‹ SidoChapitre 21 sur 39 · LE PUS CAPES · texte numérisé non relu

LE PUS CAPES

Le soleil descend derrière les sorbiers, grappés de fruits verts qui tournent çà et là au rose aigre. Le jardin se remet lentement d’une longue journée de chaleur, dont les molles feuilles du tabac demeurent évanouies. Le bleu des aconits à certainement pâli depuis ce matin, mais les reines-claudes, vertes hier sous leur poudre d’argent, ont toutes, ce soir, une joue d’ambre.

L'ombre des pigeons tournoie, énorme, sur le mur tiède de la maison et éveille, d’un coup d’éventail, Nonoche qui dormait dans sa corbeille.

Son poil à senti passer l’ombre d’un oiseaul Elle ne sait pas bien ce qui lui arrive. Elle à ouvert trop vite ses yeux japonais, d’un vert qui met l’eau sous la langue. Elle à l’air bête comme une jeune fille très jolie, et ses taches de chatte portugaise semblent plus en désordre que jamais : un rond orange sur la joue, un bandeau noir sur la tempe, trois points noirs au coin de la bouche, près du nez blanc fleuri de rose... Elle baisse les yeux et la mémoire de toutes choses lui remonte au visage dans un sourire triangulaire; contre elle, noyé en elle, roulé en escargot, sommeille son fils.

“ Qu'il est beau! se dit-elle. Et gros! Aucun de mes enfants n’a été si beau. D'ailleurs je ne me souviens plus d'eux... Il me tient chaud. ”

Elle s’écarte, creuse le ventre avant de se lever, pour que son fils ne s’éveille pas. Puis elle bombe un dos de dromadaire, s’aässied et bâille, en montrant les étries fines d’un palais trois fois taché de noir.

En dépit de nombreuses maternités, Nonoche conserve un air enfantin qui trompe sur son Âge. Sa beauté solide restera longtemps jeune, et rien dans sa démarche, dans sa taille svelte et plate, ne révèle qu’elle fut, en quatre portées, dix-huit fois mère. Assise, elle gonfle un jabot éclatant, coloré d’orange, de noir et de blanc comme un plumage d’oiseau rare. L’extrémité de son poil court et fourni brille, s’irise au soleil comme fait l’hermine. Ses oreilles, un peu longues, ajoutent à l’étonnement gracieux de ses yeux inclinés et ses pattes minces, armées de brèves griffes en cimeterre, savent fondre confiantes dans la main amie.

Futile, rêveuse, passionnée, gourmande, caressante, autoritaire, Nonoche rebute le profane et se donne aux seuls initiés qu’a marqués le signe du Chat. Ceux-là même ne la comprennent pas tout de suite et disent : “ Quelle bête capricieuse! ? Caprice? point. Hyperesthésie nerveuse seulement. La joie de Nonoche est tout près des larmes, et il n’y a guère de folle partie de ficelle ou de balle de laine qui ne finisse en petite crise hystérique, avec mortsures, griffes et feulements rauques. Mais cette même crise cède sous une caresse bien placée, et parce qu’une main adroite aura effleuré ses petites mamelles sensibles, Nonoche furibonde s’effondrera sur le flanc, plus molle qu’une peau de lapin, toute trépidante d’un ronron cristallin qu’elle file trop aigu et qui parfois la fait tousser…

“ Qu’il est beaul ” se dit-elle en contemplant son fils. “ La corbeille devient trop petite pour nous deux. C’est un peu ridicule, un enfant si grand qui tette encore. Il tette avec des dents pointues maintenant. Il sait boire à la soucoupe, il sait rugir à l’odeur de la viande crue, il gratte à mon exemple la sciure du plat, d’une manière

