‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 24 sur 168 · V. ARCHEVÊQUES DE PARIS · texte numérisé non relu

V. ARCHEVÊQUES DE PARIS

Paul DE GoNDi, cardinal de Retz, fils de Philibert-Emmanuel d« Gondi, général des galères sous Louis XIII ; coadjuteur , en 4643, de Tarchevêque de Paris, Henri de Gondi, son oncle; cardinal en 4654 ; archevêque de Paris à la mort de son oncle, 4655 ; démis en 4663; mort dans la retraite, à Saint-Mihiel, en Lorraine, 4679.

Pierre de Marca, ancien archevêque de Toulouse; archevêque de Paris après la démission forcée du cardinal de Retz, 4 662.

Hardouin de Beadbiont de Peréfixe, né en 4605; précepteur du jeune Louis XIV ; évoque de Rodez en 4648; archevêque de Paris après Pierre de Marca» 4662-4670.

François de Harlay, seigneur de Chanvalon, successeur do Peréfixe, 4670-4695.

Louis-Antoine de Noailles, né en 4654 ; archevêque df Paris par la protection do M'"« de Maintenon, 4695-47i9.

LEITRE DE VOLTAIRE A MILORD UAIIVEY,

GARDE DES SCEAUJL U'A.NULETEUIVE.

Ml LORD,

Soyez un peu moins fâché contre moi do ce que j'appelle le siècle dernier le siècle de Louis XIV. Je sais bien que Louis XIV n'a pas eu l'honneur d'être le maître ni le bienfaiteur d'un Bayle. d'un Newton, d'un llalley, d'un Addison, d'un Dryden ; mais dans le siècle qu'on nomme de Léon X, ce pape Léon X avait-il tout fait? n'y avait-il pas d'autres princes qui contribuèrent à polir et à éclairer le genre humain? Cependant le nom de Léon X a prévalu, parce qu'il encouragea les arts plus qu'aucun autre. Ehl quel roi a donc en cela rendu plus de services à l'humanité que Louis XIV? Quel roi a répandu plus de bienfaits, a marqué plus de goût, {%'est signalé par de plus beaux établissements? II n'a pas fait tout ce qu'il pouvait faire, sans doute, parce qu'il était homme; mais il a fait plus qu'aucun autre, parce qu'il était un grand homme; ma plus forte raison pour l'estimer beaucoup, c'est qu'avec des fautes connues il a plus de réputation qu'aucun de ses contemporains, c*est que, malgré un million d'hommes dont il a privé la France, et qui tous ont été intéressés à le décrier, toute l'Europe l'estime, et le met au rang des plus grands et des meilleurs monarques.

Nommez-moi donc, milord, un souverain qui ait attiré chez lui plus d'étrangers habiles, et qui ait plus encouragé le mérite dans ses sujets. Soixante savants de l'Europe reçurent à la fois des récompenses de lui, étonnés d'en être connus. < Quoique le roi ne soit pas votre souverain , leur écrivait M. Colbert, il veut être votre bienfaiteur ; il m'a commandé de vous envoyer la lettre de change ci-jointe , comme un gage de son estime. » Un Bohémien, un Danois, recevaient d<^ ces lettres datées de Versailles. Guglielmini bâtit une maison à Florence des bienfaits de Louis XIV; il mil le nom de ce roi sur le frontispice \ et vous ne voulez pas qu'il soit à la tète du siècle dont je parle!

1. GuglielioiDi, malhématieien célèbre, né à Bologne en i655, mort è Padone le 12 jaillet i7io. — Au chai^Ure xjlviii (page 37»), Voltaire atuibue l'inflcriptioDy Aide» a Deo datx, à Viviani de Floreoce.

IXX LEÏTUE A MIlGRD HAKVF.Y

Ce qu'il a fait dans son royaume doit servir à jamais d'exemple. Il chargea de l'éducation de son fils et de son petitfils les plus éloquents et les plus savants hommes de l'Europe '. II eut l'attention de placer trois enfants de Pierre Corneille, deux dans les troupes et l'autre dans l'Église; il excita le mérite naissant de Racine par un présent considérable pour un jeune homme inconnu et sans bien ; et quand ce génie se fut perfectionné, ces talents, qui souvent sont l'exclusion de là fortune, firent la sienne. Il eut plus que de la fortune, il eut la faveur, et quelquefois la familiarité d'un maître dont un regard était un bienfait; il était, en 4688 et 4689, de ces voyages de Marly tant brigués par les courtisans ; il couchait dans la chambre du roi pendant ses maladies, et lui lisait ses chefsKi'œuvre d'éloquence et de poésie qui décoraient ce beau règne.

Cette faveur, accordée avec discernement, est ce qui produit de l'émulation et qui échaufi'e les grands génies : c'est beaucoup de «faire des fondations, c'est quelque chose de les soutenir: mais s'en tenir à ces établissements, c'est souvent préparer les mômes asiles pour l'homme inutile et pour le grand homme ; c'est recevoir^ dans la même ruche l'abeille et le frelon.

