‹ SidoChapitre 7 sur 39 · TORE · texte numérisé non relu

TORE

so SIDO

qu’une femme, Passé un certain Âge, une femme ne meurt presque jamais volontairement. Et puis je vous ai, en outre. Lui, il ne vous à pas.

Car elle savait tout, et jusqu’aux préférences indicibles. Dans la grappe pendue à ses flancs, à ses bras, mon père pesait comme nous, et ne nous soutenait guère.

Elle fut malade, et il s’assit fréquemment près du lit. “ À quelle heure, quel jour seras-tu guérie? Gare, si tu ne guéris pas! J'aurai bientôt fait de ne plus vivrel ” Elle ne supportait pas cette pensée d’homme, sa menace, son exigence sans merci. Pour lui échapper, elle tournait de côté et d’autre sa tête sur l’oreiller, comme elle fit plus tard pour secouer les derniers liens.

— Mon Dieu, Colette, tu me tiens chaud, se plaignaitelle. Tu remplis toute la chambre. Un homme est toujours déplacé au chevet d’une femme. Va dehors! Va voir s’il y a des oranges pour moi chez l’épicier..… Va demander à M. Rosimond de me prêter la Rewe des Deux-Mondes.… Mais marche doucement, le temps est otageux, tu reviendrais en moiteur!.…

Il obéissait, l’aisselle remontée sur sa béquille.

— Tu vois? disait ma mère derrière lui Tu vois cet air de vêtement vide qu’il prend quand je suis malade?

Sous la fenêtre, en s’en allant, il éclaircissait sa voix pour qu’elle Pentendiît :

€ Je pense à toi, je te vois, je F'adore, A tout inftant, à toute heure, en tout lieu,

Je pense à toi quand je revois l'aurore, Je pense à toi quand je ferme les yeux. ”

— Tu l’entends? Tu l’entends?.. disait-elle fiévreusement.

Re

SIDO | st

Mais sa malice supérieure rajeunissait soudain tout son visage; et elle se penchait hors de son lit :

— Ton père? Tu veux savoir ce que c’est que ton père? Ton père, c’ést le roi des maîtres-chanteurs!

Elle guérit, — elle guérissait toujours. Mais quand on lui enleva un sein, et quatre ans après, l’autre sein, mon pète conçut d’elle une méfiance terrible, quoiqu’elle guérît encore, chaque fois. Pour une arête de poisson qui, restée au gosier de ma mère, l’obligeait à tousser violemment, les joues congestionnées et les yeux pleins de larmes, mon père, d’un coup de poing assené sur la table, dispersa en éclats son assiette, et cria furieusement :

— Ça va finir?

Elle ne s’y trompa point et l’apaisa avec une délicatesse miséricordieuse, des mots plaisants, de voltigeants regards. J’emploie toujours ces mots : “ voltigeant regard ”, quand il s’agit d’elle. L’hésitation, le besoin d’un tendre aveu, le devoir de mentir l’obligeaient à battre des paupières, tandis qu’allaient, venaient précipitamment ses prunelles grises. Ce trouble, cette fuite vaine des prunelles poursuivies par un regard d’homme bleu gris comme le plomb fraîchement coupé, c’est tout ce qui me fut révélé de la passion qui lia, pour leur vie entière, “ Sido ” et le Capitaine.

Il y a dix ans, je sonnais, amenée par un ami, à la porte

de Mme B..., qui a, professionnellement, commerce avec les “ esprits ”. Elle nomme ainsi ce qui demeure, errant autour de nous, des défunts, particulièrement de ceux qui nous tinrent de près par le sang, et par l’amour. N'attendez pas que je professe une foi quelconque, ni même que je fréquente de passion les privilégiés qui lisent couramment l’invisible. Il s’agit d’une curiosité, toujours la même, qui me conduit indifféremment à visiter tour à tour Mme B..., la “ femme-à-la-bougie ”, le chienqui-compte, un rosier À fruits, comestibles, le doéteur qui ajoute du sang humain à mon sang humain, que sais-je encore? Si cette curiosité me quitte, qu’on m’ensevelisse, je n’existe plus. Une de mes dernières indiscrétions s’adressa au grand hyménoptère d’acier bleu qui abonde, en Provence, pendant la floraison des “ soleils ”, en juillet-août. Tourmentée d’ignorer le nom de ce guerrier bardé, je m’interrogeais : “ A-t-il ou non un dard? Est-il seulement un samouraï magnifique et sans sabre? ” Je suis bien soulagée d’être tirée d’incertitude. Une curieuse petite déformation, sur l’os d’une phalangine, atteste que le guerrier bleu e$t armé à merveille, et prompt à dégainer.

Chez Mme B..., j’eus l’agréable nouveauté d’un appattement moderne, traversé de soleil. Sur la fenêtre chantaient des oiseaux en cage, dans la pièce voisine des enfants riaient. Une aimable et ronde femme à cheveux

blancs m’affirma qu’elle n’avait besoin ni de clair-obscur, ni d’aucun maléfique décor. Elle ne réclama qu’un instant de méditation, et ma main serrée dans les siennes.

. — Vous voulez me poser des questions? me demandat-elle.

