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TRES

LE, FRE ta LES VRILLES DE LA VIGNE

vent portent, jusque dans cette chambre, l’odeur d’un coquillage gâté?… Oh! reviens, toi qui peux presque tout pour moil Ne me laisse pas seule! Donne, sous mes narines que le dégoût pince et décolore, donne tes mains parfumées, donne tes doigts secs et chauds et fins comme des lavandes de montagne. Reviens! Tiens-toi tout près de moi, ordonne à la mer de s'éloigner! Fais un signe au vent, et qu’il vienne se coucher sur le sable, pour y jouer en rond avec les coquilles. Fais un signe : il s’assoira sur la dune, léger, et s’amusera, d’un souffle, à changer la forme des mouvantes collines.

Ahl tu secoues la tête... Tu ne veux pas, — tu ne peux pas. Alors, va-t’en, abandonne-moi sans secours dans la tempête, et qu’elle abatte la muraille et qu’elle entre et m’emportel Quitte la chambre, que je n’entende plus le bruit inutile de ton pas. Non, non, pas de caresses! Tes mains magiciennes, et ton accablant regard, et ta bouche, qui dissout le souvenir d’autres bouches, seraient sans force aujourd’hui. Je regrette, aujourd’hui, quelqu'un qui me posséda avant tous, avant toi, avant que je fusse une femme.

J'appartiens à un pays que j’ai quitté. Tu ne peux empêcher qu’à cette heure s’y épanouisse au soleil toute une chevelure embaumée de forêts. Rien ne peut empêcher qu’à cette heure l’herbe profonde y noie le pied des arbres, d’un vert délicieux et apaisant dont mon âme a soif. Viens, toi qui l’ignores, viens que je te dise tout bas : le parfum des bois de mon pays égale la fraise et la rosel Tu jurerais, quand les taillis de ronces y sont en fleurs, qu’un fruit mûrit on ne sait où, — là-bas, ici, tout près, — un fruit insaisissable qu’on aspire en ouvrant les narines. Tu jurerais, quand l’automne pénètre et meurtrit les feuillages tombés, qu’une pomme trop

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mûre vient de choir, et tu la cherches et tu la flaires, ici, là-bas, tout près.

Et si tu passai en juin, entre les prairies fauchées, à l’heure où la lune ruisselle sur les meules rondes qui sont les dunes de mon pays, tu sentirais, à leur parfum, s’ouvrir ton cœur. Tu fermerais les yeux, avec cette fierté grave dont tu voiles ta volupté, et tu laisserais tomber ta tête, avec un muet soupir.

Et si tu arrivais, un jour d’été, dans mon pays, au fond d’un jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleurs, si tu regardais bleuir, au lointain, une montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m’oublierais, et tu t’assoirais là, pour n’en plus bouger jusqu’au terme de ta vie.

Il y a encore, dans mon pays, une vallée étroite comme un berceau où, le soir, s’étire et flotte un fil de brouillard, un brouillard ténu, blanc, vivant, un gracieux speëtre de brume couché sur l’air humide... Animé d’un lent mouvement d’onde, il se fond en lui-même et se fait tour à tour nuage, femme endormie, serpent langoureux, cheval à cou de chimère…. Si tu restes trop tard penché vers lui sur l’étroite vallée, à boire l’air glacé qui porte ce brouillard vivant comme une âme, un frisson te saisira, et toute la nuit tes songes seront fous...

Ecoute encore, donne tes mains dans les miennes : si tu suivais, dans mon pays, un petit chemin que je connais, jaune et bordé de digitales d’un rose brûlant, tu croirais gravir le sentier enchanté qui mène hors de la vie... Le chant bondissant des frelons fourrés de velours t’y entraîne et bat à tes oreilles comme le sang même de ton cœur, jusqu’à la forêt, là-haut, où finit le monde.

