‹ Sicle de Louis XIVChapitre 389 sur 447 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

A voir l’aisance des particuliers, ce nombre prodigieux de maisons agréables bâties dans Paris et dans les provinces, cette quantité d’équipages, ces commodités, ces recherches qu’on nomme luxe^ on croirait que l’opulence est vingt fois plus grande qu’autrefois. Tout cela est le fruit d’un travail ingénieux, encore plus que de la richesse. Il n’en coûte guère plus aujourd’hui, pour être agréablement logé, qu’il n’en coûtait pour l’être mal sous Henri IV. Une belle glace de nos manufactures orne nos maisons à bien moins de frais que les petites glaces qu’on tirait de Venise. Nos belles et parantes étoffes sont moins chères que celles de l’étranger, qui ne les valaient pas.

Ce n’est point en effet l’argent et l’or qui procurent une vie commode, c’est le génie. Un peuple qui n’aurait que ces métaux serait très-misérable : un peuple qui, sans ces métaux, mettrait heureusement en œuvre toutes les productions de la terre, serait véritablement le peuple riche. La France a cet avantage, avec beaucoup plus d’espèces qu’il n’en faut pour la circulation.

L’industrie s’étant perfectionnée dans les villes, s’est accrue dans les campagnes. Il s’élèvera toujours des plaintes sur le sort des cultivateurs. On les entend dans tous les pays du monde, et ces murmures sont presque partout ceux des oisifs opulents, qui condamnent le gouvernement beaucoup plus qu’ils ne plaignent les peuples. Il est vrai que, presque en tout pays, si ceux qui passent leurs jours dans les travaux rustiques avaient le loisir de murmurer, ils s’élèveraient contre les exactions qui leur enlèvent une partie de leur substance; ils détesteraient la nécessité de payer des taxes qu’ils ne se sont point imposées, et de porter le fardeau de l’État, sans participer aux avantages des autres citoyens L II n’est pas du ressort de l’histoire d’examiner comment le peuple doit contribuer sans être foulé, et de marquer le point précis, si difficile à trouver, entre l’exécution des lois et l’abus des lois, entre les impôts et les rapines; mais l’histoire doit faire voir qu’il est impossible qu’une ville soit florissante sans que les campagnes d’alentour soient dans l’abondance ; car certainement ce sont ces campagnes qui la nourrissent. On entend, à des jours réglés, dans toutes les villes de France, des reproches de ceux à qui leur profession permet de déclamer en

1. Ce sont des réflexions vraies et hardies, surtout à l’époque où écrivait Voltaire. La révolution de 1789 a proclamé Téquitable répartition des charges

entre les citoyens, et leur participation plus ou moins directe à l’établissement de l’impôt.

public contre toutes les différentes branches de consommation auxquelles on donne le nom de luxe^. Il est évident que les aliments de ce luxe ne sont fournis que par le travail industrieux des cultivateurs, travail toujours chèrement payé.

On a planté plus de vignes, et on les a mieux travaillées : on a fait de nouveaux vins qu’on ne connaissait pas auparavant, tels que ceux de Champagne auxquels on a su donner la couleur, la sève et la force de ceux de Bourgogne, et qu’on débite chez l’étranger avec un grand avantage : cette augmentation des vins a produit celle des eaux-de-vie. La culture des jardins, des légumes, des fruits, a reçu de prodigieux accroissements, et le commerce des comestibles avec les colonies de l’Amérique en a été augmenté : les plaintes qu’on a de tout temps fait éclater sur la misère de la campagne ont cessé alors d’être fondées D’ailleurs, dans ces plaintes vagues, on ne distingue pas les cultivateurs, les fermiers, d’avec les manœuvres. Ceux-ci ne vivent que du travail de leurs mains; et cela est ainsi dans tous les pays du monde, où le grand nombre doit vivre de sa peine. Mais il n’y a guère de royaume dans l’univers ou le cultivateur, le fermier, soit plus à son aise que dans quelques provinces de France; et l’Angleterre seule peut lui disputer cet avantage. La taille proportionnelle, substituée à l’arbitraire dans quelques provinces, a contribué encore à rendre plus solides les fortunes des cultivateurs qui possèdent des charrues, des vignobles, des jardins. Le manœuvre, l’ouvrier, doit être réduit au nécessaire pour travailler : telle est la nature de l’homme. Il faut que ce grand nombre d’hommes soit pauvre, mais il ne faut pas qu’il soit misérable

Le moyen ordre ® s’est enrichi par l’industrie. Les ministres et les courtisans ont été moins opulents, parce que l’argept ayant augmenté numériquement de près de moitié, les appointements et les pensions sont restés les mêmes et le prix des

1. Voltaire a enveloppé sa pensée d’obscurité ; il aurait mieux fait de dire franchement et nettement quels sont ceux à qui leur profession permet de déclamer en public contre toutes les différentes branches de consommation. 11 défend le luxe, c’est bien ; mais il y a luxe et luxe^ et il ne distingue pas.

2. 11 ne s’agissait pas encore alors de l’industrie plus récente qui a renouvelé et agrandi la fortune des vins mousseux et travaillés de Champagne.

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