‹ Sid Mohamed el MangaliChapitre 1 sur 31 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Un cheick était assis au milieu d'un groupe nombreux, quand un homme qui avait perdu sou âne se présenta à lui, demandant si quelqu'un n'avait pas vu l'animal égaré.

Le cheick se retournant vers ceux qui l'entouraient, leur adressa ces paroles :

— Est-il quelqu'un de vous auquel le plaisir do la chasse soit inconnu, qui n'ait jamais poursuivi le gibier au risque de se blesser, ou de se tuer dans les ravins ?

Un des auditeurs lui répondit :

— Moi, je n'ai jamais rienffaitj ni rien éprouvé de ce que tu dis là.

Alors, le cheick regarda le maître de Tâne :

— Voilà, lui dit-il, la bête que tu cherches ; emmène-la !

Cet apologue pittoresque, que nous empruntons au livre si remarquable du général Daumas donne la mesure de la considération dont jouit la chasse dans les pays musulmans. Ce trait si caractérisa tique du tempérament oriental est, cependant, assez généralement ignoré chez nous. Cela tient à ce que dédaignant un peu trop l'étude sérieuse des mœurs des autres peuples, nous n'en savons guère que ce que la poésie et la légende, c'est-àdire le roman, ont bien voulu nous en apprendre ; il ne s'est point trouvé de Walter-Scott, de Fenimore-Cooper pour populariser les chasses de l'Afrique et du Levant, et Robin-Hood et Basde-Cuir sont restés des types uniques, au détriment des descendants directs de Nemrod, parmi lesquels les modèles ne manquaient pas.

Quand il s'agit de massacrer une perdrix ou de tailler en pièces quelques lapins, dire de la chasse qu'elle est l'image de la guerre devient une véritable plaisanterie ; en Asie, en Afrique où la capture des animaux sauvages entraîne un péril, ne s'obtient qu^au prix de sérieuses fatigues, de luttes ardentes, la similitude est une réalité; mêmes nécessités de tactique, même dépense de force physique, d'énergie morale, d'intrépidité individuelle; tous les peuples chez lesquels la guerre est la plus essentielle des conditions de la vie sociale devaient nécessairement s'éprendre de l'exercice qui ta rappelle [de si près. La poursuite des animaux sauvages ne pouvait donc manquer d'inspirer aux rois, aux princes de l'Orient, comme aux grands Seigneurs de l'Afrique septentrionale, cette pas-

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sion âpre et farouche par laquelle elle s'est caractérisée dans la féodalité européenne.

Non-seulement le rôle de la chasse a été aussi important à l'Orient et au Midi qu'à l'Occident, mais on peut encore constater dans la pratique un nouveau point de similitude; les faucons et les lévriers ont été presqu'exclusivement les auxiliaires des plaisirs des chasseurs asiatiques comme ils l'étaient jadis pour les barons du moyen-âge.

Alexandre Dumas père nous a plusieurs fois raconté avec cette verve descriptive qui faisait de lui le plus captivant des causeurs, sa rencontre dans une gorge du chemin de Tifflis à Poti, avec un seigneur Géorgien qu'il avait baptisé le prince Rose. Tout vêtu de soie de cette couleur, sous sa cotte de mailles, il chevauchait le faucon sur le poing, derrière lui également à cheval deux écuyers portaient l'un son casque damasquiné d'or et l'autre, un fusil rehaussé de nacre et de corail ; un troisième serviteur à pied tenait en laisse deux admirables lévriers.

Ce fut, disait Dumas, une évocation du moyenâge qui se dressait devant moi, ma première pensée avait été de demander au voyageur des nouvelles de la Bérengère de mon Charles VIT chex ses grands vassaux.

Même mise en scène en Algérie; tl n'est personne qui n'ait admiré les peintures écrites de Fromentin, si superbes de couleur et de style, où il fait passer le cheick de grande tente avec son attirail moitié de guerre et moitié de chasse.

Ce n'est que dans les civilisations extrêmes que

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la littérature peut prétendre à exercer une influence sur les mœurs, elle ne saurait être que leur reâet chez des peuples encore primitifs ; aussi la cynégétique a-t-elle été après la religion, le thème le plus souvent exploité par les écrivains des pays du soleil. Les langues arabe, persane, turque, etc., sont presqu'aussi riches que la nôtre en traités de chasse, ce qui en vérité n'est pas peu dire.