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anxieuse et précipitée où je me retrouve toute. Je ne vois plus rien à faire pour lui, sauf de le sevrer. Comme il abîme ma troisième mamelle de droite! C’est une pitié. Le poil de mon ventre, tout autour, ressemble à un champ de seigle versé sous la pluie! Mais quoi? quand ce grand petit se jette sur mon ventre, les yeux clos comme un nouveau-né, quand il arrange en gouttière autour de la tétine sa langue devenue trop large. qu’il me pille et me morde et me boive, je n’ai pas la force de l’en empêcher! ” Le fils de Nonoche dort dans sa robe rayée, pattes mortes et gorge à la renverse. On peut voir sous la lèvre relevée un bout de langue, rouge d’avoir tété, et quatre petites dents très dures, taillées dans un silex transparent Nonoche soupire, bâille et enjambe son fils avec précaution pour sortir de la corbeille. La tiédeur du perron est agréable aux pattes. Une libellule grésille dans Pair, et ses ailes de gaze rêche frôlent par bravade les oreilles de Nonoche qui frémit, fronce les sourcils et menace : du regard la bête au long corps en mosaïque de turquoises…

Les montagnes bleuissent. Le fond de la vallée s’enfume d’un brouillard blanc qui s’effile, se balance et s’étale comme une onde. Une haleine fraîche monte déjà de ce lac impalpable, et le nez de Nonoche s’avive et s’humeéte. Au loin, une voix connue crie infatigablement, aiguë et monotone : “ Allons-v’nez — allons-v’nez — allons-v’nez.. mes vaches! Allons-v’nez — allonsv’nez.. ” Des clarines sonnent, le vent porte une paisible odeur d’étable, et Nonoche pense au seau de la traite, au seau vide dont elle léchera la couronne d’écume collée aux bords. Un miaulement de convoitise et de désœuvrement lui échappe. Elle s’ennuie. Depuis quelque temps, chaque crépuscule ramène cette mélancolie agacée, ce

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vide et vague désir. Un peu de toilette? “ Comme je suis faite! ” Et la cuisse en l’air, Nonoche copie cette | classique figure de chahut qu’on appelle “le port d’armes ?”

La première chauve-souris nage en zigzag dans l'air. Elle vole bas et Nonoche peut distinguer deux yeux de rat, le velours roux du ventre en figue... C’est encore une de ces bêtes où on ne comprend rien et dont la conformation inspire une inquiétude méprisante. Par association d'idées, Nonoche pense au hérisson, à la tortue, ces énigmes, et passe sur son oreille une patte humide de salive, insoucieuse de présager la pluie pour demain.

Mais quelque chose arrête court son geste, quelque chose oriente en avant ses oreilles, noircit le vert acide de ses prunelles…

Du fond du bois où la nuit massive est descendue d’un bloc, par-dessus l’or immobile des treilles, à travers tous les bruits familiers, n’a-t-elle pas entendu \venir jusqu’à elle, traînant, sauvage, musical, insidieux, — l'Appel du Matou? .

Elle écoute. Plus rien. Elle s’est trompée. Non! L'appel retentit de nouveau, lointain, rauque et mélancolique à faire pleurer, reconnaissable entre tous. Le cou tendu, Nonoche semble une $tatue de chatte, et ses moustaches seules remuent faiblement, au battement de ses narines. D’où vient-il, le tentateur? Qu’oset-il demander et promettre? Il multiplie ses appels, il les module, se fait tendre, menaçant, il se rapproche et pourtant reste invisible; sa voix s’exhale du bois noir, comme la voix même de l’ombre..

“Viens! Viens! Si tu ne viens pas ton repos est perdu. Cette heure-ci n’est que la première, mais songe

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que toutes les heures qui suivront seront pareilles à celle-ci, emplies de ma voix, messagères de mon désir... Viens!

“Tu le sais, tu le sais que je puis me lamenter durant des nuits entières, que je ne boirai plus, que je ne mangerai plus, car mon désir suffit à ma vie et je me fortifie d'amour! Viens!.….

“Tu ne connais pas mon visage et qu'importe! Avec orgueil, je t’apprends qui je suis : je suis le long Matou déguenillé par dix étés, durci par dix hivers. Une de mes pattes boite en souvenir d’une vieille blessure, mes narines balafrées grimacent et je n’ai plus qu’une oreille, feStonnée par la dent de mes rivaux.

