelles je veux répondre tout de suite.

\M si j'étais reine!!

— Mais, madame la reine, me dira-t-on, Votre Majesté n'imagine rien de neuf, et fait tout simplement concurrence aux associations bienfaisantes et aux bureaux de charité.

Ensuite, vous parlez de secours efficaces immédiats, mais, dans votre plan, je ne vois que des visiteuses parlant en votre nom, consolant, encourageant, mais pour ces pauvres gens,

« Le moindre grain de mil ferait mieux leur affaire ! »

Et puis, la maladie et la faim ne savent guère attendre!

Enfin, si vous réalisez tout ce que vous promettez, votre cassette royale et la liste civile de votre auguste époux n'y suffiront pas...

Ces objections sont spécieuses, mais elles ne sont pas fondées. D'abord, si la reine tente le bien, elle veut le faire à sa mode et à sa manière. Le but est toujours le même, bien entendu ; la question est d'y arriver le mieux et le plus vite possible. Quiconque reçoit les secours d'un bureau de bienfaisance ou d'une société de secours est catalogué, tarifé; il sait ce qui lui revient, ce qu'il doit attendre, et puis, sa misère est enregistrée, publiée, imprimée pour la plus grande gloire des statistiques de la charité. Or, outre que dans ces sor-

SI ,1 ETAIS REINEÎ! îuo

tes d'aumônes ainsi réglementées, les mieux secourus ne sont pas toujours les plus dignes, je reste convaincue que beaucoup répugnent à cette divulgation de leurs souffrances. C'est à ces derniers, surtout, que je voudrais porter secours; quant aux autres, je rne réserverais le choix et l'examen, ne voulant faire le bien qu'à bon escient et répugnant surtout au rôle de dupe. Tous les pauvres seraient mes pauvres et je choisirais aussi bien parmi ceux de M. le maire que parmi ceux de M. le curé, mais ils n'obtiendraient mes secours qu'à la condition expresse de les mériter.

Quant aux moyens d'exécution, je me suis, il est vrai, trop succinctement expliquée : j'aurais tout d'abord organisé mes services comme ceux d'une administration ministérielle ou hospitalière. Mes messagères, mes représentants auraient à leurs ordres une voiture dont les caisses seraient presque toujours pleines de linge, d'effets et de vin vieux. Leur bourse serait, chaque jour, garnie par mes soins, et chaque semaine, elles me rendraient compte des sommes par elles distribuées : un domestique les accompagnerait jusqu'au seuil des escaliers, qu'elles monteraient jusqu'au grenier. Quant à celles qui devraient parcourir les quartiers reculés et la banlieue, un de mes

médecins les accompagnerait et attendrait dans la voiture, les suivrait même si ses soins étaient réclamés. Je ne parle que pour mémoire de mes visites personnelles et de mon propre contrôle.

J'arrive à la troisième objection, la principale, la seule vraie. Je n'y réponds que par un mot. J'entends faire le bien, mais le faire avec intelligence. Dans certaines circonstances, on ne se doute pas de la valeur d'un louis : puis, enfin, et surtout, n'ai-je pas fait figurer dans mes projets, en première ligne, le travail et son développement, partout et pour tous. Je planterai le premier jalon pour indiquer la voie. J'ensemencerai pour que d'autres récoltent, et sans en avoir le profit, j'aurai, du moins, toutes les joies de la moisson. C'est la morale du bon La Fontaine, et la fable du Vieillard et des trois jeunes hommes : elle aura toujours raison. En résumé, et sans figure, je reste persuadée qu'on peut faire beaucoup de bien avec peu d'argent distribué à propos. C'est dire que je n'épuiserai pas ma cassette particulière et que je ne ferai pas, à moins de cas extraordinaires, appel à la liste civile de mon mari.

Mais c'est surtout au chevet des malades, en temps d'épidémie , que j'arriverais à payer

de ma personne. Non que je tienne à me faire un piédestal, que je veuille me faire nommer Notre Dame de telle ou telle ville, parce que j'aurais osé y passer quelques heures, ou même quelques jours pendant que le fléau y sévissait; mais parce que « noblesse oblige» et qu'à l'heure du danger la place du roi est sur la brèche, celle de la reine, auprès des agonisants que décime l'épidémie.

C'est le devoir, et la religion du devoir est pour moi la plus sacrée de toutes, dût-on la calomnier, comme on en calomnie tant d'autres !

Je suis brave, je l'ai dit, et n'ai point de vulgaires timidités... Toute Reine que je pourrais être, je saurais, au besoin, me faire sœur de charité et soigner les malades, fussent-ils les moins attrayants possible, comme je panserais les blessés un jour de grande bataille ! Dieu merci, nous n'en sommes pas là, et nous ne sommes pas menacés d'épidémie ou de guerre... enfin je ne suis pas Reine!

Je poursuis :

Après avoir dit ce que je ferais par moimême, je veux expliquer ce que je tâcherais de faire faire :

Quatre grandes questions se présentent à mon esprit :

■î 38 SI J ÉTAIS REINE ! !

Comment subvenir aux besoins quotidiens des ouvriers chargés de famille, sans les obliger à se faire inscrire au bureau de bienfaisance,— ce à quoiils répugneraient assurément, —sans leur faire l'aumône, ce qui les dégoûterait du travail,— sans les abandonner à la misère, qui ne frapperait à leur porte que pour leur donner de mauvais conseils, — sans froisser enfin leur orgueil de citoyens et de travailleurs?

Comment secourir efficacement les vieillards qui ont vécu honnêtement de leur labeur, et qui n'arrivent au terme de leur carrière (un apostolat!) que pour mourir plus pauvres et plus dénués qu'ils n'ont jamais été?

Comment, enfin, subvenir à l'existence matérielle des travailleurs blessés, mutilés dans l'exercice de leur état, dans l'accomplissement de leurs fonctions, et rendus incapables de gagner leur vie; du mécanicien dont le bras a été broyé dans un engrenage, du chauffeur dont la machine a coupé les deux jambes, du terrassier qu'un éboulement a tué à demi, de l'ouvrière que le feu a gagnée dans sa filature et qui, sauvée à temps, mais à demi grillée, ne peut plus rien faire, tous êtres pauvres, que l'hôpital rend à la société, arrachés à la mort, mais inhabiles à la vie?

Si j'étais Reine, voici ce que je tâcherais de faire :

Tant par l'intervention du gouvernement que par le concours facultatif des particuliers, négociants et autres, désireux de concourir à une œuvre de charité, je m'efforcerais d'installer dans chaque centre de population ouvrière un grand établissement où tout serait utilisé et où les consommai eurs retrouveraient en grande partie, toute l'économie du petit ménage. La mère de famille y viendrait, à l'heure des repas, prendre la pitance générale et n'y trouverait assurément pas, en y payant ses quelques sous , les humiliations du fourneau philanthropique ou la perte de temps qu'occasionne toujours la générosité des bureaux de bienfaisance. Au moyen d'une subvention sagement calculée, mou établissement achèterait directement les denrées premières (les denrées les plus simples bien entendu), et grâce à un fourneau économique, dont la consommation en chaleur serait réglée à une moyenne convenue, les préparant sainement et d'une manière appétissante, l'établissement arriverait à fournir aux nécessiteux, à des prix relativement minimes, une nourriture quotidienne. S'il faut toujours, dans l'ordre de mes idées, deux livres de viande pour faire

la soupe et le repas domestique, ici l'on n'en payera qu'une, et eu venant à l'heure où ferme l'atelier chercher le dîner commun, la ménagère, en déboursant moins qu'elle n'aurait dépensé chez elle, aura encore l'avantage d'économiser le temps qu'elle peut consacrer au travail. Je ne veux pas citer d'exemple, mais comme je ne crains pas de m'immiscer aux détails , j'affirme qu'en suivant mon programme, arrêté d'avance, tout serait utilisé dans un laboratoire culinaire; tout se faisant aux frais de l'État et sans aucun bénéfice sur les consommateurs, la classe des travailleurs y trouverait une très-notable économie (1).

Dans le voisinage de ma cuisine ouvrière, je voudrais établir de vastes salles pourvues de bancs et de tables, bien chauffées par un calorifère central, où les vieillards et les convalescents incapables de travailler passeraient la journée. Une direction prudente utiliserait les valides et y protégerait les incurables et les impotents, de sorte que les uns et les autres y trouveraient une distraction pendant l'été et un refuge contre le froid pendant l'hiver; de

(1) Le septième arrondissement de Paris, sous l'habile et philanthropique direction de son maire, M. de Villeneuve, a réalisé des merveilles en ce genre.

si j'étais reine ! ! -KM

bonnes lectures leur seraient faites, et je prendrais les mesures indiquées (mais cela après scrupuleux examen) pour que les plus nécessiteux y trouvent encore l'alimentation indispensable.

Enfin, et surtout, j'obtiendrais de mon royal époux une fondation à laquelle nous attacherions, tous les* deux, notre nom et que nous appellerions les invalides du travail. Sans réunir les splendeurs des palais hospitaliers dont les bords de la Seine et de la Tamise, Vauban et Nelson ont doté Paris et Greenwich, notre petit hôtel (car ce serait aussi un hôtel) aurait bien son originalité, son caractère propre, et supporterait la comparaison. En principe, les invalides du travail sont aussi méritants que les invalides de la guerre, je dirais presque aussi héroïques! Le mineur qui arrache la houille aux entrailles de la terre, le forgeron qui manœuvre le marteau-pilon d'une grande usine, le mécanicien sur sa locomotive, le charpentier au sommet d'un'échafaudage, me semblent sur la brèche, aussi bien que le soldat promis aux balles ennemies, et leurs blessures n'en sont pas moins sacrées, ni les incapacités qui en résultent moins respectables. Aussi, voudrais-je assurer à leurs derniers jours la consolation d'une vie facile, à l'abri du besoin, et

-SC2 si j'étais reine ! !

les soins indispensables ; enfin, tous les adoucissements possibles à leurs glorieuses souffrances. Les invalides du travail auraient leur demeure en dehors de la ville, pas trop loin cependant, afin qu'il soit possible de venir les y visiter ; ils seraient dans une situation salubre et riante, sur la lisière d'une forêt, par exemple, ou sur le penchant d'une celline, de manière à les faire jouir de la perspective d'un large horizon. Ils habiteraient, non des dortoirs où l'agglomération est toujours dangereuse, mais des chambres l\ deux ou trois lits exposées au soleil, où ils n'auraient pas non plus les angoisses de l'isolement. Ils auraient la jouissance de grands jardins, de vastes préaux^ de larges salles de réunion, en cas de mauvais temps, avec des jeux de toutes sortes ; une bibliothèque bien composée pour les moins illettrés; quelques ateliers en miniature pour ceux qui auraient encore la force de travailler par intervalles; une chapelle et de longs réfectoires brillants d'ordre et de propreté. Tout y serait disposé pour qu'ils pussent s'y trouver heureux. Il reste bien entendu que, pour y être admis, il faudrait que l'incapacité de travail fût constatée, de même que l'origine des blessures et des mutilations désignée. La faveur rendue ainsi impossible, je prendrais naturellement les

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dispositions les plus sévères pour l'admission. L'État attacherait une dotation à cette institution et pourvoirait à son entretien et à son amélioration, en venant en aide aux familles des victimes du travail. Si l'ouvrier célibataire a sa place marquée aux Invalides, celui qui laisse derrière lui une nombreuse famille fait, en y entrant, autant d'orphelins; or, il est du devoir du gouvernement de veiller sur eux; il faut qu'ils aient leur place dans la grande famille, et leur tutelle reviendra de droit à la Reine qui revendique le patronage de toutes les infortunes comme de toutes les souffrances, Une part des revenus des invalides du travail sera affectée à ce but. Si les enfants sont en bas âge et ont encore leur mère, il sera alloué, à celleci, une pension proportionnelle, jusqu'à l'époque où ils pourront être mis en apprentissage aux frais de l'Institution. S'ils sont seuls, abandonnés, un orphelinat spécial les accueillera, leur donnera une bonne éducation professionnelle, et ne les laissera entrer dans la société qu'avec un bon état qui leur permette de gagner honorablement leur vie. Des veuves et des mères il ne sera pas fait oubli, et les statuts prévoiront tout ce qu'il sera possible de faire en faveur de celles que laisse absolument sans ressources l'incapacité d'un époux

ou d'un fils, blessés en travaillant. Je ne parle qu'en passant des orphelinats , ouvroirs , asiles, etc. , qui sont les accessoires et le complément de ce que je viens de développer. Ces oeuvres charitables existent dans toutes les capitales autrement qu'à l'état de projets ou d'essais, et leur application est trop féconde en bons résultats pour que, à part certains détails, je songe à modifier leur organisation.

La clef de voûte de la bienfaisance sociale ce sont les hospices et les hôpitaux, deux sortes d'établissements bien distincts dans leur principe et dans leur but, et dont, cependant, les appellations se confondent tous les jours dans le langage usuel. J'établis tout d'abord la différence bien tranchée : les hospices sont des maisons de refuge où l'on accueille d'une manière définitive les vieillards, les infirmes et les incurables ; l'hôpital reçoit temporairement les malades et les blessés qui n'ont pas le moyen d'être traités chez eux. J'ouvre une parenthèse pour signaler deux erreurs graves répandues dans le peuple et quelquefois même dans la société. La première, c'est qu'on n'entre à l'hôpital que pour y mourir, la seconde, c'est que le médecin, fût-il assez habile ou la constitution du patient assez robuste pour com-

battre la maladie, quiconque a passé le seuil hospitalier contracte une autre affection plus terrible que la première et à laquelle il doit infailliblement succomber. Il n'y a dans tout cela nivérité, ni vraisemblance, les statistiques ayant prouvé que, sur les malades admis, les deux tiers sortent complètement guéris, et qu'à Paris la mortalité n'est que de douze à quatorze pour cent, chiffre , maximum. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, Dans mon plan général, il entre cette première condition, que tout établissement hospitalier doit relever de l'Etat, et non de particuliers, qu'une même direction uniforme doit être imposée à tous, et qu'enfin il y a lieu d'en faire une administration générale sous le nom à' Assistance Publique. Dans cet état, la Reine ne peut en être la directrice générale, mais au moins peut-elle s'en réserver le patronage suprême, et c'est bien ce que je compte faire, en me promettant d'apporter, à l'organisation administrative, les modifications et améliorations qui me paraîtraient désirables. Je n'ai pas besoin de dire que les corporations religieuses, doivent être exclues de toute direction générale ou particulière, non que je méconnaisse leur aptitude et leur dévouement, mais parce qu'il faut, avant tout, éviter les tiraillements, bannir les rivalités sté-

riles, éloigner tout prétexte de conflit. L'administration - mère reste la tête dirigeante, et les administrations locales deviennent les moyens et les bras ; mais l'ensemble ne forme qu'une même famille. Quant aux services secondaires, aux soins propres à donner aux malades, bien qu'il, soit indifférent que les agents qui en seront chargés soient laïques ou religieux, j'inclinerais plutôt à le% confier aux filles de charité, qui sont dégagées de toutes les préoccupations mondaines. D'ailleurs, qui, mieux qu'elles, saurait panser les plaies, secourir et consoler. — - L'administration bien organisée et fonctionnant avec la régularité d'un chronomètre, je voudrais être bien sûre d'abord que, dans les hospices, les admissions de faveur ou de complaisance fussent bien supprimées. Les lits sont insuffisants dans ces asiles et c'est une mauvaise action, à mon avis, de disposer des trop rares vacances pour la faveur. A quoi bon obéir à la recommandation de tel ou tel personnage, et ouvrir toute grande la porte de l'hospice à leursprotégés,lorsquetant depauvres vieillards meurent de froid et de faim, sans secours dans leurs greniers. Pour les admissions dans les hôpitaux, j'exigerais la même rigueur; si l'hôpital est ouvert de droit à tout ce qui

souffre réellement, il doit être rigoureusement fermé à la paresse, aux mauvais penchants qui font préférer le lit de la charité au travail pénible, mais honorable et productif. Voici donc le programme que je voudrais voir suivi pour l'admission régulière des malades. Toute personne pauvre et atteinte d'une affection aiguë, c'est-à-dire susceptible de traitement et de guérison, irait ou serait portée au bureau central d'admission, ou bien, en cas d'urgence, à la consultation particulière de l'hôpital, et là, serait examinée par le médecin de service — les médecins des hôpitaux étant toujours les lumières de la science. —Reconnue réellement malade, elle fournira sur sa position tous les renseignements personnels ; puis, conduite à une salle, elle y sera couchée dans un lit marqué d'un numéro d'ordre. Pendant le temps du traitement, des inspecteurs spéciaux iraient à son domicile, contrôlant ses assertions et, s'il arrivait qu'elle eût surpris la bonne foi du médecin qui l'a admise, des employés qui l'ont interrogée, l'administration serait en droit, elle ou sa famille pouvant payer, de lui réclamer des frais de séjour calculés sur une base uniforme. L'hôpital est la propriété, le domaine du pauvre. Si, au contraire, les renseignements confirmaient la déclaration faite,

non- seulement il ne serait rien exigé du malade, mais encore à sa sortie, lorsqu'il quitterait son lit, convalescent ou guéri, je voudrais que des secours effectifs lui fussent accordés pour qu'il pût attendre le retour de ses forces et la possibilité de se remettre au travail. Du reste, à moins de cas graves ou d'épidémies régnantes, je n'interviendrais guère, m'en reposant sur le talent des médecins, le dévouement et l'expérience des agents chargés de l'administration. J'aimerais, cependant, à ce que les hospices fussent en dehors de la ville, les hôpitaux, au contraire, à l'intérieur, un seul central, les autres aux extrémités, mais toujours dans les meilleures conditions de position et de salubrité. Je me suis dit bien souvent que si jamais j'étais Reine, je ferais construire un hôpital modèle qui porterait mon nom. Voici en quelques lignes le plan que j'en ai fait d'avance. Sur un terrain un peu élevé, raisonnablement éloigné des habitations voisines, j'enclorais de grands murs un espace suffisant pour contenir des jardins et des préaux. Il n'y aurait qu'un bâtiment, exposé au midi, affectant la forme d'un fer à cheval, un peu évasé sur les extrémités. Un rez-de-chaussée et deux étages seulement; au centre la chapelle et les services généraux; en retraite, la buanderie,

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l'étendoir et les chantiers : les deux ailes, uniformes par leur façade, se reculeraient en bâtiments parallèles sur trois arêles de chaque côté. Ce seraient les salles de malades. L'aile droite serait réservée aux hommes, l'aile gauche aux femmes, mais toutes les deux auraient identiquement la même disposition. Le rez-dechaussée serait destiné aux blessés et aux cas de chirurgie; au premier, on soignerait les maladies aiguës, au second, les affections contagieuses. Chaque salle aurait trente-quatre lits au plus, dont deux supplémentaires dans une chambre réservée, à l'extrémité, pour les besoins imprévus : malade frappé de délire, — examen particulier, — opérations à faire. Comme les premières nécessités sont, en semblable matière, l'aération et le chauffage, je voudrais qu'entre les lits il y eût toujours une distance d'un mètre; qu'entre le sommet des montants en fer, supportant les rideaux et faisant alcôve, jusqu'au plafond, cette même distance fût quadruplée, et qu'enfin aucune des couches ne touchât les murs. Le plancher serait parqueté et, quant au renouvellement indispensable de l'air, faisant appel aux plus récentes découvertes, aux essais qui ont eu le plus de succès en France, en Angleterre, en Allemagne, je voudrais qu'on procédât par

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aspiration ou insufflation. Gomme deux simples mots ne suffisent pas, pour expliquer ma théorie, je vais tâcher de la rendre plus claire par quelques détails. D'abord, je supprime le chauffage, dans les salles de malade, les foyers allumés, outre l'obligation de les entretenir, suscitent mille inconvénients de détail, qu'il serait trop long d'énumérer ici. Je suppose les deux systèmes, dont je viens de parler, en présence, l'un du côté des femmes, l'autre dans les pavillons des hommes. Dans le premier cas, un calorifère est installé au-dessous de chaque triple salle, l'air chauffé y est envoyé par des conduits spéciaux et l'air remplacé s'expire par toutes les baies ouvertes sous la porte, les fenêtres, les orifices ménagés au chevet de chaque lit de malade. Dans le second cas, l'air pris dans les couches les plus salubres, au sommet du clocher de la chapelle, par exemple, est rabattu par les volants d'une turbine clans une chambre souterraine. Une machine à vapeur, de la force de quatre chevaux seulement, fait mouvoir le moulin aérien , échauffe l'air envoyé par lui et le distribue dans les différents services. Au milieu des salles, l'air traverse un grand poêle de fonte, parcouru par un serpentin où circule toujours la vapeur, et l'air renouvelé pousse incessamment l'air

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■vicié vers les cheminées d'expiration placées au lit de chaque malade. Ces deux systèmes me semblent également bons, en ce qu'ils fournissent aux salles une température toujours égale et un renouvellement constant d'air respirable équivalant à un nombre fixé de mètres cubes par heure. Si j'avais un choix à faire, il est cependant probable que j'inclinerais pour le second, quoique l'installation première et l'entretien atteignent un chiffre considérable. Je voudrais encore que tous les lits fussent en fer, les sommiers en crin, les meubles en chêne et les parois, murailles et plafonds en stuc; ou bien, si cette dernière dépense paraissait par trop exorbitante, simplement blanchis à la chaux. A chaque salle serait joint un office, muni d'un fourneau et d'un robinet d'eau potable, un grenier pour les débarras, et un caveau pour le linge sale. Point d'éclairage au gaz, sinon dans les galeries. Pour toutes les parties du service, des veilleuses et des lampes suffiraient. Enfin, pour en finir, j'aimerais à mettre en pratique une amélioration que j'ai constatée dans les hôpitaux d'Italie : je voudrais que derrière chaque lit se trouvât une petite chambre, dont les portes s'ouvriraient chaque fois qu'il s'agirait d'opération grave à faire sur place, d'un

long et douloureux pansement, ou d'une agonie, dont le spectacle pourrait fatalement impressionner les malades voisins. En somme, àtousles établissements hospitaliers d'Europe, depuis le workhouse de White-Chapel de Londres et La Riboisière de Paris, jusqu'aux plus humbles hôpitaux d'Italie, d'Allemagne et de Russie, je voudrais emprunter ce qu'ils ont de bon, d'utile, d'applicable, pour en former un tout perfectible encore. Je songe aussi au corps médical, envers lequel, dans toutes les capitales on use de procédés et de tolérances peutêtre exagérés, j'ai le plus grand respect pour les sommités scientifiques et pratiques auxquelles sont en général confiés les services des hôpitaux, mais je voudrais que cette position, qui leur fait une sorte de piédestal et assure à la fois leur avenir et leur fortune, fût pour eux un but et non pas un moyen. Je voudrais surtout que l'enseignement fût banni des hôpitaux; tout ce qui ressemble à dis expériences sur l'espèce humaine me fait horreur, et me rappelle trop le vieil axiome : faciamus experientiam in anima vili. C'est pour cela que les ouvriers de Paris répugnent si notablement à l'hôpital... A quoi bon, du reste, plaider ici le pour et le contre? Être Reine ! c'est un rêve, et de ce rêve à la réalité, comme entre

la coupe et les lèvres, il y a tous les abîmes de la vie à la mort! Reste la question du bien, et celle-là est toujours facile à résoudre , à quelque monde que l'on appartienne, quelque rang que l'on occupe. Faire le bien est un devoir, une sainte tâche et, quoique la Providence me réserve, je n'y faillirai pas. Fille, femme ou veuve, je veux une couronne et je chargerai la charité de m'en offrir les fleurons. Si j'ai pu faire un village, pourquoi ne fonderais-je pas un hôpital , dans la montagne comme madame de Rocca au bois de Sainte- Marie ? Si je n'ai pas un peuple entier pour m'acclamer et m 'applaudir , j'aurai du moins, autour de moi, quelques communes qui béniront mon nom, conserveront ma mémoire et se rappelleront que j'ai été leur providence.

Je suis jeune et je pense déjà à la mort : puisse-t-on dire de moi, lorsque je ne serai plus, comme du juste de l'Écriture : Transmit benefaciendo. (Elle a passé en faisant le bien.)

L'album de Louise {suite).

On m'a dit bien souvent que les gens qui portent toujours des odeurs finissent par perdre-le sens de l'odorat, que les gourmets assis chaque jour à une bonne table et faisant chère exquise n'ont bientôt plus de palais, que les souverains accoutumés à la flatterie n'apprécient plus les éloges raffinés de leurs courtisans, que Vishnou et Bramah, immobiles sur leurs autels marmoréens, se fatiguent de l'hommage éternel de leurs adorateurs et se boucheraient volontiers le nez, s'ils avaient des bras, pour ne plus respirer le monotone encens qu'on leur offre tous les jours. A ce compte, je devrais être blasée sur les compliments, les hommages et les flatteries qui me poursuivent et m'assaillent encore jour-

SI JETAIS REINE !! Ho

nellement. On m'a dit à satiété que j'étais belle, mon miroir m'a confirmé parfois dans cette opinion ; mais, je vous l'avoue, je ne me suis jamais enorgueillie de mes succès. J'ai les cheveux noirs et les yeux bruns, le teint mat, la taille bien prise, la main et le pied aristocratiques, sans en être plusfière; il ne me déplaît pas qu'on me le dise et cependant, à la rigueur, je m'en passe très-bien; ce qui me charme davantage, c'est qu'on me répète que je suis bonne : le souvenir des heureux que j'ai pu faire est ma plus douce récompense. — La bonté, n'est-ce pas le véritable apanage de la femme et pourtant... quoi qu'en aient pu dire les reconnaissants, je ne suis pas aussi sûre d'être complètement bonne qu'il leur a plu de l'affirmer. Ce doute, renouvelé en maintes circonstances, ma conduite à faire moi-même, et de moimême, une étude psychologique que je veux essayer -de traduire" ici. La chose serait sans intérêt pour les indifférents; mais comme jamais une autre main que la mienne ne feuillettera les pages de ce cahier dépositaire de mes secrètes pensées, comme jamais regard profane n'en lira les confidences intimes, je puis, sans appréhension, y épancher ma pensée tout entière.

Bonne ! je le suis, je crois l'être du moins, mais à ma manière et non à la façon de tout le monde. La bonté vulgaire frise la niaiseserie, et les Italiens ont bien raison d'attacher un double sens au mot. buono, suivant la manière dont ils le prononcent.

Je ne puis me dissimuler qu'une constante préoccupation a dominé, en exerçant sur elles une grande influence, toutes les actions et toutes les déterminations de ma vie; cette préoccupation, c'est la crainte d'être prise pour dupe; tout ce qui ressemble à la ruse, accuse la duplicité, trahit la mauvaise foi, me répugne, m'est antipathique, odieux. — Autrefois j'avais une confiance sans bornes, le doute n'avait jamais pénétré dans mon âme; aujourd'hui, je suis tombée dans l'extrême opposé : je me sens, malgré moi, défiante à l'excès, toujours en éveil; j'ai fini par faire du soupçon une habitude. — A qui la faute ?

A ceux et à celles qui ont abusé de ma naïveté, aux mécomptes successifs qui m'ont désillusionnée, à Raoul surtout, qui m'a trompée, d'une si indigne façon, lui ! en qui je croyais comme on croit en Dieu, à qui j'avais donné mon âme tout entière et qui m'a trahie pour la plus vulgaire, la plus perfide des créatures ! — Encore l'aurais-je jamais eru si je

n'en avais eu, sous les yeux, la preuve évidente, irréfutable. De ce jour-là, le voile a été déchiré, et le doute, maître impérieux, a pris possession de tout mon être. Malheureux Raoul, quel mal il nous a fait à tous deux! et comme lui-même il doit souffrir de sa honteuse trahison! Je suis donc devenue défiante, et, comme le propre de ma nature est de ne rien être et de ne rien faire à demi, je le suis outre mesure, et bien que mon tempérament soit primesautier, que je cède d'ordinaire à mon premier mouvement, j'ai le travers, assez peu commun pour de semblables caractères, de procéder par exagération. Je puis être d'une indulgence folle, d'une facilité à faire reculer, par sa hardiesse, si je ne me crois pas trompée, si j'ai la certitude de la bonne foi, la preuve de la sincérité. — Pour la faute qui se proclame, pour l'aveu franc, complet, spontané, je garde le pardon le plus complet, l'absolution la plus entière, quelque grande que soit la faute, quelque étrange que puisse être l'aveu, mais je ne pardonnerai jamais au meilleur de mes amis, à la plus chère de mes affections, la moindre altération delà vérité. Enfin, je pourrai, sinon oublier, du moins pardonner la trahison qui me sera avouée, le vol qui me sera confessé,

la calomnie dont l'auteur ou le propagateur fera loyalement amende honorable, en se révélant à moi. — Mais, je serais implacable, inexorable, méchante même , moi qui suis absolument bonne et bienveillante dans la plus complète acception de ces deux mots, pour quiconque voudrait me prendre pour dupe, me flattant d'une main, me déchirant de l'autre , surtout pour ceux qui chercheraient à m'abuser, à me surprendre, à altérer, si légèrement que ce fût, un fait ou une parole. De là, le dégoût subit, l'aversion inexplicable que j'ai vingt fois éprouvée pour des personnes , hommes ou femmes, dont je m'étais tout d'abord engouée. Pour elles, j'aurais été, je voulais être une amie dévouée, un appui constant, une protection efficace; si ces gens-là eussent compris ma nature, ils pouvaient être ou redevenir heureux, mais ils ont agi, en se prenant pour point de départ et se réglant sur euxmêmes et non sur moi. Et voilà pourquoi, au jour du désenchantement, ils m'ont reproché d'être changeante et capricieuse. Et pourtant ils étaient plus coupables que moi; car n'ai-jepas été la première victime, ne m'ont-ils pas désillusionnée? Ns sont-ils pas la cause de ce vide quis'est faiten moi, et qui souvent m'effraye?...

