CHAPITRE XXI
taire fut traité comme sujet. Il taxa la Toscane à cent cinquante mille pistoles, Mantoue à quarante mille. Parme, Modène, Lucques, Gènes, malgré leur liberté, furent comprises dans ces impositions.
L'empereur qui jouit de tous ces avantages n'était pas ce Léopold, ancien rival de Louis XIV, qui, sous les apparences de la modération, avait nourri sans éclat une ambition profonde*. C'était son fils aîné Joseph, vif, fier, emporté, et qui cependant ne fut pas plus grand guerrier que son père. Si jamais empereur parut fait pour asservir l'Allemagne et l'Italie, c'était Joseph 1er. Il domina delà les monts; il rançonna le pape ; il fit mettre de sa seule autorité, en 1706, les électeurs de Bavière et de Cologne au ban de l'Empire ; il les dépouilla de leur électoral ; il retint en prison les enfants du Bavarois, et leur ôta jusqu'à leur nom. Leur père n'eut d'autre ressource que d'aller traîner sa disgrâce en France et dans les Pays-Bas. Philippe V lui céda depuis toute la Flandre espagnole en 17122. S'il avait gardé cette province, c'était un établissement qui valait mieux que la Bavière, et qui le délivrait de l'assujettissement à la maison d'Autriche; mais il ne put jouir que des villes de Luxembourg, de Namur et de Charleroi; le reste était aux vainqueurs.
Tout semblait déjà menacer ce Louis XIV qui avait auparavant menacé l'Europe. Le duc de Savoie pouvait entrer en France. L'Angleterre et l'Ecosse se réunissaient, pour ne plus composer qu'un seul royaume; ou plutôt l'Ecosse, devenue province de l'Angleterre, contribuait à la puissance de son ancienne rivale^. Tous les ennemis de la France semblaient, vers la fin de 1706 et au commencement de 1707, acquérir des forces nouvelles, et la France toucher à sa ruine. Elle était pressée de tous côtés, et sur mer et sur terre. De ces flottes formidables que Louis XIV avait formées, il restait à peine trente-cinq vaisseaux. En Allemagne, Strasbourg était encore frontière; mais Landau perdu laissait toujours l'Alsace exposée. La Provence était menacée d'une invasion par terre et
1. Léopold l" mourut le 5 mai 1705. 3. C'est le 6 août 1706 que le parle- Son fils aîné Joseph, né en 1678, lui ment d'Ecosse, malgré le mauvais succéda, et mourut en 1711. vouloir du peuple, consentit à se fon-
2. Dans l'histoire de Reboulet, il est dre dans le parlement d'Angleterre, dit qu'il eut cette souveraineté dés et que les deux nations formèrent la l'an 1700; mais alors il n'avait que la Grande-Bretagne, vice-royauté. [v.J
par mer. Ce qu'on avait perdu en Flandre faisait craindre pour le reste. Cependant, malgré tant de désastres, le corps de la France n'était pas encore entamé ; et dans une guerre si malheureuse, elle n'avait encore perdu que des conquêtes.
Louis XIV fit face partout. Quoique partout affaibli, il résistait, ou protégeait, ou attaquait encore de tous côtés. Mais on fut aussi malheureux en Espagne qu'en Italie, en Allemagne ot en Flandre. On prétend que le siège de Barcelone avait été oncore plus mal conduit que celui de Turin.
Le comte de Toulouse n'avait paru que pour ramener sa flotte à Toulon. Barcelone secourue, le siège abandonné, l'armée française diminuée de moitié s'était retirée sans munitions dans la Navarre, petit royaume qu'on conservait aux Espagnols, ot dont nos rois ajoutent encore le titre à celui de France, par un usage qui semble au-dessous de leur grandeur.
A ces désastres s'en joignit un autre , qui parut décisif. Les Portugais, avec quelques Anglais, prirent toutes les places devant lesquelles ils se présentèrent, et s'avancèrent jusque dans l'Estramadoure espagnole, différente de celle de Portugal. C'était un Français devenu pair d'Angleterre qui les commandait, milord Galloway, autrefois comte de Ruvigny^; tandis que le duc deBerwick^, Anglais et neveu de Marlborough, était à la tête des troupes de France et d'Espagne, qui ne pouvaient plus arrêter les victorieux.
Philippe V, incertain de sa destinée, était dans Pampelune. Charles, son compétiteur, grossissait son parti et ses forces en Catalogne : il était maître de l' Aragon, de la province de Valence, de Carthagène, d'une partie de la province de Grenade. Les Anglais avaient pris Gibraltar pour eux, et lui avaient •donné Minorque, Iviça et Alicante. Les chemins d'ailleurs lui étaient ouverts jusqu'à Madrid. — (26 juin 1706.) Galloway y entra sans résistance, et fît proclamer roi l'archiduc Charles. Un simple détachement le fit aussi proclamer à Tolède.
Tout parut alors si désespéré pour Philippe V, que le ma-
1. Il était agent général de la no- dacc, leur courage déterminé et leur
blesse prolestante quand la révoca- acharnement.
tiou de ledit de Nantes le força de 2. Berwick (Jacques Fitzjamcs de),
s'enfuir eu Angleterre, où il se fit na- fils naturel du roi d'Angleterre Jac-
turaliser. Il commandait à la bataille ques II, et d'une sœur du duc de Marl-
de Nerwinde un régiment de ces ré- borough ; maréchal de Franco en 1708,
fugiés qui se distinguèrent dans les tué au siège de Philipsbourg. Il a
batailles coutre la France par leur au- laissé des Mémoires publies en 1778.