GUERRE CIVILE
La reine Anne d’Autriche, régente absolue, avait fait du cardinal Mazarin ^ le maître de la France et le sien. Il avait sur elle cet empire qu’un homme adroit devait avoir sur une femme née avec assez de faiblesse pour être dominée, et avec assez de fermeté pour persister dans son choix On lit dans quelques Mémoires de ce temps-là que la reine ne donna sa confiance à Mazarin qu’au défaut de Potier, évêque de Beauvais, qu’elle avait d’abord choisi pour son ministre On peint cet évêque comme un homme incapable : il est à croire qu’il l’était, et que la reine ne s’en était servie quelque temps que comme d’un fantôme, pour ne pas elfaroucher d’abord la
1. Voltaire, dans ce chapitre, semble avoir tout sacrifié à la gloire deCondé; il n’a pas encore parlé de Mazarin, qui continuait au dehors la politique nationale de Richelieu; il n’a pas dit un seul mot des négociations importantes de Munster; il aurait au moins dû terminer le récit par trop concis de la guerre, en mentionnant les glorieux traités de Westphalie, qui y mirent fin en 1648; il n’aurait pas alors écrit
ne ces cinq années de gloire ne prouisirent que très-peu d'avantages réels, puisqu’elles abaissèrent la maison d’Autriche, établirent l’équilibre européen et nous donnèrent l’Alsace.
2. Mazarin (Giulio Mazarini'^ né le 14 juillet 1602, à Rome ou à Piscina, dans les Abruzzes, après s’être distingué comme diplomate au service du pape, pendant les guerres des Français en Italie, fut nommé nonce extraordinaire en France (1934); puis il s’attacha à Richelieu qui avait reconnu ses
talents, fut naturalisé Français (avril 1639), devint cardinal, et à la mort du ministre, qui le recommanda à Louis XIV, il eut toute la conûance du roi.
Dès lors il se rapprocha secrètement d’Anne d’Autriche, la servit avec prudence et habileté, et, dès le 18 mai, fut nommé par elle chef de son conseil.
3. Anne était pleine d’inexpérience et d’orgueil, incapable d’un travail sérieux; Mazarin, initié à tous les secrets de l’Etat, travailleur infatigable, préparaittoutes les affaires, exposait toutes les questions avec netteté, en lui laissant l’honneur facile de paraître les résoudre. Puis, étranger au royaume, il était sans liens avec les factions princières; enfin Mazarin, comme le dit Voltaire, ne tarda pas à gagner le cœur de la régente.
4. Augustin Potier, évêque de Beauvais, prélat vertueux, mais incapable, grand aumônier de la reine, fut seulement nommé ministre d’Etat, et dési-
natioQ par le choix d’un second cardinal et d’un étranger. Mais ce qu’on ne doit pas croire, c’est que Potier eût commencé son ministère passager par déclarer aux Hollandais « qu’il fallait qu’ils se fissent catholiques s’ils voulaient demeurer dans l’alliance de la France. » Il aurait donc dû faire la même proposition aux Suédois. Presque tous les historiens rapportent cette absurdité, parce qu’ils l’ont lue dans les Mémoires des courtisans et des Frondeurs ^ Il n’y a que trop de traits dans ces Mémoires, ou falsifiés par la passion, ou rapportés sur des bruits populaires. Le puéril ne doit pas être cité, et l’absurde ne peut être cru. Il est très-vraisemblable que le cardinal Mazarin était ministre désigné depuis longtemps dans l’esprit de la reine, et même du vivant de Louis XIII. On ne peut en douter quand on a lu les Mémoires de La Porte premier valet de chambre d’Anne d’Autriche. Les subalternes, témoins de tout l’intérieur d’une cour, savent des choses que les parlements et les chefs de parti même ignorent, ou ne font que soupçonner
Mazarin usa d’abord avec modération de sa puissance. Il faudrait avoir vécu longtemps avec un ministre pour peindre son caractère, pour dire quel degré de courage ou de faiblesse il avait dans l’esprit, à quel point il était ou prudent ou fourbe. Ainsi, sans vouloir deviner ce qu’était Mazarin, on dira seulement ce qu’il fit. Il affecta, dans les commencements de sa grandeur, autant de simplicité que Richelieu avait déployé de hauteur. Loin de prendre des gardes et de marcher avec un faste royal, il eut d’abord le train le plus modeste; il mit de l’affabilité et même de
gné à Rome pour le premier chapeau de cardinal. Mais la cabale des Vendôme, de ces Importants qui avaient la mine de penser creux, affecta de le considérer comme ministre dirigeant, quoique son influence se renfermât dans la répartition des grâces.
