CHAPITRE XXVI
Madame alla voir son frère à Caiilorhéry, et revint avec la i^loire fin succès. Elle en jouissait, lorsqu'une mort subite et douloureuse l'enleva à Tâge de vingt-six ans, le 30 juin 1670. La cour fut dans une douleur et dans une consternation que le genre de mort augmentait. Cette princesse s'était crue empoisonnée. L'ambassadeur d'Angleterre, Montaigu, en était persuadé ; la cour n'en doutait pas ; et toute l'Europe le disait. Un des anciens domestiques de la maison de son mari m'a nommé celui qui, selon lui, donna le poison. « Cet homme, me disait-il, qui n'était pas riche, se retira immédiatement après en Normandie, où il acheta une terre dans laquelle il vécut longtemps avec opulence. Ce poison, ajoutait-il, était de la poudre de diamant mise au lieu de sucre dans des fraises. » La cour et la ville pensèrent que Madame avait été empoisonnée dans un verre d'eau de chicorée i, après lequel elle éprouva d'horribles douleurs, et bientôt les convulsions delà mort. Mais la malignité humaine et l'amour de l'extraordinaire furent les seules raisons de cette persuasion générale. Le verre d'eau ne pouvait être empoisonné, puisque madame de la Fayette et une autre personne burent le reste sans ressentir la plus légère incommodité. La poudre de diamant n'est pas plus un venin ^ que la poudre de corail. Il y avait longtemps que Madame était malade d'un abcès qui se formait dans le foie. Son mari, trop soupçonné dans l'Europe, ne fut ni avant ni après cet événement accusé d'aucune action qui eût de la noirceur ; et on trouve rarement des criminels qui n'aient fait qu'un grand crime. Le genre humain serait trop malheureux s'il était aussi commun de commettre des choses atroces que de les croire.
On prétendit que le chevalier de Lorraine, favori de Monsieur, pour se venger d'un exil et d'une prison que sa conduite coupable auprès de Madame lui avait attirés, s'était porté à cette horrible vengeance. On ne fait pas attention que le chevalier de Lorraine était alors à Rome, et qu'il est bien difficile
1 . Voyez Y Histoire de Madame Hcn- les avaler, et on serait averti tout d'un riette d'Angleterre, par madame la coup du danger par l'excoriation du comtesse de la Fayette, p. 171, édit. palais et du gosier. La poudre impalde 1742". [v.] pable ne peut nuire. Les médecins
2. Des fragments de diamants et de qui ont rangé le diamant au nombre verre pourraient, par leurs pointes, des poisons auraient dû distinguer le percer une tunique des entrailles et diamant réduit en poudre impalpable la déchirer; mais aussi on ne pourrait du diamant grossièrement pilé, [v.]
à un chevalier de Malle de vingt ans, qui est à Rome, d'acheter à Paris la mort d'une grande princesse^.
Ce qui confirma le public dans le soupçon de poison, c'est que vers ce temps on commença à connaître ce crime en France. On n'avait point employé celte vengeance des lâches dans les horreurs de la guerre civile. Ce crime, par une fatalité singulière, infecta la France dans le temps de la gloire et des plaisirs qui adoucissaient les mœurs, ainsi qu'il se glissa dans l'ancienne Rome aux plus beauxjours de la république.
Deux Italiens, dont l'un s'appelait Exili, travaillèrent longtemps avec un apothicaire allemand, nommé Glascr, à chercher ce qu'on appelle la piej^re philosophale^. hes deux Italiens y perdirent le peu qu'ils avaient, et voulurent par le «rime réparer le tort de leur folie. Ils vendirent secrètement des poisons. Soupçonnés, ils furent mis à la Bastille : l'un des deux y mourut. Exilé y resta sans être convaincu ; et du fond de sa prison il répandit dans Paris ces funestes secrets qui coûtèrent la vie au lieutenant civil d'Aubrai et à sa famille, et qui firent enfin ériger la chambre des poisons, qu'on nomme la chambre ardente.
On crut le crime plus répandu qu'il n'était en effet. La chambre ardente fut établie à l'Arsenal, près de la Bastille, en 1680. Les plus grands seigneurs y furent cités, entre autres deux nièces du cardinal Mazarin^, la duchesse de Bouillon et la comtesse de Soissons, mère du prince Eugène.
La duchesse de Bouillon* ne fut décrétée que d'ajournement personnel, et n'était accusée que d'une curiosité ridicule trop ordinaire alors, mais qui n'est pas du ressort de la justice. L'ancienne habitude de consulter des devins, de faire tirer son horoscope, de chercher des secrets pour se faire aimer, subsistait encore parmi le peuple, et même chez les premiers du royaume.
1. La princesse palatine et surtout prise de corps, et qu'elle parut devant Saint-Simon ont le plus contribué à les juges avec tant d'amis, qu'elle l'opinion d'un empoisonnement, dans n'avait rien à craindre, quand mime des récits peu vraisemblables (Saint- elle eût été coupable. Tout cela est Simon, ch. xxxiv). La relation bien très faux : il n'y eut point de décret sincère de madame de la Fayette est de prise de corps contre elle, cl alors favorable à l'opinion de la mort uatu- nuls amis n'auraient pu la soustraire Telle de la j)rincesse. à la justice, [v.]
2. L'art de faire de l'or. 4. "Voir, sur la duchesse de Bouillon,
3. U Histoire de Ileboulet dit que madame de Sévigaé, lettre du 31 jan- Xa duchesse de Bouillon fut dccrctéc de vicr 1680.