CHAPITRE XXIX
On ne peut encore trop s'étonner que l'abbé de Choisi ait censuré ces établissements dans ses Mémoires, qu'il faut lire avec défiance 1. Xous sentons aujourd'hui tout ce que le ministre Colbert fit pour le bien du royaume ; mais alors on ne le sentait pas : il travaillait pour des ingrats. On lui sut à Paris beaucoup plus mauvais gré de la suppression de quelques rentes sur Thùtel de ville acquises à vil prix depuis 1656, et (lu décri où tombèrent les billets de l'épargne prodigués sous le précédent ministère, qu'on ne fut sensible au bien général qu'il faisait. Il y avait plus de bourgeois que de citoyens. Peu de personnes portaient leurs vues sur l'avantage public. Oa sait combien l'intérêt particulier fascine les yeux et rétrécit l'esprit ; je ne dis pas seulement l'intérêt d'un commerçant, mais d'une compagnie, mais d'une ville. La réponse grossière d'un marchand, nommé Hazon, qui, consulté par ce ministre, lui dit : Vous avez trouvé la voiture renversée d'un côté, et vous l'avez renversée de l'autre, était encore citée avec comj)laisance aans ma jeunesse ; et cette anecdote se retrouve dans Moréri. Il a fallu que l'esprit philosophique, introduit fort tard en France, ait réformé les préjugés du peuple, pour <(u'on rendit enfin une justice entière à la mémoire de ce grand homme. Il avait la même exactitude que le duc de Sulli, et des vues beaucoup plus étendues. L'un ne savait que ménager, l'autre savait faire de grands établissements. wSulli, depuis la paix de Yervins, n'eut d'autre embarras que celui de maintenir une économie exacte et sévère ; et il fallut que Colbert trouvât des ressources promptes et immenses pour la guerre de 1667 et pour celle de 1672. Henri IV secondait l'économie de Sulli : les magnificences de Louis XIV contrarièrent toujours le système de Colbert.
Cependant presque tout fut réparé ou créé de son temps. La réduction de l'intérêt au denier vingt ^ des emprunts du roi et des particuliers fut la preuve sensible, en 1665, d'une
1. L'abbé Castel de Saint-Pierre jamais ministre ne pi-it moins l'ombre
s'exprime ainsi, p. 105 de son manus- pour le corps. C'est Icoutredire une
crit, intitulé Annales politiques: Col- vérité reconnue de toute la France et
bert, grand travailleur, en négligeant de l'Europe.
les compagnies de commerce maritime Cette note a été écrite au mois
pour avoir, plus de soin des scietices d'août 1756. [v.J curieuses et des beaux-arts, prit l'ont'
bre pour le corps. Mais Colbert fut si 2. « Au denier vingt, » c'est-à-dire
loin de négliger le commerce mari- un denier pour vingt, ou cinq pour
time, que ce lut lui seul qui l'établit : cent, en langage plus moderne.
abondante circulation. Il voulait enrichir la France et la peupler. Les mariages dans les campagnes furent encouragés, par une exemption de tailles pendant cinq années pour ceux qui s'établiraient à l'âge de vingt ans ; et tout père de famille qui avait dix enfants était exempt pour toute sa vie, parce qu'il donnait plus à l'Etat par le travail de ses enfants qu'il n'eiit pu donner en payant la taille. Ce règlement aurait du demeurer à jamais sans atteinte *.
Depuis l'an 1663 jusqu'en 1672, chaque année de ce ministère fut marquée par rétablissement de quelque manufacture. Les draps fins, quon tirait auparavant d'Angleterre, de Hollande, furent fabriqués dans Abbeville. Le roi avançait au manufacturier deux mille livres par chaque métier battant, outre des gratifications considérables. On compta, dans Tannée 1669, quarante-quatre mille livres deux cents métiers en laine dans le royaume. Les manufactures de soie perfectionnées produisirent un commerce de plus de cinquante millions de ce temps -là ; et non seulement l'avantage qu'on en tirait était beaucoup au-dessus de l'achat des soies nécessaires, mais la culture des mûriers mit les fabricants en état de se passer des soies étrangères pour la trame des étoffes.
On commença dès 1666 à faire d'aussi belles glaces qu'à Venise, qui en avait toujours fourni toute l'Europe; et bientôt on en fit dont la grandeur et la beauté n'ont pu jamais être imitées ailleurs. Les tapis de Turquie et de Perse furent surpassés à la Savonnerie^. Les tapisseries de Flandre cédèrent à celles des Gobelins. Le vaste enclos des Gobelins était rempli alors de plus de huit cents ouvriers ; il y en avait trois cents qu'on y logeait ; les meilleurs peintres dirigeaient l'ouvrage, ou sur leurs propres dessins, ou sur ceux des anciens maîtres d'Italie. C'est dans cette enceinte des Gobelins qu'on fabriquait encore des ouvrages de rapport, espèce de mosaïque admirable; et l'art de la marqueterie fut poussé à sa perléction.
Outre» cette belle manufacture de tapisseries aux Gobelins. on en établit une autre à Beauvais. Le premier manufacturier eut six cents ouvriers dans cette ville; et le roi lui fit présent de soixante mille livres.
1. Aujourd'hui qu'on se plaint de la alors village à la porte de Paris. Cette dipopulatiou de la France, cette ré- manufacture est aujourd'hui (depuis llexion est encore de mise. l'anuée 1828) réunie à celle des Gobe-