CHAPITRE XXXI
et cet exemple est si bien suivi de nos jours, qu’elle en contient déjà plus de cent quatre-vingt mille. Il fait rouvrir l’école de droit, fermée depuis cent ans. Il établit dans toutes les universités de France un professeur de droit français. Il semble qu’il ne devrait pas y en avoir d’autres, et que les bonnes lois romaines, incorporées à celles du pays, devraient former un seul corps des lois de la nation ^ .
Sous lui les journaux s’établissent On n’ignore pas que le Journal des Savants, qui commença en 1665, est le père de tous les ouvrages de ce genre dont l’Europe est aujourd’hui remplie, et dans lesquels trop d’abus se sont glissés, comme dans les choses les plus utiles.
L’académie des belles-lettres, formée d’abord en 1663 de quelques membres de l’académie française, pour transmettre à la postérité par des médailles les actions de Louis XIV, devint utile au public dès qu’elle ne fut plus uniquement occupée du monarque, et qu’elle s’appliqua aux recherches de l’antiquité et à une critique judicieuse des opinions et des faits. Elle fit à peu près dans l’iiistoire ce que l’académie des sciences faisait dans la physique : elle dissipa les erreurs.
L’esprit de sagesse et de critique, qui se communiquait de proche en proche, détruisit insensiblement beaucoup de superstitions. C’est à cette raison naissante qu’on dut la déclaration du roi de 1672, qui défendit aux tribunaux d’admettre les simples accusations de sorcellerie. On ne l’eût pas osé sous Henri IV et sous Louis XIIF ; et, si depuis 1672, il y a eu encore des accusations de maléfices, les juges n’ont condamné d’ordinaire les accusés que comme des profanateurs, qui d’ailleurs employaient le poison \
1. Il y a ici deux choses à distinguer, il est utile comme on le fait maintenant, d’étudier les lois romaines, sources véritables du droit moderne, la raison écrite, comme on l’a dit, pour connaître les origines de nos lois et leurs rapports avec les lois anciennes. En second lieu, il était alors à désirer qu’on lit un seul corps des lois de la nation ; et c’est l’immense progrès que notre siècle a vu réalisé.
2. Le premier journal en France est celui du médecin Renaudot, la Gazette de France; il est de 1631. Plus tard Loret publia une espèce de journal hebdomadaire en vers, sous le nom de Muse historique. Enfin, de Sallo, conseiller au parlement de Paris, com-
mença le Journal des bavants, en 1665.
3. On se rappelle le triste procès de la maréchale d’Ancre, condamnée comme sorcière par le parlement de Paris, sous Louis XIII.
4. « En 1609, six cents sorciers furent condamnés dans le ressort du parlement de Bordeaux, et la plupart brûlés. Nicolas Remi, dans sa Démonolûtrie, rapporte neuf cents arrêts rendus en quinze ans contre des sorciers dans la seule Lorraine. Le fameux curé Louis Gauffridi, brûlé à Aix en 1611, avait avoué qu’il était sorcier, et les juges l’avaient cru.
« C’est une chose honteuse que le P. Lebrun, dans son Traité des pratiques superstitieuses, admette encore
Il était très-commun auparavant d’éprouver les sorciers en les plongeant dans l’eau, liés de cordes ; s’ils surnageaient, ils étaient convaincus. Plusieurs juges de province avaient ordonné ces épreuves, et elles continuèrent encore longtemps parmi le peuple. Tout berger était sorcier; et les amulettes, les anneaux constellés^ étaient en usage dans les villes. Les efiets de la baguette de coudrier, avec laquelle on croit découvrir les sources, les trésors et les voleurs, passaient pour certains, et ont encore beaucoup de crédit dans plus d’une province d’Allemagne. Il n’y avait presque personne qui ne se fit tirer son horoscope. On n’entendait parler que de secrets magiques : presque tout était illusion. Des savants, des magistrats avaient écrit sérieusement sur ces matières. On distinguait parmi les auteurs une classe de démonographes. Il y avait des règles pour discerner les vrais magiciens, les vrais possédés d’avec les faux : enfin, jusque vers ces temps-là, on n’avait guère adopté de l’antiquité que des erreurs en tout genre^.
Les idées superstitieuses étaient tellement enracinées chez les hommes, que les comètes les effrayaient encore en 1680. On osait à peine combattre cette crainte populaire. Jacques Bernouilli®, l’un des grands mathématiciens de l’Europe, en répondant, à propos de cette comète, aux partisans du préjugé, dit que la chevelure de la comète ne peut être un signe de la colère divine, parce que cette chevelure est éternelle, mais que la queue pourrait bien en être un. Cependant ni la tête ni la queue ne sont éternelles. Il fallut que Bayle écrivît contre ce préjugé vulgaire un livre fameux que les progrès de la raison ont rendu aujourd’hui moins piquant qu’il ne l’était alors
Il faut avouer que cet esprit raisonnable, qui commence à
de vrais sortilèges : il va même jusqu’à dire, page 524, que « le parlement de « Paris reconnait des sortilèges : » il se trompe : le parlement reconnaît des profanations, des maléfices, mais non des elfets surnaturels opérés par le diable. Le livre de dom Calmet sur les vampires et sur les apparitions a passé pour un délire; mais il fait voir combien l’esprit humain est porté à la superstition. » (Note de Voltaire.)
1 . Constellés, c’est-à-dire faits sous l’influence de certaine constellation.
2. 11 y a ici quelque exagération, et dans ce qui précède et dans celte phrase ; presque tout était illusion. Mais il est
certain que les préjugés, les superstitions, les erreurs, étaient encore en grand nombre à cette époque. Les lumières du xvii® siècle et la philosophie du xviii® ne les ont pas encore fait complètement disparaître.
3. Jacques Bernolilli, né à Bâle en 1654, mourut en 1705; contrairement à l’opinion commune, il soutint que les comètes ne sont pas des météores, mais des astres permanents dont le cours est parfaitements réglé.