1. C’est là probablement un fait inventé pour rendre la moquerie plus piquante ; mais ce n’est que l’exagération d’une vérité : Potier suivait l'inspiration d’un parti qui, déjà sous Richelieu, s’opposait à toute alliance avec les hérétiques, et demandait la paix avec les grandes puissances catholiques, l’Autriche et l’Espagne. Les Importants furent bientôt renversés ; les duchesses de Montbazon et de Chèvre use, qui dirigeaient la cabale, éloignées ide la cour. Le duc de Beaufort fut arrêté le 2 septembre et enfermé à Vincennes *. l’évêque de Beauvais fut renvoyé dans son diocèse.
2. Laporte a laissé des Mémoires qui ne sont pas à mépriser; «ils sont, dit Voltaire, d’un honnête homme, ennemi de l’intrigue et de la flatterie, sévère jusqu’au pédantisme. » Il ne faut pas croire cependant toutes les assertions de ce serviteur fidèle, mais chagrin, qui d’ailleurs fut plus tard congédié.
3. Mazarin, initié par Richelieu à tous les secrets des affaires, chargé par Louis XIII de la haute direction de la politique extérieure, avait été désigné pour faire partie du conseil de régence que le Parlement venait d’annuler. La régente le nomma surintendant de l’éducation du roi, dont il était le parrain, et lui donna la principale place dans le ministère; il annonça l’intention de n’y rester que jusqu’à la conclusion de la paix, et de se retirer ensuite à Rome. Après la chute des Importants, il resta tout-puissant.
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la mollesse partout où son prédécesseur avait fait paraître une fierté inflexible. La reine voulait faire aimer sa régence et sa personne de la cour et des peuples, et elle y réussissait L Gaston, duc d’Orléans, frère de Louis XIII, et le prince de Condé appuyaient son pouvoir, et n’avaient d’émulation que pour servir l’Etat
Il fallait des impôts pour soutenir la guerre contre l’Espagne et contre l’Empereur. Les finances en France étaient, depuis la mort du grand Henri IV, aussi mal administrées qu’en Espagne et en Allemagne La régie était un chaos l’ignorance extrême ; le brigandage au comble : mais ce brigandage ne s’étendait pas sur des objets aussi considérables qu’aujourd’hui. L’Etat était huit fois moins endetté ; on n’avait point des armées de deux cent mille hommes à soudoyer, point de subsides immenses à payer, point de guerre maritime à soutenir. Les revenus de l’État montaient, dans les premières années de la régence, à près de soixante et quinze millions de livres de ce temps. C’était assez s’il y avait eu de l’économie dans le ministère; mais en 1646- 47 on eut besoin de nouveaux secours^. Le surintendant était alors un paysan siennois, nommé Particelli Emeri dont l’âme
1 . Cette époque fut décorée par les poètes contemporains du nom pompeux à'âge d’or. « Tons les exilés fu- 1) rent rappelés, dit le cardinal de Retz, » tous les prisonniers furent mis en » liberté, tous les criminels justifiés ; » on donnait tout, on ne refusait rien. » On voyait sur les degrés du trône, ■ d’où l’àpre et redoutable Richelieu » avait foudroyé plutôt que gouverné » les humains, un successeur doux et
bénin, qui était au désespoir de ce à que sa dignité de cardinal ne lui per- • mettait pas de s’humilier autant » qu’il l’eût souhaité devant tout le » monde, qui marchait dans les rues » avec deux petits laquais derrière son 1) carrosse... 11 n’y avait plus dans la » langue que deux petits mots : la » reine est si bonne. »
2. On a dit avec plus de raison que Gaston et le prince de Condé n’avaient d’émulation que pour exploiter la régence ; le duc d’Orléans demandait de Cor pour payer ses dettes, le prince de Condé pour augmenter sa fortune déjà bien considérable.