Ce n'est pas impunément qu'on chasse de son esprit ou de son cœur ceux qu'on y a installés avec complaisance, avec effusion. Plus la joie et l'espérance ont été grandes, plus la chute est rude, plus la séparation semble douloureuse. Je plains les exilés, les bannis de mon affection et de mon estime, mais je suis, je dois et je veux être inexorable. Lorsque je m'interroge à ce sujet, je me réponds à moi-même avec une irréfragable précision, j'ai des raisonnements d'une logique inexorable, d'une netteté transparente, sans réplique, d'une autorité péremptoire. J'en suis parfois surprise et je me prends à penser que j'étais née pour être juge d'instruction, alors que j'ai trouvé dans la manière, dans le geste, dans l'attitude, dans le regard même de ceux que j'accuse, la confirmation de mes soupçons, la preuve sans réplique de leur culpabilité, de leur faute, de leur duplicité. Du même coup d'œil j'embrasse la forme et le fonds, l'ensemble et les détails; c'est de la présomption peut-être, mais je reste convaincue, grâce à l'expérience, tristement et fatalement acquise, qu'il est impossible de me tromper désormais : je ne prétends pas que ce soit un bonheur. En certains cas, l'illusion est douce et consolante, mais les illusions ont fui loin de

moi, plus rapides que les hirondelles. De toute façon, je suis un juge sévère et j'obéis sans complaisance aux arrêts prononcés par ma conscience. Mon implacabilité émerveille et blesse à la fois ceux qui ne se snetent que légèrement coupables; mais est-ce vraiment ma faute, et doit-on me faire un crime de ma nature qui ne se prête ni aux transactions ni aux atermoiements, et qui se refuse aux demi-sentiments comme aux demi-mesures?

J'ai toujours présent à l'esprit, comme exemple de cette rigidité invincible, le souvenir d'une personne à laquelle j'avais voué le plus sincère attachement. C'était un homme charmant, aimable, d'allures sympathiques et qui, malgré certains défauts, conséquence du cercle dans lequel il vivait, professait de nobles et généreux sentiments et se faisait remarquer, par les qualités les plus élevées du cœur et de l'esprit. Il était indépendant dans la faveur, suivant la pittoresque expression d'une femme d'esprit, dévoué sans arrière-pensée, désintéressé comme on ne l'est plus guère; il méprisait l'argent quoiqu'il jouât un graad rôle dans le monde financier et qu'il se trouvât mêlé à toutes les affaires industrielles de son temps. Ses idées larges ne s'étaient pas étiolées au frottement

du positivisme moderne, et son esprit chevaleresque ne se refusait pas aux instincts poétiques. 11 ne procédait ni d'Alceste ni de Turcaret, c'était le type intelligent et bon, aimable et fait pour être aimé. J'avais éprouvé tout d'abord pour lui une attraction si vive, qu'il avait pris, d'un coup, tous ses grades dans mon affection. Si mon cœur mesure une place spéciale et selon ses mérites à chacun de mes amis, il s'était de prime abord emparé de la première et je l'avais vu s'y établir avec une certaine complaisance; c'était pourtant une rare et difficile faveur qu'il obtenait sans coup férir, car c'est surtout en fait d'amitié que je suis exclusive. Mais il m'était si sympathique, je me trouvais instinctivement si bien prévenue en sa fa\eur, qu'il avait presque échappé, je ne sais comment, au stage de rigueur que j'exige de mes candidats de dévouement et d'amitié. Eh bien ! cet ami a cessé d'être le mien, et quoique son assiduité me fût devenue en quelque sorte nécessaire, qu'il fût une occupation dans ma \ie, je me suis sentie soudainement refroidie : je ne pense plus à lui qu'avec indifférence. L'indifférence, le pire des sentiments qui puisse succéder à une affection véritable! comment et pour-

quoi? Eh mon Dieu! tout simplement parce que je l'ai pris en flagrant délit de petits men-

onges, de manques de loyauté véniels, et cela dans des circonstances puériles, à propos de choses insignifiantes. Enfin, j'ai constaté qu'il n'était pas complètement franc, qu'il pouvait manquer de sincérité à l'occasion. Le milieu dans lequel il, vivait lui avait fait prendre la ruse comme de bonne guerre, et la ruse m'a toujours paru proche parente de la perfidie; s'il avait, par exemple, un but à atteindre et que deux routes se présentassent à lui, sans intérêt et sans raison, je le voyais préférer, le chemin de traverse à la ligne droite. Ces légères incartades, ces petils défauts, que tant d'autres aujourd'hui regardent comme des qualités charmantes , et dont le principe était bien plus dans l'éducation et le commerce de la vie que dans son excellent cœur, me rendirent injuste pour ses véritables qualités : il perdit mon estime et mon affection comme il les avait conquises, — d'un seul coup. Je m'étonne moi-même, lorsque je lui parle ou lui écris, de ne plus trouver sous ma plume, dans ma pensée même, rien d'autrefois. C'est bien fini.

Je me résume.

Pour compléter ce portrait de moi-même,

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j'ajoute deux mots : je pousse à l'extrême l'amour de la vérité, j'ai te fanatisme de la franchise — pour moi et chez les autres. Estce une vertu? Toujours est-il que si, d'après l'usage antique, j'élevais une statue à la divinité protectrice de mon foyer, ce serait au «dieuinconnu »mais au dieu vrai ! protecteur, propagateur de la sincérité! Le revers de la médaille, c'est que la défiance et le doute exercent constamment sur moi une impérieuse domination, —c'est ma plaie toujours saignante ! c'est le mauvais génie qui ne parle pas et me conseille cependant; — voilà le secret et l'explication de bien des actes de ma vie, et des tendances constantes de mon esprit Et pourtant je ne suis pas sceptique! Mais, je le repète, je suis ainsi faite et le mal est sans remède. — Ce qui me fait penser qu'après tout je suis encore plus à plaindre qu'à blâ-=mer, puisque de cette intime prédisposition j'ai souvent plus souffert que tout autre.. ...

En relisant ces lignes j'arrive naturellement à Un autre ordre d'idées. On s'est étonné, on s'étonne encore de mon peu de goût, de ma presque aversion dirais-je mêrae, (je ne le cache pas du reste) , pour la société des femmes. Les idées procèdent comme devrait toujours procéder l'humanité

intelligente, par association; les sentiments que je viens de développer ne sont pas étrangers au système que j'ai adopté pour règle de ma vie : j'ai peu de propension pour tout ce qui tend au gaspillage de l'existence , qui, à défaut d'être utile, doit au moins être utilisée. Or, de ce gaspillage, les femmes de notre époque usent et mésusent. Il semble que, pour elles, il n'y ait qu'un unique domaine : la futilité. Je ne sais rien de plus insipide, de plus inutile, de plus oiseux, par exemple, que ce qu'on appelle les visites du matin. C'est un moyen, il est vrai, de perdre les meilleures heures delà journée, mais à quoi cette dépense est-elle appliquée ? A s'occuper de la mode du jour, à préparer celle du lendemain, à s'inquiéter de la robe que portait hier la comtesse, de la coiffure nouvelle qui seyait mal à la marquise, des diamants de la duchesse, qu'on soupçonne d'être de mauvais aloi, du meilleur fournisseur de cheveux et du marchand de cosmétique le plus en renom ; à chercher comment on pourra demain, ou l'un de ces jours, tout respect gardé des lois de la décence et de la morale, s'habiller (je dirais presque se déshabiller), de manière à décourager ces petites dames, dont le luxe et le brio deviennent

insolents, ridicules, insupportables. Qu'est-ce que tout cela me fait à moi qui ne tiens pas à faire scandale, et qui, toute coquette que je sois (je l'avoue), n'ai jamais visé à l'excentricité et n'obéis à la mode qu'autant qu'elle est en harmonie avec ma personne et (n'ayons pas de fausse modestie, personne ne lira jamais ces pages) rehausse ma beauté! Puis viennent les cancans, les commérages, les jalousies et les passions de coterie, enfin la médisance, sœur aînée de la calomnie ! Franchement, est-ce là un digne emploi des longues heures de la journée , et, pour la femme vraiment femme, qui garde la conscience de ce qu'elle est, de ce qu'elle peut, de ce qu'elle vaut, n'y a-t-il pas un meilleur moyen d'utiliser ses loisirs et son désœuvrement? — Quant à moi, j'y répugne, et, bien que cette opinion, nettement formulée, m'ait déjà valu plus d'une hostilité féminine, je tiens à honneur de la formuler encore une fois. Je conviens que la société des femmes est désirable, indispensable même, dans un salon, le soir, — dans une fête, — dans un bal, dans une salle de spectacle ; — je proclame qu'elles en sont le charme, l'ornement, l'animation, la vie, quoique ce soit une répétition (répétition

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un peu fade, entre nous soit dit) ; mais là, du moins, je les trouve dans un milieu commun et non plus entre elles, occupées de tout ce qui intéresse le monde, mais non plus seulement d'aspirations et de sentiments personnels, étroits, quelquefois absurdes, toujours égoïstes. J'ahne, lorsque je reçois, à grouper autour de moi les femmes les plus jeunes, les plus belles, les plus gracieuses : elles éclairent mon salon, s'associent à mes lustres étinceïants et à mes jardinières embaumées, pour créer une harmonie idéale. Je ne comprends pas le luxe, l'éclat d'une fête sans leur présence : ailleurs et à d'autres heures, c'est différent; elles déchoient à mes yeux et perdent leur prestige, ce ne sont plus que des femmes, et quoique j'appartienne à leur sexe, je n'ai plus d'illusion sur leur compte. Je ne les apprécie donc qu'en grande toilette, couvertes de dentelles, parées de diamants, perdues dans un buisson de (leurs : elles sont alors sous les armes et dans leur rôle. Je leur paye encore le tribut de mon admiration, au point de vue plastique, lorsqu'elles m'apparaissent comme personnification réelle de l'art, en modèles et en tableaux plastiques. En dehors de cela, je proteste énergiquement contre les femmes de notre société

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contemporaine, contre leur influence, leur rôle et leurs tendances. Toutes, la plupart du moins,— l'exception même confirme la règle, — et croyez bien que cela ne me rend point aveugle sur les travers, les défauts et les vices de l'humanité masculine, ~ sont vaines, prétentieuses, jalouses, envieuses. Avec de semblables éléments que deviendra bientôt notre société! Heureusement pour ces dames que je n'ai pas à m'en occuper; pour le présent, je ne les prends pas au sérieux, je les laisse pour ce qu'elles sont et pour ce qu'elles valent! Ah! si j'étais reine ce serait une autre affaire : ces idées, toutes personnelles qu'elles puissent être, et qui, cependant, ont soulevé déjà tant de tempêtes sur mon passage, pour le peu que je les ai laissé deviner^ offusqueraient bien davantage encore, si, profitant de mon autorité, je leur donnais force de loi et leur accordais, pour être mises en pratique, la sanction du pouvoir et de la raison. En attendant, j'ai toujours, en toute occasion, rigoureusement appliqué mon système, sans m'occuper du qu'en dira-t-on. Pour les femmes, ma vie privée est murée; ma manière de vivre au dehors leur appartient, je l'abandonne à leur appréciation, aussi indifférente à leurs railleries que les matelots d'Ulysse au chant

des sirènes. Mais, si mon seuil intime est inviolable, si je ne laisse point ces dames s'asseoir indiscrètement à mon foyer, je leur ouvre officiellement à deux battants les portes de mon salon — : les jours de fête, j'appelle à moi tout ce qui se recommande par la jeunesse, la beauté, l'esprit, la grâce, l'élégance, la race, etc., etc. Je n'ai d'exclusion que pour •celles qui sont laides, sans une réelle intelligence pour correctif, ou bien pour celles dont la présence serait un scandale parce qu'elles se sont mises d'elles-mêmes au ban de l'opinion publique.

A part ce que je viens de dire, le grand mobile de la règle de conduite que je me suis définitivement imposée, c'est que j'ai acquis la preuve, qu'à part certaines grandes et généreuses exceptions, la nature féminine est toujours la même; la jalousie est son essence même, car à tous leurs sentiments se mêle l'envie, quand ce mauvais instinct ne les absorbe pas tout entières. Et l'envie engendre nécessairement le dénigrement, la médisance, les petites haines, les petites vengeances, toutes les lilliputiennes mesquinités, toutes les odieuses tracasseries de la vie sociale. J'ai toujours vécu de recueillement et je veux la paix autour de moi. D'ailleurs je n'ai jamais compris les relations

intimes ou amicales si on ne leur donne pour bases la confiance et l'estime. Estimez donc de semblables amies et surtout fiez-vous à elles! Ah! si les femmes savaient quel tort elles se font à elles-mêmes, en se faisant les esclaves de la jalousie, de la médisance et de l'envie! Ah! si elles savaient ce qu'elles perdent alors de charmes et de beauté! Elles ressemblent à la fleur dont un ver caché empoisonne la sève et ronge les pétales. Si elles savaient comme elles manquent leur but, et à quelle distance du dédain de celles qu'elles poursuivent restent leurs stériles et impuissantes conspirations ! comme elles renonceraient vite à ce système de petites perfidies, de ruses inutiles, de machiavélisme en pure perte, d'insinuations sans résultat. Encore si elles en restaient là ; mais la calomnie ne tarde pas à devenir leur auxiliaire dangereuse; sur cette voie rien ne les arrête plus ! et, prises dans l'engrenage, elles doivent faire ou plutôt essayer le mal jusqu'au bout. Tant pis pour elles, après tout! Quant à moi, qui souvent me suis trouvée le point de mire de leurs petits complots, j'y ai toujours opposé, — car il m'était impossible d'en souffrir, la pitié et l'indifférence les plus absolues; le trait empoisonné , telam imbelle, sine ictu,

•190 sj j'étais reine!!

comme dit le poëte, est retombé émoussé à mes pieds. Mais lorsque je serai reine, ce sera bien différent : de tous les fléaux de la société, la calomnie est certainement le plus dangereux, le plus abject ; il n'épargne rien, et pour s'en défendre toutes les armes sont bonnes. Hésite-t-on à tuer le chien enragé qui va vous mordre? Or, je traiterais cette peste sociale par les moyens les plus énergiques, comme nos médecins traitent le choléra, et si les mesures préservatives et les remèdes les plus violents étaient sans effet, j'établirais autour de mon palais un cordon sanitaire, comme j'ai essayé de le faire autour de ma personne. Voilà la justification de ma manière d'être, la raison de ma conduite. En attendant que je sois reine, je me résigne et je m'isole Honni soit qui mal y pense !

L'album de Louise (suite) ,

Continuons à feuilleter au hasard l'album de Louise.

J'ai toujours eu la conviction, que dans l'éducation primaire, l'enseignement du dessin devrait marcher de pair avec la lecture et l'écriture. Bien qu'il ait été déjà fait quelques pas dans cette voie, et que les cours du soir, organisés à cet effet dans les grandes villes, aient déjà produit de féconds résultats, le but ne me semble pas complètement atteint, et je voudrais que, l'autorité aidant, cet enseignement, de facultatif qu'il est encore, devînt obligatoire.

Tous les hommes ne deviennent pas poètes, ou même écrivains, parce qu'ils ont reçu une éducation première, et que la plupart ont passé dans un lycée dix années de leur jeunesse. Tous, cependant, quelleque soit leur profession

dans la \ïe, tous, à des degrés divers, savent tenir une plume et suffisamment exprimer leur pensée. C'est là, pour ainsi dire, le premier degré de l'art d'écrire, auquel sont toujours sûres d'arriver les natures les plus ordinaires.

Pourquoi n'en serait-il pas de même du dessin, lorsque le crayon reproduit la pensée aussi sûrement que la plume? Je ne sache pas un homme du monde qui n'ait, hien des fois, dans sa vie , regretté de ne pas savoir dessiner ; soit qu'il ait eu à faire construire une maison, à confectionner un meuble, à tracer un jardin; soit qu'il veuille conserver le souvenir d'un site pittoresque, d'un monument remarquable, d'un objet d'art, et surtout d'une personne aimée, absente ou morte. Est-il une profession industrielle qui n'ait pas besoin du dessin? Le menuisier, l'ébéniste, le charpentier, la modiste, la fleuriste, la brodeuse, le fabricant de châles et d'étoffes, le faïencier et mille autres, ne sont qu'imparfaitement aptes à leur métier, s'ils sont étrangers à l'art du dessin. Le dessin seul peut leur donner le goût, et imprimeràleurs produits le cachet d'élégance et de distinction qui les fait rechercher. Aux temps anciens, non-seulement les monuments et les œuvres d'art éveillaient lad-

miration, mais les objets usuels, les ustensiles delà vie quotidienne, même les plus simples, affectaient une allure et un cachet qu'on s'évertue inutilement à reproduire aujourd'hui. A quoi cela tenait-il ? à ce que les artistes et les ouvriers de l'antiquité, pénétrés du sentiment du beau, et désireux de le traduire, en étudiaient les moyens dès leur plus tendre enfance, et apprenaient à dessiner en même temps qu'ils répétaient l'alphabet; s'il n'en est pas de même aujourd'hui, c'est qu'on s'obstine à faire de l'art malgré Minerve. On ne consulte guère les aptitudes et la vocation de l'enfance. La famille dispose le plus souvent de l'avenir de sa lignée, à sa fantaisie et à son caprice, en négligeant de s'assurer à l'avance les moyens de succès. On dit à l'enfant : Tu seras peintre, sculpteur, comme on lui dirait: Tu seras maçon ou tisserand. On oublie trop que le génie seul peut révéler à un jeune homme qu'il sera artiste, et que ses dons naturels, son tempérament moral, doivent exercer une grande influence sur toute sa vie. Il paraît que dans l'antiquité, on ne procédait pas ainsi : quant aux ouvriers, dont les produits ont excité l'admiration du monde entier, lorsque les échantillons en ont été retrouvés dans les fouilles de Pompéï, j'ignore s'ils li-

saient couramment, mais à coup sûr ils savaient dessiner ! La plupart devaient être de véritables artistes. Évidemment, l'enseignement du dessin était en honneur à Rome, et c'est une grave faute dans nos temps modernes de le considérer uniquement comme un talent d'agrément, c'est-à-dire, comme une chose superflue, qu'on apprend négligemment aux heures perdues et qu'on oublie le plus vite possible. 11 n'est donc pas étonnant, en présence d'un semblable préjugé, que les professions industrielles suivent parfois une marche rétrograde au lieu de progresser. 11 me paraît nécessaire que les artistes répètent bien cela au peuple, et que le peuple les écoute et profite de leurs enseignements. Pas d'industrie florissante sans le dessin ! 11 me paraît aussi que l'étude du dessin, sous le rapport du temps d'étude, ne doit pas être une préoccupation, puisque aujourd'hui on peut arriver en deux ou trois ans à dessiner de mémoire tout ce qui se présente à l'esprit. J'entends par dessiner de mémoire avoir sa pensée, l'expression de sa pensée au bout de son crayon, comme l'écrivain l'a au bout de sa plume. Tous les grands maîtres ont su dessiner de mémoire et c'est à cela qu'il faut attribuer leur originalité. Consulter, copier, c'est l'invention; composer,

exécuter rapidement sa composition sur le papier à l'aide de ses souvenirs, c'est le génie. Je me demande maintenant si cette obligation d'apprendre à dessiner, en vue de l'amélioration sociale, doit être seulement imposée aux hommes, et si la nécessité n'est pas la même pour l'éducation féminine. Assurément la réponse doit être affirmative. Je proteste contre l'inexplicable exclusion de notre sexe en ce qui touche le progrès La femme a son rôle à jouer dans le monde, et quel rôle admirable quand elle sait le comprendre; je n'ai jamais su expliquer qu'une femme puisse désirer être homme. Celle qui formule un semblable vœu n'est véritablement femme que de nom.

Elles ne savent pas ce qu'elles y perdraient. Pour remettre leur esprit dans le vrai, il n'y a qu'à leur rappeler ce qu'elles sont et ce qu'elles peuvent. Que les femmes du peuple, les mères, les femmes, les sœurs des ouvriers comprennent qu'elles sont moins dépendantes qu'elles ne le pensent! Si elles ne peuvent travailler péniblement de leurs mains, et produire ces meubles somptueux, ces ornements, etc., merveilles du luxe moderne, elles peuvent les retracer et même en former le modèle. N'ont-elles pas encore le monopole des dessins de toilette, robes, cachemires, dentel-

49fi SI .1 ÉTAIS REINE!!

les, draperies? et le crayon manié par une main féminine acquerra un degré de finesse, d'élégance, de tact, que ne connaîtra jamais la main masculine la mieux exercée. On sait bien en général ce que peut faire l'homme, mais on ne se doute pas de ce qu'une femme fera. Il faut bien se rappeler qu'il y a soixante ans à peine qu'on s'occupe de son éducation, tandis que l'humanité travaille à celle des hommes depuis quatre mille ans et plus.

C'est vers la quinzième année que le jugement commence à se former. A cet âge on cesse de penser par les autres, on devient soimême, on voit par ses propres yeux, on procède par comparaison, on sépare le beau du laid, le jeune du vieux, on s'éprend du bien, on souffre du ridicule. On remarque les ombres que produit la lumière sur le visage, les effets du soleil dans la campagne, dans les bois; on s'aperçoit que la taille des personnes diminue quand elles s'éloignent, et qu'un arbre s'élève et grandit au fur et à mesure qu'on s'en approche. Que de phénomènes se révèlent alors à l'intelligence, depuis la colline ou le rocher qui, vus à l'horizon, prennent des teintes azurées ou paraissent grises, de façon à se confondre avec les nuages, jusqu'à l'allée droite dont on ne peut affirmer la fin,

ni mesurer la distance. En se promenant, ne suffit -il pas d'embrasser du regard un vaste horizon pour pressentir les lois de la perspective ? De ces premières perceptions à l'étude du dessin il n'y a qu'un pas : le reste est l'affaire du maître; mais le terrain ainsi préparé profite mieux des semences de la leçon. Quant à la méthode à suivre, quant à l'école à adopter, en parler m'entraînerait trop loin, et je me borne à dire que l'enseignement doit être surtout approprié à l'époque, aux mœurs du temps, à la position comme aux aptitudes de l'élève.

Mais, me dira-t-on, vous voulez donc que la société moderne soit exclusivement composée d'artistes, de peintres et de sculpteurs? Non, sans doute. J'entends parler de l'art qui s'appliquait à tout chez les anciens, de l'art qui imposait son cachet à toutes les professions et qui s'occupait de tout, depuis le plus vulgaire ustensile de ménage jusqu'à la statue du maître des dieux. Chez eux, tout était soigné et de bon goût. C'est qu'aussi, en ce temps-là > un vingtième de la population, tout au plus, s'occupait de donner des lois aux autres, de conseiller, de critiquer, tandis qu'aujourd'hui les dix-neuf vingtièmes ordonnent, jugent et

H 98 si j'étais reine!!

veulent gouverner. On dirait d'un théâtre où il n'y aurait que des acteurs.

Continuant à développer mon idée, je répète qu'il est nécessaire que le dessin soit sérieusement enseigné à la jeunesse et qu'il marche de pair avec l'écriture clans la première éducation. Tous les gouvernements devraient y songer. D'où vient la décadence des arts, sinon de ce que depuis longtemps déjà, on lance chaque génération sur une route unique : la littérature? et, pourtant, la carrière artistique sollicite au moins autant les intelligences ; or, c'est à peine si on leur indique cette voie, dont on devrait leur faciliter l'accès : d'autant plus que le culte des arts, loin d'inviter es peuples à la turbulence, a le privilège de les rendre heureux et célèbres.

J'ai peine à m'expliquer cette préférence exclusive pour l'art d'écrire quand je pense que le meilleur héritage que nous ait légué l'antiquité, ce sont les œuvres d'art, les monuments, que nous cherchons à entretenir et à conserver à grands frais. C'est dans ces collections que se retrouve l'histoire des peuples anciens, que se trahit leur civilisation. Comment se fait-il que de tous ceux qui les étudient et les admirent, il ne s'en trouve pas un seul qui ose dire à un ministre de Fin-

struction publique : « Faites donc du dessin un enseignement primaire obligatoire; qu'il soit enseigné clans les collèges, non comme un art d'agïément, mais comme une science utile, indispensable. Que l'art, comme l'histoire, soit un livre constamment ouvert à la portée des jeunes intelligences. Organisez des cours publics de dessin professionnel, et vous accomplirez une œuvre utile, en rendant en même temps un service à l'art. » Si le ministre se trouvait être tel que j'en sais plusieurs, à la hauteur de sa position, actif, intelligent, progression1 accueillerait favorablement une semblable requête. Mais celte initiative n'a encore été prise jusqu'ici par personne, et c'est ce que je déplore. C'est une des raisons qui me font le plus souvent désirer le pouvoir, car reine j'aurais tous les moyens d'appliquer mes idées et de faire une amélioration sociale de ce qu'il ne m'est permis de considérer aujourd'hui que comme une utopie.

Je me résume. L'enseignement du dessin est indispensable, et l'on ne saurait assez le populariser ; c'est au chef de l'État qu'incombe sa vulgarisation, à la reine mieux encore. Quant aux moyens, je les ai indiqués sommairement plus haut ; si j'en avais le pouvoir, je les aurais bientôt appliqués et mis en

pratique. Le seul point sur lequel je veux insister, c'est la nécessité d'en faire pour toutes les classes de la société la base de l'éducation. Sur la jeunesse, sur l'enfance même, repose l'avenir d'un pays, et il me paraît que, pour les gouvernants, c'est un devoir de le préparer le meilleur et le plus heureux possible. Or, le moyen de donner à l'édifice social toute la stabilité désirable, c'est d'en assurer les fondements, c'est-à-dire l'éducation, et le dessin n'en sera pas l'élément le moins moralisant.

L'album de Louise {suite).

J'ai le culte de l'art.

Quelque multiple qu'il soit dans sa forme, c'est toujours pour moi l'expression et la recherche du beau. Je n'ai pas l'intention de faire ici de l'esthétique. Je juge à mon point de vue, j'apprécie comme je sens, comme je vois, comme j'aime, et si j'ai fait d'abord ma profession de foi, c'est pour arriver à dire que, fanatique de l'art, je considère la statuaire, la peinture et les lettres comme étant les trois grands modes de sa manifestation.

Le vieux pasteur qui a présidé à mon éducation m'a appris assez de latin pour que je comprenne les anciens poètes, or ie pré-

cepte poétique qui m'est le mieux resté dans la mémoire est celui-ci :

.... o ... Si vis me ilere, dolendum est Primum ipse tibi

« Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez. » Si vous voulez m'émouvoir, soyez ému vous-même. Voilà ce que je voudrais dire au genre humain, et ce que je dis aux tableaux, aux statues, aux livres, à tout ce que l'art a produit et produit encore. D'où je conclus que pour rester dans son domaine l'art doit être essentiellement commun icatif.

Tout le monde n'a pas ma manière de voir, de sentir, déjuger, et je n'ai pas la prétention d'imposer à autrui mes convictions et mes sympathies, mais j'ai du moins le courage de mon opinion, dût-elle sembler naïve et puérile ; les grands spectacles de la nature m'impressionnent et me charment, mon âme.s'élève à l'aspect des vastes horizons, je me plais au grandiose, à tout ce qui brille et resplendit. Je suis femme et je m'intéresse à tout ce qui tient à l'humanité; mais c'est par ses côtés les plus purs et les plus nobles que j'aime à la considérer : le développement des vaillants instincts, des généreuses passions?

Si J ÉTAIS REINE î ! 205

m'émeut et m'encourage. De tout cela, l'art, à mon sens, est et doit être le miroir et la reproduction, reproduction limitée sans doute; puisque dans ce monde l'idéal doit fatalement se circonscrire, et que le beau n'est véritablement le beau qu'en compagnie du vrai. — Ne demandons donc pas à l'art plus qu'il ne' peut donner : l'exagérer c'est fausser sa mission, ternir son auréole. J'ai toujours professé une grande estimepour l'artiste de l'antiquité, qui, désespérant de reproduire la douleur d'Agamemnon, lui couvre la tête d'un voile, et je trouve un sens profond dans une anecdote plaisante que raconte, dans je ne sais plus quel roman, notre inépuisable Alexandre Dumas.

La folie d'un des pensionnaires de la maison de Gharenton consistait à croire qu'il était un grand peintre. Lorsqu'un visiteur favorisé pénétrait dans sa cellule* la première chose qui frappait les yeux, c'était une grande toile soigneusement recouverte d'un voile et placée sur un chevalet. Si la figure de l'étranger convenait au fou, ce dernier lui avouait en confidence qu'il était l'auteur d'un chefd'œuvre, et découvrant lentement le tableau, il exhibait une toile absolument nue, sans la

204 si j'étais reine î !

moindre peinture, sans le plus léger coup de crayon .

— Eh bien? demandait-il.

— Mais je ne vois rien !

— Vous ne voyez rien?... Allons donc, c'est le passage de la mer Rouge!

— Mais la mer?

— La mer s'est retirée. . .

— Les Hébreux ?

— Ils sont passés.

— Et les Egyptiens?

— Pas encore arrivés !

Si je transcris ici cette plaisanterie, c'est qu'elle m'a toujours fait l'effet d'un apologue. Si le fou n'était pas peintre, à coup sûr il avait le sentiment de l'art, et comprenait bien qu'il ne faut pas s'approcher de cet ardent foyer avec les ailes d'Icare! L'impossible est une barrière qu'on ne franchit pas impunément, à moins de courir après le ridicule. Que de peintres aujourd'hui devraient imiter cet exemple !

J'ai, pour les merveilles que nous a léguées l'antiquité, toute l'admiration et tout le respect qui leur sont dues. Mais, je l'avoue à ma honte, l'enthousiasme me manque. Dans l'ordre des idées que j'exprimais tout à l'heure, la-pre-

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mière, la seule condition qui puisse l'aire vibrer cette corde en moi, c'est la vie! Je réserve donc mes sympathies, à l'art moderne et contemporain, fût-il cent fois inférieur à son devancier, et voici pourquoi. Je fais bon marché des noms et des personnes, et j'ai trop horreur des coteries et de tout ce qui y ressemble pour m 'immiscer aux querelles d'école, pour prendre parti pour l'un aux dépens de l'autre. Que m'importe que la ligne proscrive la couleur, ou que le coloris s'insurge contre la ligne? Qu'aije à voir aux dissentiments du réalisme et de l'idéalisme, aux querelles des petites églises littéraires de notre époque? Je ne m'en prends qu'à l'œuvre, à elle seule mon intérêt est acquis ; et je ne lui marchande ni mon admiration quand elle la mérite, ni mon enthousiasme quand elle l'éveille ! Ce qui fait surtout que je l'aime et la préfère, c'est qu'elle est vivante et perfectible, et qu'à mon sens la vitalité de l'art, comme de toute autre chose , c'est le progrès. 11 me semble que le mot favori des Américains , go aheadl en avant! devrait être désormais la devise du monde entier, et jusqu'à ce que cette utopie soit réalisée, elle reste la mienne! Aussi ne cacherai -je pas le sentiment pénible que m'inspirent certaines grandes villes de plus

d'un grand pays, qui s'enorgueillissent de leurs musées, de leurs galeries, de leurs bibliothèques. Tout le passé est là, elles en sont les gardiennes, les dépositaires, et se bornant à ce rôle, elles renoncent volontairement à tout esprit d'action et de mouvement, se refusent à toute impulsion, et se bornent à tenir leurs trésors en état convenable d'entretien et de propreté et à les exhiber (moyennant finances, bien entendu) au touriste curieux, comme au voyageur indifférent : du reste , comme elles vivent du passé, le présent ne les inquiète guère. Dans ces nécropoles de l'art, qui reconnaîtrait les reines du moyen âge et de l'antiquité ? ils regardent marcher le monde, ils voient tout s'agiter autour d'eux, ces neveux des Médicis, ces petits-fils de Périclès, et si vous leur demandez ce qu'ils produisent, quels sont leurs titres de gloire, ils vous parlent de leurs pères, ils vous montrent les chefs-d'œuvre de leurs aïeux. Cela dit, il me semble, qu'à encourager cet essor, à le diriger en l'inspirant et le réglant, en lui laissant voir le but et la récompense, il y a une mission généreuse et vraiment royale à remplir, presque un sacerdoce. Et, bien que le poëte dise qu'il ne faut jamais se charger d'un fardeau trop lourd pour ses épaules, j'essayerais volontiers et je revendi-

querais avec fierté ma part dans les succès et les travaux de mon époque, car. je les aurais préparés et secondés.