“ A force de coucher sur la terre, la terre m’a donné sa couleur. J’ai tant rôdé que mes pattes semellées de corne sonnent sut le sentier comme le sabot du chevreuil, Je marche à la manière des loups, le train de derrière bas, suivi d’un tronçon de queue presque chauve. Mes flancs vides se touchent et ma peau glisse autour de mes muscles secs, entraînés au rapt et au viol... Et toute cette laideur me fait pareil à l’Amour! Viens! Quand je paraîtrai à tes yeux, tu ne reconnaîtras rien de moi, — que PAmour!

“ Mes dents courberont ta nuque rétive, je souillerai ta robe, je t’infligerai autant de morsures que de caresses, j’abolirai en toi le souvenir de ta demeure et tu seras, pendant des jours et des nuits, ma sauvage compagne hurlante…. jusqu’à l’heure plus noire où tu te retrouveras : seule, car j'aurai fui mystérieusement, las de toi, appelé par celle que je ne connais pas, celle que je n’ai pas possédée encore Alors tu rétourneras vers ton gîte, affamée, humble, vêtue de boue, les yeux pâles, l’échine creusée comme si ton fruit y pesait déjà, et tu te réfugieras dans

un long sommeil tressaillant de rêves où ressuscitera notre amour... Viens! ?

Nonoche écoute. Rien dans son attitude ne décèle qu’elle lutte contre elle-même, car le tentateur pourrait la voir à travers l’ombre, et le mensonge est la première parure d’une amoureuse... Elle écoute, rien de plus.

Dans sa corbeille, l’obscurité éveille peu à peu son fils qui se déroule, chenille velue, et tend des pattes tâtonnantes. Il se dresse, maladroit, s’assied plus large que haut, avec une majesté puérile. Le bleu hésitant de ses yeux, qui seront peut-être verts, peut-être vieil or, se trouble d’inquiétude. Il dilate, pour mieux crier, son nez chamois où aboutissent toutes les rayures convergentes de son visage. Mais il se tait, malicieux et rassuré : il a vu le dos bigarré de sa mère, assise sur le perron.

Debout sur ses quatre pattes courtaudes, fidèle à la tradition qui lui enseigna cette danse barbare, il s’approche les oreilles renversées, le dos bossu, l’épaule de biais, par petits bonds de joujou terrible, et fond sur Nonoche qui ne s’y attendait pas. La bonne farce! Elle en a presque crié. On va sûrement jouer comme des fous jusqu’au dîner.

Mais un revers de patte nerveux a jeté l’assaillant au bas du perron, et maintenant une grêle de tapes sèches s’abat sur lui, commentées de fauves crachements et de regards en furiel.… La tête bourdonnante, poudré de sable, le fils de Nonoche se relève, si étonné qu’il n’ose pas demander pourquoi, ni suivre celle qui ne sera plus jamais sa nourrice et qui s’en va très digne, le long de la petite allée noire, vers le bois hanté.

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Un petit intérieur tranquille. À la cantonade, bruits de cataclysme. Kiki-la-Doucette, chat des Chartreux, se cramponne vainement à un somme illusoire. Une porte s'ouvre et claque sous une main invisible, après avoir livré Paie à Toby-Chien, petit bull démoralié.

Kixi-LA-DOUCETTE, s’éfirant. — Ahl ah!l qu'est-ce que tu as encore fait?

ToBy-CHIEN, piteux. — Rien.

Kikr-LA-DOUCETTE. — À d’autres! Avec cette tête-là? Et ces rumeurs de catastrophe?

Tosy-CHren. — Rien, te dis-jel Plût au Ciell Tu me croiras si tu veux, mais je préférerais avoir cassé un vase, ou mangé le petit tapis persan auquel Elle tient si fort. Je ne comprends pas. Je tâtonne dans les ténèbres. Je...

Kiki-LA-DOUCETTE, royal. — Cœur faiblel Regardemoi. Comme du haut d’un a$tre, je considère ce bas monde. Imite ma sérénité divine.

ToBy-CHIEN, inferrompant, ironique. — … et enferme-toi dans le cercle magique de ta queue, n'est-ce pas? Je n’ai pas de queue, moi, ou si peu! Et jamais je ne me sentis le derrière si serré.

Krki-LA-DOUCETTE, intéressé, mais qui feint l'indifférence. — Raconte.

