‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 70 sur 168 · Ces plans ont été depuis transportés aux Invalides · texte numérisé non relu

Ces plans ont été depuis transportés aux Invalides

CBAP. tx. Conquête de la françhe-cohtr. lOl CHAPITRE IX.

Conquête de la Franche- Comté. Paix d'Aix-la-Chapelle.

(4668) On était plongé dans les divertissements à Saint Germain, lorsqu'au cœur de l'hiver, au mois de janvier *, ou fut étonné de voir des troupes marcher de tous côtés , aller e revenir sur les chemins de la Champagne, dans les Trois Ëvéchés: des trains d'artillerie, des chariots de munitions, s'arrêtaient, sous divers prétextes, dans la route qui mène de Chanipagne en Bourgogne. Cette partie de la France était remplie de mouvements dont on ignorait la cause. Les étrangers par intérêt, et les courtisans par curiosité, s'épuisaient en conjectures ; l'Allemagne était alarmée : l'objet de ces préparatifs et de ces marches irrégulières était inconnu à tout le monde. Le secret dans les conspirations n'a jamais été mieux gardé qu'il le fut dans cette entreprise de Louis XIV. Enfin le 21 de février il part de Saint-Germain avec le jeune duc d'Enghien, fils du grand Condé, et quelques courtisans : les autres officiers étaient au rendez-vous des troupes. Il va à cheval à grandes journées, et arrive à Dijon. Vingt mille hommes assemblés de vingt routes différentes se trouvent le même jour en Franche- Comté , à quelques lieues de Besançon, et le grand Condé parait à leur tête, ayant pour son principal lieutenant général Montmorency-Bouteville, son ami, devenu duc de Luxembourg*,

1. La conquèle si rapide de la Flandre avait inquiété les Hollandais, q\\\ K hâtèrent de conclure avec la Suède et l'Angleterre le traité de la Triple alliance ( 23 janvier i668 ). Ils demandèrent à Louis XIV, au nom de l'Espagne, un armistice de trois mois pour négocier un accommodement enti*e les deux couronnes : le marquis de Castel Kodrigo , gouverneur des Pays- Bas, le repoussa avec fierté en disant que cette suspension d'armes serait accordée par la nature, et qu'on n'avait pas besoin de la recevoir, comme une grâce , d'un ennemi, l.ouis XIV nous dit lui-même dans ses Mémoires (t. Il, p. 3^^ et 345) qu'il fut piqné de ces paroles, et qu'il voulut prouver aux Espa* gnols qu'il pouvait continuer.sesconqnôtes malgré les rigueurs de la saison. Alors il prépara secrètement contre la Franche-Comté celte expédition si bien racontée par Voltaire.

2. Montmorency-Bouteville,plnfl tard maréchal de Luxembourg, était le flis posthome de ce comte de Bouteville , si connu par ses duels et décapiié sous Louis X1IL 11 s'était altaclic, pendant la Fronde, à la fortune du prince de Condé, qui, pour récompenser son dévouement, lui fit épouser en 1664 Madeleine-Charlotte, héritière du duché-pairie de Luxembourg. « Elle était, dit Saint-Simon avec peu de resoect, laide affreusement et de taille et de visage; c'était une grosse vilaïLa hareogère dans son tonneau;

toujours attaché à lui dans la banne et dans la mauvaise fortune. Luxembourg était l'élève deCondé dans l*art de la guerre*; et il obligea , à force de mérite , le roi , qui ne l'aimait pas , à l'employer.

Des intrigues eurent part à cette entreprise imprévue : le prince de Condé était jaloux de la gloire de Turenne, et Louvôis de sa faveur auprès du roi, Condé était jaloux en héros. etLouvois en ministre. Le prince, gouveme»jr de la Bourgogne, qui touche à la Franche-Comté, avait formé le dessein de s'en rendre maître en hiv^er, en moins de temps que Turenne n'en avait mis l'été précédent à conquérir la Flandre française. Il communiqua d'abord son projet à Louvois, qui l'embrassa avidement, pour éloigner et rendre inutile Turenne , et pour servir en même temps son maître.