3. La régente trouva les revenus de 1644, 45 et 46 consommés d’avance par des anticipations ; ses prodigalités et la politique facile de Mazarin, les exigences des princes surtout augmentè-
rent les charges. En 1642, le budget était de 99 millions ; il dépassa 194 millions, en 1643, dont 48 en acquits au comptant, et les armées étaient de plus en plus mal payées.
4. Dès 1643, on eut recours à des expédients de toute sorte ; on emprunta à vingt-cinq pour cent ; on leva un droit de joyeux avènement sur presque tous ceux qui pouvaient payer; on créa des charges nouvelles.
5. Particelli, sieur d’Emeri, fils d’un paysan de Sienne, contrôleur général, était à la tête des spéculateurs, qui volaient l’Etat et le public ; il disait que les ministres des finances n'étaient faits que pour être maudits et que la bonne foi n’était que pour les marchands. Il autorisait les financiers subalternes à lever les taxes avec une telle rigueur, qu’on prenait les meubles et les bestiaux des laboureurs, qui étaient contraints de tout quitter et laisser les terres en friche. {Mém. de Montglat).
En 1646, il y eut vingt -trois mille personnes emprisonné^ s pour non payement des contributions et cinq mille moururent dans les prisons. « Les gens de guerre n’étaient point payés; les gardes françaises et suisses étaient en arrière de douze montres, les Suisses prêts à quitter... «L’armée de
était plus basse que la naissance, et dont le faste et les débauches indignaienl la nation. Cet homme inventait des ressources onéreuses et ridicules. Il créa des charges de contrôleurs de fagots. de jurés vendeurs de foin, conseillers du roi crieurs de vin; il vendait des lettres de noblesse. Les rentes sur l’Hôtel de ville de Paris ^ ne se montaient alors qu’à près d’onze ^ millions. On retrancha quelques quartiers aux rentiers; on augmenta les droits d’entrée on créa quelques charges de maîtres des requêtes; on retint environ quatre-vingt mille écus de gages aux magistrats.
Il est aisé de juger combien les esprits furent soulevés contre deux Italiens, venus tous deux en France sans fortune, enrichis aux dépens de la nation, et qui donnaient tant de prise sur eux. Le parlement de Paris les maîtres des requêtes, les, autres cours, les rentiers s’ameutèrent. En vain Mazarin ôta la surintendance à son confident Emeri, et le relégua dans une de ses terres ^ ; on s’indignait encore que cet homme eût des terres en France, et on eut le cardinal Mazarin en horreur, quoique dans ce temps-là même ® il consommât le grand ouvrage de la paix de Munster : car il faut bien remarquer que ce fameux traité et les barricades sont de la même année 1(348.
Flandre, faute de cent mille francs, perdit l’occasion d’entreprendre quelque chose de grand après la bataille de Lens ; l'armée d’Allemagne, commandée par M. le maréchal .de Turenne, faute d’argent se dissipait; le siège de Crémone fut levé par la même considération. » (A/èm. d'Omer~ Talon . )
1. C’est François I®'' qui a établi les premières rentes perpétuelles sur l’Hôtel de Ville, en 1522. On les nommait ainsi parce qu’on les payait à l’Hôtel de Ville de Paris.
î. Si on en croit l’Académie, il faut prononcer et écrire de onze.
3. Emeri, fort immoral, mais intelligent, voulut en 1646 établir un tarif qui assujettissait à des droits toutes, les marchandises entrant par terre ou par eau dans Paris ; il projetait d’étendre ce tarif à toutes les villes de Fmnce ; cet impôt indirect, qui pesait sur tou^, était légitime et raisonnable ; mais l’improbité du contrôleur l’avait rendu l’objet de la haine générale. Un autre édit, celui du toisé, dont l’application rétroactive paraissait attaquer les propriétés, avait soulevé de plus justes réclamations.