CHAPITRE XIX. 25;i
De là il avait repris Huy‘, Limbourg^^ et s’était rendu maître de tout le bas Rhin. Le maréchal de Villeroi, au sortir de sa prison, commandait en Flandre, et n’était pas plus heureux contre Marlborough qu’il ne l’avait été contre le prince Eugène. En vain le maréchal de Boufllers venait de remporter, avec un détachement de l’armée, un petit avantage au combat d’Eckcren^, contre Obdam, général hollandais. Un succès qui n’a point de suite n’est rien.
Cependant, si le général anglais ne marchait pas au secours de l’Empereur, la maison d’Autriche semblait perdue. L’électeur de Bavière était maître de Passau^. Trente mille Français, sous les ordres du maréchal de JVlarsin^, qui avait succédé à Villars, inondaient le pays au delà du Danube. Des partis couraient dans l’Autriche. Vienne était menacée d’un côté par les Français et les Bavarois, de l’autre par le prince Bagotski®, à la tête des Hongrois combattant pour leur liberté, et secourus de l’argent de la France et de celui des Turcs. Alors le prince Eugène accourt d’Italie ; il vient prendre le commandement des armées d’Allemagne : il voit à Heilbronn le duc de Marlborough^. Ce général anglais, que rien ne gênait dans sa conduite, et que sa reine et les Hollandais laissaient maître de ses desseins, mar-
1. H U Y, sur la Meuse, est une ville forte de la province de Liège, dans le royaume de Belgique; prise et brûlée par les Français en 1693, démantelée par les Hollandais en 17is, elle a été de nouveau fortifiée en 1815.
2. Limbourg est maintenant une petite ville de la province de Liège, sur la Verdre, à l’est de Verviers, dans le royaume de Belgique.
3. Eckeren est près d’Anvers; Obdam, qui voulait prendre cette ville, fut assailli au milieu des canaux et forcé de regagner la Meuse (30 juin 1703j.
4. Passau, au confluent de l’Inn et du Danube, dans la basse Bavière, ville forte sur la frontière de l’Autriche.
5. Marsin ou Marchin (Ferdinand, comte de), fils de ce Marsin qui s’attacha à Condé pendant la Fronde, et le suivit chez les Espagnols; passa du service de la maison d’Autriche à celui de la France; maréchal en 1703; tué à Turin en 1706. Saint-Simon en a parlé d’une manière peu flatteuse : « C’était un très-petit homme, vif, sémillant, ambitieux, bas complimenteur sans fin, 1 abillard de même... il ne manquait ni
d’esprit ni de manège; ne laissait pas, malgré ce flux de paroles, d’étre de bonne compagnie et d’être mêlé à l’armée avec la meilleure, et toujours bien avec le général sous lequel il servait...» Et autre part : « Esprit subtil, léger, de peu de fond, de peu de jugement, de peu de capacité, dont tout l’art et le mérite allait à plaire. 11 était moins que rien, du pays de Liège. »
6. Ragotski, suivant l’orthographe slave, ou Rakoezi, en magyare, était le descendant des souverains magyares de Transylvanie, beau-fils de l’illustre Tekeli, et petit-fils du comte Zrini, ban de Croatie, mort sur l’échafaud autrichien. L’empereur l’avait fait arrêter en 1701 ; mais il s’était enfui en Pologne et au mois de juin 1703 il s’était mis à la tête des mécontents de la haute Hongrie; l’insurrection avait rapidement grandi, et dans ce moment il menaçait Presbourg et Vienne.
7. Le* prince Eugène et Louis de Bade eurent surtout des conférences avec Marlborough (16 juin 1794) à Rastadt, dans le château que le prince de Bade avait fait construire sur le modèle de celui de Versailles, mais dans des proportions bien plus petites.
elle au secours du centre de l’Empire. Il prend d’abord avec lui dix mille Anglais d’infanterie et vingt-trois escadrons. Il hâte sa marche: il arrive vers le Danube, auprès de Donawerth, visà-vis les lignes de l’électeur de Bavière, dans lesquelles environ liuU mille Français et autant de Bavarois retranchés gardaient les pays conquis par eux^ Après deux heures de combat (2 juillet 1704), Marlborough perce à la tête de trois bataillons anglais, renverse les Bavarois et les Français. On dit qu’il tua six mille hommes, et qu’il en perdit presque autant. Peu importe à un général le nombre des morts, quand il vient à bout de son entreprise-. Il prend Donawerth; il passe le Danube: il met la Bavière à contribution.
Le maréchal de Villeroi, qui l’avait voulu suivre dans ses premières marches, l’avait tout d’un coup perdu de vue, et n’apprit où il était qu’en apprenant cette victoire de Donawerth^.
Le maréchal de Tallard, avec un corps d’environ trente mille hommes, vient pour s’opposer à IMarlborough par un autre chemin, et se joint à l’électeur; dans le même temps le prince Eugène arrive, et se joint à Marlborough.
Enfin les deux armées se rencontrent assez près de ce même Donawerth, et dans les mêmes campagnes où le maréchal de Villars avait remporté une victoire un an auparavant. Il était alors dans les Cévennes. Je sais qu’ayant reçu une lettre de l’armée de Tallard, écrite la veille de la bataille, par laquelle on lui mandait la disposition des deux armées, et la manière dont le maréchal de Tallard voulait combattre, il écrivit au président de Maisons, son beau-frère, que, si le maréchal de Tallard donnait bataille en gardant cette position, il serait infailliblement défait. On montra la lettre à Louis XIV; elle a été publique.
(13 auguste 1704) L’armée de France, en comptant les Bavarois, était de quatre-vingt-deux bataillons et de cent soixante escadrons, ce qui faisait à peu près soixante mille combattants, parce que les corps n’étaient pas complets. Soixante-quatre ba-
1. Marlborough s’élait réuni à l’armée du prince de Bade près d’Ulm; c’est alors seulement qu’il attaqua avec des forces supérieures les Bavarois, retranchés près de Donauwertli, sur les hauteurs du Scliellenberg.
2. C’est là quelquefois une vérité cruelle; mais le plus souvent le général, par intérêt comme par humanité, est sensible au nombre des morts.