CHAPITRE V
seuls traits que rapporte Gourville, homme attaché h Monsieur le Prince. Il avoue que lui-même, pour lui procurer de l’argent, vola celui d’une recette, et qu’il alla prendre dans son logis un directeur des postes, à qui il fit payer une rançon; et il rapporte ces violences comme des choses ordinaires.
La livre de pain valait alors à Paris vingt-quatre de nos sous. Le peuple soulTrait, les aumônes ne suffisaient pas ; plusieurs provinces étaient dans la disette
Y a-t-il rien de plus funeste que ce qui se passa dans cette guerre devant Bordeaux ? Un gentilhomme est pris par les troupes royales, on lui tranche la tête. Le duc de la Piochefoucauld fait pendre par représailles un gentilhomme du parti du roi; et ce duc de la Rochefoucauld passe pourtant pour un philosophe. Toutes ces horreurs étaient bientôt oubliées pour les grands intérêts des chefs de parti.
Nulle décence, nulle bienséance, ni dans les procédés, ni dans les paroles. Orner Talon rapporte qu’il entendit des conseillers appeler, en opinant, le cardinal premier ministre faquin. Un conseiller, nommé Quatre-Sous, apostropha rudement le grand Condé en plein Parlement; on se donna des gourmades dans le sanctuaire de la justice.
Il y avait eu des coups donnés à Notre-Dame pour une place que les présidents des enquêtes disputaient au doyen de la grand’chambre, en i 644. On laissa entrer dans le parquet des gens du roi, en 1645, des femmes du peuple qui demandèrent à genoux que le Parlement fît révoquer les impôts.
Ce désordre en tout genre continua depuis 1644 jusqu’en 1653, d’abord sans trouble, enfin dans des séditions continuelles d’un bout du royaume à l’autre. ^
(1652). Le grand Condé s’oublia jusqu’à donner un soufflet au comte de Rieux^, fils du prince d’Elbeuf, chez le duc d’Orléans : ce n’était pas le moyen de regagner le cœur des Parisiens. Le comte de Rieux rendit le soufflet au vainqueur de Rocroi, de
1. Dès l’année 1648, Orner Talon faisait devant la reine un tableau désolant de l’état des campagnes depuis plusieurs années. Les temps qui suivirent furent bien autrement terribles ; il faudrait pouvoir citer les rapports navrants de charitables prêtres envoyés de Paris, avec quelques secours en vivres et en argent rassemblés par le zèle de saint Vincent de Paul pour soulager les habitants de la Picardie, de la Champagne, de la Lorraine, et
même des environs de la capitale : « Il n’y a point de langue qui puisse dire, point de plume qui puisse exprimer, point d’oreille qui puisse entendre ce que nous avons vu. »
2. Le comte de Rieux disputait la préséance au prince de Tarente, de la maison de la Trémouille ; Condé intervint dans la querelle; Rieux le poussa ou fit un geste menaçant; Condé lui donna un soufflet.
Fribourg, de Nordlingen et de Lens. Cette étrange aventure ne produisit rien; Monsieur fit mettre pour quelques jours le fils du duc d’Elbeuf à la Bastille, et il n’en fut plus parié.
La querelle du duc de Beaufort et du duc de Nemours^, son beau-frère fut sérieuse. Ils s’appelèrent en duel, ayant chacun quatre seconds. Le duc de Nemours fut tué par le duc de Beaufort; et le marquis de Villars-, surnommé Orondate, qui secondait Nemours, tua son adversaire, Héricourt, qu’il n’avait jamais vu auparavant. De justice, il n’y en avait pas l’ombre. Les duels étaient fréquents, les déprédations continuelles, les débauches poussées jusqu’à l’impudence publique ,* mais au milieu de ces désordres il régna toujours une gaieté qui les rendit moins funestes.
Après le sanglant et inutile combat de Saint- Antoine, le roi ne put rentrer dans Paris, et le prince n’y put demeurer longtemps. Une émotion populaire et le meurtre de plusieurs citoyens, dont on le crut l’auteur, le rendirent odieux au peuple 3. Cependant il avait encore sa brigue au Parlement. (20 juillet 1652). Ce corps, peu intimidé alors par une cour errante et chassée en quelque façon de la capitale, pressé par les cabales du duc d’Orléans et du prince, déclara par un arrêt le duc d’Orléans lieutenant général du royaume^, quoique le roi fût majeur : c’était le même titre qu’on avait donné au duc de Mayenne du temps de la Ligue. Le prince de Condé fut nommé généralissime des armées. Les deux parlements de Paris et de Pontoise ^ se contestant l’un à
1. Depuis longtemps ces deux princes se détestaient ; une nouvelle querelle de préséance amena ce duel de cinq contre cinq. Comme ils furent en présence, M. de Beaufort lui dit :
« Ah 1 mon frère, quelle honte ! oublions le passé, soyons bons amis.
M. de Nemours lui cria : — Ah ! coquin, il faut que tu me tues ou que je te tue I » Il tira son pistolet qui manqua et vint à M. de Beaufort l’épée à Ic^main ; de sorte que celui-ci fut obligé de se défendre. Il tira et le tua tout roide de trois balles qui étaient dans le pistolet.