C’est une forêt ancienne, oubliée des hommes, et toute pareille au paradis, écoute bien, car... |

Comme te voilà pâle et les yeux grands! Que t’ai-je dit! Je ne sais plus... je parlais, je parlais de mon pays, pour oublier la mer et le vent... Te voilà pâle, avec des yeux jaloux... Tu me rappelles à toi, tu me sens si lointaine. Il faut que je refasse le chemin, il faut qu’une fois encore j’arrache, de mon pays, toutes mes racines qui saignent…

Me voicil de nouveau je t’appartiens. Je ne voulais qu ’oublier le vent et la mer. J'ai parlé en songe... Que t’ai-je dit? Ne le crois pas! Je t’ai parlé sans doute d’un pays de merveilles, où la saveur de l'air enivre?... Ne le crois pas! N’y va pas : tu le chercherais en vain. Tu ne verrais qu’une campagne un peu triste, qu’assombrissent les forêts, un village paisible et pauvre, une vallée humide, une montagne bleuâtre et nue qui ne nourrit pas même les chèvres.

Reprends-moil me voici revenue. Où donc est allé le vent, en mon absence? Dans quel creux de dune boudet-il, fatigué? Un rayon aigu, serré entre deux nuées, pique la mer et rebondit ici, dans ce flacon où il danse à Pétroit..

Jette ce plaid qui m’étouffe; vois! la mer verdit déja... Ouvre la fenêtre et la porte, et courons vers la fin dorée de ce jour gris, car je veux cueillir sur la grève les fleurs de ton pays apportées par la vague, — fleurs impérissables effeuillées en pétales de nacre rose, Ô coquillages.

ALLUME, dans l’âtre, le dernier feu de l’année! Le soleil et la flamme illumineront ensemble ton visage. Sous ton geste, un ardent bouquet jaillit, enrubanné de fumée, mais je ne reconnais plus notre feu de l’hiver, notre feu arrogant et bavard, nourri de fagots secs et de souches riches. C’est qu’un a$tre plus puissant, entré d’un jet par la fenêtre ouverte, habite en maître notre chambre, depuis ce matin...

Regarde! il n’est pas possible que le soleil favorise, autant que le nôtre, les autres jardins! Regarde bien! cat rien n’est pareil ici à notre enclos de l’an dernier, et cette année, jeune encore et frissonnante, s’occupe déjà ‘de changer le décor de notre douce vie retirée. Elle allonge, d’un bourgeon cornu et verni, chaque branche de nos poiriers, d’une houppe de feuilles pointues chaque buisson de lilas.

Oh! les lilas surtout, vois comme ils grandissent! Leurs fleurs que tu baisais en passant, l’an dernier, tu ne les respireras, Mai revenu, qu’en te haussant sur la pointe des pieds, et tu devras lever les mains pour abaisser leurs grappes vers ta bouche. Regarde bien l’ombre, sur le sable de l'allée, que dessine le délicat squelette du tamaris : l’an prochain, tu ne la reconnaîtras plus.

Et les violettes elles-mêmes, écloses par magie dans l’herbe, cette nuit, les reconnais-tu? Tu te penches, et comme moi tu t’étonnes; ne sont-elles pas, ce printempsci, plus bleues? Non, non, tu te trompes, l’an dernier je

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les ai vues moins obscures, d’un mauve azuré, ne te souviens-tu pas? Tu protestes, tu hoches la tête avec ton rire grave, le vert de l’herbe neuve décolore l’eau mordorée de ton regard... Plus mauves. non, plus bleues. Cesse cette taquinerie! Porte plutôt à tes narines le parfum invariable de ces violettes changeantes et regarde, en respirant le philtre qui abolit les années, regarde comme moi ressusciter et grandir devant toi les printemps de ton enfance...

Plus mauves... non, plus bleues. Je revois des prés, des bois profonds que la première poussée des bourgeons embrume d’un vert insaisissable, — des ruisseaux froids, des sources perdues, bues par le sable aussitôt que nées, des primevères de Pâques, des jeannettes jaunes au cœur safrané, et des violettes, des violettes, des violettes. Je revois une enfant silencieuse que le printemps enchantait déjà d’un bonheur sauvage, d’une triste et mystétieuse joie... Une enfant prisonnière, le jour, dans une école, et qui échangeait des jouets, des images, contre les premiers bouquets de violettes des bois, noués d’un fil de coton rouge, rapportés par les petites bergères des fermes environnantes. Violettes à courte tige, violettes blanches et violettes bleues, et violettes d’un blanc bleu veiné de nacre mauve, — violettes de coucou anémiques et larges, qui haussent sur de longues tiges leurs pâles corolles inodores… Violettes de février, fleuries sous la neige, déchiquetées, roussies de gel, laideronnes, pauvresses parfumées... O violettes de mon enfancel Vous montez devant moi, toutes, vous treillagez le cièl laiteux d’avri et la palpitation de vos petits visages innombrables m’enivre..

