CHAPITRE XXYIII
« N'oubliez pas Bcdmar, qui a du mérite, et qui est capable de vous servir.
« Ayez une entière créance au duc d llarcourt ; il est iiabile homme et honnête homme, et ne vous donnera des conseils que par rapport à vous.
« Tenez tous les Français dans l'ordre.
« Traitez bien vos domestiques, mais ne leur donnez pastrop de familiarité, et encore moins de créance. Servez-vous d'eux tant qu'ils seront sages ; renvoyez-les à la moindre faute qu'ils feront, et ne les soutenez jamais contre les Espagnols.
« N'ayez de commerce avec la reine douairière que celui dont vous ne pouvez vous dispenser. Faites en sorte qu'elle quitte Madrid, et qu'elle ne sorte pas d'Espagne. En quelque lieu qu'elle soit, observez sa conduite, et empêchez qu'elle ne se mêle d'aucune affaire. Ayez pour suspects ceux qui auront trop de commerce avec elle.
« Aimoz toujours vos parents. Souvenez-vous de la peine qu'ils ont eue à vous quitter. Conservez un grand commerce avec eux dans les grandes choses et dans les petites. Demandez-nous ce que vous aurez besoin ou envie d'avoir qui ne se trouve pas chez vous ; nous en userons de même avec vous.
« N'oubliez jamais que vous êtes Français, et ce qui peut vous arriver. Quand vous aurez assuré la succession d Espagne par des enfants, visitez vos royaumes, allez à Naples et en Sicile, passez à Milan et venez en Flandre*; ce sera une occasion de nous revoir : en attendant, visitez la Catalogne, l'Aragon et autres lieux. Voyez ce qu'il y aura à faire pour Ceuta.
« Jetez quelque argent au peuple quand vous serez en Espagne, et surtout en entrant dans ^ladrid.
« Ne paraissez pas choqué des figures extraordinaires que vous trouverez. Ne vous en moquez point. Chaque pays a ses manières particulières ; et vous serez bientôt accoutumé à ce qui vous paraîtra d'abord le plus surprenant.
« Evitez, autant que vous pourrez, de faire des grâces à ceux qui donnent de l'argent pour les obtenir. Donnez à propos et libéralement; et ne recevez guère de présents, à moins
1. Cela seul peut servir à confondre par Philippe V avant son départ),
tant d'historiens qui. sur la foi des Mé- par lequel traité ce prince cédait à
moires infidèles écrits en Hollande, son grand-père la Flandre et le Mi-
ont rapporté un prétendu traité (signé lanais. [v.]
que ce soit des bagatelles. Si quelquefois vous ne pouvez éviter d'en recevoir, faites-en à ceux qui vous en auront donné de plus considérables, après avoir laissé passer quelques jours.
« Ayez une cassette pour mettre ce que vous aurez de particulier, dont vous aurez seul la clef.
« Je finis par un des plus importants avis que je puisse vous donner. Xe vous laissez point gouverner. Soyez le maître ; n'ayez jamais de favori ni de premier ministre. Écoutez, consultez votre conseil, mais décidez. Dieu, qui vous a fait roi, vous donnera les lumières qui vous sont nécessaires, tant que vous aurez de bonnes intentions *. »
Louis Xiy avait dans l'esprit plus de justesse et de dignité que de saillies; et d'ailleurs on n'exige pas qu'un roi dise des choses mémorables, mais qu'il en fasse. Ce qui est nécessaire à tout homme en place, c'est de ne laisser sortir personne mécontent de sa présence, et de se rendre agréable à tous ceux qui l'approchent. On ne peut faire du bien à tout moment; mais on j^eut toujours dire des choses qui plaisent. Il s'en était fait une heureuse habitude. C'était entre lui et sa cour un commerce continuel de tout ce que la majesté peut avoir de grâces, sans jamais se dégrader, et de tout ce que l'empressement de servir et de plaire peut avoir de finesse, sans l'air de la bassesse. Il était, surtout avec les femmes, d'une attention et d'une politesse qui augmentait encore celle de ses courtisans 2; et il ne perdit jamais l'occasion de dire aux hommes de ces choses qui flattent l'amour-propre en excitant l'émulation, et qui laissent un long souvenir.
Un jour madame la duchesse de Bourgogne, encore fort jeune, voyant à souper un officier qui ctaittrès laid, plaisanta
1. Le roi d'Espagne profita de ces « N'ayez jamais d'attachement pour
conseils. C'était un prince vertueux, personne,
(v.] « Aimez votre femme ; vivez bien
Voici quelques-unes des instruc- avec elle; demandez-en une à Dieu
lions que Voltaire a omises : qui vous convienne. »
« Ne manquez jamais à aucun de vos Quand Louis XIV écrivait ces con-
dcvoirs, surtout envers Dieu. seils, il était dans l'apaisement des
« Conservez-vous dans la pureté de passions: il avait soixante-deux ans.
votre éducation. Son petit-fils avait dix-sept ans.
« Faites honorer Dieu partout où 2. « Jamais il n'a passé devant la
vous aurez du pouvoir; procurez sa moindre coifTe sans soulever son cha-
gloire; donnez-en l'exemple; c'est un peau, je dis aux femmes de cham-
des plus grands biens que les rois bre, et qu'il connaissait pour telles. »
puissent faire. (Saixt-Simox.^