Cette province , assez pauvre alors en argent, mais très-fertile, bien peuplée, étendue en long de quarante lieues et large de vingt, avait le nom de Franche , et l'était en effet. Les rois d'Espagne en étaient plutôt les protecteurs que les maîtres. Quoique ce pays fût du gouvernement de la Flandre, il n'en dépendait que peu. Toute l'administration était partagée et disputée entre le parlement et le gouverneur de la Franche- Comté. Le peuple jouissait de grands privilèges , toujours respectés par la cour de Madrid , qui ménageait une province jalouse de ses droits , et voisine de la France. Besançon même se gouvernait comme une ville impériale. Jamais peuple ne vécut sous une administration plus douce , et ne fut si attaché à ses souverains. Leur amour pour la maison d'Autriche s'est conservé pendant deux générations; mais cet amour était au fond celui de leur liberté. Enfin la Franche-Comté était heureuse, mais pauvre, et, puisqu'elle était une espèce de république, il y avait des factions. Quoi qu'eu disePellisson, on ne se borna pas à employer la force.

On gagna d'abord quelques citoyens par des présents et des espérances. On s'assura l'abbé Jean de Vatteville, frère de celui qui, ayant insulté à Londres l'ambassadeur de France, avait procuré par cet outrage Thumiliation de la branche d'Autriche espagnole. Cet abbé, autrefois officier, puis chartreux, puis longtemps musulman chez les Turcs, et enfin ecclésiastique, eut

mais elle était fort riche par le défaut des enfants du premier lit, dont l'État parut à M. le prince un chausse-pied Dour Caire BouteviUe dac et pair. » {Altnkoires de Saint-Simon, cliap. x\i.)

CONQUÊTE m LA FRANCHE-COMTè 103

parole d'être grand doyen' et d'avoir d'autres bénéfices. On acheta peu cher quelques magistrats, quelques officiers; et à la fin même, le marquis d'Yenne, gouverneur général, devint si traitabie, qu'il accepta publiquement , après la guerre , une grosse pension et le grade de lieutenant-général en France. Ces intrigues secrètes, à peine commencées, furent soutenues par vingt mille hommes, besançon, la capitale de la province, est investie par le prince de Condé, Luxembourg court à Salins : le lendemain Besançon et Salins se rendirent. Besançon ne demanda pour capitulation que la conservation d'un saint suaire fort révéré dans cette ville ; ce qu'on lui accorda très-aisément. Le roi arrivait à Dijon. Louvois, qui avait volé sur la frontière pour diriger toutes ces marches, vient lui apprendre que ces deux villes sont assiégées et prises. Le roi courut aussitôt se montrer à là fortune qui faisait tout pour lui.

Il alla assiéger Dôle en personne. Cette place était réputée forte ; elle avait pour commandant le comte de Montrevel , homme d'un grand courage, fidèle par grandeur d'àme aux Espagnols qu'il haïssait, et au parlement qu'il méprisait. 11 n'avait pour garnison que quatre cents soldats et les citoyens, et il osa se défendre. La tranchée ne fut point poussée dans les formes. A peine l'eut-on ouverte qu'une foule de jeunes volontaires, qui suivaient le roi, courut attaquer la contrescarpe et s'y logea : le prince de Condé, à qui Fâge et l'expérience avaient donné un courage tranquille, les fit soutenir à propos, et partagea leur péril pour les en tirer. Ce prince était partout avec son fils, et venait ensuite rendre compte de tout au roi, comme un officier qui aurait eu sa fortune à faire. Le roi, dans son quartier, montrait plutôt la dignité d'un monarque dans sa cour qu'une ardeur impétueuse qui n'était pas nécessaire. Tout lo cérémonial de Saint-Germain était observé. Il avait son ]ietit coucher , ses grandes , ses petites entrées, une salle des audiences dans sa tente. Il ne tempérait le faste du trône qu'en faisant manger à sa lubie ses officiers généraux et ses aides de camp •. On ne lui voyait point , dans les travaux de

1. JXétre grand doyen. Le grand àoyen du chapitre de Besançon était le premier dignitaire ecclésiastique de la province après /archevêque.