À quoi penses-tu, toi, la tête renversée? Tes yeux tranquilles se lèvent vers le soleil qu’ils bravent.… Mais

c’est pour suivre seulement le vol de la première abeille, engourdie, égarée, en quête d’une fleur de pêcher mielleuse... Chasse-lal elle va se prendre au vernis de ce bourgeon de marronnierl… Non, elle se perd dans Pair bleu, couleur de lait de pervenches, dans ce ciel brumeux et pourtant pur, qui t’éblouit.. O toi, qui te satisfais peut-être de ce lambeau d’azur, ce chiffon de ciel borné pat les murs de notre étroit jardin, songe qu’il y a, quelque part dans le monde, un lieu envié d’où l’on découvre tout le ciell Songe, comme tu songerais à un royaume inaccessible, songe aux confins de l’horizon, au pâlissement délicieux du ciel qui rejoint la terre. En ce jour de printemps hésitant, je devine là-bas, à travers les murs, la ligne poignante, à peine ondulée, de ce qu’enfant je nommais le bout de la terre. Hlle rosit, puis bleuit, dans un or plus doux au cœur que le suc d’un fruit. Ne me plaignez pas, beaux yeux pitoyables, d'évoquer si vivement ce que je souhaite! Mon souhait vorace crée ce qui lui manque et s’en repaît. C’est moi qui souris, charitable, à tes mains oisives, vides de fleurs... Trop tôt, trop tôt! Nous et l’abeille, et la fleur du pêcher, nous cherchons trop tôt le printemps...

L’iris dort, roulé en cornet sous une triple soie verdàtre, la pivoine perce la terre d’une raide branche de corail vif, et le rosier n’ose encore que des surgeons d’un marron rose, d’une vivante couleur de lombric.. Cucille pourtant la giroflée brune qui devance la tulipe, elle est colorée, ru$taude et vêtue d’un velours solide, comme une terrassière.. Ne cherche pas lé muguet encore; entre deux valves de feuilles, allongées eñ coquilles de moules, mystétieusement s’arrondissent ses perles d’un orient vert, d’où coulera l’odeur souveraine...

Le soleil a marché sur le sable... Un souffle de glace,

120 LES VRILLES DE LA VIGNE qui sent la grêle, monte de l’Est violacé. Les fleurs du pêcher volent horizontales. Comme j’ai froid! La chatte siamoise, tout à l’heure morte d’aise sur le mur tiède, ouvre soudain ses yeux de saphir dans son masque de velours sombre... Longue, le ventre à ras de terre, elle rampe vers la maison, en pliant sur sa nuque ses frileuses oreilles. Viens! j’ai peur de ce nuage violet, liséré de cuivre, qui menace le soleil couchant... Le feu que tu as allumé tout à l’heure danse dans la chambre, comme une joyeuse bête prisonnière qui guette notre retour.

O dernier feu de l’année! Le dernier, le plus beau! Ta pivoine rose, échevelée, emplit l’âtre d’une gerbe incessamment refleurie. Inclinons-nous vers lui, tendonslui nos mains que sa lueur traverse et ensanglante.. Il n’y a pas, dans notre jardin, une fleur plus belle que lui, un arbre plus compliqué, une herbe plus mobile, une liane aussi traîtresse, aussi impérieusel Restons ici, choyons cé dieu changeant qui fait danser un sourire en tés yeux mélancoliques.. Tout à l’heure, quand je quitterai ma robe, tu me verras toute rose, comme une $tatue peinte. Je me tiendrai immobile devant lui, et sous la lueur haletante ma peau semblera s’animer, frémir et bouger comme aux heures où l’amour, d’une aile inévitable, s’abat sur moi... Restons! Le dernier feu de l’année nous invite au silence, à la paresse, au tendre repos. J'écoute, la tête sur ta poitrine, palpiter le vent, les flammes et ton cœur, cependant qu’à la vitre noire toque incessamment une branche de pêcher rose, à demi effeuillée, épouvantée et défaite comme un oiseau sous l’orage..