De notre temps, la littérature joue un grand rôle, la presse est une autorité ; vers ou prose, depuis les œuvres de la plus haute portée jusqu'aux plus humbles productions, éveille les échos des salons et de l'atelier. Aux stances harmonieuses de Lamartine, aux grands vers d'Hugo répondent les fables de Lachambeaudie, les refrains de Pierre Dupont, l'aimable gaieté de Nadaud. Les grands ouvrages philosophiques se lisent en même temps que les romans à dix centimes , la Revue des Deux- Blondes fait gémir la même presse que la Huche Populaire, et le Journal des Débats marche de pair avec la Petite Presse et le Petit Journal. Les livres, les journaux, les chansons sont le pain de l'intelligence, et c'est à eux que la civilisation moderne doit sa marche constante et progressive. Honneur donc aux esprits d'élite qui ont allumé cette soif de jouissances intellectuelles, d'appétits intelligents; honneur surtout à leurs ouvrages qui (à quelque ordre qu'ils appartiennent) entretiennent et raniment le feu sacré, Mais par combien de veilles et de labeurs ont été payés le succès et la célébrité ! Combien surtout de génies étouffés

au berceau par la misère et la lutte, ont succombé au dégoût, au froid et à la faim ! Pour l'homme de lettres les débuts sont rudes dans tous les pays, au siècle où nous vivons. Or, j'ai pensé bien des fois que si une main amie avait pu discrètementpanser ces premières blessures, consoler ces déceptions, entrer avec le soleil dans la pauvre mansarde pour y laisser un peu d'or et d'encouragement, l'hôpital et le grenier auraient vu moins d'agonies prématurées, et la république des lettres se serait agrégé de nouveaux enfants. Semblable mission qui peut, qui doit l'entreprendre, sinon la reine?

Pour cela que faudrait-il? des secours en argent donnés à propos, des conseils éclairés, un patronage opportun. Ma cassette et mon bon vouloir y suffiraient. Quant au moyen de découvrir ces précoces infortunes, il me semble que mes messagères auprès des malades et des indigents, pourraient me fournir sur ce point, les renseignements les plus utiles, et serais-je trompée ou me tromperais-je sur les mérites de mes protégés, que mon erreur ne me laisserait aucun regret. Si je n'avais pas fécondé un talent, je serais toujours venue en aide à une indigence.

Un des grands caractères de la littérature contemporaine, c'est, à mon avis, qu'elle

ressemble à un champ de blé; au milieu des épis dorés grandissent l'ivraie et les mauvaises herbes. Là est l'écueil, car tout le monde goûtant aujourd'hui à cet arbre de science, les fruits sont cueillis souvent sans discernement, et plusieurs, cherchant le remède, ont pris le poison. Si la liberté doit avoir droit de cité quelque part, c'est assurément dans le monde des lettres; mais cette liberté je la voudrais sage et réglementée. Proscrivant d'abord rigoureusement tout ce qui offenserait la morale je voudrais tenir au moins en bride les publications dissolvantes, dont l'effet est d'éveiller les mauvaises passions et d'encourager le vice. Tous les genres sont également bons lorsqu'instruisant, amusant ou discutant, ils ont une conclusion utile, un enseignement pratique. Histoire ou roman, théorie savante ou lecture populaire, tout volume aurait ma sanction dès que j'en aurais apprécié la portée, et je contribuerais à son succès en lui accordant primes et souscriptions; seulement je tiendrais essentiellement (ceci est un désir personnel) à ce que tout ce qui se publierait fût écrit, sinon élégamment, du moins correctement, en respectant les règles de la langue maternelle. Enfin, j'aurais à moi, et cela rédigé par des plumes assez magistrales pour faire auto rite, un journal

où se formuleraient, à bon escient, mes éloges ou mon blâme. J'y réserverais une place aux œuvres dignes de mon patronage et de cette faveur exceptionnelle; mais, en même temps, j'y ferais fustiger de la bonne sorte les débauches littéraires sans but et sans raison, les tendances malsaines, les essais de désorganisation sociale et domestique, comme j'y relèverais plaisamment les solécismes et les fautes d'orthographe du livre à la mode, fût-il signé du nom de l'auteur le plus aimé. Quant aux récompenses, pensions, etc., à distribuer, je n'en parle que pour mémoire, la chose allant de soi.

Le théâtre, naturellement, réclamerait mes préoccupations les plus vives et les plus constantes. C'est le trait-d'union entre toutes les classes de la société qu'il confond dans des émotions collectives d'intérêt, de joie ou de terreur; les représentations scéniques, quelle qu'en soit la forme, qui ont été en vogue de tout temps, n'ont jamais été plus à la mode qu'aujourd'hui, plus suivies par le riche et le pauvre, parle noble et par l'artisan. Mais c'est une arme difficile à manier qui féconde ou blesse suivant qu'elle est bien ou maladroitement dirigée. L'influence des ouvrages dramatiques sur les masses est indiscutable : c'est

si j'étais reine!! 2M

le propre de toute action. — Le spectateur •s'identifie aux personnages de convention qui s'agitenl devant lui, s'associe à leurs douleurs comme à leurs joies et vit enfin, quelques heures, de leur \ie propre. Le rideau baissé, le souvenir reste. Là est le danger. Je ne suis pas exclusive, et j'admets toutes les formes, depuis la tragédie classique jusqu'au drame populaire, depuis la comédie de mœurs et de caractères, jusqu'aux saynètes bouffonnes. Je ne me pose pas, non plus, en moraliste sévère^ et j'admets encore ces parades excentriques, ces coq-à-Fâne légers, piquants, spirituels, frisant parfois la gaudriole, mais qui tiennent, toute une soirée, une salle entière dans une folle ivresse de rire, clans un bain de gaieté qui rassérène l'esprit. Après avoir religieusement écouté un prélude de Bach , un quatuor de Mozart, une page magistrale de Rossini, de Meyerbeer ou de Verdi, je trouve piquant d'aller entendre une chanson grivoise de Thérésa ! Tout n'est-il pas contraste dans la vie? L'effet produit s'accroît de l'antithèse.— Mais si le théâtre est fatalement une école, je voudrais au moins que ses enseignements ne fussent ni délétères ni malsains. Si j'accepte que, la loi d'optique observée, les types comme les actions soient grandies à distance, si je

consens à ce qu'on fustige allégoriquement le vice, qu'on ridiculise, qu'on tympanise les sottises et les travers de la société moderne, je ne veux pas que l'immoralité y soit constamment prêchée, la haine et la vengeance érigées en précepte, que l'invitation soit faite à la désorganisation sociale. A quoi bon cet éternel parallèle de la richesse et de la pauvreté, du grand seigneur et du prolétaire, cet antagonisme de la blouse et de l'habit noir? Ce n'est pas, en les avivant, qu'on panse et qu'on guérit les plaies sociales : mieux valent l'huile et le baume que le vinaigre et l'alcool. 11 me semble aussi qu'il y a certains sentiments respectables, fussent-ils passés à l'état de préjugés,auxquels il devrait être interdit de toucher : tels que la famille, le mariage, la paternité, etc. Enfin, et pour en finir, je crois que les meilleurs esprits ont souvent fait fausse route, en confondant le but avec les moyens. Bon nombre d'auteurs dramatiques se figurent que, pourvu que le dénouement soit moral, tout est sauvé, et, partant de ce principe, ils promènent, cinq actes durant, le spectateur à travers les sentiers du vice et du crime, le raffinement de la perfidie ou de la débauche. Le dénouement intervient comme le dieu d'Horace, les coupables et les méchants sont justement punis et tout est

dit : le mal n'en est pas moins fait. A part les spectateurs d'élite qui sont éclectiques par éducation et par tempérament, le plus grand nombre ne se souvient que des terribles scènes qu'il a vues se dérouler, du mal qui s'est accompli en sa présence. Et, bien que la première sensation soit toute de dégoût et d'indignation, il reste cependant un souvenir fatal, un germe malfaisant que la première fâcheuse circonstance peut développer et faire éclore. Pour mieux me faire comprendre, je'citerai comme exemple une impression personnelle : Un des poètes dont j'admire le plus le génie, dont j'aime le mieux l'esprit et le caractère, c'est assurément Victor Hugo; or, toute fanatique que je puisse être de son talent, je considère une de ses pièces comme une mauvaise action; je parle du Roi s'amuse; malgré toutes les beautés littéraires contenues dans cette œuvre, elle m'a laissé un souvenir que le temps n'a pas effacé, lui qui les efface tous : la grande figure du roi-gentilhomme, ravalée au profit d'un bouffon. François 1er le vice ! Triboulet la vertu ! . . . Sans doute, il y a là l'intention d'un grand enseignement philosophique et social; mais la plupart n'y ont vu que la déconsidération, le dénigrement de la royauté, la sape mise dans l'édifice des doires nationales. Comme s'il

214 Si JETAIS REINE!!

était besoin de semblables leçons dans notre siècle qui détruit tout !

A bien plus forte raison lorsqu'il s'agit d'actions secondaires et de personnages vulgaires. Mettez en scène Cartouche et Mandrin, Mingrat ou Lacenaire, vous commettrez une grave erreur, si vous vous figurez que l'auditoire, indigné de leurs ingénieux et romanesques forfaits, n'applaudira qu'à leur chute ou à leur punition. Pas du tout! leurs roueries amassées, leurs manœuvres inléressantes et leur fin sur l'échafaud ne laissent que le regret de voir aussi mal finir des hommes aussi intelligents! Le peuple est ainsi fait! Espérez- vous le refaire? Trop heureux encore si, dans l'assistance ne se trouve pas quelque praticien, qui profite moins de la morale que de la leçon qu'il a reçue, ou de l'exemple qu'il pourra mettre en œuvre, en le perfectionnant, et qui ne tente sur vos poches sa première application. Voilà assurément à quoi conduisent ces exhibitions et ces déclamations, de mauvais aloi, dont l'unique résultat est de battre en brèche les croyances respectables et d'encourager les mauvais instincts en leur ouvrant la route à suivre. A quoi bon! l'humanité n'est-elle pas assez perverse déjà, et suffit-il qu'un seul ait le bénéfice de la conception de

tous? C'est pour cela que je voudrais que tout ce qui touche au théâtre, œuvres littéraires, organisation scénique, agencement administratif, fût soumis à une stricte surveillance comme à une intelligente impulsion. Cette tâche aurait deux parts distinctes : l'une toute de direction et de répression, l'autre, d'encouragement et de récompense, La première est le fait du roi et de son gouvernement, la seconde, je la réserverais, ou, pour mieux dire, elle serait la part et l'apanage de la reine. Un prix annuel, décerné à la pièce, satisfaisant au programme indiqué, chaque année; des primes et des distinctions accordées aux concurrents qui se seraient le plus approchés du premier rang, et cela fait à ciel ouvert, au nom et pour le compte de l'Etat, assureraient, j'en suis convaincue, l'amélioration et le progrès moral du théâtre moderne.

A l'endroit de la peinture et de la sculpture, j'ai des idées arrêtées d'avance; mou plan est tout fait, et je me crois au-dessus de tous les vulgaires préjugés qui jusqu'ici ont entravé leur marche et leur perfectibilité. Je proclame donc hautement mon aversion pour les idées bourgeoises, pour le convenu, le parti pris; mais, en même temps, je ne me fais pas solidaire de l'excentricité, des divaga-

21 G si j'étais reine ! I

tions de la palette et du ciseau. Ce serait une complicité à laquelle je me refuse. Dans l'une et l'autre de ces applications de l'art véritable, dont le principal but est la reproduction de la vie et de l'humanité, le nu ne me fait pas peur, pourvu qu'il soit correct et surtout vrai. La pudeur me semble un mot plutôt qu'un sentiment, dont on a beaucoup abusé et dont on a assurément exagéré la portée. En présence d'une belle Léda, d'un Hercule de Farnèse, d'un Dieu antique ou d'un Gymnaste moderne, qu'ils soient reproduits sur la toile ou taillés dans le marbre, je ne sache pas une Anglaise qui ne s'écrie : Shameï schokingl pas une jeune fille allemande ou française qui ne détourne la vue en rougissant. Moi, au contraire, je regarde bravement ces sortes de reproductions, sans crier et sans rougir; j'admire, s'il y a lieu, le fini des attaches et des lignes, l'exactitude des contours ; je signale le beau partout où je le rencontre. Pourquoi ne suis-je pas effarouchée de ce qui les émotionne si vivement? Manquerai-je donc de ce sens pudique qu'elles possèdent au suprême degré? Non ; leur pudeur, — je parle franc, — est de la pudibonderie; je dirais même de la pudibârderie, si le mot pouvait s'écrire : chaque sentiment a son objectif et son subjectif, son

point de départ et son objet ; or, toutes les femmes qui rougissent et s'extasient, à propos des statues et des tableaux offerts à leurs regards, obéissent moins à la honte instinctive qu'aurait pu leur causer semblable spectacle, qu'à celles des idées qu'il a instantanément éveillées en elles. Quant à moi :

« Qui me trouve moins prompte à la sensation ! »

je soutiens que la véritable pudeur a d'autres allures et ne s'alarme pas en pareilles circonstances : j'en préviens ceux ou celles qui me feront l'honneur de m'accompagner quand je visiterai les galeries et musées delà résidence.

Je reviens à mon sujet : le champ libre une fois admis pour la statuaire et la peinture, les querelles d'écoles restant limitées, la grande question est de suivre la marche du temps et de progresser avec lui ; non que j'entende refaire l'antiquité, et que j'ambitionne l'exceptionnel honneur d attacher mon nom à une époque tout entière; non, mes désirs sont plus modestes : jevoudrais seulement que, sous mon règne (je parle déjà comme si j'étais reine), l'art fit plus de prosélytes qu'en aucun temps,

et que la fécondité des peintres et des sculpteurs y fût proverbiale. Je glanerais bien quelques chefs-d'œuvre. Si l'axiome latin : Noscunturpoetœ, fiunl oratorcs, reste éternellement vrai, les peintres doivent être assimilés aux premiers et les sculpteurs aux seconds. De toute façon, à quelque origine qu'il faille rattacher leur génie, leur talent, leurs aptitudes, qu'ils les doivent à la nature, au travail ou a l'étude, il appartient à la royauté de les protéger, de les féconder, de favoriser leur développement. Ce privilège, qui me semble en même temps un devoir, est le plus beau fleuron de la couronne. L'ensemencement est le prélude de la moisson, et pour le cœur généreux des souverains, les nobles jouissances qui en résulteront ne peuvent être comparées qu'à celles du laboureur qui, après avoir défriché les landes arides, y voiteniin mûrir une blonde moisson. — Je m'explique.

Les gouvernements font, en général, beaucoup pour les artistes. Les expositions sont fréquentes, les écoles nombreuses, la France envoie et entretient à Rome l'élite de ses jeunes peintres; une direction spéciale du ministère prend le titre de Direction des Beaux-Arts et s'en occupe spécialement. Tout cela est beaucoup, sans doute ; mais est-ce assez et ne sau-

rait-on faire mieux encore? Au programme officiel je ferais quelques modifications : je voudrais d'abord que les expositions fussent permanentes et se renouvelassent deux fois par an; il y aurait avantage pour le public et recrudescence d'émulation pour les artistes. Je voudrais aussi que le jury, au lieu d'être composé d'éléments hétérogènes, pris ou plutôt choisis dans les corps savants, fût exclusivement formé de peintres et de sculpteurs, et que les membres, autant que possible, fussent nommés à l'élection. De cette façon, les exposants jugés par leurs pairs n'auraient plus l'occasion des plaintes constantes et des réclamations dont ils abusent, brodant sur le thème connu de Beaumarchais : Il fallait un mathématicien et Ion a choisi un danseur, Je voudrais que des écoles gratuites de dessin fussent organisées aux frais ctè rÉtat, non-seulement dans les grandes villes, mais jusque dans les petits villages. Je ferais écrémer ces pépinières pour appeler dans les grands centres, à une école secondaire, les enîaîîts qui. montreraient les meilleures dispositions, et â qui l'avenir promettrait des chances de talent et de succès.

Là, nouveau triage, nouveau pas en avant.

Pour les sujets d'élite, dont, les progrès auraient été bien constatés, l'École des Beaux- Arts de la capitale ouvrirait gratuitement ses portes; et, lorsqu'après trois années d'étude, un concours aurait désigné les plus dignes, je les enverrais, à mes frais, compléter leur éducation artistique, non pas seulement à Rome, mais en Grèce, en Espagne, en Russie, en Allemagne, partout où il y a quelque chose à apprendre. Une fois revenus, je les laisserais voler de leurs propres ailes, mais je ne les abandonnerais pas pour cela ; je les suivrais dans leur carrière, applaudissant à leurs succès, soutenant leurs défaillances et leur montrant toujours le but. En résumé, je concourrais de tous mes efforts au développement de l'art; je protégerais ceux qui s'y consacrent, et je mettrais tous mes soins, comme les prêtresses de Vesta, à ne jamais laisser s'éteindre le feu sacré. Au point de vue matériel, qui en toutes choses esta considérer, ma tâche se bornerait à subvenir aux frais d'éducation et aux voyages des jeunes artistes, et plus tard à faire les frais des récompenses à distribuer, comme à acheter les œuvres d'art qui me frapperaient par leur valeur ou leur originalité. Tout cela n'est, après tout, qu'une question d'argent, chose vulgaire et mesquine si Ton veut; mais on

ne se rend pas assez compte de la somme de bien quïl est facile de réaliser avec quelques billets de mille francs, distribués à propos et appliqués avec intelligence et discernement.

Tout cela m'a entraîné bien loin, encore n'ai-je pas écrit tout ce que je voudrais, tout ce que je rêve : cependant, à ces lignes, je veux en ajouter une dernière, à propos d'une question qui touche à l'art dont je viens de m'occuper. Je regrette de ne pas voir organisées dans le monde entier, les sociétés chorales, qu'on a vues pour la première fois de ce côté du Rhin, et qui ont pris des proportions remarquables en France depuis quelques années. Non-seulement les orphéons sont des institutions moralisatrices, en ce qu'elles substituent aux instincts, quelquefois mauvais, des classes laborieuses, de meilleures aspirations, mais elles peuvent servir encore de trait-d'union entre les différents degrés de l'échelle sociale en rapprochant les individus de conditions diverses et en les confondant dans le culte d'une des branches de l'art.

J'aimerais, n'eussent-ils d'autres mérites (et je n'ai cité que les moindres), à favoriser h propagation des orphéons en instituant des prix pour les concours fréquents destinés à

stimuler l'émulation des sociétés concertantes; je me réserverais le privilège d'en être la présidente honoraire et surtout la protectrice.,.

tîn village en Sologne,

Comme si elle voulait échapper à un souvenir pénible., après être restée quelques secondes songeuse, Louise a tourné vivement quelques pages de l'album : elle remonte en avant, et, à mesure qu'elle lit, un sourire de satisfaction éclaire son pâle et doux visage.

Je reviens à la fameuse prédiction, dois-je la prendre à la lettre? Non, sans doute — mais n'y a-t-il pas d'autres royautés, que celles qu'abrite la couronne; la charité, l'impulsion donnée au bien, la moralisation générale ne constituent-elles pas une souveraineté supérieure à toutes les grandeurs de ce monde.

Je dirai avec le fabuliste :

« Il n'est rien que je ne prouve par

quelque exemple »

Depuis que je suis séparée de Raoul, seule, émancipée, et à la tête d'une grande fortune; j'ai reconnu la nécessité, malgré ma jeunesse, de m'en occuper moi-même, et je me suis longtemps demandé quel meilleur usage j'en pouvais faire. Je me suis décidée à vivre à la campagne. Voici le rêve que j'ai voulu réaliser, voici l'usage que je veux faire de ma richesse : je veux me créer un petit royaume où, comme l'a dit la bonne femme, je serai véritablement Reine ï Je possède plus de deux cent mille livres de rentes, et avec cela, la somme de bien social qui peut être réalisée me paraît incommensurable. Je vais donc chercher à mettre mon plan en pratique.

Le bonheur de l'humanité a toujours été et sera toujours mon utopie; et pourtant, je voudrais m'y consacrer, y contribuer de toutes mes forces, de tous mes efforts, et par tous les moyens. J'ai, à cet endroit, des idées arrêtées qu'à cette heure solennelle je puis et je dois formuler, ne fût-ce qu'à l'état de projet ou de rêve !

Songer au bien d'autrui, adoucit les maux personnels, panse les blessures, cicatrise les plaies et laisse poindre l'avenir sur des hori-

zons moins nébuleux. J'embrasserai la société tout entière, dans ma tâche bienfaisante et moralisatrice, mais comme en toute chose il est un commencement, et que de là dépend le plus souvent l'échec ou le succès, je veux essayer d'abord sur les degrés inférieurs de l'échelle, et, cherchant le mal à sa racine, m'en prendre courageusement aux classes les plus infimes de nos populations. Le peuple résume la vie d'un pays, il en est la force et la prospérité. Se proposer de le rendre heureux, l'amener progressivement au bien-être, comme aux exigences de la civilisation moderne, lui faire comprendre ses devoirs, en respectant ses droits, c'est, à mon sens, la plus belle tâche sociale qui puisse être entreprise par un cœur généreux. J'aimerais à me réserver un asile, une retraite, où, chaque soir, je pourrais m'endormir heureuse de l'emploi de la journée!

Certes, je n'irai pas m 'installer dans un village voisin de la capitale ni d'une grande résidence ; je choisirai préférablement un vallon désert, inculte, où la civilisation n'arrivera que comme un bruit lointain, un écho amoindri; quelque chose comme un hameau de la vallée d'Aoste, du pays des crétins et des goitreux.

Mon château deviendrait le centre d'une

grande exploitation agricole; pour prêcher d'exemple, je m'entourerais de gens pratiques, d'ouvriers intelligents et laborieux que j'aimerais à surveiller, à diriger moi-même, et tout en mettant en produit les landes arides et les jachères, j'enseignerais aux pauvres habitants quels trésors garde dans son sein la terre, cette bonne mère, qu'on ne cultive pas assez, et qui rend cependant au centuple les soins et les labeurs dont elle est l'objet.

Supposez une petite vallée enserrée entre deux collines dont le sommet seul reçoit les rayons du soleil, peuplée de rares cabanes servant à la fois d'étable et de logement. Les maigres bestiaux en sortent tous les jours pour aller brouter l'herbe rare et les lichens; les naturels hébétés, à demi idiots, ne vivant que de blé noir et de laitage, n'en passent le seuil que le dimanche, pour aller entendre l'office au prochain village. Encore la maladie les cloue-t-elie souvent au logis, quand ce n'est pas la paresse. Songez! il y a plus d'une lieue à faire et par des sentiers impraticables. Sans doute, ils pourraient aller vivre ailleurs, dans un pays plus salubre,sous un ciel plus clément; mais leurs pères ont vécu là, ils y sont morts, et ils comptent bien, eux, y mourir aussi; ailleurs, du reste, il faudrait travailler..,. Qui-

SJ j'étais PEINE !! 22T

conque a vécu, sinon avec les paysans, du moins dans leur voisinage, doit connaître leur ténacité en fait d'idées et de préjugés. Les lois sont impuissantes à obliger ces malheureux à vivre dans des conditions plus salubres et plus actives, il y a donc une bonne œuvre à faire, en les amenant par l'exemple et la persuasion, aune transformation successivement physique et morale. Mais, là, comme dans une autre sphère, accomplir le bien n'est pas chose facile, et pour y arriver, il faut se heurter à bien des obstacles, combattre bien des résistances, lutter contre bien des superstitions, soulever enfin de nombreuses animosilés.

Je vois là bien des difficultés; n'importe, mon opiniâtreté saura les vaincre.

C'est donc sur mes terres de Sologne que je choisis ma retraite ; après avoir organisé ma maison, fixé l'ordre de mes défrichements, mon premier soin sera de faire construire une chapelle et d'y attacher un prêtre, capable de me seconder en toute chose. La religion est le principe de tout, surtout du bien. Je ferai ensuite quitter à la population biante les insalubres cabanes qu'elle habite, pour les loger en plein soleil, au-dessus des régions basses. A ce premier résultat, je n'arriverai pas sans peine, car les gens de la

228 S! j'étais reine ! !

campagne ont pour leur masure le respect que le prêtre hindou conserve pour son fétiche. Quelque grossière , incommode , insalubre, qu'elle puisse être, le paysan est plus attaché à sa chaumière, que le banquier à son hôtel ! Je ferai donc construire un nouveau village et cela sans frais; pour les habitants, et avec des avantages, sinon pour moi-même, au moins pour ma propriété. Les bois que je ferai couper sur les hauteurs des nouvelles localités, produiront un prix presque équivalent à celui des constructions, et les anciens terrains mis en culture donneront à la commune, dans un temps prévu , des revenus, plus que suffisants, pour ses besoins et ses améliorations. Ce sera ma prise de possession. Une fois mes braves gens logés, je chercherai à leur créer des nécessités. Les populations qui n'ont besoin de rien, sont les plus pauvres. Les mûriers sauvages qui poussent librement, en plein air, me donnent une idée; si j'acclimatais ici la culture des versa soie. Cette industrie, pourrait, dans un temps donné, être une richesse pour ce petit pays. Sans doute, mais tout manque, la volonté de cette population dégénérée, abâtardie et qui répugne au travail, les moyens de communication avec la ville, les premiers éléments de toutes choses. Bref, il faut élever ce village

comme un sage précepteur élève l'enfant qui lui est confié. J'achète d'abord tous les terrains vagues et incultes, qui confinent ma propriété, j'y trace des voies charretières dans toutes les les directions, et j'établis de fréquentes communications avec la ville. J'éveille ainsi d'abord, la curiosité de ces braves gens qu'inquiète et réveille ce mouvement inaccoutumé. Puis, sans mettre personne dans ma confidence, je fais chercher un bon ouvrier vannier, que j'installe dans une maisonnette du voisinage. C'est un homme jeune, honnête, actif, laborieux, habile dans son état, assez instruit, il sait lire, écrire et compter; s'il m'a bien comprise, s'il me seconde fructueusement dans la tâche que je vais entreprendre, je le récompenserai en le mariant avec une de mes femmes que je doterai, c'est déjà le futur maire de mon village !

Un vannier! me dira-t-on? à quel propos cette singulière préférence? la chose est toute simple; lorsque j'aurai introduit la sériciculture dans mon arrondissement, les installations manqueront pour recevoir les vers et les cocons, il faudra de grands clayons en osier pour servir d'étagères. A quoi bon les envoyer acheter chez le marchand, si l'on peut les approvisionner sur place, d'avance, en

bonne qualité et surtout à des prix réduits ? Voilà pourquoi j'ai fait venir un vannier dans ma Thébaïde, d'autant mieux que l'oseraie ne manque pas sur les bords du torrent. Quel triomphe d'avoir créé une première industrie dans un pays de fainéants et d'idiots ! On peut traiter cela d'enfantillage, mais je suis certaine que dans les premiers jours de son établissement, mon vannier sera l'objet de toutes les curiosités, et, moi-même, je ne me défendrai pas d'un certain battement de cœur en entrant dans sa boutique, dont la porte sera encombrée par tous les enfants du village venus pour le voir travailler. Le dimanche, après l'office auquel je ne manquerai pas d'assister, j'entraînerai les anciens sur mes pas, au sommet delà colline, et de loin, je leur montreraila ville en leur faisant comprendre combien il serait facile d'établir des communications, rendues nécessaires, indispensables même, dès que le village sera devenu un petit centre industriel. J'indiquerai moi-même le tracé de la route et je fournirai les premiers matériaux. Le plus difficile sera d'obtenir la main-d'œuvre indispensable. Paresseux par tempérament , le paysan a surtout horreur de la prestation en nature; mais, avec de bonnes paroles et un sac de blé donné à propos, j'obtiendrai autant de

bras et de travail que besoin en sera. Lorsque les deux tiers du chemin seront faits, le reste s'achèvera de lui-même, car les habitants en reconnaîtront, bien vite, les avantages. En effet, il suffira .des premiers charrois pour établir la supériorité d'une bonne route cantonale sur les mauvais sentiers qui descendent la montagne, impraticables à tout véhicule et parcourus à grand'peine par les piétons, et les bêtes de somme. Suivant le précepte du poëte, j'aimerais à joindre l'agréable à l'utile, et je planterais, des deux côtés de mon chemin, deux rangées d'arbres, qui donneront de l'ombrage et inviteront à la promenade. Je n'en finirais pas, si je donnais ici en détail le développement progressif de mon utopie, l'établissement de ma magnanerie, l'organisation de deux fermes. J'appellerais un maréchal, un maçon, un menuisier, qui se bâtiraient des maisons, après avoir construit celles des autres. En créant chaque jour des nécessités j'éveillerais l'esprit d'entreprise, eî, par suite, le travail, l'industrie, le bien-être. Bref, en deux ans, en moins peut-être, j'aurais changé la face de ce désert peuplé de quelques sauvages ; j'en aurais fait un bourg vivant, animé, heureux, et jouissant de mon œuvre, je me sentirais hère d'avoir pu, en si peu de temps, avec si peu

d'argent, mais avec autant de persévérance, parvenir à d'aussi profitables résultats.

C'est si bon de faire le bien !

Note : (écrite longtemps après).