Louis XIV songeait à tout; il protégeait les académies, et distinguait ceux qui se signalaient. Il ne prodiguait point ses faveurs à un genre de mérite à l'exclusion des autres, comme tant de princes qui favorisent, non ce qui est bon, mais ce qui leur plaît ; la physique et l'étude de l'antiquité attirèrent son attention. Elle ne se ralentit pas même dans les guerres qu*i1 soutenait contre l'Europe; car, en bâtissant trois cents cita-délies, en faisant marcher quatre cent mille soldats, il faisait élever l'Observatoire , et tracer une méridienne d'un bout du royaume à l'autre, ouvrage unique dans le monde. Il faisait imprimer dans son palais les traductions des bons auteurs grecs et latins; il envoyait des géomètres et des physiciens au fond de l'Afrique et de l'Amérique chercher de nouvelles connaissances. Songez, milord, que, sans le voya2;e et les expériences de ceux qu'il envoya à Cayenne, en 4672, et sans les mesures de M. Picard^*, jamais Newton n'eût fait ses découvertes

1. Bos&iet, )>récepteur dtt Grand Dauphin; Fénelon , du duc de Baargogne; fleurv. de l^ouis XV.

!t. li'abbé J. Picard, profeflsaur d'astronomie au coUé^ de Franoe et membre de l'Académie des Sciences.

LETTRE A MILORD HARVEY. x\M

sur rattraction. Regardez, je vous prie, un Cassini et un liuygens ui renoncent tous deux à leur patrie qu'ils honorent, pour venir en France jouir de l'estime et des bienfaits de Louis XIV. Et pensez-vous que les Anglais mêmes ne lui aient pas d'obligation? Dites-moi, je vous prie, Jans quelle cour Giarles II puisa tant de politesse et tant de goût? Les bons auteurs de Louis XIV n'ont-ils pas été vos modèles? N'est-ce pas d'eux que votre sage Addison, l'homme de votre nation qui avait le goût le plus sûr, a tiré souvent ses excellentes critiques? L'évéque Burnet avoue que ce goût, acquis en France par les courtisans de Charles 11 , réforma chez \ous jusqu'à la chaire, malgré la différence de nos religions : tant la saine raison a partout d'empire! Dites-moi si les bons livres de ce temps n'ont pas servi à Téducatton de tous les princes de l'Empire ? Dans quelles cours de l'Allemagne n'a-t-on pas vu des théâtres français? Quel prince ne t&chait pas d'imiter Louis XIV? Quelle nation ne suivait pas alors les modes de la France?

Vous m'apportez, milord, l'exemple du czar Pierre le Grand, qui a fait naître les arts dans son pays, et qui est le créateur d'une nation nouvelle ; vous me dites que cependant son siècle ne sera pas appelé dans l'Europe le siècle du czar Pierre; vous en concluez que je ne dois pas appeler le siècle passé le «ècle de Louis XIV. Il me semble que la ditférence est bien palpable. Le czar Pierre s'est instruit chez les autres peuples , il a porté leurs arts chez lui ; mais Louis XIV a instruit les nations : tout, jusqu'à ses fautes, leur a été utile. Les protestants qui ont quitté ses États ont porté chez vous-mêmes une industrie qui faisait la richesse de la France. Comptez-vous pour rien tant de manufactures de soie et de cristaux? Ces dernières surtout furent perfectionnées chez vous par nos réfugiés, et nous avons perdu ce que vous avez acquis.

£n6n la langue française , milord , est devenue presque .a langue universelle. A qui en est-on redevable? était-elle aussi étendue du temps de Henri IV? Non, sans doute; on ne connaissait que l'italien et l'espagnol. Ce sont nos excellents écrivains qui ont fait ce chan<:ement. Mais qui a protégé, employé, encouragé ces excellents écrivains? C'était M. Colûert, me direz-vous ; je l'avoue, et je prétends bien que le miuistre doit partager la gloire du maître; mais qu'eût fait un Colbert sous un autre prince, sous votre roi Guillaume, qui

rXXIl LETTRE A MILORD HARVBY.

n*aimait rien, sous le roi d'Espagne Charles II, sous tant d'autres souverains?

Croiriez-vous bien, milord, que Louis XIV a réformé le goôl (le sa cour en plus d'un genre? Il choisit LuUi pour son musicien, et ôla le privilège à Canibert, parce que Cambert était un homme médiocre, et Lulli un homme supérieur. 11 savait distinguer Tesprit du génie; il donnait à Quinault les sujets de ses opéras; il dirigeait les peintures de Le Brun , il soutenait Boileau, Racine et Molière contre leurs ennemis; il en< eourageait les arts utiles comme les beaux-arts, et toujours en connaissance de cause ; il prêtait de l'argent à Van-Robais pour établir ses manufactures; il avançait des millions à la compagnie des Indes qu'il avait formée; il donnait des pensions aux savants et aux braves officiers. Non-seulement il s'est fait.de grandes choses sous son règne, mais c'est lui qui les faisait. Soutirez donc, milord, que je liiche d'élever à sa gloire un monument que je consacre encore plus à l'utilité du genre humain.

Je ne considère pas seulement Louis XIV parce qu'il a fait du bien aux Français, mais parce qu'il a fait du bien aux hommes; c'est comme homme, et non comme sujet, que j'écris; je veux peindre le dernier siècle, et non pas simplement un prince. Je suis las des histoires où il n'est question que des aventures d'un roi, comme s'il existait seul ou que rien n'existât que par rapport à lui : en un mot, c'est encore plus d'un grand siècle que d'un grand roi que j'écris l'histoire.

Peliisson eût écrit plus éloquemment que moi; mais il était courtisan, et il était payé. Je no suis ni l'un ni l'autre: c'est à moi qu'il appartient de dire la vérité.

J espère que dans cet ouvrage vous trouverez, milord , quelques-uns de vos sentiments; plus je penserai comme vouf . plus j'aurai le droit d'espérer l'approbation publiqufé

f or Thi \

' UWIVERSITY

Page 1