CHAPITRE XXIX
tous les intendants au même ordre. Il eût été à désirer que chacun eût donné par colonnes un état du nombre des habitants de chaque élection', des nobles, des citoyens, des laboureurs, des artisans, des manœuvres, des bestiaux de toute espèce, des bonnes, des médiocres et des mauvaises terres, de tout le clergé régulier et séculier, de leurs revenus, de ceux des villes, de ceux des communautés.
Tous ces objets sont confondus dans la plupart des mémoires qu'on a donnés : les matières y sont peu approfondies et peu exactes ; il faut y chercher souvent avec peine les connaissances dont on a besoin, et quun ministre doit trouver sous sa main et embrasser d'un coup dœil, pour découvrir aisément les forces, les besoins et les ressources. Le projet était excellent, et une exécution uniforme serait de la plus grande utilité.
Voilà en général ce que Louis XIY fit et essaya pour rendre sa nation plus florissante. Il me semble qu'on ne peut guère voir tous ces travaux et tous ces efforts sans quelque reconnaissance, et sans être animé de l'amour du bien public qui les inspira. Qu'on se représente ce qu'était le royaume du temps de la Fronde, et ce qu'il est de nos jours, Louis XIV fit plus de bien à sa nation que vingt de ses prédécesseurs ensemble; et il s'en faut beaucoup qu'il fit ce qu'il aurait pu. La guerre qui finit par la paix de Rysvick commença la ruine de ce grand commerce que son ministre Colbert avait établi; et la guerre de la Succession l'acheva.
S'il avait employé à embellir Paris, à finir le Louvre, les sommes immenses que coûtèrent les aqueducs et les travaux de Maintenon, pour conduire des eaux à Versailles, travaux interrompus et devenus inutiles ; s'il avait dépensé à Paris la cinquième partie de ce qu'il en a coûté pour forcer la nature à Versailles, Paris serait, dans toute son étendue, aussi beau qu'il l'est du côté des Tuileries et du Pont-Royal, et serait devenu la ville la plus magnifique de l'univers.
C'est beaucoup d'avoir réformé les lois, mais la chicane n'a pu être écrasée par la justice. On pensa à rendre la jurisprudence uniforme ; elle l'est dans les affaires criminelles, dans celles du commerce, dans la procédure-: elle pourrait l'être
1, « Élections. » On nommait ainsi, dont les cours des aides connaissaient
avant 1789 : Iodes juridictions royales en appel; 2» les portions de territoire
instituées pour connaître, en première qui ressortissaient à ces juridictions,
instance, de la plupart des matières 2. Les dépenses de ces travaux s'é-
clans les lois qui règlent les fortunes des citoyens. C'est un très grand inconvénient qu'un même tribunal ait à prononcer sur plus de cent coutumes différentes. Des droits de terres, ou équivoques, ou onéreux, ou qui gênent la société, subsistent encore comme des restes du gouvernement féodal qui ne subsiste plus : ce sont des décombres d'un bâtiment gothique ruiné.
Ce n'est pas qu'on prétende que les différents ordres de l'État doivent être assujettis à la même loi. On sent bien que les usages de la noblesse, du clergé, des magistrats, des cultivateurs, doivent être différents ; mais il est à souhaiter, sans doute, que chaque ordre ait sa loi uniforme dans tout le royaume, que ce qui est juste ou vrai dans la Champagne ne soit pas réputé faux ou injuste en Normandie. L'uniformité en tout genre d'administration est une vertu ; mais les difficultés de ce grand ouvrage ont effrayé.
Louis XIY aurait pu se passer plus aisément de la ressource dangereuse des traitants, à laquelle le réduisit l'anticipation qu'il fit presque toujours sur ses revenus, comme on le verra dans le chapitre des finances.
La France cependant, malgré ses secousses et ses pertes, est encore un des plus florissants pays de la terre, parce que tout le bien qu'a fait Louis XIY subsiste, et que le mal, qu'il était difficile de ne pas faire dans des temps orageux, a été réparé. Enfin la postérité, qui juge les rois, et dont ils doivent toujours avoir le jugement devant les yeux, avouera, en pesant les vertus et les faiblesses de ce monarque, que, quoiqu'il eût été trop loué pendant sa vie, il mérita de l'être à jamais, et qu'il fut digne de la statue qu'on lui a érigée à Montpellier, avec une inscription latine dont le sens est : A Louis le Grand après sa mort^. Don Ustariz, homme d'Etat, qui a écrit sur les finances et le commerce d'Espagne, appelle Louis XIY uji homme prodigieux.
Tous les changements qu'on vient de voir dans le gouvernement et dans tous les ordres de l'État en produisirent né-
levèrent à 8,886,265 livres, monnaie le laconisme ni la précision qu'il pa-
du temps, [v.] raît lui supposer; elle est au contrairefort longue, et relate que la statue a
1, « Louis le Grand après sa mort. » été décrétée par la ville pondant la vie
Il y a là une erreur de Voltaire ; lins- de Louis XIV, et posée depuis sa mort :
criptiou serait fort belle, comme il la Supcrstiti dccrcverc... ex oculis sublato
rapporte, mais cette inscrii)tion n'a ni posucre, dit le texte.