Je relis aujourd'hui ces pages de ma première jeunesse et j'ai la joie d'avoir pu faire de ce rêve une réalité. Après la catastrophe qui brisa ma vie, je me décidai, à aller cacher dans la retraite, mes regrets et ma douleur. L'humanité m'était odieuse, et pour la fuir, je m'étais cloîtrée flans ce vieux château de famille bâti comme un burg du Rhin, au sommet d'une colline abrupte. D'habitants, point ou peu sur un rayon de trois lieues; la solitude, l'influence de la grande nature alpestre fécondèrent les idées que je n'avais eues qu'à l'état de rêveries. Au lieu de me désespérer inutilement je songeai à me rendre utile. A la place du désert que j'étais venue visiter pour y pleurer et y mourir, s'élève aujourd'hui, grâce à moi, un village de quatre cents feux, où tout est vie et soleil et que ces braves gens ont, en souvenir de moi, baptisé Louise- Ville. Une population assez considérable s'y agite, les ateliers retentissent de chants joyeux. Toutes les figures y reflètent le contentement et le bien-être. La culture du blé y a déterminé la construction

d'un moulin et toutes les familles y boivent du vin! chose étrange sur la montagne. Enfin, c'est une commune qui possède des bois et des prairies, qui a une église, une mairie, des écoles et qui bientôt, prendra son rang parmi les villes.

C'est mon œuvre!

Or, comme jamais un œil indiscret ne fouillera dans ce livre, confident de mes projets, je puis avouer qu'il m'est impossible d'y penser sans un légitime orgueil. Si j'ai déjà bien souffert , si d'autres douleurs me sont encore réservées, le ciel du moins m'a donné un grand dédommagement et une puissante consolation en me permettant de réaliser un de mes rêves les plus aimés.

En sera-t-il ainsi des autres?

Les pages voltigent sous les doigts de Louise ; il semble que c'est son passé qu'elle feuillette : aussi revient-elle volontiers à certaines lignes qui semblent avoir le privilège d'illuminer son visage d'un passager sourire. Ce n'est ni pour elle ni pour son album que Lamartine a écrit son célèbre quatrain (quatrain d'album, cependant) :

254 SI J ETAIS REINE î

« Le livre de la vie est le" livre suprême a Le feuillet préféré ne s'y lit pas deux fois; « On voudrait revenir à la page où l'on aime, « Et la page où l'on souffre est déjàsousles doigts ! »

L'album de Louise lui rappelle sans doute plus de pénibles souvenirs que d'autres ; néanmoins elle remonte avec complaisance à certaines périodes de son existence, usant de son droit de les relire, en tous sens, et parait s'amuser de ce coup d'œil rétrospectif. La page qui la déride en ce moment est celle-ci :

« Les commencements de mon séjour à Freïberg, ont été féconds en contrastes, et peuplés d'antithèses. Accueillie d'un côté avec la distinction la plus exquise, les égards les plus constants, j'ai trouvé cependant sur ma

route bien des pierres d'achoppement

Je suis loin d'être pessimiste, et, mieux que personne, je comprends et sais défendre le parti du progrès ; mais je ne puis m'empêcher de trouver que le monde, ou du moins certain monde, progresse d'une singulière façon. Savez-vous ce que j'ai fait aujourd'hui? J'ai assisté à une assemblée de charité. Une bonne action ! m'allez-vous dire, et dont il me sera tenu compte. Point! je n'ai pas ce mérite; j'ai cédé aux instances qu'on m'a faites et j'ai assisté à cette réunion, par ennui , par lassitude et

par désœuvrement. Mon arrivée fit sensation; j'étais, parait-il,enbeauté,etmatoilette, démon aveu même, étaitirréprochable. Pourtant, enme trouvant le point de mire de tous les regards, ce qui m'intimida un peu d'abord, je reconnus bientôt que l'attention dont on m'honorait n'était rien moins que bienveillante. Le vide s'était fait peu à peu autour de moi, et, sinon toutes les femmes, la plupart au moins, jeunes ou vieilles, ne cessaient de me regarder que pour chuchoter. Je tâchai de ne pas m'en occuper, en écoutant le discours du président de l'œuvre ; mais, en dépit de ma bonne volonté., sa prose filandreuse et son débit monotone ne parvinrent point à tenir mon esprit en éveil. La folle du logis revendiqua ses droits : regardée, je regardais à mon tour; et. m'isolant moi-même, plus encore qu'on n'avait paru vouloir m'isoler, je m'enfonçai dans mes réflexions. Furent-elles gaies? on peut en douter ; consolantes? encore moins. Il me semble qu'il n'y a rien de plus odieux, et en même temps de plus impuissant, de plus stérile, que les mesquines intrigues, les petites conspirations des femmes de notre temps; et je n'attribue encore la futile importance qu'elles affectent et qui les fait ressembler aux bulles de savon dont s'amusent les enfants, qu'à la

facilité avec laquelle les hommes, les jeunes gens surtout, se prêtent à ces innocents petits complots ; il faut en vérité que leur cervelle soit bien creuse et qu'ils n'aient à s'occuper que de bien peu de chose. Dès mon entrée, je m'étais aperçue qu'il y avait toute une conspiration organisée contre moi, et je me promis de bien m'en divertir. N'était-il pas drôle, en effet, de suivre du coin de l'œil, les manœuvres de ces lilliputiennes batteries, qui se démasquaient successivement ; la stratégie de ces dames, que mon impassibilité encourageait, et dont l'audace croissait avec mon indifférence. Vrai ! je me faisais l'effet d'un chat débonnaire qui, dans une heure de clémence, laisse s'ébattre en sa présence une douzaine de souris sur lesquelles il n'aurait qu'à allonger la patte.

« Le mot d'ordre était ce jour-là, paraît-il, de ne pas parler à la baronne de Kelner : elle ne s'en plaignait pas, je vous le jure; qu'aurait-elle pu répondre aux sottes banalités qui forment le fond de la conversation de ce monde-là ? Mais elle pouvait se demander quel motif avait dicté cet ostracisme, provoque cette exclusion ? La raison la plus simple et la plus vulgaire! Son unique tort était d'être ou plutôt de leur paraître plus jolie, plus spiri-

si j'étais reine î ! 257

tuelle faisant mieux valoir satoiletlequela plupart de ces dames : du moins à voir leur physionomie, il devait en être ainsi; mais si chacun convenait intérieurement de cela, personne ne le disait tout haut, et les prétextes les plus étranges étaient suhstitués à la vérité. Les aimables gandins faisaient chorus avec ces dames, et l'un de ces charmants jeunes gens, remarquable par une raie qui lui partait du milieu du front et se continuait dans le dos, par son costume excentrique, son gilet impossible et sa chemise décolletée, disait agréablement :

— Formons une sainte alliance ! Ce sera la ligue Kelner l

Et les petits amis de rire à gorge déployée comme s'il eût fait une bonne plaisanterie, et ces dames d'applaudir ! Je le répète, c'était fort amusant ! Quelques hommes graves, trouvant une certaine inconvenance à ce remueménage, essayèrent bien d'intervenir en protestant contre ces ridicules escarmouches ; mais ils furent si peu écoutés, et tant d'épaules se haussèrent à leurs amicales remontrances, qu'ils durent battre en retraite et s'abstenir : jeunes et vieilles s'escrimèrent de plus belle.

— Belle comtesse, dit enfin le beau fils de

tout à l'heure à une Célirnène de 18 ans, qui] avait le talent de prélever, sur le pot-au-feu| du ménage, le prix des pastels dont elle enluminait son visage ; belle comtesse ï parions que je vais m'asseoir à côté de cette Kelner que je la dévisage à travers mon monocle, que je la fais rougir et que je ne la salue pas!

Et, disant cela, il assurait sous l'arcade sourciiière le rond de cristal qui l'éborgnait :

™ Pas de folie,, cher ! répondit en minaudant la bonne dame.

Il n'en fit pas moins comme il avait dit : il s'avança d'un air conquérant, me regarda sous le nez, et, comme son impudence ne me lit même pas sourciller, il pivota sur ses talons et s'en retourna comme il était venu pour aller à son cercle :

— Elle est atterrée !

Et les amis d'applaudir !

—Moi, je veux faire plus encore ! reprend uu autre petit jeune homme encore mieux pommadé et moins cravaté que le premier ; Arthur est un timide, et je vais vous faire voir que j'ai plus de courage que lui ! (Ils appellent cela du courage! de semblables turpitudes!) J'irai m'asseoir à côté d'elle et je mettrai le pied sur sa robe!

— Bravo! bravo! cria-t-on, bien vite, autour de lui!

Exalté, le petit sot se mit en campague, mais il ne mena pas son expédition à bonne fia; comme il s'approchait un peu trop près, je le regardai et mon regard le fit reculer; cet acte de tranquille défense n'était pas pour moimême, croyez-le bien, mais pour ma pauvre robe.

Gela continua de la sorte deux heures du-* sant et j'avoue qne je m'en allai toute attristée, non qu'on fût parvenu à me piquer, mais parce qu'il me paraît honteux, pour l'humanité qu'elle puisse se ravaler à ces mesquines et honteuses infamies ! Ne vous semble-t-il pas que notre race va s'abâtardissant! A quel avenir social, sont promis ces petits messieurs qui se livrent à ces infimes lâchetés, sans plaisir et sans but autre que de servir les mauvaises passions de certaines femmes dont ils ne se soucient guères et qu'ils traitent cavalièrement, ou bien de se poser auprès de vieilles coquettes dont les aventures scandaleuses les ont révoltés eux-mêmes. Ils ont bafoué cent fois leurs prétentions surannées, tandis qu'elles, furieuses de n'être plus ni jeunes ni belles, déclarent une guerre sourde mais implacable à la jeunesse, h la beauté, à l'esprit?

Dites-moi : est-ce là une pépinière de poètes, de magistrats, d'hommes d'Etat? Ces dames peuvent les choyer, les applaudir, les encourager, ils ne m'inspirent à moi que la pitié la plus profonde. Et quand je rentre chez moi, après avoir été exposée à ces misérables avanies, je ne puis m'empêcher de me dire : il faut donc que je sois bien redoutable, bien à craindre, puisque ma présence seule suffit à rendre, à ce point, bêtes et méchants, des gens hommes et femmes, réunis dans un but sérieux, pour une œuvre de bienfaisance ! Pauvres! pauvres gens! à quoi leur sert -il de dépenser ainsi leurs facultés et leurs efforts ? En m'attaquant , ils s'escriment dans le vide ; aussi , l'hésitation que j'éprouve à raconter ce petit scandale, tientelle beaucoup moins au chagrin qu'il aurait pu me causer, qu'à l'humiliation que j'ai ressentie, comme philosophe et comme moraliste du spectacle révoltant auquel moi j'ai assisté, indifférente !

Ce qu'il y a de curieux c'est qu'en même temps que ces petites trames basses et vulgaires , accusent la force et la supériorité d'un côté, elles affirment de l'autre l'impuissance et la faiblesse ; elles rétrécissent l'esprit et appauvrissent la raison ; du cœur, je ne

parle pas!... Je reste d'ailleurs convaincue que tous ces braves gens, qui ont cru m'outrager aujourd'hui, se coucheront honteux d'eux-mêmes et avec une plus haute opinion de moi; car la conscience n'est pas un simple mot, à moins toutefois qu'ils n'aient pris mon impassibilité pleine de compassion, pour de l'impudence ou delà résignation. Que m'importe après tout?

Quoi qu'il en soit, ils ne pourront plus se vanter de m'avoir intimidée, car l'œuvre en question doit encore avoir deux ou trois réunions et je n'en veux pas manquer une seule; maintenant que je connais le terrain, je me fais une distraction de m'y hasarder de nouveau.

Je pourrais dire que j'aime le danger, si danger il pouvait y avoir à suivre les représentations de cette plate comédie. D'ailleurs, dans cette ligue de sottes endimanchées et de jeunes messieurs qui se posent en Jupiter» tonnants et ne sont que des Jocrisses ou des Cassandres, il y a de piquantes observations à faire, de curieux détails à relever, toute une étude qui me permettra peut-être , quelque jour, d'écrire, moi aussi, ma satire Ménippée.

Encore un mot.

Je me demande, en définitive, à moins que

l'idiotisme de leur rancune jalouse ne les ait complètement aveuglés, quel aété, en tout cela, le but ou l'espoir de ces gens? Que croyaient-ils donc pouvoir me faire? Toutes leurs manœuvres, celles que j'ai racontées ou d'autres arriveront-elles à m'enlever un de mes cheveux, à pâlir mon teint, à me rendre maigre ou bossue. Quoi qu'ils fassent, ils n'empêcheront pas que j'aie 25 ans, que je passe pour belle et spirituelle, plus peut-être que je ne le suis réellement, grâce à eux. Leur animosité, leurs poursuites ne servent qu'âme placer sur un piédestal sur lequel ils me placent eux seuls. Qu'ils m'en veuillent de ma fortune et de ma situation, en dépit de leur mauvaise humeur, je reste entourée d'amis fervents et sincères qui me chérissent et m'honorent. Je souhaite (voyez ma grandeur d'âme!) à chacune de ces dames des amis comme les miens, un mari qui, malgré ses fautes, m'est après tout, dévoué corps et âme, et qui se battrait encore pour moi s'il fallait me défendre! . . 4 > * i ....... .ii.« .

Les pages qui suivent ont été écrites deux ans après,; Louise s'y arrête, les relit, et un sourire éclaire, par intervalles, son doux

visage. . . . .

« A propos de cette scène, à l'assemblée de

charité, qui se renouvela deux ou trois fois, sinon avec les mêmes détails, du moins dans les mêmes conditions, car je ne voulus pas manquer une séance , je me souviens de la grande colère, dans laquelle entra mon vieil ami, le marquis de Benfeld et de la virulente sortie qu'il fît à ce sujet : Le jour où je venais de subir ma seconde exécution, je le rencontrai dans l'escalier, et nous nous croisâmes en échangeant quelques paroles; je ne lui dis rien cependant, qui pût lui faire soupçonner ce qui venait de se passer, connaissant à la fois son affectueux dévouement à ma personne et l'irascibilité de son caractère; mais il est probable que malgré mon sang-froid et mon dédain, mon visage portait trace d'une émotion récente ou plutôt d'un dégoût profond et qu'il se douta de quelque chose. Toujours esl-il qu'il s'en donna à cœur joie et flagella rudement mes exécuteurs. Je n'ai su, que longtemps après, les détails de cette petite revanche, et c'est de la bouche même du marquis que je les tiens- Lorsqu'il me les raconta, il était encore sous l'influence d'une indignation comique rétrospective , et son récit , plein d'originalité, m'a divertie à ce point, que je veux essayer de le reproduire ici, pour m'en égayer encore une fois.

Ihh SI J ETAIS REINE ! !

Personne n'ignore combien mon vieil ami, le marquis de Benfekl, est redouté dans le monde. C'est l'Alceste de Freïberg. Il se sert de la parole comme d'une épée, et son intempérance de langue est proverbiale. L'injustice et la perfidie lui sont également odieuses, et chaque fois qu'il en trouve l'occasion, il en fait sommairement justice; en face des mauvais sentiments et des mauvaises actions, il n'admet ni transaction ni palliatif, écarte les circonstances atténuantes, il ne connaît que le châtiment et il y procède séance tenante; alors, tous ses petits ridicules disparaissent, son indignation est éloquente, et il frappe tout ce qui se trouve à sa portée. Malheur à ceux qu'il prend à partie! ils peuvent être certains de recevoir la plus belle volée de bois vert dont ait jamais parlé Figaro; or, le jour en question, lorsque le marquis entra, la ruche était en émoi, l'abeille envolée, les frelons bourdonnaient encore. Les jeunes messieurs gesticulaient , les femmes semblaient tout émues, les unes pâles, les autres les joues plaquées de rouges et les lèvres violettes. Un groupe d'hommes graves regardait ce petit monde, moitié sérieusement, moitié d'un air de pitié. Benfeld crut tomber en pleine conspiration et demanda de quoi il

SI J ETAIS REINE !! 24 ."i

s'agissait; naturellement on ne s'empressa pas de lui répondre, car on connaît son humeur, on redoute sa perspicacité, ses mots emporte-pièce, la manière concise mais sévère, dont, il formule ses opinions; son esprit nerveux, mordant, incisif, sa parole acérée, et surtout son éternelle habitude de relever le gant pour les absents. Néanmoins, les propos tenus autour de lui, les allusions transparentes, ne le laissèrent pas longtemps dans l'incertitude.

— Quelle audace! répétait en minaudant une cydalise, fagotée comme une poupée de coiffeur !

— Oser nous braver ainsi ! disait une autre.

— Quel air dédaigneux ! comme elle ne s'est pas même occupée de nous! Pas un regard! Pas un geste d'attention ou de dépit! ajoutait une troisième.

— Quelle impertinence!

— C'est révoltant! parole d'honneur!

— C'est à n'y pas croire! Elle est entrée ici comme chez elle, et elle en est sortie sans avoir l'air de voir personne....

Et le chœur d'acquiescer à toutes ces sornettes et de renchérir sur les exclamations des coryphées. Le marquis n'y tint pas, et prenant la parole, demanda brusquement :

— Mais à qui clone en avez-vous? mes bons amis, je vous vois tous rouges, agités, effarés, comme si vous veniez d'assister à une catastrophe. La discorde se serait-elle glissée dans le camp du roi Agramant ! Vous ! si unis d'ordinaire.... Non! c'est sans doute quelque bonne petite aventure, quelque scandale que vous aurez découvert, qui vous émotionne à ce point.... Allons, mettez-moi au courant bien vite, de grâce....

Le plus profond silence accueillit d'abord cette inlerrogation , puis une vieille douairière, coquette encore et prétentieuse, se décida à répondre.

— Ne le devinez-vous pas, cher marquis? c'est encore cette madame deKelner qui nous agace et nous brave. Elle sort d'ici ; elle ne veut pas comprendre que sa place n'est pas parmi nous; sa personne nous est désagréable, nous ne l'aimons pas, sa \ue nous irrite. Aussi nous le lui avons bien témoigné.... Comprenezvous, elle vient s'asseoir parmi nous, les femmes les plus nobles, les plus distinguées de Freïberg ! Encore, n'a-t-elle pas cessé de nous narguer... Quelle impertinente pécore! Elle n'a pas eu l'air de s'apercevoir de notre présence ; pas un salut, pas un mot, pas un regard... on aurait dit que nous n'existions

6i j'étais reise!! 247

pas pour elle.... Elle n'a été occupée que de ses falbalas qu'elle venait étaler ici....

— Etait-elle donc mal mise?

— A ravir au contraire, sa toilette était irréprochable, mais elle n'est Tenue, ainsi parée, que pour nous écraser de son luxe.... nous faire voir ses fourrures et ses dentelles. Aussi nous lui avons bien témoigné- notre surprise de tout cet inconvenant étalage...

— Très-bien ! alors elle a semblé émue, contrariée, consternée ?

— Point ! son teint merveilleux est resté aussi blanc , aussi pur, elle n'a pas même rougi, pas un nuage sur son front, pas un sourire sur ses lèvres. Froide et dédaigneuse, elle a tenu à nous prouver que nous sommes inhabiles à l'émouvoir, que nous n'arriverons pas à la mettre en colère.... Vrai! on dirait que tout cela l'amuse, l'égayé, la rajeunit.... convenez que c'est intolérable.

A l'articulation de chacun de ces griefs, le marquis de Benfeld poussait bruyamment des hum! hum! significatifs. Enfin, lorsque la douairière fut arrivée à sa péroraison, il se campa en face des plus indignées, huma longuement sa prise, et demanda à brûle-pourpoint :

— Vous la détestez donc bien cette pauvre baronne de Kelner?

Un murmure général ne laissa aucun doute sur les sentiments de l'assemblée.

— Très-bien ! très-bien! je vous comprends, vous ne manquez pas d'ensemble! je voudrais bien qu'il y en eût autant au Reischrath! Vous la détestez, c'est convenu ! nous n'en parlerons plus! fi! de la baronne! qu'il n'en soit plus question! nous la jetons au panier. Permettez-moi cependant une toute petite question : Pourquoi la détestez-vous?

Il se fit un silence général, interrompu par des exclamations inachevées ; on eût dit que la demande du marquis étonnait tout le monde et que sa naïveté paraissait exorbitante. Quelques hommes graves riaient dans leur barbe, devinant où Benfeld voulait en venir, et ils attendaient, avec curiosité, l'explosion de la bombe! Deux ou trois personnes auxquelles on ne faisait pas attention s'étaient discrètement esquivées, jugeant la retraite prudente en voyant le tour que prenait la conversation. Enfin les réponses arrivèrent, balbutiantes, incomplètes, inachevées.

— C'est que...

— Vous savez bien...

— Tout le monde...

— Achevez, pour l'amour de Dieu ! je n'entends rien aux réticences et je devine mal les charades...

Et tous et toutes de s'entre-regarder en se sentant ainsi pressés, et ne sachant, en fin de compte, quelle accusation formuler.

M. deBenfeld reprit alors avec un commencement d'impatience.

— Voyons ! répondez-moi ! pourquoi la détestez-vous?

L'embarras allait croissant; personne ne se décidait à attacher le grelot, chacune attendait que sa voisine se décidât à parler.

— Expliquez donc, chère baronne...

— Racontez un peu, bonne amie.

Un véritable jeu de raquette, tout le monde se renvoyait la parole et personne ne commençait. Benfeld impatienté reprit son discours et d'un ton sarcastique :

— Allons ! vous n'en savez rien vous-mêmes, dit-il, et c'est encore un service qu'il faut que je vous rende! Oui, vous n'êtes pas capable de me dire pourquoi vous attaquez, poursuivez, haïssez, vilipendez madame de Kelner. Eh bien ! ce fameux pourquoi, je vais vous le dire, moi! et vous serez bien étonnés, quand vous aurez vu que, sur ce chapitre, j'en sais plus long que vous n'en avouez à votre conscience : je ne

parle pas à tout le monde, je ne m'adresse qu'à ceux qui en ont encore une. Mais, avant de in'expliquer, je vous fais un dernier appel : Voyons! mesdames, de vous toutes, en est-il une seule qui se trouve en mesure de répondre à ma question? Ce sera me rendre un service que de ne pas me mettre en frais d'éloquence, j'ai été bien enrhumé dansces derniers temps... allons, me(tez-y de la générosité.

L'ultimatum gouailleur du vieux marquis, ne fut guère pris en considération ; et toutes les têtes féminines s'agitèrent, en signe de dénégation. Les plus hardies se risquèrent à dire:

«—■Moi! je n'en sais rien! on m'a dit; ne parlez pas à madame de Kelner, je ne lui ai pas parlé!

— Moi ! je ne sais pas ce qu'on lui reproche !

— Moi! j'ai cru madame B... sur parole; peut-être m'a-t-elle trompée.

— Moi! reprend madame B..., une jeune femme aux grands yeux, je n'ai trompé personne. S'il y a eu tromperie, c'est moi qui en suis victime. Au dernier bal, pendant le cotillon, mon danseur, le vicomte D..., m'a dit : Nous avons organisé une bonne plaisanterie, nous avons formé la ligue Kelner; enêtes-vous? Je lui ai dit : Oui, entre deux tours de valse..., et voilà tout !

si j'étais REINE ! ! 2ot

Oui fut penaud? ce fut le vicomte qui écoutait cet aveu, sous le regard ironique du marquis !

— Moi ! je me suis laissé enrôler parce que mon cousin m'a dit que ce serait drôle ; il faut bien s'amuser un peu.

— ■ Moi ! reprit franchement un jeune homme, j'ai fait comme tout le monde, et je ne sais pas pourquoi...

— Moi!...

— Moi!...

— Omoutons de Panurge, reprend vivement le marquis^ous serez donc partout et toujours les mêmes? —Vous ne voulez rien dire, soit, — d'autant mieux que vous nieriez en pure perte.— Je vais donc répondre en votre nom et pour moi-même, L'initiative ne vient pas de vous; pour la plupart vous vous êtes abandonnés à l'impulsion donnée, vous n'avez pas sonné le branle : d'ailleurs pourquoi l'auriezvous fait ! Vous, comtesse, dont la noblesse remonte aux croisades, vous ne pouviez être jalouse demadame de Keîner, vous ne pouviez être jalouse de cette jeune femme, dont les ancêtres étaient à peine chevaliers, quand les vôtres portaient déjà la couronne fermée. .. .

Au mot de jalouse toutes ces dames avaient secoué la tête avec un air inexprimable de fierté

Toi SJ J ETAIS REINE ! !

offensée; mais le malin vieillard ne fit qu'en rire et répéta le mot avec affectation :

Oui, jalouse! il faut bien qu'une fois

par hasard vous entendiez la vérité, et je veux dire la vérité à toutes et pour toutes, pourquoi pas, au fait? — A vous, baronne, je dirai que vous ne pouviez pas, que vous ne deviez pas être jalouse des émeraudes et des perles de madame deKelner, vous dont les écrins feraient envie à une reine et laissent en arrière les merveilles de sa vitrine ; pas plus, que vous, madame la marquise, qui me semblez si jolie, môme à côté de votre ennemie, votre aînée de quatre ans ; vous non plus, belle duchesse, qui chantez comme une prima donna assoluta, comme la Patti, et qui égrenez quelquefois au profit des pauvres les perles de votre gosier, vous ne pouviez être jalouse du filet sympathique de la pauvre baronne. Fi donc ! que lui jalousez-vous en définitive? sa jeunesse, sa naissauce, sa beauté, ses bijoux? Vous, princesse, qui êtes vraiement reine en. Allemagne, reine par l'élégance comme par le saug qui coule dans vos veines, vous qui ne portez que des toilelles de Paris, qui faites si bien valoir les chefs-d'œuvre de Worth ou de Gagelin, est-ce à vous, d'être jalouse des caprices et des fantaisies qu'a pu rêver et mettre à exécution la co-

SI .1 ETAIS REINEil 2o5

quetterie de la baronne... A la bonne heure pour madame A..., cette fille d'un marchand de soupe, qu'un prisonnier pour dettes épousa un jour par désœuvrement. (Tous les visages continuaient à s'allonger, et les maris de rire ! de rire!) Ainsi, c'est bien convenu, vous ne faites pas la guerre à madame de Kelner, parce que vous êtes jalouses d'elle, quoique vous fassiez tout au monde pour le faire supposer. Quelques-unes même d'entre vous l'estiment, l'apprécient, et, qui sait? vont peutêtre jusqu'à l'aimer en dedans, — sans le laisser voir: très-bien! Ce qu'on lui reproche, ce dont on lui en veut, les autres l'ignorent ou ne veulent pas le dire : En somme, vous êtes honteuses de votre conduite, vous rougissez de vos injustes médisances, de vos bavardages, de vos rancunes inexplicables contre une femme jeune, belle et surtout d'une conduite irréprochable...

Oh ! oh ! hum ! hum ! etc.

Mais, j'entends, un murmure, voyons qui prend la parole? personne!.... Vous ne voulez pas formuler vos accusations, dire catégoriquement ce que vous avez à lui reprocher; convenez alors avec moi que c'est la plus noble, la plus pure, la plus charmante des femmes...

— Vous avez raison, marquis, dirent plu™

sieurs hommes qui s'étaient rapprochés du petit cercle auquel Benfeld adressait saphilippique, et qui jusque-là étaient restés en dehors de la conversation. Un courant sympathique commençait à s'établir.. .

— Je continue : admettons pour un instant que la baronne ne soit pas la créature immaculée que je rêvais, que son passé contraste avec son présent sans tache, acceptons, si vous voulez, comme fondées, les plus atroces, les plus invraisemblables des calomnies formulées contre elle! peuvent-elles encore arriver à la réalité que vous semblez tous avoir acceptée quand il s'agit de madame telle ou telle que je ne veux pas nommer, quoique. '... (Ici une véritable confusion se répandit dans la partie féminine de l'assemblée; la voix du vieillard avait résonné à l'oreille de ces dames comme la trompette du jugement dernier, et si une comparaison grotesque était permise ici, on aurait pu croire à la mise en action de l'estampe qui représente un curé de village disant en chaire : Je vais jeter mon bonnet à la tête de celle qui trompe son mari, et toutes les ouailles de cacher leur figure entre leurs mains.)

a Tout bien calculé, je ne nommerai

personne; mais celle ou celles dont je parle, vous les voyez, vous les choyez, vous n'avez

SI J ÉTAIS REINE . . 2o5

pas pour elles assez d'aveuglement et de caresses; vous leur donnez des fêtes, ef vous menez au bal, chez elles, vos sœurs et vos filles î Eh bien ! maintenant que je sais (et j'en suis bien aise) que vous n'en voulez pas à madame de Kelaer, je puis vous déclarer que vous avez fait, par cet aveu, acte de bon sens et de justice; les unes et les autres vous ne pouvez lui en vouloir, ayant comme elle le rang, la jeunesse, la grâce, l'esprit, la beauté, des vertus et des intérêts qui vous rapprochent et vous assimilent. Mais je parle franc et je veux arracher les masques. Savez vous de qui vous êtes complices, sans le savoir? Des vicieux et des méchants, qui se sentant impuissants, même pour le mal, en raison de la déconsidération qui les frappe, ont fait de vous leurs innocents et dangereux instruments. »

Le cercle se resserrait, autour du marquis; tous les visages étaient devenus honteux, tous les gestes paraissaient embarrassés : on attendait qu'il s'expliquât.

— Procédons logiquement : Voyons, comment tout cela a commencé; remoutons à la source, cherchons la paille, cherchons la femme, comme dirait Canler !...

— Moi! répondit avec volubilité la corn-

2o6 SI J ETAIS REINE ! !

tesse A..., j'ai trouvé la conspiration tout organisée. Je me suis demandé un moment à quel propos grandissait cette animosité; puis j'ai pensé à autre chose, et j'ai fait comme tout le monde.

— Et moi aussi !

■ — Et moi aussi !

— Oh! moutons de Panurge (je le répète), reprend le vieillard, vous êtes bien partout et toujours les mêmes ! Mais puisque vous ne vous rappelez pas, puisque vous ne voulez pas vous rappeler, je vais vous mettre les points sur les i, et vous dire au bénéfice de qui vous avez mal agi! Ne vous récriez pas! c'est la vérité, la simple vérité que vous allez entendre. Un mot qui vous est échappé tout à l'heure m'a mis sur la voie. — A propos, qui donc encore vient de sortir clandestinement, tandis que nous causions? N'importe, je continue. Vous avez tout simplement épousé la querelle d'une ou deux vieilles folles, dont vous êtes bien loin de vous croire solidaires, et vous servez à votre insu une rancune que vous stigmatiserez assurément lorsque je serai allé jusqu'au

bout Allons, la main sur la conscience,

et bien franchement, sans prendre le temps de la réflexion, dites-moi ce que vous pensez de la baronne d'Huv.