Tosy-CHten. — Voilà. Nous étions bien tranquilles, Elle et moi, dans le cabinet de travail. Elle lisait des lettres, des journaux, et ces rognures collées qu’Elle

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nomme pompeusement l’Argus de la Presse, quand tout à coup : “ Zutl s’écria-t-Elle. Et même crotte de bique! ” Et sous son poing assené la table vibra, les papiers volèrent... Elle se leva, marcha de la fenêtre à la porte, se mordit un doigt, se gratta la tête, se frotta rude- . ment le bout du nez.

J'avais soulevé du front le tapis de la table et mon regard cherchait le sien... “ Ah! te voilà ”, ricana-t-elle. “ Naturellement, te voilà. Tu as le sens des situations. C’est bien le moment de te coiffer à l’orientale avec une draperie turque sur le crâne et des franges-boule qui retombent, des franges-boule, — des franges-bull, parbleu! Ce chien fait des calembours, à présent! il ne me manquait que çal ” D’une chiquenaude, Elle rejeta le bord du tapis qui me coiffait, puis leva vers le plafond des bras pathétiques : “ J’en ai assez! ” s’écria-t-Elle. “ Je veux. je veux... je veux faire ce que je veux! ”

Un silence effrayant suivit son cri, mais je lui répondais du fond de mon âme : “ Qui T’en empêche, ô Toi qui règnes sur ma vie, Toi qui peux presque tout, Toi qui, d’un plissement volontaire de tes sourcils, rapproches dans le ciel les nuages? ”

Elle sembla m’entendre et repartit un ‘peu plus calme: “ Je veux faire ce que je veux. Je veux jouer la pantomime, même la comédie. Je veux danser nue, si le maillot me gêne et humilie ma plastique. Je veux me retirer dans une île, s’il me plaît, ou fréquenter des dames qui vivent de leurs charmes, pourvu qu’elles soient gaies, fantasques, voire mélancoliques et sages, comme sont beaucoup de femmes de joie. Je veux écrire des livres tristes et chastes, où il n’y aura que des paysages, des fleurs, du chagrin, de la fierté, et la candeur des animaux charmants qui s’effraient de l’homme... Je veux sourire à tous les visages

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aimables, et m’écarter des gens laids, sales et qui sentent mauvais. Je veux chérir qui m'aime et lui donner tout ce qui est à moi dans le monde : mon corps rebelle au partage, mon cœur si doux et ma liberté! Je veux... je veux! Je crois bien que si quelqu’un, ce soir, se risquait à me dire : “ Mais, enfin, ma chère... ” eh bien, je le tue... Ou je lui ôte un œil. Ou je le mets dans la cave.

KikI-LA-DOUCETTE, pour lui-même. — Dans la cave? Je considérerais cela comme une récompense, car la cave est un enviable séjour, d’une obscurité bleutée par le soupirail, embaumé de paille moisie et de odeur alliacée du rat... |

ToBy-CHIEN, sans entendre. — ‘“ J'en ai assez, vous dis-je! ” (Elle criait cela à des personnes invisibles, et moi, pauvre moi, je tremblais sous la table.) “ Et je ne verrai plus ces tortues-là! ?

Kix1-LA-DoucerTE. — Ces... quoi?

Tosy-CHren. — Ces tortues-là; je suis sûr du mot. Quelles tortues? Elle nous cache tant de choses! “… Ces tortues-là! Elles sont deux, trois, quatre, — joli nid de fauvettes! — pendues à Lui, et qui Lui roucoulent et Lui écrivent : “ Mon chéri, tu m’épouseras si Elle meurt, dis? ” Je crois bien! Il les épouse déjà, l’une après l’autre. Il pourrait choisir. Il préfère colle&tionner. Il lui faut — cat elles en demandent! — la Femme-du-Monde couperosée qui s'occupe de musique et qui fait des fautes d'orthographe, la vierge mûre qui lui écrit, d’une main paisible de comptable, les mille z’horreurs; — l’Américaine brune aux cuisses plates; et toute la séquelle des sacrées petites toquées en cols plats et cheveux courts qui s’en viennent, cils baissés et reins frétillants : “ O Monsieur, c’est moi qui suis la vraie Claudine... ? La vraie Claudine! et la fausse mineure, tu parles!