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LE rouge-gorge triompha. Puis, il alla chanter sa viétoire à petits cris secs, invisible au plus épais du marronnier. Il n’avait pas reculé devant la chatte. Il s’était tenu suspendu dans l'air, un peu au-dessus d’elle, en vibrant comme une abeille, cependant qu’il lui jetait, par éclats brefs, des discours intelligibles à qui connaît la manière outrecuidante du rouge-gorge, et sa bravoure : “ Insensée! Tremble! Je suis le rouge-gorgel Oui, le rouge-gorge luimême! Un pas de plus, un geste vers le nid où couve ma compagne, et, de ce bec, je te crève les yeux! ”

Prête à intervenir, je veillais, mais la chatte sait que les rouges-gorges sont sacrés, elle sait aussi qu’à tolérer une attaque d'oiseau, un chat risque le ridicule, — elle sait tant de choses... Elle battit de la queue comme un lion, frémit du dos, mais céda la place au frénétique petit oiseau, et nous reprîimes toutes deux notre promenade du crépuscule. Promenade lente, agréable, fruétueuse; la chatte découvre, et je m’inétruis. Pour dire vrai, elle semble découvrir. Elle fixe un point dans le vide, tombe en arrêt devant l’invisible, sursaute à cause du bruit que je ne perçois pas. Alors, c’est mon tour, et je tâche d’inventer ce qui la tient attentive.

À fréquenter le chat, on ne risque que de s’enrichir. Serait-ce par calcul que depuis un demi-siècle, je recherche sa compagnie? Je n’eus jamais à le chercher loin : il naît sous mes pas. Chat perdu, chat de ferme traqueur et traqué, maigri d’insomnie, chat de libraire embaumé

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d’encre, chats des crémeries et des boucheries, bien noutris, mais transis, les plantes sur le carrelage; chats poussifs de la petite bourgeoisie, enflés de mou; heureux chats despotes qui régnez sur Claude Farrère, sur Paul Morand, — et sur moi... Tous vous me rencontrez sans surprise, non sans bonheur. Qu’entre cent chats, elle témoigne, un jour, en ma faveur, cette chatte errante et affamée qui se heurtait, en criant, à la foule que dégorge, le soir, le métro d'Auteuil. Elle me démêla, me reconnut : “ Enfin, toil.. Comme tu as tardé, je n’en puis plus. Où est ta maison? Va, je te suis. ” Elle me suivit, si sûre de moi que le cœur m’en battait. Ma maison lui fit peur d’abord, parce que je n’y étais pas seule. Mais elle s’habitua, et y re$ta.quatre ans, jusqu’à sa mort accidentelle, Loin de moi de vous oublier, chiens chaleureux, meurtris de peu, pansés de rien. Comment me passerais-je de vous? Je vous suis si nécessaire. Vous me faites sentir le prix que je vaux. Un être existe donc encore, pour qui je remplace tout? Cela est prodigieux, réconfortant, — un peu trop facile. Mais, cachons-le cet être aux yeux éloquents, cachons-le, dès qu’il subit ses amours saisonnières et qu’un lien douloureux rive la femelle au mâle. Vite, un paravent, une bâche, un parasol de plage, — et, par surcroît, allons-nous-en. Et ne revenons pas de huit jours, au bout desquels “ Il” ne “ La ” reconnaîtra même pas : “lami de l’homme ” est rarement l’ami du chien. J'en sais plus sur l’attachement qu’il me porte et sur l’exaltation qu’il y puise, que surla vieamoureuse du chien. C’est que je préfère, entre dix races qui ont mon estime, celle à qui les chances de maternité sont interdites. Il arrive que la terrière brabançonne, la bouledogue française, — types camards à crâne volumineux, qui périssent souvent en mettant bas, — renoncent d’in$tinét

BOLD ESMTRILLEN. DE LA/VIGNÉ ‘13;

aux voluptueux bénéfices semestriels. Deux de mes chiennes bouledogues mordaient .les mâles, et ne les acceptaient pour partenaires de jeu qu’en période d’innocence. Une caniche, trop subtile, refusait tous les partis et consolait sa Stérilité volontaire en feignant de nourrir un chiot en caoutchouc rouge... Oui, dans ma vie, il y a eu beaucoup de chiens, — mais il y a eu le chat. A l’espèce chat, je suis redevable d’une certaine sorte, honorable, de dissimulation, d’un grand empire sur moi-même, d’une aversion caratérisée pour les sons brutaux, et du besoin de me taire longuement.