SI j ETAIS REINE ! ! 2"i7

— C'est une vilaine femme, répond naïvement une des ingénues de l'assemblée; je ne la reçois qu'à mon corps défendant...

— Moi ! dit une autre, je ne la reçois pas du tout.

— La recevoir! allons donc! Son manque de sens moral m'a toujours révoltée, je l'ai consignée.

— Moi ! je l'ai tolérée à cause de sa bonté !

— Moi! je me suis amusée de ses ridicules et de ses tendresses surannées; j'ai ri à ses dépens jusqu'au moment où nous l'avons laissée tranquille pour nous consacrer à la ligue Kelner?

— Serait-ce elle qui serait cause de tout cela? demanda à son tour la princesse Z***, une grande et belle personne, qui jouit d'une juste réputation de tact et d'esprit; cela serait vraiment trop fort, et nous nous serions toutes conduites comme des niaises.

— Je ne l'aurais pas dit, reprit M. de Benfeld ; mais puisque la vérité est sortie de votre jolie bouche, je ne me hasarderai pas, princesse, à vous donner un démenti. — C'est vrai, bien vrai : les unes et les autres, pendant des semaines, vous avez passé des nuits sans sommeil, vous avez machiné, — ne m'interrompez pas, — des complots, — ourdi destra-

25S si j'étais reine ! !

mes indignes de vous, de votre rang, de votre cœur, et cela seulement pour faire plaisir à une ou deux méchantes créatures, sur le compte desquelles vous étiez édifiées, et que plus d'une d'entre vous ne s'est pas fait faute de traiter cavalièrement, en maintes

circonstances Avouez que c'est l'une

d'elles surtout qui a donné le ton ; le concert a commencé lorsqu'elle a eu donné la note; mais, elle! l'affaire engagée, l'harmonie de la jalousie, du dénigrement t de la calomnie, une fois bien établie, elle s'est doucement retirée au second plan et a fini par se dérober tout à fait, vous laissant le triste honneur de poursuivre son œuvre odieuse. Si bien qu'aujourd'hui l'origine de la Ligue Kelner se perd dans la nuit des temps, et que sans me: vous ne sauriez dire qui, la première, en a eu l'idée...

— Mais c'est tout bonnement une infamie que vous nous révélez là, cher marquis, etvous nous dessillez les yeux.... C'est bien vrai. C'est la baronne d'Huy qui nous a mises sur cette méchante voie; mais pourquoi et comment a-t-elle pu nous circonvenir à ce point, elle qui n'est pas des nôtres?...

— Patience! Je vous en dirai bien d'autres.

— Et pourtant elle passait pour bienveillante et bonne, cette

— Supprimons les épilhètes, même celles qu'elle mérite le mieux, et restons dans le domaine des faits. Sa réputation de bonté n'est point usurpée; elle est réellement bonDe, et, chose bizarre, si elle a souvent péché dans le cours de sa vie, cela a toujours été par excès de bonté. Mais vous ne savez donc pas qu'il y a dans toute existence féminine une époque fatale, qu'a merveilleusement comprise et décrite mieux encore Michelet, le psychologuephysiologiste de votre sexe. — ■ Cet âge, qu'on ■appelle avec raison l'âge critique est celui où la

femme se voit et se sent enterrer vivante, où elle comprend qu'elle ne va plus être femme que de nom; or, cette transformation qui s'opère sans douleur, sans déchirement chez la mère de famille qui s'est réservé, pour la vieillesse les jouissances de l'esprit et du cœur, les amitiés profondes, les longs dévouements, les joies de la maternité; cette transformation engendre chez les autres une douleur cruelle, inconnue, pénétrante, qui trouble, désorganise, affole !...

.. .., Notumque furens quid femina possit!

Pardon, mesdames, je vous ai parlé latin;

2»',o SI JETAIS REINE ! !

mais je suis en colère !... Bref, je ne connais rien de plus affreux que ce commencement de la vieillesse d'une femme galante qu'on a connue jeune et belle, mais rien que cela, sans ressource en elle-même, et qui se trouve par conséquent réduite à de stériles intrigues. Pour elle, rien au foyer, pas même un souvenir ! Lorsque les autres femmes, feuilletant leur passé, y retrouvent des émotions qui amènent un sourire à leurs lèvres, mouillent leurs yeux et gonflent doucement leur cœur, elle n'y rencontre que des pages vulgaires, banales, maculées, sans intérêt, et pleines de remords ou de dégoût. Quant à celle dont je parle, qui ne connaît son histoire? N'est-ce pas une ancienne servante d'auberge, une maritorne déguisée^ épousée par hasard et dans des circonstances exceptionnelles par un homme déjà vieux. Au lieu de chercher à mériter sa nouvelle position, à devenir chrysalide, papillon, elle est restée chenille. Elle a passé sa jeunesse, presque sa vie, à courir d'innombrables aventures et à compromettre le nom honorable qu'on lui avait laissé prendre. De ces aventures, aucune n'a eu un grand retentissement, car aucune n'a duré plus de huit jours : liaisons vulgaires, oubliées aussi vite qu'elles avaient été nouées par ceux qu'elle

réunissait. Maintenant que cette parvenue touche à la cinquantaine, ses caprices sont plus difficiles à satisfaire, mais non moins impérieux et violents. A l'heure qu'il est, elle a jeté sa griffe sur un charmant jeune homme plein d'esprit, de cœur et d'intelligence, auquel un bel avenir est promis s'il sait éviter les pièges vulgaires de cette pécheresse surannée. J'aime à croire qu'on l'a calomnié, et qu'il sera assez fort pour déchirer les filets dont elle l'a enveloppé; mais, en atlendant, elle le compromet. C'est dans cette occurrence qu'elle a trouvé sur sa route madame de Kelner. Sans doute, si elle l'eût connue il y a quinze ou vingt ans, lorsqu'elle était ellemême encore jeune, désirée sinon aimée, elle se fût montrée, ce qu'elle était alors avec tout monde, gracieuse, bienveillante, obséquieuse et surtout prudente ; n'était-ce pas de la prudence que de savoir se faire pardonner, à force de prévenances et d'affabilité, son défaut d'origine, son éducation incomplète et ses innombrables escapades. Mais, rapprochée fortuitement de madame de Kelner, elle lui en a voulu immédiatement d'être belle, alors qu'elle ne l'est plus ; bonne , lorsqu'elle sent qu'elle devient méchante ; jeune, quand son printemps s:est enfui avec les hirondelles au pre-

mier vent de l'hiver. Elle ne lui a point pardonné surtout d'être irréprochable et de faire respecter le nom de son mari, alors même que ce dernier la trahissait. Elle lui fait un crime de la respectueuse gratitude, des égards et de la courtoisie dont M. de Kelner est prodigue envers sa jeune femme, tandis qu'elle ne recueillait auprès de son foyer qu'abaissement et que honte. Car la vie de ces femmes, comme leur sommeil, est peuplée de cauchemars et de douloureuses périodes.

Elles n'ont pas d'instruction et sentent continuellement le vide en elles-mêmes : leurs maris les jugent et les méprisent; leurs domestiques les tournent en ridicule. Quant au monde, il stigmatise ces vieilles femmes galantes qui ne se résignent pas à vieillir, qui s'évertuent (les malheureuses !) à rester galantes jusqu'à la dernière limite de leur âge, et qui sont sans famille, sans entourage, sans amis vrais. Dans ces circonstances qui expliquent, si elles ne l'excusent, son antipathie pour madame de Kelner, il dut lui sembler que la grâce, la fraîcheur, la sérénité de la jeune femme étaient pour elle autant de reproches ; ajoutez surtout à cela que, dans sa vie décousue, n'apportant ni discernement ni atticisme dans ses choix, frappant à toutes les portes

si j'étais reine ! S 2<;.-

ou vertes, M. de Kelner avait pu, je le soupçonne du moins, profiter deux ou trois fois, comme tout le monde, de la bonne volonté proverbiale de la Phèdre surannée. A cette époque le baron pouvait être considéré comme célibataire, mais quand Louise consentit à venir à Freïberg habiter près de lui, il était trop gentilhomme pour permettre que sa vieille maîtresse lui fût présentée. Il feignit même de ne plus la reconnaître, car M. de Kelner poussait à l'excès, dans les petites conventions de la vie, pour peu que sa femme y fût mêlée, le puritanisme du respect et la circonspection la plus chevaleresque. De là, mécontentement, puis rancune! Un jour elle s'est laissé entraîner à parler avec amertume de madame de Kelner, sans savoir pourquoi; ses paroles acrimonieuses furent recueillies par des oreilles ouvertes à la malveillance et le levain se trouva naturellement préparé. Ce premier succès la grisa, elle continua, exagéra ses appréciations et. le lendemain, sans qu'on sût comment, sans qu'elle-même l'eût désiré peutêtre, la conspiration était organisée! Une fois entrée dans cette voie, elle ne s'arrêta plus, elle vit qu'elle avait sous les doigts un instrument qu'elle ne connaissait pas encore et dont elle pouvait jouer, qu'elle disposait d'une

puissance qu'elle De s'était jamais soupçonnée, et elle se prit à s'enorgueillir de cette pensée qu'elle pouvait encore jouer peut-être un petit rôle dans une comédie quelconque et obliger ceux qui lui parlaient par grâce à compter avec elle. Son imagination aidant, elle se figura que le droit d'impertinence qu'elle enviait aux grandes dames lui était acquis. Elle pensait trouver dans l'exercice de ce droit, qu'elle n'avait pu s'arroger jusqu'alors, la jouissance que doit éprouver une suivante qui se pare des bijoux de sa maîtresse. Hélas ! voilà le début lilliputien de toute cette affaire! Ainsi voilà les ennemis réels de madame de Kelner, les seuls qui se soient réellement mis en avant. Je ne compte pas, bien entendu, trois ou quatre petits esprits qui, ayant eu des discussions de club ou des dissentiments politiques avec M. de Kelner, ont trouvé de bon goût de prendre leur revanche en calomniant sa femme, comme si les femmes devaient être mêlées à toutes les questions qui ne les touchent pas. Je laisse encore de côté certaines animosités de bas étage qui ne valent pas la peine d'être mentionnées. Mais il y a un autre ennemi.

— Parions que j'ai deviné ! s'écria tout à coupla petite comtesse; c'est assurément le grec Isthmos.

— La vérité sort de la bouche des enfants! Vous l'avez dit, ma belle petite amie, c'est bien du grec Isthmes que j'ai voulu parler, de cet homme qui se prétend Hellène et qui n'est qu'un Hilote; oui , c'est l'ennemi de madame de Kelner, et savez-vous bien pourquoi?

— Dites !

— Dites! s'écrièrent à la fois quatre ou cinq jolies bouches.

— Parlez, marquis, votre récit nous intéresse

— Ecoutez, alors, car ceci est encore un enseignement. Il y a quelques années, Isthmos était déjà ce qu'il est aujourd'hui : il avait la face sinistre, malsaine et livide que vous lui connaissez et qui résume les traits de son caractère comme elle pronostique son avenir. Sa réputation ne valait pas mieux qu'elle ne vaut, son nom a toujours traîné après lui une flamboyante queue de vilaines épithètes; on le laissait bien salir les réputations, mais on n'eût pas assurément laissé traîner sa bourse devant lui. Chaque fois qu'il est entré dans un cercle diplomatique ou simplement sérieux, on s'est toujours tu à son arrivée, signe certain du degré de confiance qu'on avait en lui. Les conversations, même les plus indifférentes, affectent de s'éteindre

26G si j'étais reine ! !

à son approche. Chaque fois qu'une indiscrétion, a défrayé la conversation, elle lui est attribuée, à tort ou à raison ; enfin, c'est un homme taré, sans mœurs (ce qui n'est rien, dit-on), sans principes (ce qui est pis), sans moralité, sans scrupule, sans considération, sans... je n'en finirai pas, car de scandaleuses rumeurs circulent sans cesse autour de lui. Cependant, cet arrière-neveu de Thersite, en dépit de sa vilaine figure et de sa réputation plus vilaine encore, ne s'est-il pas mis en tête un beau matin de faire la cour à la baronne de Kelner, qui vivait alors éloignée de son mari ; cette sorte d'isolement et d'abandon l'encouragea, il rêva le succès et il essaya de circonvenir la baronne, donna en son honneur des fêles splendides, il la suivait partout, on le voyait toujours derrière elle; mais madame de Kelner, qui ne sait pas transiger avec son devoir et qui n'a pas l'habitude de ces tempéraments si communs dans le monde, accueillit avec la plus grande froideur hommages, instances et invitations. Cependant comme Isthmos s'était toujours montré bienveillant et poli, et qu'elle ne sait pas oublier les bons procédés ou du moins ceux qui semblent tels, 4e quelque part qu'ils viennent, elle toléra le Grec, l'imposa même à quelques-uns de ses amis, qui cepen-

dapt avaient témoigné de leur répugnance à se trouver avec cet homme et avaient prévenu madame de Kelner qu'il serait pour elle une cause d'ennuis et de tracasseries. Enfin, un jour le masque tomba, Isthmos ne cacha plus ses prétentions saugrenues, son regarl terne s'alluma, et il osa avouer le but où tendaient ses galanteries, ses prévenances, son prétendu dévouement : il voulait être le favori de la baronne, lui ! cet homme au visage blafard, ce triste héros des lieux infects. Madame de Kelner haussa les épaules, mais le fit jeter à la porte par ses gens...

Voilà donc les deux ennemis delà baronne, les deux seuls, si l'on ne compte pas les moutons de Panurge et les rancunes indirectes. Vous êtes tous, ou à peu près tous, du même avis que moi sur la femme et sur l'homme, et c'est à la remorque de ces deux odieux ressentiments que vous vous êtes traînés, sans vergogne et sans raison. Pauvres, pauvres gens que vous êtes ! Vous vous êtes associés à leur mauvaise action, et c'est vous, avec votre ignorance et votre faiblesse, qui avez fait leur force. Abandonnés à eux-mêmes, ils eussent été impuissants, sans poids, sans influence! Vous avez travaillé pour eux, vous vous êtes faits leurs instruments: sans vous, sans votre attitude

hostile, le mépris général eût fait prompte et sommaire justice de leurs stériles efforts. Car il faut bien que vous le sachiez, abandonnés à eux-mêmes, ces deux misérables n'auraient pas le pouvoir de déconsidérer leur domestique.

Sans vous ! l'opinion publique eût bientôt eu raison de leurs basses rancunes!

.... Le marquis s'arrêta un moment et les femmes qui l'entouraient, vivement émues, s'approchèrent, lui tendirent la main et le remercièrent avec effusion, lui disant qu'il leur avait dessillé les yeux, et qu'elles ne pouvaient assez lui en témoigner leur reconnaissance.

— Mais vous, messieurs, reprit encore le vieillard en se tournant vers les maris, comment se fait-il que vous n'ayez pas mis le holà? Pour quelle circonstance réserviez-vous donc votre intervention? Vous avez manqué à votre devoir en ne rappelant pas ces dames à l'ordre et à la raison. Tout mari a charge d'âme, et comme chefs de famille, vous ne deviez pas laisser faire à celles qui portent votre nom, de semblables sottises ! . . . .

Le comte Stefani, un diplomate élégant et sérieux à la fois, prit la parole et se chargea de répondre au nom de tous.

— Vous en parlez bien à votre aise, mon cher marquis, vous qui n'êtes pas marié et ne connaissez un intérieur de ménage que par ouï- dire. Le mariage, voyez, a un point (le seul peut-être) de commun avec l'amour, c'est que c'est un égoïsme à deux ; tous les efforts doivent tendre à y conserver la paix à tout prix. Nous avons déploré l'état des choses devant l'inepte guerre qui s'organisait; nous avons même plus d'une fois protesté, mais on nous a fermé la bouche, et nous avons dû nous taire et obéir. Pourquoi avoir des querelles dans nos ménages pour une chose qui, en définitive, ne nous touchait pas de près? A quoi bon nous faire, à nos propres dépensées champions d'une charmante femme, je le veux bien, mais d'une étrangère, après tout? Nous avons vu poindre à l'horizon conjugal de prochains orages, et, nous bornant à la protestation, nous nous sommes abstenus. Nos femmes, croyezle bien, ont les mains blanches et les ongles rosés, mais ces ongles sont quelquefois des griffes, et nous craignons les égratignures. En somme, je le répète, madame de Kelner- peut être la plus aimable, la plus accomplie des femmes, mais pour nous tous elle n'est en définitive ni un espoir ni un souvenir. Pourquoi aurions-nous pris fait et cause pour elle? Qui

de nous aurait eu la vaillance de rompre des lances en son honneur ? Nous sommes au xixe dècle, mon bon marquis, et vous êtes resté, vous, en plein moyen âge... Ce n'est pas aujourd'hui qu'il faut espérer de personne, même des meilleurs, les élans chevaleresques du temps passé...

M. de Benfeld avait écouté avec une impatiente résignation ; il hocha la tête, se contenta de répondre :

— Gens du monde! race humaine! race incorrigible! vous n'avez rien oublié, mais vous n'avez rien appris

Ici se terminait le récit du marquis de Benfeld.

Le lendemain, sans que je susse à quel propos, un déluge de cartes tombait chez moi. Je me suis liée depuis avec quelques-unes de ces dames qui s'étaient faites alors mes ennemies; pourquoi? je ne l'ai jamais su : plusieurs sont devenues mes amies, et ce ne sont pas celles qui s'étaient montrées les moins hostiles. J'en suis heureuse, car j'ai pu, depuis, apprécier les qualités du cœur et de l'esprit de quelquesunes; je me suis assimilé leurs mérites spéciaux et j'en suis à me demander, même après avoir relu le réquisitoire de mon vieil ami,

comment il a pu jamais se glisser entre nous des germes de défiance et de discorde. Quant aux promoteurs de ces animosités éteintes aujourd'hui, et que me rappelle seulement la page qui précède, je les méprise trop pour les haïr. Que mon dédain leur soit léger!

L'album de Louise (suite). — Une page de la même époque.

Mais les souvenirs de cette époque, qu'elle appelle « ses commencements » à Freïberg, ne sont pas encore épuisés, car Louise y feuilleté avec un nouveau sourire une feuille qui précède celle que nous venons de lire et s'y rattache en quelque sorte. Retournons en arrière avec elle.

Je ne connais rien de plus humiliant pour des hommes jeunes, bien élevés, indépendants par leur fortune et leur position, que d'agir contre leurs sentiments et se laisser entraîner à des actes et à une complicité qui donnent une fausse idée de leur éducation, et contre lesquels leur bon esprit se révolte tout bas. Pourquoi consentir, par faiblesse ou par obéissance, à tremper ^dans de petites conspirations puériles et honteuses.

Je me l'appelle à ce propos une aventure bien amusanle. C'était, je crois, dans une gare de chemin de fer, on s'était hâté de se diriger vers le buffet pour déjeuner. Suivant mon habitude, j'arrivai en retard, tout le monde était assis, toutes les places étaient prises autour de la table : il y avait bien là plusieurs hommes que je connaissais de vue, mais qui ne venaient pas chez moi. En entrant, je cherchai des yeux un siège et mon mari s'inquiéta de la place où je pouvais m'asseoir : tout était occupé, les rangs serrés, et, malgré ma venue, personne ne bougea; enfin, prise d'impatience, j'allai chercher une chaise dans la pièce voisine, je l'apportai moi-même et je me campai bravement entre deux messieurs devant lesquels on venait de servir un bol de bouillon, puis, je regardai tour à tour mes voisins et je les vis tous deux honteux,, rougissants, pourpres de confusion, l'un d'eux surtout, que je connaissais de réputation pour un homme de haute distinction, un parfait gentleman. Son embarras me fit de la peine : sa physionomie semblait me dire : pardonnezmoi, madame, je ne sais vraiment pas ni comment ni pourquoi je viens de me conduire avec vous dune aussi inconvenante façon, je vous ai vue cinq minutes sur vos jambes,

2=74 SI JETAIS rèinè ! !

quand il m'était si facile de me lever et de vous offrir ma place, je vous ai laissée aller chercher une chaise quand il était de mon devoir de vous céder la mienne! Ne me jugez pas, je vous en prie, sur ma conduite d'aujourd'hui, elle est inqualifiable, je le sais, mais pardonnez-moi !...

Sa figure était tellement éloquente, son silence même si significatif, que je restai convaincue qu'il avait voulu me dire tout cela, et je me sentis prise de compassion pour lui et de pitié pour la pauvre nature humaine, si avare de grands dévouements et si facile en même temps aux petites concessions de bassesse et de lâcheté mondaines. Je ne pus m'empêcher de m'incliner de la tête, machinalement, comme si je lui eusse dit : « Soyez sûr que je vous excuse et que je ne vous garde pas rancune. » 11 me rendit mon salut avec empressement, mais avec une légère nuance d'embarras; je vis bien qu'il avait compris la muette conversation que venaient d'échanger nos deux physionomies. Je restai bien sûre qu'il était à la fois honteux,, humilié et du manque d'égards dont il s'était rendu cou* pable, et de la grossièreté qu'il venait de commettre, obéissant au mot d'ordre que lui imposait une coterie; il se les pardonnait moins,

SI J ÉTAIS REINE ! ! 27a

à coup sûr, et plus difficilement que moimême, l'offensée, ne les lui avais pardonnées. Des témoins oculaires m'ont parlé plus tard de cette petite scène et m'ont félicitée du petit rôle que j'y avais joué, il paraît que je n'y ai manqué ni de bonté, vraiment, ni de gentillesse. Cette aventure n'est pas, du reste, la seule que je puisse citer à l'appui de mon assertion. Puisque je rassemble ici mes souvenirs, j'en veux fixer une autre où ceux et celles qui voulurent procéder à mon exécution furent singulièrement exécutés à leur tour. C'était à l'époque où le duc et la grande duchesse de *** vinrent passer huit jours à Freïberg. Les réunions de gala, les spectacles par ordre, les fêtes particulières se succédèrent sans interruption en l'honneur des augustes visiteurs. Un soir, qu'on jouait la comédie chez le marquis de R*..., jeune dignitaire de la couronne, chez lequel toute la cour s'était donné rendez-vous, sans étiquette officielle, je n'arrivai que lorsque la représentation était déjà commencée. Comme les maîtres de la maison n'étaient plus là pour recevoir les invités retardataires (ils jouaient dans la première pièce), chacun se casait à son gré et prenait, sinon la place qui lui convenait le mieux, du moins celle qu'il avait la bonne chance de trouver encore libre.

Les sièges n'étant pas marqués, on se mettait où l'on pouvait. Or, j'ai la vue basse, et m'avançant vers les premiers rangs, je pris mon lorgnon et me mis à chercher un fauteuil, une chaise, un tabouret, n'importe quoi, pour m'asseoir. La plupart des sièges étaient occupés, un certain nombre par des hommes, mais pas un d'entre eux, chose étrange, ne bougea, retenus qu'ils étaient par leur affiliation à la ligue de mes petites ennemies, qui alors était à son apogée; je me trouvai donc assez embarrassée de ma personne et je restai d'abord adossée à l'une des colonnes de la saHe. J'y serais restée longtemps, probablement encore isolée, dans cette position aussi incommode que fatigante, si une intervention inattendue ne fût venue inopinément à mon aide : S. A. R. la grande-duchesse de***elle-même m'avait aperçue et, s'étonnant de ma persistance à rester debout, finit par deviner ce qui se passait : elle se leva, vint à moi et me dit à haute voix, interrompant presque la comédie qui se répétait.

— Madame la baronne de Kelner, prenez donc ma place, j'aurai grand plaisir à vous la voir occuper.

Je m'excusai naturellement et refusai avec

SI JETAIS REINE ! î 277

forces remerciments, tant la proposition me paraissait inconcevable ; mais Son Altesse Royale insista de la plus pressante façon et m'obligea presque de force, me poussant légèrement même, à m 'asseoir rougissante et confuse sur son propre fauteuil. Elle, se tint debout près de moi. Cette situation pénible dura cinq minutes au moins. Toute l'assistance s'était levée, et chacun, à l'envi, se précipitait vers Son Altesse Royale, chaises et fauteuils à la main : mais la princesse, les foudroyant du regard, leur répondit sévèrement :

— Vous me permettrez, messieurs, d'attendre le siège que j'ai envoyé mon chambellan me chercher.

Puis, elle tourna le dos avec ce grand air que vous lui connaissez.

Tout cela s'était passé en un clin d'oeil; mais, pour trouver le fauteuil qu'avait demandé la grande-duchesse, il fallut plusieurs secondes qui parurent des siècles à tous ceux qui étaient restés debout et inclinés, honteux de la leçon qu'ils venaient de recevoir et à moi-même, car Son Altesse était restée debout, et m'avait obligée à demeurer assise en me disant à l'oreille avec une fine ironie :

— Gardez-moi donc ma place, ma chère, car ils me la prendraient peut-être bien aussi !

Le fauteuil apporté, je cherchai discrètement à m'éloigner, mais la princesse ne le permit pas et me força de rester assise auprès d'elle, à sa propre place, toute la soirée, m'entretenant amicalement de sujets graves ou de choses futiles, me donnant mille preuves de l'ineffable bonté qui est le premier caractère de son excellent cœur, de sa haute intelligence et de son esprit élevé. On m'a dit depuis, que ce soir-là j'avais obtenu un véritable triomphe! Vrai! j'aurais mieux aimé qu'il n'en fût pas ainsi. Lorsque le grand-duc Amédée eut connaissance de ce qui s'était passé, il se mit sérieusement en colère et il ne parlait de rien moins que d'exiler de la résidence les auteurs de cette inconcevable gaminerie. La consorterie mit bien tout en œuvre pour obtenir le pardon de Son Altesse; mais le prince élait tellement irrité, qu'il eût sévi sans ménagements aucuns, si je ne m'étais unie à mes adversaires pour solliciter la grâce des maladroits coupables. A cette intervention, je n'ai aucun mérite; j'avais été bel et bien vengée, surplace et sans ménagements. La vénérable grande-duchesse, à laquelle mon souvenir gardera toujours un culte de pieuse reconnaissance, avait agi en

fille de roi qu'elle était (1). Au surplus, particularité bizarre, toutes les trames ourdies contre moi, toutes les petites méchancetés préparées et méditées, ont toujours invariablement tourné contre leurs auteurs. L'envie, la rage impuissante ne se sont jamais mises en frais qu'à mon profit : c'est une exception rare peut-être, mais vraie et prouvée par les faits. Le hasard, ou pour mieux dire la Providence, a pris toujours soin de prendre ma cause en main, de déf($ndre mes intérêts, de faire prévaloir mes droits, plus et mieux peut-être que je ne l'aurais souhaité. Quiconque m'a mal voulu a eu bien vite l'occasion de s'en repentir. Les efforts de mes ennemis n'ont abouti qu'à ma gloire et à leur confusion. Que de petites intrigues se soient évertuées à m'enlever la place modeste, passagère dont je me contentais dans telle ou telle solennité, mais à la-

(1) Cette aventure m'en rappelle une autre du même genre, dont Sivori, notre grand artiste, fut le héros; c'était dans une ville d'Italie maintenant française ; une proscrite, la femme d'un proscrit illustre, lui avait promis d'assister à son concert. Elle vient un peu tard : il exécutait ses admirables variations du Carnaval de Venise. Personne n'offre sa place; saisi d'un beau mouvement, Sivoiï s'interrompt, prend la chaise du pianiste qui l'accompagne, la porte d'un bond à la proscrite et continue, sans accompagnement, son morceau, au milieu des applaudissements.

280 SI . j'ktaïs reine!!

quelle je croyais avoir des droits légitimes et que je réclamais timidement, la Providence se chargeait bien vite de m'en donner une plus belle, plus en vue que celle qu'on avait pris tant de peine à me contester... Ainsi de suite, En tout et pour tout.

Voulait-on m'empêcher, suivant l'expression admise, d'essayer mon influence de sirène sur tel ou tel hôte illustre de la résidence, on s'empressait bien vite de prévenir l'étranger contre moi ; on lui disait tant de mal#de ma petite personne, on entassait si maladroitement bourdes sur médisances, stupidités sur calomnies, qu'on arrivait à donner une furieuse envie de me connaître à ceux-là même qui ne m'eussent pas remarquée sans cela; on leur suggérait l'envie d'approfondir ce qu'il y avait de vrai dans toutes ces accusations; mais comme les gens qu'on avait voulu circonvenir étaient, la plupart du temps, des natures d'élite et des intelligences élevées, leurs préventions (s'ils s'étaient laissés aller à en avoir) fondaient, dès la première entrevue, comme la glace au premier vent d'avril. Je grandissais dans leur estime, quelquefois même dans leur affection, de toute la perfidie de mes détracteurs, et ils m'accordaient d'aur tant plus de sympathie qu'on avait plus tra-

taillé à les éloigner davantage de moi. Somme toute, la calomnie, je ne sais pourquoi, m'a toujours été plus profitable que nuisible, et si jamais mon front est ceint d'une couronne, je pourrai en remercier mes ennemis, car, plus que tous autres, ils auront contribué à me faire arriver au rang suprême; et cela se comprend. Quel piédestal fait-on à une femme d'un grand esprit, ou même simplement à une très-jolie femme? qu'ajoute-t-on à son mérite réel, en disant d'elle: — Vous la verrez! c'est un ange, une fleur de beauté! un rayon de soleil! Vous serez ébloui! et puis, il faut l'entendre : quel savoir! quel esprit! quelle grâce, c'est madame Tallien, madame de Staël et madame Récamier en une seule personne... et le reste. Naturellement ces éloges exagérés refroidissent l'enthousiasme au lieu de l'augmenter, et la femme, objet de ce dithyrambe prématuré, reste au-dessous de ce qu'elle est, de ce qu'elle vaut réellement. — C'est du moins l'ordinaire. J'ai fait au surplus cette remarque, pour la première fois, dans les commencements de mon mariage h Paris , à propos d'une très-jeune et très-jolie femme, d'un esprit remarquable et d'un rare assemblage, sinon de tous les talents, du moins des aptitudes les plus diverses. La vicomtesse de ***

était très-sage, très-naïve; il n'y avait rien à dire sur sa conduite, a Là est l'écueil, a dit Alphonse Karr dans un de ses livres sur les femmes : Lorsqu'une femme est incontestablement jeune et jolie, on se rabat sur son esprit, et l'on se console de sa supériorité en disant :

— C'est une sotte !

Mais si par hasard elle est à la fois jeune, jolie et spirituelle, comme il ne faut pas que la médisance perde ses droits, c'est sa personne et sa vie privée qu'on attaque. » Si sur ce point eucore elle est imprenable, on rêve des monstruosités! A propos de cette jeune femme, j'ai entendu de bien singuliers colloques!

