‹ Sicle de Louis XIVChapitre 226 sur 447 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

pourvues quand le général est le ministre. Ces deux hommes, tantôt commandant ensemble, tantôt séparément, lurent toujours d’intelligence; ils conféraient souvent à La Haye avec le grand pensionnaire Heinsius ^ et le greffier Fagel^, qui gouvernaient les Provinces-Unies avec autant de lumière que les Barnevelt ^ et les de Witt et avec plus de bonheur. Ils faisaient toujours de concert mouvoir les ressorts de la moitié de TEurope contre la maison de Bourbon ; et le ministère de France était alors bien faible pour résister longtemps à ces forces réunies. Le secret de leur projet de campagne fut toujours gardé entre eux. Ils arrangeaient eux-mêmes leurs desseins, et ne les confiaient à ceux qui devaient les seconder qu’au point de l’exécution. Chamillart, au contraire, n’étant ni politique, ni guerrier, ni même homme de finance, et jouant cependant le rôle d’un premier ministre, dans l’impuissance où il était de faire des arrangements par lui-même, les recevait de plusieurs mains subalternes. Son secret était quelquefois divulgué, avant même qu’il sut précisément ce qu’on devait faire. C’est ce que le marquis de Feuquières lui reproche avec raison; et de Maintenon avoue dans ses lettres que cet homme qu’elle avait choisi était un ministre incapable^. Ce fut là une des principales causes du malheur de la France.

Dès que Marlborough eut le commandement des armées confédérées en Flandre, il fit voir qu’il avait appris l’art de la guerre sous Turenne. Il avait fait autrefois ses premières campagnes, volontaire sous ce général. On ne l’appelait dans l’armée que le bel Anglais; mais le vicomte de Turenne avait jugé que le bel Anglais serait un jour un grand homme. Il commença par élever des officiers subalternes jusqu’alors inconnus, dont il démêlait le mérite, sans s’assujettir à l’ordre du grade militaire, que nous appelons en France Vordre du tableau. H

1. Heinsius ( 1640-1720), ennemi acharné de la France et de Louis XIV, entièrement dévoué à Guillaume III, son protecteur, fut élu grand-pensionnaire de Hollande, en 1689, et réélu de cinq ans en cinq ans jusqu’à sa mort.

2. Fagel (François-Nicolas), secrétaire des Etats-Généraux, appartenait à une famille illustre des Provinces- Unies, qui a fourni beaucoup d’hommes d’Etat à la république.

3. Barneveldt (Jean Van-Olden), né vers 1549, décapité en 1619, grandpensionnaire de Hollande, l’un des meilleurs républicains de sa patrie, fut

la victime de l’ambitieux Maurice de Nassau, le stathouder, chef du parti militaire.

4. Voltaire a raconté plus haut, au chapitre X, le sort malheureux des frères de Witt.

5. « Chamillart, dit Saint-Simon, était très-borné, et, comme tous les gens de peu d’esprit et de lumières, très-opiniâtre, très-entété, riant jaune avec une douce compassion à qui opposait des raisons aux siennes, et entièrement incapable de les entendre, par conséquent dupe en amis, en affaires et en tout. »

savait que quand les grades ne sont que la suite de l’ancienneté, l’émulation périt; et qu’un officier pour être plus ancien, n’est pas toujours meilleur ^ (1702) Il forma d’abord des hommes. 11 gagna du terrain sur les Français sans combattre. Le premier mois, le comte d’Atblone^, général hollandais, lui disputait le commandement; et dès le second, il fut obligé de lui déférer en tout. Le roi de France avait envoyé contre lui son petit-fils, le duc de Bourgogne, prince sage et juste, né pour rendre les hommes heureux. Le maréchal de Boufflers, homme d’un courage infatigable, commandait l’armée sous ce jeune prince. Mais le duc de Bourgogne, après avoir vu prendre plusieurs places, après avoir été forcé de reculer par les marches savantes de l’Anglais, revint à Versailles au milieu de la campagne. (Septembre et octobre 1702) Boufflers resta seul témoin des succès de Marlborough, qui prit Venloo, Ruremonde, Liège, avançant toujours et ne perdant pas un moment la supériorité.

Marlborough, de retour à Londres après cette campagne, reçut les honneurs dont on peut jouir dans une monarchie et dans une république: créé duc par la reine, et^, ce qui est plus flatteur, remercié par les deux chambres du parlement, dont les députés vinrent le complimenter dans sa maison.

11 s’élevait cependant un homme qui semblait devoir rassurer la fortune de la France: c’était le maréchal duc de Villars^, alors lieutenant général, et que nous avons vu depuis généralissime des armées de France, d’Espagne et de Sardaigne, à l’âge de quatre-vingt-deux ans, officier plein d’audace et de confiance. Il avait été l’artisan de sa fortune par son opiniâtreté â faire au delà de son devoir. Il déplut quelquefois à Louis XIV, et, ce qui était plus dangereux, à Louvois, parce qu’il leur parlait avec la même hardiesse qu’il servait. On lui reprochait de

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