Aucun de ces curieux ouvrages n'avait eu jusqu'ici les honneurs de la traduction. Leur spécialité ne séduisait point les savants, et les sportmen préfèrent déterrer un blaireau plutôt qu'un bouquin poudreux sur les rayons de la bibliothèque. Pour initier le public français à des œuvres si profondément originales il a fallu qu'il se rencontrât un orientaliste alliant au goût des déduicts de Saint-Hubert, lecultede tout ce qui s'y rattache. La combinaison était d'une réalisation difficile ; l'austérité des travaux scientifiques s'accommode rarement des distractions bruyantes et mouvementées du sport.

Cette exception s'est rencontrée dans M. Florian Pharaon. Petit-fils de l'interprète du premier des Bonaparte en Egypte, fils de M. Joanny Pharaon, interprète de l'armée d'Afrique, M. Florian Pharaon a été initié dès sa naissance à toutes les langues comme à tous les dialectes de l'Orient; ses connaissances le prédestinaient à la carrière paternelle, il fut pendant de longues années interprète de l'armée en Algérie. Rentré en France, il mena de front l'étude des anciens polygraphes orientaux avec les travaux de la presse militante,

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où la vivacité, la finesse toute levantine de son esprit lui assuraient une place distinguée, où la droiture, l'affabilité de son caractère devaient lui concilier de si universelles sympathies.

L'Algérie a cela de particulier qu'on ne saurait l'habiter sans aller quelque peu sur les brisées de Nemrod. si réfractaire que Ton soit à ses exercices par tempérament ou par organisation physique.

J'ai connu un brave intendant, affligé d'une obésité un peu plus que gênante qui, mordu comme les autres par cette tarentule, fut forcé de solliciter son changement. Après avoir fondu au soleil d'Afrique, il se mourait d'étisie, et sa passion, quoique récente, était devenue tellement impérieuse qu'il jugea prudent de mettre la Méditerranée entre lui et ce foisonnement de gibier, pour se soustraire à son attraction.

Lesteetingambe, ayant bon pied, bon œil, M. Florian Pharaon ne pouvait pas se soustraire à la contagion, la chasse le passionna comme les autres; lorsqu'il n'eut plus celles de la terre Algérienne, il se fit l'historiographe de son sport favori dans un assez grand nombre de journaux ; aujourd'hui sous le titre de La me en plein air^ il tient, d'une plume alerte, aimable, spirituelle, l'aristocratique et élégante clientèle du Figaro, au courant des faits et gestes de la vénerie et de la chasse contemporaines.

Homme de goût, M. Florian Pharaon devait heureusement choisir parmi les nombreux manuscrits Arabes, Syriens, Persans, etc., qu'il corn-

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puise quotidiennement à la bibliothèque. Le Traité de Vénerie qu'il s'est décidé à traduire est une curiosité de premier ordre. II est l'œuvre d'El Mangali, polygraphe syrien du x* siècle, et cet échantillon de la cynégétique orientale peut être considéré comme l'équivalent de notre Lipre du roy Modus. Mais, s'il fallait établir entre les deux un parallèle, tout l'avantage serait du côté d'El Mangali.

Moins technique évidemment, à notre point de vue, puisque les animaux dont il décrit la chasse n'existent pas dans notre pays, son Traité de Vénerie porte l'empreinte d'une civilisation Infiniment plus raffinée ; Il fait toujours la part du cœur, de l'esprit, comme du sentiment religieux dans ses analyses des méthodes cynégétiques ; la satisfaction de l'âme, la joie pure de tout péché, la distraction qui écarte les mauvaises pensées, le préoccupent autant que la capture de l'animal ou l'entraînement et le développement du courage. El Mangali est encore d'une originalité saisissante dans' sa mise en scène de personnages, deux fois si loin de nous, par le temps et la distance ; ils ont si bien vécu tels qu'il les dépeint qu'ils ressuscitent, on les retrouve, on 'les voit défiler avec leurs costumes, leurs armes bizarres, leur attirail fastueux, leurs emportements farouches. Sur le point de ce que j'appellerailes croquis de l'ancienne chasse, je ne vois chez nous que Dufouilloux qui puisse être comparé au Syrien.

Une part considérable de ce livre est consacrée à ce que d'Esparron appelait, l'art par excellence

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à la fauconnerie, et ce ne sera pas son moindre attrait aujourd'hui que la chasse au vol devient l'objet des préoccupations de quelques sportmen jaloux de nous rendre les gloires du passé. Le Traité d'El Mangali, va permettre de comparer les méthodes d'afiaitage de nos anciens fauconniers avec celles des Orientaux, leurs maîtres, en cette sciencequi apasssionné tant de générations.

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