Écoutez plutôt (c'est un souvenir de dix ans) , et saluez au passage la charité mondaine !

— La vicomtesse de X*** passe ici pour une beauté... Peuh!... vous la verrez... baron, je ne vous en dis pas davantage... tout le monde n'est pas du même avis.

— Moi, je trouve qu'elle a le front trop développé... ses yeux sont grands et d'une assez jolie nuance, mais leur expression est vague, et je n'aime pas leur regard continuellement étonné...

— Ses traits sont fins et réguliers, il est

Si J'ÉTAIS HEINE ! ! 285

vrai, mais la vie y manque. Ce n'est pas une physionomie.

— De l'esprit! allons donc ! cela dépend des goûts, après tout. Quant à moi, lorsque j'ai causé avec elle, je ne m'en suis guère aperçu.

— Des talents ! elle n'a que ceux que ses amis lui prêtent.

Et de rire du calembour qu'on a la bonté de trouver spirituel.

— Et puis, vous savez qu'elle est infirme, contrefaite, malingreuse; elle boite, elle n'y voit guère, entend mal, et se farde pour ne pas laisser voir les dartres de sa peau.

— Elle est sans doute aussi bossue? ajoute ingénument l'auditeur bénévole...

Au bout d'une heure de cette conversation, il est impossible que la personne à l'adresse de laquelle se débitent toutes ces jolies billevesées, ne soit pas prise d'un violent désir de voir cette fameuse vicomtesse que les uns portent aux nues, et que les autres déchirent à belles dents; dans son pays ou dans son village, on lui en a parlé comme d'une merveille et l'on vient de lui prouver mathématiquement par A H- B, qu'elle n'est ni jeune, ni belle, ni spirituelle; qu'au contraire, elle est laide, sotte, antipathique, ignorante, aveugle, sourde, boi-

teuse, infecte, en un mot (pour me servir de l'aimable expression d'un jeune gandin), n'ayant ni dents ni cheveux, se déshabillant de ses formes, de sa taille et de sa tournure en même temps que de sa robe d'apparat. Un monstre enfin! Ajoutez à cela, qu'ainsi qu'on le fait pour la Patti, on s'amuse à donner à Mme X... un âge de fantaisie, sans s'apercevoir que dix ans plus tard cela peut tourner à la confusion de ceux qui ont édité les premiers cette erreur. En effet, lorsque pour la première fois je vis la jeune femme dont je parle, elle avait environ dix-huit ou dix-neuf ans. Elle s'était mariée à quinze ans, et était très à la mode depuis plusieurs hivers déjà, dans quelques villes d'Europe. Je ne sais plus en quelle circonstance nous eûmes occasion de parler de nos âges, qui étaient les mêmes; « N'en croyez rien, se hâta de me dire un charitable ami qui se trouvait là, il y a des siècles qu'elle en conte autant à tout le monde. Je l'ai rencontrée à Madrid* pendant le carnaval de 18... et elle m'a dit ce qu'elle vient de vous dire. Comptez un peu... Cela vous étonne et vous la regardez î Bah ! Paris offre tant de ressources et les femmes sont si machiavéliques !... Vrai ! elle a, pou rie moins, de trentehuit à quarante! » Je poussai une exclamation

si j'étais REINE ! î 2S:i

et fis un soubresaut, mais mou interlocuteur avait l'air de si bonne foi que je n'osai pas avoir l'air incrédule. Ce ne fut que dix ans plus tard, lorsque rencontrant une seconde fois la personne en question, et la trouvant encore jolie, charmante et.... jeune (elle avait vingt-huit ans), je me rappelai ce qui m'avait été dit, des absurdités devant lesquelles l'esprit de dénigrement ne recule pas. En effet, pour être logique, en admettant l'assertion antérieure, la vicomtesse devait avoir alors environ quarante-huit ou cinquante ans et l'on voyait bien que c'était impossible; de telle sorte que, par suite d'une réaction naturelle, je ne me trouvais pas éloignée de croire qu'elle n'avait que vingt ans, et qu'au lieu de descendre le cours des années, elle le remontait ! Il en était de même pour les autres allégations, un journaliste en gaieté s'était amusé un jour à la prétendre boiteuse, sourde, aveugle et bossue, etc. Immédiatement la chose avait été mise en circulation, etc. Ainsi de suite.

Il en a été de même pour moi : à dix- huit ans on s'est amusé à m'en attribuer trentecinq ; aujourd'hui, suivant la réaction naturelle des choses, on est souvent disposé à ne m'en croire que vingt. Que ne dit-on la vérité !

Oui, le monde est idiot et sa tactique

est inepte. Comment pouvez-vous espérer nuire à cet homme illustre, à cette femme distinguée dont l'esprit, la jeunesse, l'élégance et la beauté sont incontestables, avec vos sottes inventions : respectez au moins la vraisemblance, si vous n'avez pas le respect de la vérité ! Au surplus, j'ouvre ici une parenthèse. S'il arrivait qu'une femme de quarante-cinq ans me parût n'en avoir que vingt-cinq ; qu'eu dépit de sa laideur, de ses infirmités et de son ignorance elle me forçât à l'illusion; que j'en vinsse, moi, être raisonnable et sensé, ne fût-ce qu'un moment, à croire à sa jeunesse, à sa beauté, à son esprit, à sa santé, je crierai au prodige, au miracle, cette femme me paraîtra une fée ! Que m'importe qu'elle ait passé la quarantaine ou même la cinquantaine, elle n'a pour moi que l'âge qu'elle porte; que me fait que son visage soit peint, s'il m'est impossible de m'en apercevoir et si sa physionomie me semble agréable et harmonieuse? Ai-je besoin ,de m'enquérir si ses cheveux, ses dents et son esprit sont bien à elle, si je trouve les uns bien disposés, les unes éclatantes, et si l'autre me charme et me ravit ? Que me fait qu'elle n'écrive pas ses lettres elle-même, si sa conversation est plus spirituelle encore que ses lettres, elle a tort d'en écrire, voilà tout,

puisque le possédé vaut mieux que l'emprunté.

Dumas me disait un jour en me désignant un personnage peu connu dans la littérature parisienne : « Tenez, voilà X. . . on prétend que « c'est lui qui fait mes livres, pourquoi donc « ne me demande-t-il pas d'écrire les siens ? » L'observation était juste et pleine de sens.

Tout est illusion dans la vie, pourquoi ne pas s'en contenter si l'illusion peut faire à ce point illusion. D'ailleurs, puisque vous savez, mesdames, si bien les moyens que mettent en œuvre cette femme ou ces femmes pour paraître constamment jeunes, belles, élégantes, spirituelles, etc., etc., pourquoi ne les employez-vous pas vous-mêmes? Vous arriverez au même résultat et vous ne serez plus envieuses et malveillantes. Je l'espère du moins.

Qu'on arrive à faire de l'or, par n'importe quelle matière, par n'importe quel procédé ; qu'on parvienne à la cristallisation du carbone par une invention nouvelle, ou par des recettes déjà connues, ce n'est pas moins de l'or et des diamants !

Comment s'associer à l'opinion du monde, s'incliner devant ses arrêts arbitrairement rendus, lorsque des gens qui s'érigent de leur propre autorité juges infaillibles et suprêmes,

28S SI J ETAIS REINEÎ !

passent d'une heure à l'autre, avec la mobilité la plus singulière, du blanc au noir, d'un excès à l'autre, sans transition, sans motif, sans excuse et cela en affichant un cynisme qu'on pourrait trouver naïf, s'il n'était le comble de l'impudence. Tel qui s'est humblement incliné devant voire triomphe, votre fortune, se redresse bien vite et reprend sa morgue et son insolence dès qu'un soleil moins radieux assombrit vos horizons. Suppliques, protestations, requêtes serviles, prières, rien n'a été épargné lorsqu'il s'est agi d'obtenir un service, une faveur, un regard même ! Et vous vous êtes laissé prendre à ces dévouements de convention, à ces démonstrations aussi fausses qu'exagérées ; mais attendez au lendemain, les fronts se relèvent, les mains s'éloignent, les génuflexions de la veille sont oubliées, on ne vous salue guère, on vous reconnaît à peine, ... on n'a plus besoin de vous ! Que les circonstances changent et le même jeu de bascule se produira, les mêmes évolutions recommenceront. Pauvre engeance que notre monde ! Triste ! triste humanité!

En faisant, du reste, ces réflexions qui peuvent sembler puériles à force d'évidence, je n'ai pas voulu paraphraser le distique d'Horace, ni faire allusion aux alternatives par les-

quelles les populations superstitieuses t'ont passer saint Antoine en Amérique et saint Janvier à Naples; hélas! le monde n'est pas à refaire; dans tous les cas, je ne me sens guère disposée à l'essayer. Seulement, en le jugeant comme il doit l'être, il faut s'inquiéter peu de ses appréciations : ses bassesses, sa servilité, comme sa colère et ses injures ne peuvent parvenir à éveiller en moi que l'indifférence la plus absolue, et je reste fidèle à la devise de mes ancêtres : Fais ce que dois, advienne que pourra l

Bavardages et causeries.

Pendant que madame de Kelner écrit ou relit, le petit monde de Freïberg va toujours son train : on y rit, on y chante, on y danse, et surtout on y cause : De qui? de quoi? de tout et de rien; du soleil qui flamboie, de l'herbe qui verdoie, de la route qui poudroie.... Non pas! un peu du défunt baron et beaucoup de le baronne; madame Millier, née de Frankelberg (comme elle se plaît à signer), n'a pas eu toute la discrétion désirable, ses sigisbés ont renchéri sur ses racontances, et voilà déjà qu'on se dit tout bas en chuchotant : Que ]e baron a bien fait de mourir, ou plutôt qu'il est mort à propos ! Pauvre baron ! pauvre Louise!... Mais n'anticipons pas sur les événements et transportons-nous plutôt à la réunion

si j'étais reine ! ! 29 i

mensuelle que donne Son Altesse Sérénissime au palais de la Résidence. Les appartements de petite réception se composent de deux salons rectangulaires réunis à chaque extrémité par des galeries dont les portières sont relevées. Les murailles sont couvertes de tableaux anciens, et les socles des encoignures supportent des statues et des bustes authentiques. Dans une pièce avoisinante, des tables de jeu sont disposées pour les amateurs du whist, du tric-trac et des échecs; les fleurs naturelles et la verdure se groupent en buissons joyeux dans les embrasures ; tout est gai, souriant, hormis la société, dont l'attitude, généralement grave et compassée, affecte je ne sais quel air glacial, quelle allure surannée; or, j'aurais ici beau jeu

A montrer gratis des figures

Qu'on voudrait voir pour de l'argent !

Mais je renonce à ce privilège de l'historien impartial. Il est vrai que si la réunion ne brille pas par la gaieté excessive, elle est remarquable par sa composition aristocratique : je n'en finirais pas à énumérer tous les quartiers de noblesse qui s'y trouvent réunis. La seule mésalliance qu'elle ait commise est de fraîche date, car c'est le grand-duc

Amédée XIII qui le premier a ouvert ses salons aux illustrations de la science et des lettres. Mais c'est encore là de la noblesse, et pour aspirer à la faveur d'être admis aux réceptions de la Résidence, il faut avoir fait ses preuves. Cette accession de la capacité, si je puis m'exprimer ainsi, a néanmoins soulevé bien des tempêtes, éveillé bien des rancunes, irrité les petites passions; mais devant la volonté suprême il a fallu s'incliner, et le bataillon sacré a dû, bien qu'à contrecœur et d'assez mauvaise grâce, entr'ouvrirses rangs. C'est dire qu'à Freïberg, comme ailleurs, même dans les plus hautes régions de la société, il y a des coteries dont l'indulgence n'est pas la première vertu, mais dont, en revanche, les préjugés sont aussi exclusifs qu'impérieux. De ce fond un peu trop sévère se détachent pourtant quelques figures plus souriantes : des hommes d'esprit (en petit nombre), des officiers à la physionomie martiale, les membres du corps diplomatique, qui gardent leurs allures nationales, et enfin un assez grand nombre de jolies femmes. Je ne parle que pour mémoire des jeunes filles, charmantes poupées blondes, auxquelles leurs mères ont recommandé d'être sages et de se tenir droites; c'est à graud'peine qu'elles

arrêtent sur leurs lèvres les joyeux propos et le rire éclatant de leur âge, mais leurs petits pieds ne tiennent pas en place et frappent impatiemment le sol dès que l'orchestre a entamé la ritournelle d'un air de danse. 11 y a encore à Freïberg d'autres beautés fort appréciées, de jeunes mariées et des veuves fort désirables encore. Madame Millier, née de Frakelberg, est du nombre de ces dernières. Une singulière personne que cette madame Millier, bien dangereuse pour tout ce qui lui porte ombrage. Elle ne manque pas d'esprit , mais elle ne s'en sert qu'à son profit personnel, et pour mieux égorgiller les victimes qu'elle s'est réservées. Sa parole est tout élogieuse, ses compliments ne lui coûtent guère, seulement le correctif ne se fait pas attendre, et plus elle a jonché l'an tel de fleurs, plus le irait du Parthe est cruellement lancé, plus profonde est la blessure. Elle rappelle, à s'y méprendre, une des créations les mieux réussies de Barrière, M. Bassecour, des Faux- Bonshommes. Cependant, comme elle ne manque pas de littérature, elle devrait bien se souvenir à propos de la paille et de la poutre du fabuliste français et savoir :

« Imiter de Conrard le silence prudent ! »

Mais elle est femme, femme du monde et chef de coterie, elle s'en pique ! Qui n'est pas avec elle est contre elle, et doit s'en repentir.

Madame Millier, née de Frakelberg, appartient à la plus ancienne noblesse de Freïberg : son arbre généalogique perd ses rameaux dans les nuages; mais sa famille était pauvre, et sa beauté, son esprit, n'ont pas suffi à lui procurer un mariage aussi brillant qu'elle l'ambitionnait. Bien des partis sortables se présentèrent; elle les refusa dédaigneusement, et, comme le héron de la fable, elle se trouva réduite, pour ne pas coiffer sainte Catherine, à épouser un vieux banquier.... millionnaire, il est vrai, ce qui était une compensation. Cette union fut-elle heureuse? qui le sait? Dans tous les cas elle ne fut pas de longue durée, car au bout de quelques années M. Millier mourut, instituant sa femme sa légataire universelle. Pendant cetle période, rien de trop scandaleux sur elle ne transpira, et c'est tout au plus si la curiosité freïbourgeoise put s'émouvoir de quelques faits diversement commeutés. Ainsi on parlait d'un jeune officier que le grand-duc fit partir à l'improviste de la Résidence, après une audience particulière qu'il avait accordée au vieux Muller. Les autres imputations sont vraiment trop

vulgaires et trop dégradantes pour songer à les rappeler. Ce qui reste constant, c'est que, veuve à trente-six ans, agréable encore, suffisamment riche, madame Millier a fait parler d'elle. Elle passe pour moins inexpugnable que la citadelle de Pérorme : ses favorisés s'évertuent à être discrets, mais ils n'y réussissent pas toujours ; enfin ses amis excusent ce qu'ils appellent ses innocentes coquetteries, par le dépit, que lui a causé le dédain persévérant du jeune grand-duc. En effet madame Millier eût très-volontiers joué près de lui le rôle que la duchesse de Grammont a rempli près du roi Louis XV. Mais Son Altesse avait l'âme trop poétique pour se prendre à des avances si nettement accusées. Pour lui : Marchandise offerte avait le pied coupé; d'ailleurs madame Millier ne lui plaisait guère, et, resté Allemand en dépit d'une éducation française, il n'aimait pas son esprit. Je m'excuse de cette digression; mais madame Mùller devant jouer un certain rôle dans ce récit, j'ai dû lui consacrer quelques lignes.

îlest neuf heures : la musique du régiment royal exécute, par intervalles, des fanfares et des airs de danse; la réunion se complète, et bientôt, avant l'heure même de l'entrée de Son Altesse, il sera difficile de circuler dans

les salons et les galeries. La vieille cour fait tapisserie, les dames et les jeunes filles occupent le premier rang des banquettes en velours, ornées de crépines d'or : les hommes, tous en grande tenue, circulent et se groupent; on cause discrètement, comme il convient à la nébuleuse Germanie. Mattéus et Spindler se promènent en se tenant parle bras, et le marquis de Benfeld, après avoir ravagé une jardinière, est allé casser un échiquier, à l'écart. INe le blâmons pas trop pourtant, cette fois, car il fuit devant l'ennemi ; j'ai oublié de dire qu'après avoir (quitte à se mésallier une seconde fois) mis tout son savoir-faire pour prendre dans ses filets le grave Max^madame Millier s'est rabattue sur M. de Benfeld, qu'elle circonvient de toutes les façons ; elle n'a plus qu'un rêve : « Être marquise! » •

Le marquis, malheureusement pour elle, se prête médiocrement à cette fantaisie, et de toutes les amabilités dont il est l'objet, il laisse un peu trop voir

« Qu'il s'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme. »

Un officier supérieur s'est approché de Spindler et de Mattéus, et, après les avoir courtoisement salués, leur demande :

— Si nous faisions un rubber, messieurs?

— Y pensez-vous, colonel! vous mettre au jeu avant l'arrivée de Son Altesse! interrompt un quatrième interlocuteur, grave et beau vieillard, chamarré de décorations.

— Vous avez raison, mon cher baron, ce serait un crime de lèse-étiquette et je retire ma motion, mais voici un quart d'heure que je vois Benfeld là-bas aux prises avec un échiquier, et quand il aura manqué de respect à la reine et au roi, démantelé la tour, renversé le fort et brisé les pions, il est bien capable de brouiller toutes les cartes et de ne pas laisser un seul jeu intact, avec lequel nous puissions faire notre whist ce soir...

— Eh bien ! vous demanderez d'autres cartes, reprend imperturbablement le baron, ne nous occupons pas du pauvre Benfeld et de ses manies, et parlons de choses plus sérieuses. Avez-vous eu des nouvelles de Son Altesse Sérénissime aujourd'hui ? Hier leprince m'a semblé pâle, et je n'ai pu me procurer aucun renseignement sur l'emploi de sa matinée.

— Dangeau! exclame le colonel en riant.

— Dangeau tant que vous voudrez! cette comparaison n'a rien qui me blesse; ce gentilhomme avait du bon, et vivait à une bonne époque... il m'est d'ailleurs bien permis de

m'inquiéter de la santé de mon souverain

— Je suis trop mauvais courtisan pour être en mesure.de vous répondre... répond Mattéus.

— Comme médecin, je puis vous dire, moi, interrompit Spindler, que le prince se porte à merveille; quant à ses occupations, ses loisirs, ses plaisirs, lui seul peut vous renseigner, à moins que vous ne vous adressiez à madame Mtiller, qui ressemble au solitaire et sait toujours tout...

— Au fait! dit le vieux baron,, qui s'éloigne avec majesté...

— Quelle charmante femme que cette madame Mùller! dit le colonel.

— Cela dépend des goûts.

— Elle est encore très-belle.

— Pour son âge.

— Méchant!

— Je suis impartial et vrai : si Benfeld était là, je le prierais de vous dire à quelle année de l'autre règne remontent ses premiers succès...

— Avouez au moins qu'elle est spirituelle et gracieuse.

— Gracieuse peut-être, encore, je le répète, cela dépend des goûts.

— Tenez, regardez-la : debout, au milieu

d'un cercle de jeunes femmes et d'officiers, dans cette embrasure tapissée de feuillages et de camélias, n'a-t-elle pas l'air d'une nymphe dans un bocage ?. . .

— Dites d'un serpent dans l'herbe, grommelé le docteur.

— Ah ! mon cher Spindler, vous n'êtes pas aimable : si vous n'appréciez pas les bons fruits et les belles fleurs, au moins n'en dégoûtez pas les autres

— Je n'aime pas les fruits trop mûrs et je hais les plantes vénéneuses... mais, laissons ce propos. La parade a-t-elle été brillante ce matin?

Tandis que ces messieurs continuent à causer de la pluie et du beau temps et de mille autres choses; madame Mûller, à l'autre bout, du salon, préside sa petite cour avec plus d'importance que n'en aura tout à l'heure S. A. Amédée XIII au milieu de ses invités : on l'écoute comme un oracle, et ses saillies éveillent autour d'elle un murmure de véritable enthousiasme.

Son lorgnon à la main, elle passe en revue l'assistance, et fait ses observations tout haut. Depuis un instant, elle gardait le silence, lorsque son regard se fixe sur une de ses voisines, une jeune Anglaise fort ordinaire et

très-peu accoutumée à fixer l'attention.

— Bon Dieu! s'écrie-t-elle tout à coup, comme vous êtes en beauté, ce soir!

Cette exclamation inattendue a pour résultat de faire rougir outre mesure la blonde fille d'Albion, qui se cache derrière son éventail, et de servir de texte à mille compliments pour madame Muller; c'était bien ce qu'elle voulait, mais un de ses auditeurs s'étant avisé de lui décocher, à ce propos, un hémistiche de Riïckert, madame Muller prend un air dédaigneux et répond :

— Grâce, cher baron, pour mes nerfs; votre poésie est agaçante.

— Ma poésie, je le voudrais, madame, et vous êtes bien faite pour inspirer ces beaux vers, ils sont de notre poëte aimé

— De Rûckert... je ne le sais que trop...

— Vous n'aimez donc pas la poésie?

— Distinguons; je suis femme, et tout ce qui touche à la poésie ne saurait m'être antipathique. Mais je suis éclectique, et quoique Allemande, je ne me suis jamais passionnée pour les amphigouriques rêveries de notre nébuleuse Germanie.

— Qu'aimez-vous donc alors?

— J'aime la fantaisie, le fond léger, la forme leste et piquante, l'esprit français, en

un mot, qui effleure tout et n'approfondit guère; Musset et Scribe, voilà mes favoris.

— Je comprends le premier; mais Scribe?

— Eh bien! il m'amuse! Jamais esprit plus délié n'a noué et dénoué une intrigue, n'a reproduit la société plus au naturel, n'a mieux copié ses types sur le vif... c'est encore de la poésie, convenez-en...

Et, comme madame Millier ne trouve pas l'écho qu'elle espérait dans son entourage, elle continue :

— Ses petits chefs-d'œuvre m'ont tel-

ment charmée, que je me suis souvent prise à lui envier sa plume et sa verve, je me serais faite volontiers bas-bleu... Tenez, ces jours derniers, j'avais en tête une petite idylle qui, développée, n'aurait manqué ni d'intérêt, ni dépiquant... il n'est personne de vous, Messieurs, qui ne connaisse les contes de Perrault.,.

Si Peau-d'Ane m'était conté, J'y prendrais un plaisir extrême.

s'empresse de déclamer le baron.

— A l'ordre, l'interrupteur!

— 11 ne s'agit pas de Peau-d'Ane, messieurs, mais de la Belle au bois dormant. Je suppose que cette mirifique princesse ne soit endormie

que pour rire, et qu'elle profite de la liberté que lui laisse sa réputation séculaire de dormeuse, pour se livrer à toutes ses fantaisies, à des œuvres de bienfaisance, par exemple : le inonde l'ignorera et sa modestie n'aura quoi que ce soit à redouter, mais en revanche, le diable n'y perdra rien. Tenez, par exemple :

La scène, se passe dans une chaumière, asile de la misère et de la maladie; au moment où la mère et les enfants couvrent de leurs bénédictions la bienfaisante visiteuse, paraît le prince Charmant. Tableau ! L'honnête famille se retire discrètement, et le tête-à-tête va son train : ce n'est là qu'une idée, mais il me semble qu'elle serait heureuse...

Un silence glacial répond seul à cet apologue transparent, et madame Millier, ne se trouvant pas assez autorisée par quelques sourires contraints, s'arrête et reprend son lorgnon.

— Toujours les mêmes visages , dit-elle après avoir fait de l'œil le tour du salon... Mais non ! voici une nouvelle venue... Quelle folie ! c'est madame de Chernick ; vraiment je ne l'aurais pas reconnue, elle est engraissée! Dieu me pardonne! ses cheveux poussent...

— Vous dites, madame?

— Je dis que je l'ai connue chauve, et que

je la revois avec la plus luxuriante chevelure qui puisse ondoyer sur la tête d'une fille de nos montagnes...

— Penseriez-vous, madame, hasarde timidement la rougissante miss Mary, que ses cheveux ne sont pas à elle?

— A elle? Assurément si ! Je sais bien qu'elle les a payés!

Cet effort de méchanceté banale déride le petit cercle, et, encouragée, madame Millier reprend sur un autre ton :

— Qui de vous, messieurs, me donnera des nouvelles de la pauvre madame deKelner? J'ai vraiment bien mauvaise chance : trois fois je me suis présentée pour offrir à notre bonne et chère amie mes sympathies et mes consolations, trois fois sa porte m'a été refusée. Avez-vous été plus heureux que moi?

— Madame de Kelner n'a reçu personne depuis la mort de son mari...

— Bon ! la voilà décidément devenue prési- ■ dente du club des Invisibles...

— Ne plaisantez pas, madame. Les grandes douleurs sont toujours respectables.

— Ai -je dit le contraire? Ne suis-je pas d'ailleurs l'amie de madame de Kelner, et pourrait-on m'accuser de plaisanter sur son deuil? Non; j'ai répondu à ma pensée, et, dussiez-

vous me jeter encore une lois la pierre, je crois qu'elle doit être bien contente....

— Contente ?interrompitlemargrave, quand elle se trouve veuve à vingt-six ans. . .

— Vingt-six ans, humph!

— J'étais le témoin de M. de Kelner quand il s'est marié.... Mais, qu'importe ! Comment voulez-vous qu'elle soit contente lorsque la cendre de son mari est encore chaude, quand elle va se itou ver seule au monde?...

— Ah ! que voilà bien l'esprit des gens, qui répondent avant d'avoir écouté, et qui saisissent au vol, comme une mouche, une moitié de phrase pour s'en faire un texte et prêcher. En dépit de vos cheveux blancs et de vos illustres aïeux, je me vois forcée de vous dire: « Margrave, ne m'inlerrompezplus ! Vous avez du bon sens trois fois par semaine, et c'était hier votre jour. » Oui, je le répète, j'ai dit que la pauvre Kelner est et doit être très-contente, mais vous ne m'avez pas laissé dire de quoi.

— Dites, alors.

— Elle est contente d'être seule et débarrassée de nous...

— Oh!

— Je ne me dédis pas, je m'explique. Avec son grand cœur, son grand esprit,, sa grande

SI X ETATS REINE ! ! ôO.'i

beauté et mille autres grandes choses, la baronne, à mes yeux du moins, a un grand traders, travers que j'excuse sans le comprendre : elle aime trop la solitude et ne se plaît guère dans le monde. Je rends pleine et entière justice à ses éminents mérites : je l'apprécie, c'est tout dire ; mais je ne me suis jamais expliqué son besoin d'isolement. Dans nos salons, elle se tient à l'écart; chez elle, on le dit du moins, elle s'est fait une vie à part; enfin tout le monde sait que ses promenades préférées sont les endroits les moins fréquentés, ceux où elle est sûre de ne rencontrer personne.

— Tout comme la Belle au bois dormant, dont vous parliez si bien tout à l'heure! interrompt brusquement le marquis de Benfeld.

Voyons! pendant que vous êtes en train de nous parler si gentiment de votre amie, qu'avez-vous encore à nous en dire? Madame Millier ne doit pas se trouver gênée parce qu'elle voit un auditeur de plus.

— Je dis... je dis..., répond madame Millier, un peu décontenancée par la rude et brusque apostrophe du vieux gentilhomme; je dis que s'il n'est pas permis d'apprécier sans critique ses habitudes et sa vie, ses amis ont le droit de penser à elle, de s'occuper d'elle, de

soc si j'étais reine!!

s'associer à ses chagrins et de songer à son avenir. Comment va-t-elle désormais envisager son avenir, régler son existence? Veuve, si jeune encore! C'est une vie perdue, à moins qu'elle ne se fasse chanoinesse...

— La bonne plaisanterie! vous savez bien que c'est impossible.

— ... Ou qu'il ne vienne à quelque prince la fantaisie de l'épouser en secondes noces...

— Le prince Charmant sans doute , interrompt pour la seconde fois le marquis de Benfeld d'une voix émue, mais avec une gravité inaccoutumée; allons! vous abusez de l'allégorie, ce soir! Laissez les contes aux enfants, et laissez surtout en paix une pauvre créature, qui pleure et qui souffre. S'il faut absolument parler de madame de Keîner, je vous dirai, moi, que c'est la meilleure et la plus charmante de toutes les femmes; que si jamais un prince l'épousait, c'est elle qui lui ferait honneur, non lui qui l'honorerait, et qu'enfin j'estimerais ce prince pour un homme d'esprit. — En attendant, qu'elle se marie ou non, je suis bien certain que si elle aime la solitude, elle préfère encore qu'on ne s'occupe pas d'elle, en son absence. C'est donc la prière que je vous adresse, moi, son meilleur ami, ne vous en déplaise!

Cette sortie inattendue met en déroute la petite cour de madame Millier, et celle-ci, prenant le bras d'un jeune officier, se dirige bientôt vers un autre point de la galerie.

Une seule personne est restée auprès de M. de Benfeld, c'est un homme, jeune encore, d'aspect sévère et de figure sympathique : c'est M. de Tauchnitz, le secrétaire et l'ami de Son Altesse. 11 retient un instant le vieillard et lui serrant la main avec émotion :

— Monsieur le marquis, lui dit-il, je savais depuis longtemps que vous étiez un homme d'esprit, je sais maintenant que vous êtes un homme de cœur, — voulez-vous que nous soyons amis.

Je n'en finirais pas si j'essayais de reproduire ou même de résumer toutes les conversations qui s'éveillent et se croisent, discussions politiques, théories nuageuses, médisances, propos d'amour, confidences, etc., etc.

Mais tout à coup les conversations s'arrêtent , les chuchotements s'éteignent aussi brusquement que les joies du carnaval, et le gaz de la place Saint -Marc, à Venise, lorsque, le soir du mardi gras, le beffroi a sonné minuit. — Une porte s'ouvre, un huissier annonce à haute voix :

— Son Allesse î

Tout le monde se lève, et le grand-duc paraît suivi de ses deux chambellans e( de ses officiers d'ordonnance. Assurément, c'est un beau jeune homme que S. A, S. Amédée XIII : il porte haut la tête et son uniforme lui sied à merveille. Mais il semble triste et souffrant, son front est pâle, et ce n'est que par intervalles qu'un rare sourire s'égare sur ses lèvres minces. Il fait le tour des galeries, saluant avec bienveillance ses hôtes, adressant la parole à quelques-uns, gracieux avec les femmes, amical avec les vieillards, dont l'œil se mouille en le regardant el qui ne peuvent s'empêcher de se dire entre eux :

— Comme il ressemble à son père !