“Toutes, elles souhaitent ma mort, m’inventent des amants; elles l’entourent de leur ronde effrénée, Lui faible, lui, volage et amoureux de l’amour qu’Il inspire, Lui qui goûte si fort ce jeu de se sentir empêtré dans cent petits doigts crochus de femmes... Il a délivré en chacune la petite bête mauvaise et sans scrupules, matée — si peul — par l’éducation; elles ont menti, forniqué, cocufñié, avec une joie et une fureur de harpies, autant par haine de moi que pour l’amour de Lui...

“ Alors. adieu tout! adieu... presque tout. Je Le leur laisse. Peut-être qu’un jour Il les verra comme je les vois, avec leurs visages de petites truies gloutonnes. Il s’enfuira, effrayé, frémissant, dégoûté d’un vice inutile. ”

Je haletais autant qu’Elle, ému de sa violence. Elle entendit ma respiration et se jeta à quatre pattes, sa tête sous le tapis de la table, contre la mienne...

“ Oui, inutilel je maintiens le mot. Ce n’est pas un petit bull carré qui me fera changer d’avis, encorel Inutile s’Il n'aime pas assez ou s’Il méconnaît l’amour véritable! Quoi?... ma vie aussi est inutile? Non, Toby- Chien. Moi, j'aime. J'aime tant tout ce que j’aimel Si tu savais comme j’embellis tout ce que j’aime, et quel plaisir je me donne en aimant! Si tu pouvais comprendre de quelle force et de quelle défaillance m’emplit ce que j’aimel... C’est cela que je nomme le frôlement du bonheur. Le frôlement du bonheur... caresse impalpable qui creuse le long de mon dos un sillon velouté, comme le bout d’une aile creuse l’onde.…. Frisson mystérieux prêt à se fondre en larmes, angoisse légère que je cherche et qui m'atteint devant un cher paysage argenté de brouillard, devant un ciel où fleurit l’aube, sous le bois où l’automne souffle une haleine mûre et musquée... Tristesse voluptueuse des fins de jour, bondissement sans cause d’un

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cœur plus mobile que celui du chevreuil, tu es le frôlement même du bonheur, toi qui gis au sein des heures les plus pleines. et jusqu’au fond du regard de ma sûre amie.

“ Tu oserais dire ma vie utile. Tu n’auras pas de pâtée, ce soir! ”

Je voyais la brume de ses cheveux danser autour de sa tête qu’Elle hochait furieusement. Elle était comme moi à quatre pattes, aplatie, comme un chien qui va s’élancer, et j’espérai un peu qu’elle aboierait.

Kzk1-LA-DoUCETTE, révolté. — Aboyer, Elle! Elle à ses défauts, mais tout de même, aboyerl!. Si Elle devait parler en quatre-pattes, elle miaulerait.

ToBy-CHIEN, poursuivant. — Hlle n’aboya point, en effet. Elle se redressa d’un bond, rejeta en arrière les cheveux qui lui balayaient le visage.

KiK1-LA-DOUCETTE. — Oui, Elle: a la tête angora. La tête seulement.

Togy-CHiEen. — … Et Elle se remit à parler, incohé-

rente : “ Alors, voilà! je veux faire ce que je veux. Je ne porterai pas des manches courtes en hiver, ni de cols hauts en été. Je ne mettrai pas mes chapeaux sens devant derrière, et je n’irai plus prendre le thé chez Rimmels’s, non... Redelsperger, non. Chose, enfin. Et je n’irai plus aux vernissages. Parce qu’on y marche dans un tas de gens, l’après-midi, et que les matins y sont sinistres, sous ces voûtes où frissonne un peuple nu et transi de Statues, parmi l’odeur de cave et de plâtre frais... C’est l’heure où quelques femmes y toussent, vêtues de robes minces, et de rares hommes errent, avec la mine verte d’avoir passé la nuit là, sans gîte et sans lit...