Cette chatte, qui vient de poser en “ gros premier plan ” dans le roman qui porte son nom, la chatte du rouge-gotge, je ne la célèbre qu'avec réserve, qu'avec trouble. Car, si elle m’inspire, je l’obsède. Sans le vouloir, je l’ai attirée hors du monde félin. Elle y retourne au moment des amours, mais le beau matou parisien, l’étalon qui “ va en ville ”, pourvu de son coussin, de son plat de sciure, de ses menus et. de sa faéture, que fait de lui ma chatte? Le même emploi que du sauvage essorillé qui passe, aux champs, par le trou de la haie. Un emploi rapide, furieux et plein de mépris. Le hasard unit à des inconnus cette indifférente. De grands cris me parviennent, de guerre et d’amour, cris déchirants comme celui du grand-duc qui annonce l’aube. J’y reconnais la voix de ma chatte, ses insultes, ses feulements, qui mettent toutes choses au point et humilient le vainqueur de rencontre.

À la campagne, elle récupère une partie de sa coquettetie. Elle redevient légère, gaie, infidèle à plusieurs mâles auxquels elle se donne et se reprend sans scrupule. Je me réjouis de voir qu’elle peut encore, par moments, n'être qu’“une chatte” et non plus “la chatte”, ce

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chaleureux, vif et poétique esprit, absorbé dans le fidèle amour qu’elle m’a voué.

Entre les murs d’un étroit jardin d’Ile-de-France, elle

s’ébat, elle s’abandonne. Elle se refuse aussi. L'intelligence

a soustrait son corps aux communes frénésies. Elle est de glaçe lorsque ses pareilles brûlent. Mais elle appelait rêveusement l’amour il y a trois semaines sous des nids déjà vides, parmi les chatons nés deux mois plus tôt, et mêlait ses plaintes aux cris des mésangeaux gris. L’amour ne se le fit pas dire deux fois. Vint le vieux conquérant rayé, aux canines démesurées, sec, chauve par places, mais doué d’expérience, d’une décision sans seconde, et respeété même de ses rivaux. Le jeune rayé le suivait de près, tout resplendissant de confiance et de sottise, large du nez, bas du front et beau comme un tigre. Sur la tuile faîtière du mur parut enfin le chat de ferme, coiffé en bandeaux de deux taches grises sur fond blanc sale, avec un air mal éveillé et incrédule : “ ‘ Révé-je? il m'a semblé qu’on me mandait d'urgence.

Tous trois entrèrent en lice, et je peux dire qu’ils en virent de dures. La chatte eut d’abord cent mains pour les gifler, cent petites mains bleues, véloces, qui s’accrochaient aux toisons rases et à la peau qu’elles couvraient. Puis elle se roula en forme de huit. Puis elle s’assit entre les trois matous et parut les oublier longuement. Puis elle sortit de son rêve hautain pour se percher sur un pilier au chapiteau effrité, d’où sa vertu défait tous les assaillants. Quand elle daigna descendre, elle dévisagea les trois esclaves avec un étonnement enfantin, souffrit que l’un d’eux, du museau, baisâÂt son museau ravissant et bleu. Le baiser se prolongeant, elle le rompit par un cri impérieux, une sotte d’aboiement de chat, intraduisible, mais auquel les trois mâles répondirent par un saut

de recul. Sur quoi, la chatte entreprit une toilette minutieuse, et les trois ajournés se lamentèrent d’attendre. Même, ils firent mine de se battre, pour passer le temps, autour d’une chatte froide et sourde.

Enfin, renonçant aux mensonges et aux jeux, elle se fit cordiale, s’étira longuement, et, d’un pas de déesse, rejoignit le commun des mortels. :

Je ne re$tai pas là pour savoir la suite. Encore que la grâce féline sorte indemne de tous les risques, pourquoi la soumettre à la suprême épreuve? J’abandonnai la chatte à ses démons et retournai l’attendre au lieu qu’elle ne quitte ni de jour ni de nuit quand j’y travaille lentement et avec peine — la table où assidue, muette à miracle, mais résonnante d’un sourd murmure de félicité, gît, veille ou repose sous ma lampe la chatte, mon modèle, la chatte, mon amie.

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