Ce qui n'est pas vrai, et ce dont il faut féliciter le jeune grand-duc; — mais laissonsleur cette innocente illusion! Amédée s'est assis, et, pendant que l'orchestre joue l'air national, il cause à voix basse avec le chargé d'affaires de Prusse.

Mais voici la ritournelle d'une valse : Son Altesse se lève et manifeste l'intention de danser. Quelle émotion dans la partie féminine de la réunion, quelle sera la préférée, l'invitée! — (Ces choses-Là ont tant d'importance dans une petite cour allemande! Bien

des cœurs battent, celui de madame Millier un peu plus fort que tous les autres : — Valser avec le grand-duc lui donnerait un nouveau prestige : elle le croit du moins! Mais, point; Son Altesse passe pi es d'elle sans la remarquer, et c'est devant une jeune fille simplement vêtue de blanc qu'il s'arrête; son bras s'est arrondi autour de sa taille flexible et les voilà tous deux confondus dans le tourbillon. L'orchestré se tait bientôt, les valseurs s'arrêtent ; Araédée XIII regagne sa place, mélancolique et distrait, ne parlant à personne, si bien que ses courtisans, devinant que sa pensée est ailleurs, se tiennent silencieux, à distance, et respectent sa rêverie. Une seule personne s'approche de lui, et, se penchant sur le dossier de son trône, lui dit à voix basse :

— Qu'a donc Votre Altesse?

— Ah ! c'est toi , mou bon Roland ! Eh bien !

— Votre Altesse oublie qu'on la regarde, on s'inquiète de la voir aussi triste.

■ — Triste! non... je rêve.

Les demandes en mariage.

Il serait ridicule de supposer qu'une femme puisse croire indistinctement tous les hommes sols ou lâches. îl y a cependant, en général, dans leur caractère certaines nuances uniformes, irritantes, choquantes même. L'exception se présente quelquefois, mais l'exception n'est que la confirmation de la règle. La plupart restent en communauté d'appréciation à l'égard des femmes. Janus éternels, ils ont deuxvisages et deux règles de conduite vis-à-vis de notre sexe. Pour la femme belle, riche et puissante, leurs hommages n'ont pas délimites; pour la souffrance, la faiblesse, la mauvaise chance, le malheur, l'insuccès, ils gardent les trahisons et les perfidies, Soyez reine par la couronne ou la beauté, et vous traînerez à

votre suite 1111 flamboyant cortège de courtisans et d'adulateurs. Vienne la mauvaise fortune, un désastre financier, la ruine, l'abandon, l'isolement, et le premier venu se croira le droit de traiter une femme avec la plus inconvenante légèreté; tous supposeront qu'il suffira de se présenter pour vaincre, et s'approprier un bien qu'ils considèrent désormais comme rentré dans le domaine public! Quoi ! parce qu'une femme est sans défense, sans appui, parce qu'elle n'a derrière elle aucun secours, auprès d'elle aucune force, est-ce une raison pour supposer que chacun peut disposer d'elle à sa fantaisie, suivant ses désirs et selon ses besoins, ou la calomnier au gré de ses rancunes? Si pareil système a trouvé sa justification et quelques applications dans la vie pratique, il est cependant odieux de l'ériger en principe; car plus d'une femme a prouvé, en pareil cas, qu'elle pouvait trouver en elle-même sa force, sa résistance et les éléments de son bonheur. Il me semble que ces réflexions me sont dictées par l'amertume d'une conviction intime que je formule ici sous forme d'axiome : « Les hommes ne se jugent que sur leurs actes ; les femmes, au contraire, sont jugées sur l'opinion qu'on s'est faite d'elles. » Ne cherchez pas ailleurs, l'origine de la supériorité

revendiquée par les hommes, et n'expliquez pas autrement l'influence fatale qui a pesé sur la destinée de certaines femmes. L'expérience est la base de toute théorie. Quiconque s'aguerrit au spectacle des infirmités humaines y porte, y concentre toutes les forces de son esprit, comme le chirurgien enfonce le bistouri dans la plaie vive; mais l'observation et l'examen qui développent les facultés, ouvrent aussi la route au cloute et au scepticisme. Et pourtant voici comment on pourrait expliquer l'influence et la force de madame de Kelner : elle sait tout, elle a tout approfondi; mais sévère pour elle-même, elle garde pour autrui des trésors inépuisables d'indulgence. Aussi jamais, même aux jours de solitude et d'abandon, elle n'a été l'objet d'obsessions indiscrètes ou injurieuses; sa dignité personnelle, le respect qu'elle a toujours conservé d'elle-même, ont transformé en vénération l'affection dont on l'a entourée. C'est dans une atmosphère chaste qu'elle a toujours respiré,... Aux yeux du monde ou d'une partie du monde, c'est un mérite ou pour mieux dire un tort qu'on lui pardonnera, sinon jamais, du moins bien difficilement

Ce qui a porté au comble l'irritation des autres femmes contre Louise, c'est moins

si j'étais reine!! ô\ô

sa supériorité que son indifférence. Si les piqûres d'épingles et les coups de poignards l'ont atteinte, ils n'ont pu troubler un instant son impassibilité, Elle a le courage et la constance du jeune Spartiate : autour d'elle les méchancetés s'organisent, les trames s'ourdissent , le fiel se distille, les attaques se multiplient, sans que le sourire quitte ses lèvres, sans que son front perde sa sérénité. Elle ne daigne pas détourner la tête, et planant dans une autre sphère, elle écrase de son dédain tout ce qui s'agite au-dessous d'elle. Ah! si les femmes qui usent ainsi, dans de stériles complots, toutes les ardeurs de leur âme, et dont la haine et la jalousie empoisonnent toutes les paroles et toutes les pensées, savaient combien celle qui en est l'objet en est peu émue, elles renonceraient bien vite à un odieux système qui ne leur révèle que leur impuissance et jette dans leur sommeil les cauchemars et les fantômes.

Louise avait conscience de son pouvoir, du charme pénétrant, étrange, fatal même, si je puis m'exprimer ainsi , qui faisait tomber à ses pieds et y retenait enchaînés, sur un mot, sur un signe, ceux qu'elle avait distingués, ceux-là même qu'elle ne distinguait pas, ceux aussi qui niaient môme son intluence et se

croyaient invulnérables . Les blessures qu'elle faisait ainsi, sans que sa volonté y eût contribué, étaient incurables, elle le savait. Certes cela n'est pas à la louange des hommes, mais le frère de celle-ci, le mari de celle-là, l'amant de telle autre, autorisés, encouragés même implicitement par elle, auraient tout quitté, sœur, femme, maîtresse, pour s'attacher à son char, la suivre et l'adorer à genoux. Louise le savait surabondamment. Quel beau jeu contre ses ennemies, ses rivales! les jalouses et les calomniatrices. Mais Louise avait l'âme trop élevée pour prendre ainsi sa revanche du mal qu'on lui avait fait. Elle à trop amèrement pleuré en silence dans sa retraite pour aimer à faire pleurer les autres. Elle a la certitude de son pouvoir, elle sait qu'il dépendrait d'elle de faire verser des larmes de sang; mais la conscience de ce pouvoir invisible, magnétique, lui suffit. Maintenant , peut-on dire que cette tranquillité ait sa source dans une nonchalance d'esprit naturelle, dans un dédain résultat de la fatigue? Je ne le crois pas. Non. Ce n'est pas seulement par indifférence des choses et des gens, qu'elle consent à ne pas voir, à ne pas entendre; c'est qu'elle ne peut trouver en son cœur la raison de haïr. Voilà comment et pourquoi l'ardeur et les raffine-

SI J ÉTAIS REINE ! ! 31 .ï

ments qu'apportent ces dames à leurs petites intrigues n'ont d'autre résultat que d'altérer leur visage et de gangrener leur cœur, de fausser leur jugement et de voiler leur intelligence— elles sont impuissantes à provoquer chez Louise l'orage de la colère. Tout cet échafaudage de ruses, de perfidies n'est qu'un véritable château de cartes sur lequel il lui suffira de souffler pour le détruire, elle le sait de reste. Qu'elle devienne libre, et c'est en voyant l'empressement, le culte, les sollicitations dont elle sera l'objet, alors qu'elle sera préférée aux vierges les plus chastes, aux héritières les plus opulentes, les plus nobles, que ses ennemies seront obligées de reconnaître l'inanité de leurs agressions et pourront mesurer avec la rage de l'impuissance l'abîme qui les sépare d'elle.

Le professeur Mattéus et le docteur Spindler ont fait une visite matinale à madame de Kelner. C'est la seconde fois seulement depuis le commencement de son deuil qu'ils ont repris leurs douces et chères habitudes. Benfeld manque seul au quatuor accoutumé, mais une indisposition ennuyeuse,, un rhume persistant le condamne à garder le logis; et il ne voudrait pas être ridicule devant ses amis. Louise prodigue à ses hôtes ses gentillesses et ses gracieusetés; pourtant, quelques

efforts que l'on fasse, la conversation ne peut se maintenir dans les banales régions de la généralité et l'esprit revient toujours aux questions personnelles.

— Enfin, bien chère madame, finit par dire Mattéus, le veuvage vous pèse-t-il?

— Vous n'êtes pas indiscret à moitié, répond eu riant madame de Kelner; si cependant une réponse de ma part vous semble indispensable, je ne vois aucun inconvénient à satisfaire votre désir. La mort de mon mari m'a sans doute douloureusement affectée, mais je ne suis pas à mon début en fait d'isolement et de solitude. J'ai fini par me déshabituer des affections prochaines, au moins en fait de mariage, et je n'éprouve pas le besoin de renouveler une triste expérience. Ma nature est trop généreuse, me direz-vous, pour que je me passe d'être aimée? N'ai-je pas votre amitié, l'estime des gens sensés, l'admiration des hommes, la jalousie des femmes, la possibilité, grâce à ma fortune, de faire beaucoup de bien? Cela me suffit. — Je resterai veuve....

— Baronne, baronne, ne dites pas

— Pourquoi ne voulez-vous pas croire à ma déclaration , quand je vous dis que je me trouve heureuse à ma façon, que le calme de ma vie actuelle me suffit et que je ne me féli-

cite, après un grand malheur, de pouvoir assurer ma tranquillité?...

— Tranquillité éphémère, en tout cas. interrompt le docteur.

— Éphémère, pourquoi?

— Mais, parce que vous êtes dans un moment de transition et que vous vous remarierez bientôt.

— Me remarier! moi? jamais ! je vous l'ai dit.

— Ne jurez pas, on revient toujours à la fontaine dont on a goûté l'eau. Pardonnez cette franchise à mon âge et à mon affectueux dévouement. D'ailleurs, en vous condamnant prématurément à une solitude que ne comporte ni votre âge ni votre position, vous porteriez un coup funeste à des espérances, dont quelques-unes méritent d'être prises en considération.

— Quel conte me faites-vous là, docteur?

— Je n'ai jamais parlé plus sérieusement même en pleine université.

— Argument spécieux î reprend Mattéus, nos collègues i'e l'académie prétendent que vous n'ouvrez la bouche que pour leur rire au nez

— Ou pour bâiller quand ils parlent; toujours est-il et c'est à vous, madame, que je m'adresse, que vous vous remarierez, c'est

inévitable. — Et logique, ajoute Mattéus.

— D'accord!... quand? et quel nom daignerez-vous accepter? Je ne saurais ni le prévoir ni le dire ; mais je suis heureux (une fois dans ma vie) de voir s'attacher à vous, dès à présent, tant de prétentions flatteuses, de recherches honorables, d'ambitions généreuses...

— Là... là... docteur, arrêtez-vous!

Celui qui met un frein à la fureur des tlots! devrait bien aussi mettre une sourdine à l'exagération de l'amitié, aux illusions du dévouement. Si je ne vous laisse pas continuer votre discours, c'est que votre argumentation va reposer sur une pétition de principe; n'est-ce pas ainsi que cela se dit, en terme d'école, mon savant ami ?

— Sans doute, madame, quand les prémices (la majeure surtout) sont inexactes, la conclusion est fausse. Tout raisonnement syllogistique...

— Pardon! reprend Louise en souriant, je vous ai demandé votre approbation ; mais, ne faisons pas de dialectique, c'est un terrain où je ne puis guère vous suivre. Vous avez commencé par me dire, docteur, que je me remarierais bientôt peut-être, tôt ou tard assurément : là est votre erreur, je ne

SI J ÉTATS REINE ! ! 3i9

me remarierai jamais, non bis in idem, je veux prendre cet axiome pour devise...

(Mattéus, ne vous agitez pas ainsi, ce n'est point un texte que je vous donne à commenter , c'est l'expression vraie d'une résolution irrévocablement arrêtée. Je me sens assez forte de moi-même pour ne plus chercher un appui, et je n'ai pas besoin de demander à l'individu ce que me donnera la généralité; affection, dévouement et respect... de cette façon au moins, je ne courrai plus le risque d'être trompée...

— Comptez-vous pour rien le bonheur d'aimer et d'être aimée?

— Ai-je besoin de me marier pour cela? Je puis tenir ouvertes à deux battants pour l'amitié, les portes de mon cœur et les fermer impitoyablement à l'amour... D'ailleurs, l'amour dans le mariage, quelle hérésie!

La jeune femme prononce ces dernières phrases sur un ton saccadé qui accuse l'impatience. Spindler l'écoute froidement, Mattéus fredonne entre ses dents, irrévérencieusement, la romance de Rigoletto : La donna e mobile.

C'est le docteur qui rompt le silence

— De la sorte, il vous déplairait de voir défiler sous vos yeux, ici, n'y étant repré-

sentes que par ma fantaisie, le cortège cle vos futurs caudataires, de vos prétendants sérieux

— Mon cher Spindler, je sais peut-être sinon aussi bien, du moins autant que vous, de qui vous allez me parler : l'hôtel de Kelner a des murailles de terre dont les vibrations m'apportent les bruits du monde ; mais n'importe ! Je vous laisse le champ libre : cela m'amusera; je suis curieuse de voir si votre imagination manie aussi bien le pinceau que votre main la lancette, quand ce ne serait que pour imposer un peu silence à notre ami, qui fredonne à faire regretter la Palti...

— Vous dites, madame, que vous ne voulez pas vous remarier, je ne me permettrai pas de révoquer votre parole en doute : je sais que vous êtes la sincérité même. Seulement, entre l'intention et le fait, la distance est encore plus grande qu'entre les lèvres et la coupe. Comment pourrez-vous résister à tous les empressements dont vous allez être, dont vous êtes déjà l'objet, et dont le nombre et l'ardeur ne peuvent aller qu'en croissant.

— Au fait ! docteur! au fait.

— Je ne vous parlerai que pour mémoire du savant professeur Mattéus et de l'humble praticien qui s'appelle Max Splinder : l'un et

Si .1 ETAIS REIN F.! 1 "21

l'autre donneraient bien la moitié des années qui leur restent à vivre pour...

— Et vous oubliez Benfeld, interrompt malignement la baronne.

— J'aurais mauvaise grâce à n'en pas parler, ce n'est pas assurément le moins amoureux.

— Ni le moins enrhumé!

— Riez, baronne, riez... c'est bon signe! Mais n'en restez pas moins convaincue de notre triple attachement, plus ardent que vous ne voulez le croire; seulement nos prétentions sont les moins ambitieuses de toutes, Nous n'avons jamais eu l'espérance ridicule d'allier nos hivers à votre printemps, nous avons mesuré la distance qui nous sépare, et chacun de nous trois a pu s'appliquer la parole de l'Ecriture : Non sum digmis... et puis, si l'un de nous obtenait, après tout, cet honneur insigne, sans doute, vous viendriez à l'aimer plus que les deux autres, tandis que nous sommes si heureux de partager fraternellement votre chère amitié!

— Au fait, docteur!

— J'y arrive, mais vous parler et ne pas vous dire qu'on vous aime... est-ce possible?

Le docteur est très-ému, le professeur ne

l'est pas moins; ii serre la main de son ami avec énergie.

Max redevient grave et continue :

— Les trois coups sont frappés, le rideau se lève, mes acteurs entrent en scène. Le premier est un homme jeune encore, clans la force de l'âge, appartenant au meilleur monde, par sa famille, par...

— De grâce ! ne nommez personne !

— Soyez discret, Max! ajoute Mattéus.

— Soit, bien que ce soit après tout le mystère de polichinelle : il suit la même carrière que votre heureux époux, d'une façon moins brillante peut-être, mais il a devant lui un avenir plein de promesses, le diplomate...

— Docteur, yos allusions deviennent d'une transparence : gazez un peu, je vous prie.

— Ce diplomate, dont la fortune est considérable, se recommande d'ailleurs à votre intérêt par une communauté d'infortunes; époux d'une aimable jeune femme, il a eu la douleur de la perdre prématurément, et le voilà, comme vous, condamné aux regrets et à la solitude du veuvage.

— Est-ce donc une raison pour qu'il veuille m'épouser?

— Non, sans doute, ce ne serait pas une raison suffisante. Mais lui, qui n'était autre-

fois qu'un de vos fervents admirateurs, a senli, à la mort du baron, une émotion étrange lui gonfler le cœur. Les sentiments, comme les idées, vivent d'association, n'est-ce pas, Mattéus? et un beau jour, M. de,., pardon ! j'allais dire son nom, s'est trouvé bien étonné de trouver sa commisération transformée en un amour ardent pour la jeune et belle veuve. Il est vraiment très-épris, baronne, non-seulement de votre personne, mais de votre es* prit élevé, de votre noble cœur! Il vous aime, il est libre, sans enfants... Pourquoi vos deux veuvages ne s'oublieraient-ils pas dans une même union?

— Y songez-vous? Au choc de deux cailloux, l'étincelle jaillit encore, mais de l'union de deux souvenirs ou de deux regrets, quelle harmonie peut-il résulter? D'ailleurs, l'idée de servir de point de comparaison, l'avantage dût-il être absolument de mon côté, me révolte. Je n'admets la succession qu'en fait de royauté,

•et si votre prétendant, devenu mon époux, n'oubliait pas assez vite celle qu'il pleure, moi, assurément, j'arriverais à regretter ma liberté engagée, mon indépendance perdue... N'en parlons donc plus, vous m'obligerez.

— Vous n'êtes pas raisonnable, baronne, reprend Mattéus, et votre impitoyable logique

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tourne au sophisme; pourquoi faire de l'incidence un argument principal? Je connais l'honorable personne dont vous a entretenue mon ami, et je crois vraiment que votre refus préalable, sans plus ample informé, n'a pas de raison suffisante pour être formulé d'une façon aussi péremptoire! Vous y reviendrez.

— Jamais !

— Alors, je continue mes présentations, dit en soupirant le docteur. Le second de mes candidats est un de mes meilleurs amis, un vrai gentilhomme; bravoure proverbiale nature d'élite, et quoique le voile blanc de nos montagnes commence à descendre sur son front, il justifie mieux que personne le vers du poëte :

« Les roses quelquefois fleurissent sous la neige. »

Seulement il ne faut pas que ses cheveux grisonnants vous effarouchent, il pourrait être votre père.

— Pourquoi pas mon bisaïeul, tout de suite?

— Vous plaisantez à travers tout, c'est un tort; si j'ai prononcé le mot de père, c'est que celui dont je vous parle ne voudrait vous épouser que pour faire de vous sa fille bien-aimée; il porte un grand nom. il a un esprit fin et mordant, un cœur d'or; quant à sa fortune, je serais embarrassé pour vous en dire le chiffre

exact, il ne le sait pas lui-même; je puis cependant vous affirmer qu'il n'a pas moins de huit à neuf cent mille livres de rente. Tout cela doit vous tenter et rentre d'autant mieux dans l'ordre de vos idées, que cette union vous laissera toute votre liberté. Avant de répondre, réfléchissez, baronne, réfléchissez !

— Toutes mes réflexions sont faites : passons!

— Passons ! je le veux bien : vous conviendrait-il d'arrêter votre choix sur un beau gentilhomme, jeune celui-là, par exemple, car je veux procéder par contraste.

— Par antithèse, s'il vous plaît, hasarde Mattéus.

— Par antithèse, si vous voulez : c'est un homme du meilleur monde, sans cela je ne vous en parlerais pas, ardent, enthousiaste, poussant tout à l'extrême. Chez lui, chaque sentiment est une passion, dont il ne saurait mesurer ni le développement, ni la manifestation. C'est ainsi que son amour pour vous touche à la frénésie....

— Vous m'étonnez ! dit froidement Louise.

— Mais....

— 11 y a donc un mais...

— Mais si la contagion vous gagne, prenez bien garde, je vous en prie, l'amour n'est pas le seul de ses violents mérites, il est aussi

jaloux au suprême degré, et, devenu votre époux, la moindre coquetterie de votre part (si vous êtes coquette!), dont il ne serait pas l'objet, suffirait pour le transformer en Othello !

— Grand merci! Du rôle de Desdémone, je n'aime que la romance du Saule, je ne le jouerai jamais jusqu'au dénouement.

— Alors, épousez certain jeune homme blanc et rose, timide comme une vierge, que ses tautes les chanoinesses semblent avoir élevé exprès pour vous. C'est le dernier héritier d'une noble race, il porte un nom illustre, et sera plus tard riche à millions. Vous serez à la fois sa femme, son amie, sa Providence...

— Et je finirai son éducation! Bien obligée, docteur! Semblable lâche De saurait convenir ni à mon âge, ni à mon caractère, j'ajoute ni à ma dignité.... Vous avez sans doute fini...

— Hum! hum ! fait le professeur, comme pour rappeler à son ami un nom oublié.

— Pas encore! Vous êtes l'objet de la respectueuse adoration d'un de nos plus grands poètes; c'est à votre pensée qu'il doit ses plus suaves inspirations, c'est vous qu'il a chantée sous le nom de Rosemonde. Vous offrir sa gloire, sa fortune et son nom est le plus cher, le plus ardent de ses vœux.

— Assez! assez! mon cher Spindier, vous jouez vraiment de malheur. Je le connais, ■votre grand poëte, je l'aime, et si je lis toujours avec émotion ses admirables vers, si je m'incline devant son génie, si je lui suis profondément dévouée, je souffre plus encore des faiblesses auxquelles il s'abandonne... Comme Musset, hélas! il s'enivre... Non!... non, Spindier, ma résolution est irrévocable. Je ne me remarierai jamais....

Au moment où la baronne disait ces dernières paroles avec animation, le domestique entra et lui remit un bouquet et une lettre. Louise déchira l'enveloppe avec nonchalance et parcourut là missive d'un œil distrait. Mais dès les premières lignes, elle pâlit; un tremblement nerveux agita ses mains, elle se leva, puis retomba sur sa chaise, en proie à la plus vive émolion, et murmurant tout bas :

— La bohémienne!... la bohémienne!

Voyant cela, les deux amis s'éloignèrent discrètement et sans bruit, pas assez vite cependant pour que le professeur Mattéus, observateur par habitude, n'eût remarqué sur l'enveloppe tombée un cachet aux armes du grand-duc.

Les demandes en mariage (suite) .

Pendant que Louise s'isole dans sa pensée, interroge le passé et hésite à prendre une résolution, de quoi s'occupe le monde de Freïberg? Des fêtes prochaines promises par le grand-duc? des courses annoncées? des nouvelles promotions dans l'ordre de Saint- Wolfang? des mutations survenues dans le corps diplomatique? Point! C'est de Louise, de Louise surlout que l'on s'occupe.

Entrons un instant dans un salon quelconque, parcourons les groupes, nous y saisirons des propos divers et des appréciations fantaisistes, mais le sujet sera toujours le même.

C'est chez le margrave de Briïnsfeld que je vous introduis : on n'y danse pas, on n'y fait

SI J ÉTAIS REINEÎ! 529

guère de musique, on y soupe encore moins ; c'est ce qu'on appelle une soirée sèche. Ecoutons.

— Voici madame de Kelner veuve !

— Et libre c'est de la chance !

— Oh! libre! elle l'a toujours été, ce n'est pas son mari qui la gênait beaucoup.

— N'importe! Il est toujours triste d'être seule à son âge.

— Quel âge peut-elle bien avoir?

— Vingt-cinq à vingt-six ans...

— C'est trente-six au moins, que vous voulez dire, n'est-ce pas?

— Allez donc, quarante ! au moins.

— Je gage pour quarante-deux !

— Pourquoi ne pas la faire toute de suite contemporaine de Mathusalem?

— Je me résignerais bien à lui servir de bâton de vieillesse.

— Et moi à la consoler dans son isolement.

— Alors, épousez-la.

— Ma foi, non ! je ne pousserai pas le dévouement jusque-là.... -

— II faudra pourtant bien qu'elle se marie il y a des cas où un mari est un protecteur et une précaution indispensable...

— D'accord; mais pour faire un civet, il faut un lièvre; pour un mariage, un mari ; et

ce mari où le trouver?... Vous voyez bien que X., lui-même, y renonce

Cela se dit, bien entendu, entre petits Messieurs, dont les cheveux sont séparés du front à la nuque, qui font assaut de chemises brodées et de cravates imperceptibles, et dont l'œil est sous verre.

Ecoutons, maintenant, des gens plus graves : ce sont deux personnages d'aspect sérieux, d'air respectable, d'âge déjà mûr.

— Kelner laisse-t-il sa femme dans une bonne situation de fortune?

-- Heiii !... Je n '.en jurerais pas... Savezvous qu'il menait grand Irain dans les derniers temps de sa vie... Il y a des fantaisies qui coûtent cher... Les danseuses entre autres, et puis il jouait... de malheur, de sorte que sa succession se solde par des valeurs négatives...

— Des dettes.... qui les payera?

— Sa femme, parbleu !

— Mais comment et avec quoi? Madame de Kelner n'est pas riche....

— Vous badinez! Elle est issue, non-seulement d'une des plus nobles, mais encore d'une des plus opulentes familles de Belgique.

— Croyez-vous? On m'avait dit que c'était une orpheline, que le baron avait épousée par amour. — Du reste, — cela m'est égal ;

SI J'ÉTAIS REINE î î 331

— ce que je maintiens, c'est qu'elle n'est pas riche, et que le peu qu'elle a économisé, elle se le réservera pour ses besoins personnels.

— On vante, cependant, sa bienfaisance, sa générosité, son désintéressement....

— Faux semblants... pure comédie... elle s'est assuré cette réputation pour se mettre à l'abri des sollicitations et des importunités, pour ne pas être obligée de toucher à son épargne, à la requête de qui que ce soit.

— Vous m 'étonnez !

— Rien de plus vrai... je le tiens d'un de nos amis, auquel l'avait affirmé une personne sûre, parente d'un familier de l'hôtel de Kelner.

■ — Diable! l'avenir ne me semble pas promettre à la jeune veuve des jours filés d'or et de soie... à moins qu'elle ne se remarie promptement...

— Là, serait, en effet, son ancre de salut... mais c'est plus facile à dire qu'à exécuter.... elle s'est bien un peu compromise.

— Oh ! un peu ! vous êtes modeste, répond un autre.

— Allons ! il ne faut pas ajouter foi à tout ce qu'on raconte...

— Sans doute, mais il n'y a pas de fumée sans feu... Je veux bien qu'on ait exagéré,

mais il y a certainement eu quelque chose.

— Vous m'en direz tant !

— C'est dommage pourtant, car elle est charmante... mais pauvre et compromise, elle n'a pas grande chance de trouver un second mari!....

Et les deux prud'hommes qui tiennent de leurs sœurs ou de leurs filles toutes ces racontances ne se figurent pas avoir fait autre chose que plaindre la baronne et s'être apitoyés sur son sort !

Avec les femmes, le ton change, mais c'est encore la môme romance. Elles sont en plus grand nombre, forment un cercle, et quelquesuns des maris et des sigisbés sont derrière elles pour leur donner la réplique :

— Vous savez la grande nouvelle, mesdames? vient de dire l'un de ces derniers...

— Quelle nouvelle? de quoi voulez-vous parler?

— Madame de Kelner va se remarier.

— Vous plaisantez!.... c'est impossible... allons donc!

— Je ne plaisante pas, et c'est d'autant plus possible que le comte de Kiïlbeck a fait hier officiellement sa demande,...

— Pardon, interrompit une jeune dame, je crois que vous pouvez avoir raison dans le

SI J ETAIS REINE ! î -",55

fond ; mais il y a erreur de nom, c'est Georges de Basel qui la demande en mariage, il a écrit hier à la baronne.

— Point ! reprend un autre mari, c'est notre poète Kinbelmann qui va succéder au baron de Kelner, il a présenté sa requête.

Deux autres voix s'élèvent pour formuler des assertions pareilles, et chaque fois qu'un nouveau nom est prononcé, il soulève un toile général dans le petit clan féminin; les exclamations d'incrédulité se succèdent; quelques-unes sont rouges d'indignation, et s'éventent avec une vivacité fébrile, la plupart chuchotent ; mais l'émotion la plus visible, c'est celle des mères dont les filles, déjà grandes, n'ont pas encore été demandées en mariage. Le mécontentement et le dépit se mêlent aujourd'hui à l'orgueil avec lequel elles couvent du regard, qui Gertrude, qui Marguerite ou Dorothée, ces belles petites roses et blondes dont elles sont si fières. Si elles n'osent le dire tout haut, elles le pensent assurément tout bas.

— Quelle injustice et quelle indignité! Cinq ou six soupirants, aux pieds de cette intrigante, et pas une main qui s'avance pour cueillir ces fleurs en boutons ! pas un regard pour admirer cet épanouissement de jeunesse et de grâce. A quoi .servent la beauté, la bonne renommée !

la vertu n'est-elle donc qu'un mot? Oh ! la vilaine femme, c'est elle qui empêche nos filles de se marier, c'est elle qui... etc., etc.

Cependant une voix assez aigre s'était fait entendre et avait demandé :

— Enfin! parmi tous cesbeauxpoursuivants d'amour, quel est le préféré? S'est-elle décidée à faire son choix, cette consolable Arthemise, cette merveilleuse baronne?

— Pas encore, que l'on sache!

— Je parie pour***!

— El moi pour***!

— Tant pis pour le préféré !

— En d'autres termes, le prédestiné !

— Que voulez-vous dire? s'exclama tout à coup, d'une voix grave, le professeur Mattéus, qui s'était approché silencieusement et avait sinon écouté du moins entendu la dernière partie de ce dialogue ; il n'y aura pas de préférence, si elle ne les a déjà refusées. Madame de Kelner refusera certainement toutes ces demandes...