“ Et le monotone public des premières ne verra plus mon sourire abattu, mes yeux qui se creusent de la longueur des entraétes et de l’effort qu’il faut pour empêcher

mon visage de vieillir, — effort reflété par cent visages féminins, raidis de fatigue et d’orgueil défensif... Tu m’entends ”, s’écria-t-Elle, “tu m’entends, crapaud bringé, excessif petit bull cardiaque! je n’irai plus aux premières, — sinon de l’autre côté de la rampe. Car je danserai encore sur la scène, je danserai nue ou habillée, pour le seul plaisir de danser, d’accorder mes gestes au rythme de la musique, de virer, brûlée de lumière, aveuglée comme une mouche dans un rayon... Je danserai, j’inventerai de belles danses lentes où le voile parfois me couvtira, parfois m’environnera comme une spirale de fumée, parfois se tendra derrière ma course comme la toile d’une barque... Je serai la Statue, le vase animé, la bête bondissante, l’arbre balancé, l’esclave ivre...

“ Qui donc à osé murmurer, trop près de mon oreille irritable, les mots de déchéance, d’avilissement?.. Toby- Chien, Chien de bon sens, écoute bien : je ne me suis jamais sentie plus digne de moi-même! Du fond de la sévère retraite que je me suis faite au fond de rhoi, il m'arrive de rire tout haut, réveillée par la voix cordiale d’un maître de ballet italien : “ Hé, ma minionne, qu’estce que tu penses? je te dis : sauts de basque, deux! et un petit pour finir! ?

“La familiarité professionnelle de ce luisant méridional ne me blesse point, ni l’amicale veulerie d’une pauvre petite marcheuse à cinquante francs par mois, qui se lamente, résignée : “ Nous autres artistes, n’est-ce pas, on ne fait pas toujours comme on veut... ” et si le régisseur tourne vers moi, au cours d’une répétition, son mufle de dogue bonasse, en graillonnant : “ C’est malheureux que vous ne pouvez pas taire vos gueules, tous. ?” je ne songe pas à me fâcher, pourvu qu’au retour, lorsque je jette à la volée mon chapeau sur le lit, une voix chère,

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PEMMVRILLES DE LA VIGNE 57 un peu voilée, murmure : “ Vous n'êtes pas trop fatiguée, mon amour? ?

Sa voix à Elle avait molli sur ces mots. Elle répéta, . comme pour Elle-même, avec un sourire contenu : “ Vous n'êtes pas trop fatiguée, mon amour? ” puis soudain éclata en larmes nerveuses, des larmes vives, rondes, pressées, en gouttes étincelantes qui sautaient sur ses joues, joyeusement... Mais moi, tu sais, quand Elle pleure, je sens la vie me quitter...

KzK1-LA-DouCcETTE. — Je sais, tu t’es mis à hurler?

ToBy-CHIEN. — Je mêlai mes larmes aux siennes, voilà tout. Mal m'en prit! Elle me saisit par la peau du dos, comme une petite valise carrée, et de froides injures tombèrent sur ma tête innocente : “ Mal élevé. Chien hystérique. Saucisson larmoyeur. Crapaud à cœur de veau. Phoque obtus.. ? Tu sais le reste. Tu as entendu la porte; le tisonnier qu’elle à jeté dans la corbeille à papiers, et le seau à charbon qui a roulé béant, et tout.

KiK1-LA-DoucerrE. — J’ai entendu. J’ai même entendu, ô Chien, ce qui n’est pas parvenu à ton entendement de bull simplet. Ne cherche pas. Elle et moi, nous dédaignons le plus souvent de nous expliquer. Il m'arrive, lorsqu'une main inexperte me caresse à rebours, d’interrompre un paisible et sincère ronron par un khh! féroce, suivi d’un coup de griffe foudroyant comme une étincelle... “ Que ce chat est traître! ” s’écrie l’imbécile.. Il n’a vu que la griffe, il n’a pas deviné l’exaspération nerveuse, ni la souffrance aiguë qui lancine la peau de mon dos... Quand Elle agit follement, Elle, ne dis pas, en haussant tes épaules carrées : “ Elle est folle! ” Plutôt, cherche la main maladroite, la piqûre insupportable et cachée qui se manifeste en cris, en rires, en course aveugle vers tous les risques.

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