2. Nouti avons déjà parié (note 2 de la page 45) du cérénronial de la cuur danfr les réceptions solennelles. Si on voulait juger ces règles minu« tieuses en plutôt ce véritable code de l'étiquette avec nos idées d'aujourd'hui, on aérait tenté de n'en apercevoir que la frivolité et la tyrannie. Mais écoutons Louis XIV traitant lui-m^me dans ses Mémoirei (t. II» p. M) c«tl«

lOd CHAPITRE IX.

la guerre, ce courage emporté de François !•' et de Henri IV, qiii cherchaient toutes les espèces de danger. Il se contentait de ne les pas craindre, et d'engager tout le monde à s*y précipiter pour lui avec ardeur. Il entra dans Dôle (44 février 4668) au bout de quatre jours de siège, douze jours après son départ de Saint-Germain ; et enfin, en moins de trois semaines, toute la Franche-Comté lui fut soumise. Le conseil d'Espagne, étonné et indigné du peu de résistance , écrivit au gouverneur « que !e roi de France aurait dû envoyer ses laquais prendre possession de ce pays, au lieu d'y aller en personne. »

Tant de fortune et tant d'ambition réveillèrent rEuro|)e assoupie; l'Empire commença à se remuer, et l'empereur à lever des troupes *. Les Suisses , voisins des Francs- Comtois, et qui n'avaient guère alors d'autre bien que leur liberté, tremblèrent pour elle. Le reste de la Flandre pouvait être envahi au printemps prochain. Les Hollandais, à qui il avait toujours importé d'avoir les Français pour amis, frémissaient de les avoir

question du cérémonial : «c Ceux-là s'abuseni lourdement, qui s'imaginent que ce ne soit là que des affaires de cérémonie. Les peuples sur qui nous régnons, ne pouvant pas pénétrer le fond des affaires, règlent d'ordinaire leurs jugements sur ce qu'ils voient au dehors, et cW le plus souvent sur les séances et sur les rangs qu'ils mesurent leurs respects et leur obéissance. Comme il est important au public de n'être gouverné que juir un seul , il lui est important aussi que celui qui fait cette fonction soit élevé de telle sorte au-dessus des autres, qu'il n'y ait personne qu'il puisse ni confondre ni comparer avec lui ; et l'on ne peut , sans faire tort à tout le corps Je l'Ëtat, ôter à son chef les moindres marques de supériorité qui le distinguent des autres membres, m A l'armée, tout le cérémonial doSaini-T.ermain cfait observe, comme le dit Voltaire, et même pfus rigoureusement qu'il ne le dit. 11 y a dans les Mémoires de Saint-Simon quelques détails

âii'on ne lira pas sans intérêt : « Je ne parlerai pas de la manière de vivre u roi quand il s'est trouvé dans ses armées ; je dirai seulement qu'il n'y mangeait soir et matin qu'avec des gens d'une qualité à pouvoir avoir cet honneur. Quand on y pouvait prétendre, on le faisait demander au roi par le premier gentilhomme de la chambre en service. Il rendait la réponse, et dès le lendemain, si elle était favorable, on se présentait au roi lorsqu'il allait dtner, qui vous disait : Monsieur, mettez-vous à table. Lei grades militaires, même d'ancien lieutenant-genêral , ne suffisaient pas. On a vu aud M. de Vauban , lieutenant-général si distingué depuis tant d'années, y knangea pour la premièrefois à la lin du siège de Namur, et qu'il fut comblé d& cette distinction.... Ailleurs qu'à l'armée , le roi n'a jamais mangé avec aucun nomme, en quelque cas que c'ait été, non pas même avec aucuns princes du *A"8t q*ii n'y ont mangé lu'a des festins ae leurs noces , quand le roi les a voulu faire. » (Mémoires ae Saint-Simon , chap. cnxvii. )

1. Et l'empereur à lever des troupes. Nous avons déjà dit que le traité de la Triple alliance (23 janvier 1668) avait précédé la conquête de la Fran-

gnole. La publication de M. Mignet a jeté un grand jour sur toute ceiie partie du règne, et rectifié ou complété surplus d'un point les aKHertions de l'historien.

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