— Sont-elles bien vraies, d'abord?

— Elles sont des plus sérieuses comme des plus honorables , mais elles n'ont aucune chance de succès...

— Que veut-elle donc alors cette femme, s'écrie une des plus impatientes de la

bande, Dieu le père, ou le prince régnant? — Pardon, madame, répondit Mattéus soulignant, avec son phlegme habituel, ce dernier mot : je ne pense pas que ce soit de madame de Kelner qu'il s'agisse, quand vous dites sur un pareil ton cette femme; la veuve du ministre de Belgique est, non -seulement à mon avis, mais au sens de tous les honnêtes gens, de celles qu'on ne se permet pas de qualifier ainsi. Quant à l'intervention du bon Dieu, elle est assez noble, assez sainte, assez pure, elle a assez souffert pour qu'il la bénisse. A-t-elle besoin de votre intervention près de lui? En ce qui concerne notre bien aimé souverain, que le Ciel protège ! il n'y a pas lieu de mêler son nom à ces commérages ; s'il faisait, à madame de Kelner, l'honneur de lui offrir sa main, ce serait encore lui qui serait honoré de sa préférence, — mais ne vous alarmez pas, mes bons amis, rien n'a été offert, et, je le crois du

moins, rien ne serait accepté

Ce petit épisode met fin aux conversations, et le vieux professeur ne tarde pas à se retirer, pédesfrement, suivant sun habitude, se répétant tout bas :

— Pauvre! pauvre Louise!

Drame.

Freïberg est dans la consternation. La résidence si calme, si sereine d'ordinaire, a pris un aspect inquiet et morne; des groupes se forment dans les rues, de distance en distance; on cause à demi-voix, ou s'interroge, on se répond avec mystère. Qu'est-il donc arrivé dans la capitale du grand-duché?

Quelle est la catastrophe imprévue qui vient porter le trouble et la tristesse dans celte population, hier encore si joyeuse et si riante.

Un crime odieux a été commis; chose inouïe clans les mœu-s allemandes, un assassinat s'est accompli en plein jour, dans une église ; le coupable a été arrête, on le juge, et comme la préméditation du meurtrier et ses aveux ne permettent point d'espérer l'admis-

sion de circonstancesatténuantesj'échafaudva se dresser sur la place publique! Le sang veut du sang, c'est la loi ; mais les Freïbergeois n'ont jamais vu leur séjour bien aimé, témoin d'une exécution capitale; leurs pères ne leur ont jamais parlé de ces horribles spectacles, et la perspective d'une aussi dramatique journée les bouleverse et les désespère! N'était-ce point assez de voir les dalles de leur temple rouges du sang versé par une main homicide ? Pourquoi n'ont-ils pas exigé des députés qu'ils ont envoyés au reischrath, comme conditions expresses de leur mandat, la promesse de voter pour l'abolition de la peine de mort? Regrets tardifs! le coupable va mourir. Je veux retracer à grands traits l'histoire de cet infortuné sans cherchera justifier son crime.

Deux femmes, jeunes encore toutes deux, pauvres toutes deux et ne vivant que de leur labeur quotidien, se trouvaient voisines dans un faubourg de Freïberg. Elles s'étaient, il y a quelque vingt ans, trouvées veuves à quelques semaines de dislance et restaient seules, chacune avec un enfant. Le double malheur qui les frappait simultanément les poussa l'une vers l'autre. Les deux mères firent ménage commun, confondirent leurs dernières ressources et rapprochèrent, pour les mieux

veiller, les berceaux de leurs deux enfants. Le petit garçon avait cinq ans, la petite fille deux à peine. La communauté ne vécut ni dans le luxe ni même dans l'aisance, mais le travail des deux pauvres femmes suffit cependant aux quatre appétits, et personne, dix ans durant, ne souffrit trop de la faim : c'était déjà quelque chose. Frantz et Berthe avaient grandi, mêlant leurs jeux, comme leurs larmes enfantines, et formant les premiers nœuds d'une affection qui semblait devoir durer éternellement. C'était plaisir de les voir aller tous deux le dimanche, à l'office, précédant leurs mères, la main dans la main, proprement vêtus, bien peignés; les bons Freïbergeois admiraient h l'église ces deux petits anges recueillis et priant le bon Dieu pour leurs mères et leurs pères, qu'ils avaient à peine connus. Dans la semaine c'était tout autre chose, les anges devenaient des démons. Leurs jeux étaient aussi bruyants que leurs querelles, qui cependant s'éteignaient toujours dans un bon et fraternel baiser. Berthe, plus timide et plus sédentaire, sortait peu; mais lorsque tous les deux faisaient une promenade, Frantz était son gardien, son protecteur, comme il eût été son défenseur au besoin. Vingt fois, pour tra-

verser le gué, il prit dans ses bras et porta péniblement la petite fille (un lourd fardeau pour son âge!), afin qu'elle ne se mouillât pas les pieds; vingt fois il se mit au-devant d'elle lorsqu'elle n'osait passer devant un chien inoffensif, ou qu'un autre enfaut du voisinage l'effrayait de menaces railleuses.

Le matin, avant le lever de sa jeune compagne, il allait courir les bois d'alentour pour lui faire un bouquet de (leurs champêtres, ou lui dénicher des nids, et la petite trouvait à son réveil, sur le pied de son lit, un buisson de pervenches et de violettes, ou bien entre deux œufs encore couchés sur la mousse un oisillon pépiant et ouvrant un large bec. D'où cela venait il? Point n'était besoin de le demander. Le coureur matinal était là, debout, attendant comme remerciement, le premier sourire de la dormeuse. Bientôt les éclats de voix et les rieuses querelles des enfants attiraient les deux mères, qui ne se sentaient pas la force de gronder en face de ce gracieux tableau, alors même que Frantz, clans son excursion, avait déchiré sa veste ou perdu l'un deses souliers. Elles souriaient à leur tour et se disaient à voix basse :

■ — Ils sont faits l'un pour l'autre; nous les marierons !

Élevés sous l'influence de ce courant d'idées, les deux enfants se prirent l'un pour l'autre d'une singulière affection. Ils semblaient vivre de la même vie et n'être que les deux parties inséparables d'un même tout. Toujours ensemble, ils n'étaient heureux que réunis, ne goûtaient un plaisir qu'en le partageant ; bref, ils mettaient déjà en action cet égoïsme à deux qu'à une autre époque de la vie on est convenu d'appeler l'amour.

Les années se passent plus radieuses, plus fortunées pour les deux enfants, plus lourdes, plus chargées d'inquiétudes pour les deux vieilles femmes. Mais le mauvais sort n'abdique jamais absolument ses droits, et lorsqu'il les revendique tard, ses coups, pour être inattendus, n'en sont que plus cruels. Frantz avait dix-sepl ans, Berthe quatorze, lorsque mourut subitement la mère du premier. Ce malheur fut bientôt suivi d'une nouvelle infortune : l'autre mère, épuisée de chagrins et de labeurs domestiques, devint soudainement aveugle. La double catastrophe jeta le désespoir dans ce groupe d'infortunés : les larmes succédèrent aux joyeux éclats de rire, l'inquiétude aux longues espérances ; car les malheurs présents n'étaient rien encore: il fallait vivre à trois! La mère, ne pouvant

plus travailler, les modiques ressources du pauvre ménage s'épuisèrent facilement, et la misère, avec son cortège d'angoisses, apparaissait déjà dans un horizon prochain. 11 fallut prendre un parti. C'était le tour des jeunes de subvenir aux besoins de celle qui les avait élevés et nourris : et sur ce point tout le monde fut d'accord; mais, si travailler est l'ambition de toute nature généreuse et bien organisée, travailler utilement, faire rendre au travail son juste salaire, est chose difficile, surtout pour deux enfants. Souvent la question fut longuement agitée en famille, et voici enfin ce qui fut décidé : Berthe serait mise en apprentissage chez la couturière de la cour, où, dès le début, elle toucherait toutes les semaines une petite rétribution. Quant à Frantz, la bonne mère se souvint qu'elle avait un arrière-cousin, riche mécanicien à Nuremberg, et elle lui fit écrire pour lui demander d'appeler près de lui son fils adoptif, afin de lui apprendre son état et d'en faire un bon ouvrier qui pût plus tard s'établir fructueusement à Freïberg. La réponse ne se fit pas attendre ; elle était digne du brave cœur auquel on s'était adressé. Le \ieux cousin ouvrait son cœur et sa maison à l'orphelin , et promettait, de le traiter comme son propre fils, se réservant d'assu-

542 SI JETAIS reine!!

rer plus tard son avenir, s'il savait s'en montrer digne.

L'heureux résultat de cette démarche, faite à leur insu, fut un coup de foudre pour les enfants : l'idée de subvenir, à leur tour, aux besoins deleur mère, les avait rendus heureux et tiers; mais la perspective d'une brusque séparation, dont il n'était pas même possible de prévoir la durée, les désespéra. Frantz versa d'amères et silencieuses larmes, et la douce Berthe, révoltée pour la première fois de sa vie, déclara qu'il ne partirait pas ; néanmoins, la décision était prise, il fallait s'y soumettre. D'ailleurs, la raison et la nécessité parlaient trop haut pour que leur voix ne fût pas écoutée.

La veille du départ, Frantz et Berthe allèrent une dernière fois sur le bord de la rivière; ils étaient silencieux, l'œil humide et la poitrine gonflée de sanglots prêts à éclater. Enfin la jeune fille dit à son ami :

— Tu reviendras, n'est-ce pas?

— Peux-tu me le demander? Laisse-moi devenir seulement un bon ouvrier. Je ne veux être riche qu'à Freïberg, entre ta mère et toi...

— Tu penseras bien à moi?

— Ta pensée ne me quittera pas.

— Tu m'aimeras toujours?

— Toujours.

— C'est que, sais-tu... si tu ne m'aimais plus, j'en mourrais

— N'aie donc pas de ces idées-là. . . Ne plus t'aimer, est-ce possible?... Mais toi, Berthe, à ton tour, tu m'attendras, tu me le jures?

— Je te le jure!

— C'est que, sais-tu, Berthe, tu es déjà bien jolie, tu le deviendras plus encore, et pendant mon absence, on te le dira souvent; promets-moi de ne jamais m'oublier

— Jamais I

— Si tu en aimais un autre, si tu m'étais infidèle, si tu me trahissais, jeté...

— Achève!

— Je te tuerais !

En disant ces mots, la voix du jeune homme avait pris un accent inaccoutumé, et dans son regard avait brillé un éclair de férocité.

Interdite un instant , ne sachant si elle devait pleurer ou rire, la jeune fille d'un mouvement spontané jeta ses bras autour du cou de son ami et lui donna son premier baiser de femme : baiser à la fois ardent et chaste, où elle avait mis son âme tout entière. Puis confuse, rougissante, elle s'enfuit en courant vers le seuil maternel.

Les deux enfants étaient unis devant Dieu !

Le lendemain. Frantz se dirigeait vers Nuremberg; Berthe travaillait à son atelier, et. la pauvre aveugle priait avec ferveur pour retrouver le plus tôt possible à ses côtés ses deux enfants bien-aimés.

Trois ans s'écoulent.

Frantz a fini son apprentissage ; il est devenu ouvrier habile, et son salaire augmente tous les jours : mais comme il a justifié toute la bienveillance de son patron, et que celui-ci fonde sur lui de justes espérances, il ne parle point encore de retour. Chaque mois il écrit, et sa lettre apporte chaque fois, avec toutes ses tendresses, la meilleure part de l'argent qu'il a gagné, de telle sorte que l'abondance a reparu dans le petit ménage. Berthe aussi est devenue bonne ouvrière, et si son gain est moindre (les labeurs féminins sont si peu rétribués), elle ne l'apporte pas moins de tout son cœur à la bourse commune ; mais sa mère, dont elle est l'orgueil, veut qu'elle en consacre à sa toilette une notable partie : si elle ne la voit pas, elle entend direautour d'elle que sa fille est jolie, et cela lui réjouit l'âme. La beauté de Berthe s'est du reste admirablement épanouie : le bouton est devenu fleur; les compliments et les hommages ne lui manquent pas. Elle fait l'admiration des

hommes et l'envie de ses compagnes. Heureusemenlle souvenir de Frantz lui sert d'égide, et, si elle aime à s'entendre dire qu'elle est belle, c'est qu'elle y trouve une nouvelle occasion de penser à l'absent.

Il y avait donc lieu d'espérer le bonheur pour ces trois braves créatures dans un avenir rapproché, lorsque l'entrée en scène d'un nouveau personnage, vint tout compromettre et amener le triste dénouement vers lequel nous marchons à grands pas.

Le fils de la maîtresse de Berthe était revenu à la maison : capitaine à trente ans, il pouvait espérer sous les drapeaux la plus brillante carrière ; mais sa mère, veuve et n'ayant que lui d'enfant, suffisamment riche d'ailleurs, et surtout effrayée par les bruits d'une guerre prochaine, l'avait tant prié que, bien à contrecœur, il quitta ses épaulettes et se décida à rentrer dans la vie civile. C'était un beau garçon, que le capitaine Ludwig, et les faciles succès de la vie de garnison l'avaient un peu gâté; au demeurant, un brave cœur, incapable d'une mauvaise action.

Dès le jour de son arrivée, il fut ébloui de la beauté de Berthe, et il se promit de mettre le plus tôt possible ce nouveau nom sur le répertoire de ses bonnes fortunes. Malheu-

reusement il avait compté sans son hôte, comme l'on dit, et l'honnête jeune fille, que ses politesses avaient d'abord enchantée, se refroidit à ses prévenances et lui ferma la bouche au premier aveu. Le capitaine avait joué un jeu dangereux : l'amour s'était sérieusement glissé dans son cœur, l'amour impétueux, tyrannique.

Or, lorsqu'il se fut bien raisonné et qu'il reconnut que le mal était sans remède , lorsque, d'autre part, il eut acquis la preuve que Berthe était, non -seulement la plus belle, mais encore la plus sage des filles de Freïberg, il prit un parti décisif. Un malin, il alla trouver sa mère et lui exposa en bons termes qu'il était amoureux de Berthe et qu'il voulait l'épouser; que son père l'avait bien prise, elle, ouvrière et sans fortune, ce qui n'avait pas empêché qu'il ne fût le plus heureux des maris, elle la meilleure des mères. Enfin, et comme dernier argument, dans le cas où elle ne serait pas convaincue, il lui rappela le dernier sacrifice qu'il venait de lui faire et la mit en demeure de lui céder à son

tour.

Dire quesemblableconfidence, faite à brûlepourpoint, ravit madame Goëtz, ce serait exagérer: cependant elle fit bonne contenance

et demanda à réfléchir; mais ce n'était pas l'affaire du capitaine, qui voulait emporter la place d'assaut. Bref, il plaida si bien, développa de si bons arguments, mit en œuvre tant decâiineries, que sa mère, moitié souriante, moitié fâchée, finit par dire oui et promit d'aller demander le consentement de la mère de Berthe.

En effet, dans l'après-midi, tandis que la jeune ouvrière, ne se doutant guère de la négociation dont elle allait être l'objet, attachait, en chantant, un //^/joyeux, une garniture de fleurs printanières à la jupe de satin bleu destinée à madame Mùller, madame Goëtz prenait le chemin du faubourg, en grande toilette, frappait à la porte de l'aveugle, et, dans le secret du tête-à-tête, avait avec elle une conversation qui ne dura pas moins de trois heures. Ce que se dirent les deux mères, qui le sait? qui pourrait le répéter? Ce que je puis affirmer, c'est qu'elles se séparèrent satisfaites l'une de l'autre, et que sur le seuil, elles s embrassèrent avec effusion. Le soir même madame Goëtz, convertie aux projets de son fils, lui laissait deviner qu'elle approuvait son choix et n'y mettait aucun obstacle, mais elle ajoutait qu'il fallait, pour réussir, de la prudence et delà circonspection; que les diffi-

cultes ne venant plus d'elle, c'était un conseil vraiment maternel qu'elle lui donnait, en l'engageant à temporiser, pour atteindre le but que peut-être elle-même désirait désormais autant que lui.

Sous un autre toit, si les paroles ne furent pas les mêmes, le thème ne varia pas. Pour la première fois, depuis longtemps, la mère ne toucha point à son assiette que sa fille chargeait cependant des meilleurs morceaux, et, lorsque le souper fut fini, elle la prit sur ses genoux, comme lorsqu'elle était petite, et, lui parlant de sa voix la plus tendre, lui tint le langage suivant : « J'ai peur, ma chérie, que tu ne sois pas heureuse, et je voudrais avant de mourir savoir ton existence assurée; je deviens vieille, je m'affaiblis tous les jours; ne me donneras-tu pas la joie de te laisser mariée, épouse aimée, mère peut-être?... Oui... Frantz: je sais bien ceque tu vas me répondre; Frantz! il est loin, il pense à nous, sans doute, mais qui te dit que dans sa nouvelle famille, il ne s'est pas créé de nouvelles affections? Peut-être t'oublie-t-il? Vois, le mois dernier il ne nous a pas même écrit! Quand vous avez échangé vos promesses, vous étiez encore enfants tous les deux Enfin, il est homme,

et les hommes se consolent plus facilement;

SI J ÉTAIS REINE ! î 549

et qui te dit, même, qu'il ne te saura pas gré d'avoir sacrifié son amour à l'obéissance filiale, au dernier vœu de celle qui fut aussi sa mère.... » et mille autres choses dans la même gamme. Il serait difficile de se faire une idée du débordement de pleurs, de reproches, d'indignation, de colère même, exhalé par la jeune fille, en réponse à ces insinuations. Abrégeons : — Au bout de trois mois, pendant lesquels le capitaine , surveillé par sa mère , a mis une sourdine à son éloquence amoureuse, Beithe s'est laissé persuader que, puisque Frantz n'écrit plus, c'est qu'il est devenu, sinon volage, du moins indifférent. Trop fîère pour rompre la première, elle se désole et s'indigne ! Les instances maternelles deviennent plus pressantes, si bien, qu'à un moment donné, sa foi est enfin ébranlée. Ah! vitraux de Chambord ! quel enseignement vous gardez et comme sont vraies les paroles sur lesquelles Verdi a écrit une si jolie phrase : « Femme varie! » Comme il connaissait le cœur humain l'humoriste qui le premier a dit : que, dans toute bouche de femme, Non ! n'est que le frère aînée de Oui ! — En d'autres termes, après une raisonnable résistance, Berthe s'est laissé convaincre; le souvenir de Frantz va s'effaçaiit, les torts sont, ou doivent être de

son côté : il se consolera, la mère l'a dit. En somme, quel changement de posilion! la richesse, le bien-être, le soleil ; au lieu du besoin, du travail et de l'ombre ! Quel triomphe sur les compagnes de l'atelier. Bien plus, elle va se trouver l'égale des dames dont elle faisait les robes, et qui jalousaient sa beauté. — Berthe consent : par un hasard qui n'étonnera personne, tout est prêt d'avance : corbeille, trousseau , bijoux ; les bans se publient , les dispenses s'achètent et, quelques jours après la foule se presse dans le temple de Freïberg, l'autel est couvert de fleurs, l'encens fume et l'heureux capitaine passe au doigt de sa belle fiancée l'anneau nuptial ; mais, au moment où le pasteur bénit les deux nouveaux époux, une rumeur soudaine circule parmi le peuple, un homme hagard, échevelé, poudreux, a traversé brusquement les rangs de la pieuse assistance, et, profitant de la stupéfaction générale, arrive jusqu'au pied de l'autel : là, il regarde en face la mariée et la frappe d'un couteau dont la lame disparaît tout entière, en s'écriant : — Moi ! du moins, Berthe ! j'aurai tenu ma parole.

Je renonce à vous peindre l'émotion générale, la confusion, suite inévitable d'un semblable assassinat ! On se jette sur le meurtrier

au moment où il arrache de la poitrine l'arme encore chaude du sang de sa victime et se dispose à s'en frapper lui-même; on le garrotte, et voilà le malheureux Frantz en prison; car c'est bien Frantz qui a commis le crime, Frantz revenu sur l'avis anonyme d'un officieux ami (les amis savent si bien leur rôle en pareil cas), mais pas assez courageux pour signer sa dénonciation. Détaille qui voudra cette horrible scène : la foule ameutée, Berthe morte sur le coup sans avoir pu prononcer une seule parole, le désespoir du jeune capitaine, la folie delà vieille aveugle, qu'ont égarée l'ambition et l'amour maternel! La ville est dans la consternation.

Sur l'ordre du grand-duc, la cour d'assises s'est assemblée, le procès s'est instruit avec une rapidité peu commune dans les fastes judiciaires. L'acte d'accusation n'est que le résumé technique des faits. Frantz, coupable devant ses juges, doit-il être absous ou condamné? Là est la question. Sa vie entière milite en sa faveur, son crime l'envoie à l'échafaud. Aussi la ville de Freïberg, comme le tribunal, est- elle partagée en deux camps : les uns sont tout disposés à la clémence; les autres réclament toute la sévérité des lois pour un forfait inouï dans les annales du pays. Les

débats poursuivent leur cours; Frantz avoue son crime, sa préméditation, sans hésitation comme sans forfanlerie. Seulement, lorsque le président lui demande s'il se repent, il relève vivement la tête et répond avec assurance :

— Oui ! je me repens d'être arrivé un jour trop tard! Elle aurait rompu son mariage, elle vivrait, la chère créature

Quant aux témoins à charge, leur douleur n'est pas moindre; l'époux infortuné, le capitaine Ludwig, raconte les faits sans accabler le coupable! A sa place n'en eût-il pas fait autant? Il aimait si passionnément Berthe, et Berthe était si bien faite pour être aimée! Seulement, c'est son rival qu'il aurait puni et non la femme, même oublieuse et parjure. De la vieille mère je ne parlerai pas ; elle est folle ! Ses deux enfants sont perdus, sa conscience lui reproche de les avoir tués l'un et l'autre : elle ne répond aux questions du tribunal que par des sanglots et des plaintes inarticulées; elle aussi demande à mourir! Après un éloquent plaidoyer de l'avocat défenseur du prévenu, plaidoyer qui attendrit l'assistance et les juges eux-mêmes, le jury se retire. Il rentre au bout d'un quart d'heure pour prononcer un verdict affirma tif : Oui! l'accusé est coupable. De tous ces hommes, il n'en est

pas un qui ne plaigne Frantz, qui n'ait pitié de lui, qui ne comprenne son crime; mais la loi domine tout et ses exigences sont imprescriptibles.

Frantz est condamné à mort!

Seulement les jurés, les magistrats, les notabilités delà résidence adressent au souverain un recours en grâce en sa faveur, invoquant son passé, son entraînement, sa jeunesse.

Les choses arrivées à ce point, entrons dans le salon de madame Millier, quelques heures après le verdict. C'est son jour de réception, et, comme à l'ordinaire, ce qu'on est convenu d'appeler la meilleure société de Freïberg s'y est donné rendez-vous; mais l'émotion de la rue y est entrée avec les visiteurs; un même sujet est dans toutes les bouches, les tables de jeu restent inoccupées et le procès de Frantz défraye toutes les conversations.

— Eh bien? dit la maîtresse de la maison au dernier arrivant.

— Tristes nouvelles, madame! Déclaré coupable à l'uDanimité... condamné à mort... Pauvre garçon!

— Là... là... ne vous attendrissez pas, mon cher Moser... c'élait prévu... et après tout c'est justice... qui a tué, doit être tué!...

— Voilà de bien cruelles paroles dans une aussi jolie bouche...

— Vos compliments ne changeront rien à» ma conviction... L'Evangile dit : Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît; moi je vais plus loin et, sans demander pourtant la mise en vigueur d'une législation draconienne, je voudraisque la peine du talion fût toujours appliquée.

— Oh! oh! voilà qui nous mènerait bien loin, interrompt le professeur Mattéus se mêlant à la conversation.

— Toute mauvaise action n'implique-t-elle pas le châtiment?

— Sans doute... mais...

— Il n'y a pas de mais... surtout, quand' il s'agit d'un assassinat et que la victime est une femme...

— Allons donc! c'est là où je vous attendais. Si c'était Berlhe qui eût tué Frantz, jugeriezvous de même? Or, à mon sens, le plus coupable des deux, le véritable assassin , ce n'est pas le malheureux qu'on vient de condamner...

— Quel paradoxe!

— En aucune façon : vous avez à votre insu, j'aime à le croire, madame Muller, deux poids et deux justices, et je reste convaincu que l'intervertissement des rôles, dans ce

drame sanglant, vous trouverait plus indulgente. Je maintiens ce que j'ai avancé. Avant que Frantz ne la frappât au pied de l'autel, Berthe l'avait déjà moralement tué par son indigne trahison. Je veux bien faire la part à votre partialité pour votre sexe, mais ditesmoi, pensez-vous que le poignard soit la seule arme homicide entre les mains? Dans la bouche d'une femme la calomnie ne frappe-t-elle pas aussi sûrement, mais avec des raffinements de cruauté...

— La calomnie! la calomnie! un grand mot, bien sonore! et dont on abuse; j'entends tout le monde s'en plaindre et je ne la trouve nulle part...

— Vous m'étonnez!

— A moins que vous ne décoriez de cette pompeuse appellation nos causeries de salon, nos innocentes critiques. En tout cas, ce n'est assurément pas à Freïberg que la calomnie, puisque calomnie il y a, revendiquera son droit de cité. . .

— Si c'est votre opinion, n'en parlons plus. En attendant, il est un autre point sur lequel vous n'êtes pas d'accord avec tout le monde. A peine la nouvelle de l'arrêt s'est-elle répandue, que toute la population s'est émue; ouvrez cette fenêtre, et, regardez la foule qui

5u6 SI J ÉTAIS REINE ! !

se presse devant la grille du palais; elle attend le retour de la députation que la bourgeoisie a envoyée implorer la clémence du souverain. Le jury, la cour elle-même ont dressé une supplique en faveur de celui qu'ils viennent de condamner; la loi a exercé ses droits, l'humanité revendique les siens...

— Que vous êtes naïf ! mon savant ami (vous me permettez de vous appeler mon ami, n'est-ce pas? quoique vous preniez plaisir à me taquiner ce soir) ! Vous donnez à toutes ces manifestations un sens qu'elles n'ont pas. Le peuple de Freïberg est un peuple blond, il a l'horreur des émotions violentes, et ce qu'il veut surtout, c'est ne pas voir encore couler le sang : c'est déjà trop d'un assassinat, la perspective d'une exécution, l'épouvante, l'émotion générale ne saurait être autrement expliquée et Frantz n'est pour rien en tout cela. Qu'il vive ou qu'il meure, peu importe, pourvu qu'il ne meure pas en place publique, sur un éehafaud, en plein jour, aux yeux de tous

Madame Mûller eût sans doute continué longtemps sur ce ton, et longuement brodé sur ce thème si, en ce moment, n'étaient entrés ensemble, graves, sérieux, tristes, le docteur Spindler et le marquis de Benfeld; ce

si j'étais reine ! ! ô:jt

dernier est coiffé de travers, et grimace comme s'il avait envie de pleurer.

— Tout est fini ! dit le docteur, Son AUesse a refusé de recevoir la députation et déchiré le recours en grâce : le pauvre diable est décidément condamné sans appel. Le grandduc est impitoyable, lui si bon d'ordinaire...

— Ce n'est pas son père qui aurait refusé de se laisser fléchir par les prières de toute la résidence, hasarde un vieillard contemporain de l'autre règne.

— Que faire maintenant? continue le docteur. Je cherche sans trouver; il ne faut pas cependant que Frantz meure... Si je connais sais quelqu'un qui eût assez d'influence sur l'esprit de Son Altesse, une voix qui pût trouver la route de son cœur...

— Si Roland de Tauchnitz était à Freïberg, dit Mattéus.

— Si madame de Kelner n'était pas volontairement recluse, ajoute madame Mûller; et en disant ces mots un sourire sardonique et méchant contracte ses lèvres minces Le docteur, qui l'a entendue, se frappe le front et s'écrie :

— Je ne sais pas, madame, pourquoi vous dites cela... mais, quelle que soit l'intention, la parole est bonne el j'en profite!

Et, sans ajouter un mot, le docteur prend son chapeau, sert et se jette dans sa voiture. Dans le trajet qui sépare l'hôtel de madame Miiller de celui de la baronne, à la lueur des lanternes, il écrit rapidement au crayon, sur un feuillet de son agenda, quelques lignes. Aussitôt arrivé, il fait remettre son billet en disant qu'il attend la réponse. Quelques minutes après, le valet de chambre 4e madame de Kelner revient et lui remet un pli cacheté à l'adresse de Son Altesse Amédée XII f, grandduc de Freïberg. De cette lettre nous n'avons lu que deux mots : ceux-ci : « Je vous en prie. »

Laissons le docteur rouler vers le palais, madame Millier pérorer dans son salon| Louise, écrire dans son cabinet ou rêver dans sa chambre bleue et attendons que le soleil la réveille sous ses rideaux de dentelle.

Un gros bouquet et une lettre scellée du sceau grand-ducal ont été apportés, dès le matin, par un page du palais ; elle respire les parfums de l'un et déchire l'enveloppe de l'autre :

si j'étais reine!! 5S9

« Madame,

« .le ne croyais pas que le bonheur de recevoir pour la première fois une lettre de vous pût me causer un si vif chagrin : vous me placez entre mon... affection et ma conscience, entre mon devoir et l'occasion d'obéir à votre volonté. Je devrais vous refuser, je n'en ai pas le courage. Frantz ne mourra pas, je viens de signer la commutation de sa peine : plus tard, je ferai mieux, si votre protégé s'en montre digne. Ne croyez pas cependant que je vous accorde simplement la grâce que vous avez exigée : après avoir repoussé tant d'autres instances, je me montrerais trop généreux. Non, je vous la vends : puisque vous ne voulez pas me permettre encore d'aller chez vous , je vous demande de recevoir tous les jours, dès qu'il sera de retour à Freïberg, mon ami, mon frère, mon Achate! Roland deïauchnitz. Il vous parlera, il vous verra, et me rapportera chaque jour de vos nouvelles.

« Ce marché conclu, soyez assez bonne pour suppléer par la pensée à tout ce que vous porte discrètement cette lettre, et croyez aux sentiments d'admiration et de dévouement de...

Votre ami et serviteur, « Àmédée. »

Ce fut ainsi que Frantz eut Ja vie sauve, et que Roland ne tarda pas à devenir, par procuration, le commensal assidu de l'hôtel de Keluer.

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