CHAPITRE XV
France, soutenant toujours la fortune de Jacques, fil passer encore trois mille hommes de troupes réglées dans Limerick. Pour surcroît de libéralité, il envoya tout ce qui peut servir aux besoins d'un grand peuple et à ceux des soldats. Quarante vaisseaux de transport, escortés de douze vaisseaux de L^uerre, apportèrent tous les secours possibles en hommes, «11 ustensiles, en équipages; des ingénieurs, des canonniers, (les bombardiers; deux cents maçons; des selles, des brides, des housses pour plus de vingt mille chevaux, des canons avec leurs affûts, des fusils, des pistolets, des épées pour armer vingt-six mille hommes; des vivres, des habits, et jusqu'à vingt-six mille paires de souliers. Limerick * assiégée, mais munie de tant de secours, espérait de voir son roi combattre pour sa défense. Jacques ne vint point. Limerick se rendit : les vaisseaux français retournèrent encore vers les côtes d'Irlande, et ramenèrent en France environ vingt mille Irlandais, tant soldats que citoyens fugitifs.
Ce qu'il y a peut-être de plus étonnant, c'est que Louis XIY ne se rebuta pas. Il soutenait alors une guerre difficile contre presque toute l'Europe. Cependant il tâche encore de changer la fortune de Jacques par une entreprise décisive, et de faire une descente en Angleterre avec vingt mille hommes. Il comptait sur le parti que Jacques avait conservé en Angleterre-. Les troupes étaient assemblées entre Cherbourg et la Hogue. Plus de trois cents navires de transport étaient prêts à Brest. Tourville, avec quarante -quatre grands vaisseaux de guerre, les attendait aux côtes de Normandie; d'Estrées arrivait du port de Toulon avec trente autres vaisseaux. S'il y a des malheurs causés par la mauvaise conduite, il en est qu'on ne peut imputer qu'à la fortune. Le vent, d'abord favorable à l'escadre de d'Estrées, changea; il ne put joindre Tourville, dont les quarante-quatre vaisseaux furent attaqués par les flottes d'Angleterre et de Hollande, fortes de près de cent voiles. La supériorité du nombre l'emporta. Les Français cédèrent, après un combat de dix heures (29 juillet 1692 3). Russel, amiral anglais, les poursuivit deux jours.
1 . Limerick, également dans le Con- le 29 mai, et non le 29 juillet, comme le uiiught, se rendit le 13 octobre 1690, dit Voltaire par erreur. Une saute de après une honorable résistance. vent enleva à Tourville l'avantage
2. Marlborough, Russel, Godolphin, qu'il avait au milieu de la bataille, étiiient à la tète de ce parti. C'est dans la retraite que douze vais-
3. La bataille de la Hogue eut lieu seaux, s'étant réfugiés sur la baie de la
Quatorze grands vaisseaux, dont deux portaient cent quatre pièces de canon, échouèrent sur la côte, et les capitaines y firent mettre le feu, pour ne les pas laisser brûler par les ennemis. Le roi Jacques, qui du rivage avait vu ce désastre, perdit toutes ses espérances.
Ce fut le premier échec que reçut sur la mer la puissance de Louis XIV, Seignelai, qui après Colbert, son père, avait perfectionné la marine, était mort à la fin de 1690. Pontchartrain, élevé de la première présidence de Bretagne à l'emploi de secrétaire dEtat de la marine, ne la laissa point périr. Le même esprit régnait toujours dans le gouvernement. La France eut, dès l'année qui suivit la disgrâce de la Hogue, des flottes aussi nombreuses qu'elle en avait eu déjà; car Tourville se trouva à la tète de soixante vaisseaux de ligne, et d'Estrées en avait trente, sans compter ceux qui étaient dans les ports (1696) ; et, même quatre ans après, le roi fit encore un armement plus considérable que tous les précédents, pour conduire Jacques en Angleterre à la tète de vingt mille Français ; mais cette flotte ne fit que se montrer, les mesures du parti de Jacques ayant été aussi mal concertées à Londres que celles de son protecteur avaient été bien prises en France.
Il ne resta de ressources au parti du roi détrôné que dans quelques conspirations contre la vie de son rival. Ceux qui les tramèrent périrent presque tous du dernier supplice ; et il est à croire que, quand même elles eussent réussi, il n'eût jamais recouvré son royaume. Il passa le reste de ses jours à Saint-Germain, où il vécut des bienfaits de Louis et dune pension de soixante et dix mille francs qu'il eut la faiblesse de recevoir en secret de sa fille Marie, par laquelle il avait été détrôné. Il mourut en 1700, à Saint-Germain^.
Peu de princes furent plus malheureux que lui ; et il n'y a aucun exemple dans l'histoire d'une maison si longtemps infortunée. Le premier des rois d'Ecosse, ses aicux, qui eut le nom de Jacques, après avoir été dix-huit ans prisonnier en
Hogiio, Bellefonds, commandant des qui dit do lui : « Distingiu- par sa va-
troiipes do dt-barquemcnt, donna 1 or- k-tir et sa bouté, beaucoup j)lus |)ar la
dre insensé de les brider. magnanimité constante avec laquelle
1. Le roi Jacques mourut en 1701, et il a supporté ses maltieurs. eulin par
non en 1700. Beaucoup ont plaint ou une sainteté émincnte. » Si l'on cons-
accusé sa faiblesse pendant la lutte, pira pour lui, il repoussa toutes les
Plusieurs ont loué sa résignation jiropositions contre la vie de Guil-
dans linfortune. C'est Saint-Simon laumc.