Je m’avisai alors que j'étais sans avidité, sans passion pout un au-delà quelconque, sans souhaits immodérés, et je ne trouvai rien à dire, sinon le mot le plus banal :

— Alors, vous voyez les morts? Comment sont-ils?

— Comme les vivants, répondit Mme B..., avec rondeur. Ainsi, derrière vous...

Derrière moi, c'était la fenêtre ensoleillée, et la cage des serins verts.

— derrière vous est assis l “esprit ”?” d’un homme âgé. Il porte une barbe non taillée, étalée, presque blanche. Les cheveux assez longs, gris, rejetés en arrière. Des sourcils. oh! par exemple, des sourcils... tout broussailleux... et là-dessous des yeux oh! mais, des yeux!. Petits, mais d’un éclat qui n’est pas soutenable. Voyezvous qui ça peut être?

— Oui. Très bien.

— En tout cas, c’est un esprit bien placé.

Le

— Bien placé dans le monde des esprits. Il s’occupe beaucoup de vous... Vous ne le croyez pas?

— J'en-doute un peu...

— Si. Il s’occupe beaucoup de vous 2 présent.

— Pourquoi à présent?

— Parce que vous représentez ce qu’il aurait tant voulu être sur la terre. Vous êtes justement ce qu’il a souhaité d’être. Lui, il n’a pas pu.

Je ne mentionnerai pas ici les autres “ portraits ” que me fit Mme B... Ils valaient tous, à mes yeux, par

quelque détail dont la vigueur et le secret m’enchantèrent comme une sorcellerie anodine et inexplicable. D'un esprit” où je fus bien obligée de reconnaître, trait pour trait, mon demi-frère, l’aîné, elle dit, apitoyée :

“ Je nai jamais vu un mort aussi triste “4

— Mais, lui dis-je, vaguement jalouse, ne voyez-vous pas une femme âgée qui pourrait être ma mère?

Le bon regard de Mme B... errait autout de moi :

— Non, ma foi, répondit-elle enfin.

Elle ajouta, vive, et comme pour me consoler :

— Peut-être qu’elle se repose? Ça arrive... Vous êtes seule d’enfant? (sc).

— J'ai encore un frère.

— Làl.. s’exclama bonnement Mme B.. Sans doute qu’elle est occupée avec lui... Un esprit ne peut pas être pattout à la fois, vous savez...

Non, je ne le savais pas. J’appris dans la même visite que le commerce des défunts s’accommode de lumière terrestre, de familière gaîté. “Ils sont comme les vivants ”, affirme, paisible dans sa foi, Mme B... Pourquoi non? Comme les vivants, sauf qu’ils sont morts. Morts, — et voilà tout, Aussi s’étonnait-elle de voir en mon frère aîné un mott “aussi triste ”. Ainsi l’ai-je vu — ainsi le voyait-elle à travers mon perméable mystère, sans doute — très triste en vérité, et comme roué de coups par soñ pénible et dernier passage, encore soucieux et fourbu..

Quant à mon père... “ Vous êtes justement ce qu’il a souhaité d’être, et de son vivant il n’a pas pu. ” Là, j'ai de quoi rêver, de quoi m’émouvoir. Sur un des plus hauts tayons de la bibliothèque, je revois encore une série de tomes cartonnés, à d6s de toile noire, Les plats de papier jaspé, bien collés, et la rigidité du cartonnage attestaient l’adresse manuelle de mon père, Mais les

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titres, manuscrits, en lettres gothiques, ne me tentaient point, d'autant que les étiquettes à filets noirs ne révélaient aucun auteur. Je cite de mémoire : Mes campagnes, Les enseignements de 70, La Géodésie des géodésies, L Algèbre élégante, Le maréchal de Mac-Mabon vu par un de ses compagnons d'armes, Du village à la Chambre, Chansons de zouave (vers). J’en oublie.

Quand mon père mourut, la bibliothèque devint chambre à coucher, les livres quittèrent leurs rayons.

— Viens donc voir, appela un jour mon frère, l’aîné.

Il transportait lui-même, classait, ouvrait les livres, taciturne, en quête d’une odeur de papier piqué, d’une de ces moisissures embaumées d’où se lève l’enfance révolue, d’un pétale de tulipe sec, encore jaspé comme l’agate arborescente..

— Viens donc voir...

La douzaine de tomes cartonnés nous remettait son sectet, accessible, longtemps dédaigné. Deux cents, trois cents, cent cinquante pages par volume; beau papier vergé crémeux ou “ écolier ” épais, rogné avec soin, des centaines et des centaines de pages blanches. Une œuvte imaginaire, le mirage d’une carrière d’écrivain.

Il y en avait tant, de ces pages respettées par la timidité

Ou la nonchalance, que nous n’en vimes jamais la fin. Mon frère y écrivit ses ordonnances, ma mère couvrit de blanc ses pots de confitures, ses petites-filles griffonneuses arrachèrent des feuillets, mais nous n’épuisimes pas les cahiers vergés, l’œuvre inconnue. Ma mère s’y employait pourtant avec une sorte de fièvre destructive : “ Comment, il y en à encore? Il m’en faut pour les côtelettes en papillotes… Il m’en faut pour tapisser mes petits tiroirs... ?” Ce n’était pas dérision, mais cuisant regret et besoin douloureux d’anéantir la preuve d’une impuissance..

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