‹ Siècle de Louis XIV (volume 2)Chapitre 98 sur 168 · ETAT DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

ETAT DE LA FRANCE

bien connaître les hommes ; il voyait les choses dans un trop grand éloignement, avec des yeux moins appliqués, et fascinés par une longue prospérité. M'"* de Maintenon , avec toutes les qualités estimables qu'elle possédait, n'avait ni la force, ni le courage, ni la grandeur d'esprit nécessaires pour soutenir la gloire d'un État. Elle contribua à faire donner le ministère des finances eh 4699, et celui de la guerre en 4701, à sa créature Chamillart, plus honnête homme que ministre, et qui avait plu au roi par la modestie de sa conduite, lorsqu'il était chargé de Saint-Cyr. Malgré cette modestie extérieure, il eut le malheur de se croire la force de supporter ces deux fardeaux, que Colbert et Louvois avaient à peine soutenus*. Le roi, comptant sur sa propre expérience, croyait pouvoir diriger heureusement ses ministres. Il avait dit, après la mort de Louvois, au roi Jacques ; « J'ai perdu un bon ministre , mais vos affaires et les miennes n'en iront pas plus mal. » Lorsqu'il choisit Barbesieux pour succéder à Louvois dans le ministère de la guerre : « J'ai formé votre père, lui dit-il, je vous formerai de même'. » Il en dit à peu près autant à Chamillart. Un roi qui avait travaillé si longtemps et si heureusement

t. Chamillart avait été tour à lonr conseiller aa parlement de Paris, maître des requêtes, intendant à Rouen , intendant des finances, enfin administrateur des revenus de Saint-Cyr, dont M^ de Maintenon avait la direction supérieure : il plut à Louis XIV, qui le nomma contrôleur général , et, deux ans plus tard, ministre de la guerre, malgré les résistances de Chamillart lui-même. Aa moment oii la coalition européenne allait trouver enfin l'unité et l'ensemble qui lui avaient manque jusqu'alors, avec le triumvirat habile qui l'animait de son esprit et de sa haine contre la France, le roi comprit la nécessité de concentrer dans les mêmes mains la guerre et les finances : son tort ou son malheur fut de choisir un ministre incapable. Saint-Simon, ami de Chamillart, en parle avec respect, mais sans complaisance : « C'était un bon et très-honnôle homme , à mains parfaitement nettes et avec les meilleures intentions, poli, obligeant, bon ami. ennemi médiocre, aimant TÊtat, mais le roi sur toutes choses , extrômement bien avec lai et avec M"« de Maintenon, d'ailleurs très-borné, et, comme tous les gens de peu d'esprit et de lumières, très-opiniâtre, trèscn'.êié.... Sa capacité étaii nulle, et il croyait tout savoir et en tout genre. » Saint-Simon ajoute, et ici nous devons cesser de croire le censeur injuste du gouvernement de Louis XI V : « Le rare est que le grand ressort de la tendre affection du roi pour lui était cette incapacité même. Il l'avouait à chaque instant , et le roi se complaisait à le diriger et à l'instruire ; en sorte qu'il était jaloux de ses succès comme des siens propres et qu'il en excusait titut.... Il ne cessait de le louer, de l'encourager et de s'applaudir d'avoii mis sur de si faibles épaules deux fardeaux dont chacun eût suffi à accabler Us plus fortes. » ( Chap. lxxxv.)

2 « Voy. les Mémoires manuscrits de Dan^eau ; on les cite ici parce que ce fait rapporté par eux a été souvent confirme par te 'maréchal de La Feuillade, genore du secrétaire d'État Chamillart. Louis XIV n'avait que troi* ans plus que Louvois ; à la mort de Mazarin le roi avait vingt-trois ans : Louvois en avait vingt ^ et était, depuis plusieurs années, adjoint de son père dans la place de ministre do la guerre. >» ( Note ie Voltaire. )

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semblait avoir droit de parler ainsi ; mais sa conBance en ses lumières le trompait.

 regard des généraux qu-il employait, ils étaient souvent gênés par des ordres précis, comme dos ambassadeurs qui ne devaient pas s'écarter de leurs instructions. Il dirigeait aveo Chamillart, dans le cabinet de M"' de Maintenon, les opérations de la campagne. Si le général voulait faire quelque grande entreprise, il fallait souvent qu'il en demandât la permission par un courrier qui trouvait, à son retour, ou Toccasion manquée ou le général battu. ,

Les dignités et les récompenses militaîrcs furent prodiguées sous le ministère de Chamillart. On donna la permission â trop de jeunes gens d'acheter des régiments presque au sortir de l'enfance, tandis que, chez les ennemis, un régiment était le prix de vingt ans de service. Cette différence ne fut ensuite que trop sensible dans plus d'une occasion, où un colonel expérimenté eût pu empêcher une déroute. Les croii^ de chevalier de Saint-Louis, récompense inventée par le roi en 4693, et qui étaient l'objet de l'émulation des ofQciers, se vendirent dès le commencement du ministère de Chamillart. On les achetait cinquante écus dans les bureaux de la guerre. La discipline militaire, l'âme du service, si rigidement soutenue par Louvois, tomba dans un relâchement funeste : ni le nombre des soldats ne fut complet dans les compagnies, ni même celui des officiers dans les régiments. La facilité de s'entendre avec les commissaires et l'inattention du ministre produisaient ce désordre. De là naissait un inconvénient qui devait, toutes choses égales d'ailleurs, faire perdre nécessairement des batailles. Car, pour avoir un front aussi étendu que celui de l'ennemi, on était obligé d'opposer des bataillons faibles àdesba< taillons nombreux. Les magasins ne furent plus ni assez grand:) ni assez tôt prêts. Les armes ne furent plus d'une assez bonne trempe. Ceux donc qui voyaient ces défauts du gouvernement, «t qui savaient à quels généraux la France aurait affaire, craignirent pour elle, même au milieu des premiers avantages, qui promettaient à la France de plus grandes prospérités que jamais' .

1. «hecomfi\aie\irûe& Mémoires de M"* de Maintenon dit que, vers lafind« la guerre précédente, le marquis de Nangis, colonel du réffimentdu roi, lui disait qu'on ne pourrait empocher la désertion de ses soldats qu'en Taisant casser la tôte aux déserteurs. Remarquez que le marquis , depuis le 'itaréchal de Nangiâ . ne fut colonel de co régiment qu*eo l7ii. » (Hovs de Voltaire. >

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