‹ Siècle de Louis XIVChapitre 244 sur 266 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

mémorable de 176'i, où un contrôleur général plus éclairé a tiré la France d'une misère profonde, en rendant le commerce des grains libre avec des restrictions à peu près semblables à celles dont on use en Angleterre.

Colbert, pour fournir à la fois aux dépenses des guerres, des bâtiments et des plaisirs, fut obligé de rétablir, vers l'an 1672, ce qu'il avait voulu d'abord abolir pour jamais : impôts en partie, rentes, charges nouvelles, augmentations de gages; enfin ce qui soutient l'Etat quelque temps, et l'obère pour des siècles*.

Il fut emporté hors de ses mesures; car, par toutes les instructions qui restent de lui, on voit qu'il était persuadé que la richesse d'un pays ne consiste que dans le nombre des habitants, la culture des terres , le travail industrieux et le commerce : on voit que le roi, possédant très peu de domaines particuliers, et n'étant que l'administrateur des biens de ses sujets, ne peut être véritablement riche que par des impôts aisés à percevoir, et également répartis.

Il craignait tellement de livrer l'Etat aux traitants, que, quelque temps après la dissolution de la chambre de justice qu'il avait fait ériger contre eux, il lit rendre un arrêt du conseil qui établissait la peine de mort contre ceux qui avanceraient de l'argent sur de nouveaux impôts. Il voulait, par cet arrêt comminatoire, qui ne fut jamais imprimé, effrayer la cupidité des gens d'affaires. Mais bientôt après il fut obligé de se servir d'eux, sans même révoquer l'arrêt : le roi pressait, et il fallait des moyens prompts.

Cette invention, apportée d'Italie en France par Catherine de Médicis, avait tellement corrompu le gouvernement par la facilité funeste qu'elle donne, qu'après avoir été supprimée dans les belles années de Henri lY, elle reparut dans tout le règne de Louis XIII, et infecta surtout les derniers temps de Louis XIV.

1. Louvois proposa le système des quel nous avons affaire, ses passions emprunts, que Colbert combattit de pour la représentation, pour les grantoutes ses forces. Lamoignon ayant des entreprises, pour tout genre de fait prévaloir l'opinion de Louvois dépenses ? Voilà donc la carrière ouauprès de Louis XIV, Colbert indigné verte aux emprunts, par conséquent lui dit :« Vous triomphez, mais croyez- à des dépenses et à des impôts illivous avoir fait l'action d'un homme de mités ! Vous venez d ouvrir une plaie bien ? Croyez-vous que je ne susse que vos potits-lils ne verront pas repas, comme vous, qu'on trouverait de fermer; vous en répondrez à la nation l'argent à emprunter ? Mais connais- et à la postérité. » sez-vous, comme moi, l'homme au-

Enfîu Sulli enrichit l'Etat pai^ uue économie sage que secondait un roi aussi parcimonieux que vaillant, un roi soldat à la tète de son armée, et père de famille avec son peuple. Colbert soutint l'Etat, malgré le luxe dun maître fastueux qui prodiguait tout pour rendre son règne éclatant.

On sait qu'après la mort de Colbert, lorsque le roi se proposa de mettre le Pelletier à la tête des finances, le Tellier lui dit : « Sire, il n'est pas propre à cet emploi. — Pourquoi? dit le roi. — Il n'a pas l'àme assez dure, dit le Tellier. — Mais vraiment, reprit le roi, je ne veux pas qu'on traite durement mon peuple ^. » En effet, ce nouveau ministre était bon et juste; mais lorsqu'en 1688 on fut replongé dans la guerre, et qu'il fallut se soutenir contre la ligue d'Augsbourg, c'est-àdire contre presque toute l'Europe, il se vit chargé d'un fardeau que Colbert avait trouvé trop lourd : le facile et malheureux expédient d'emprunter et de créer des rentes fut sa première ressource. Ensuite on voulut diminuer le luxe; ce qui, dans un royaume rempli de manufactures, est diminuer l'industrie et la circulation, et ce qui n'est convenable qu'à une nation qui paye son luxe à l'étranger.

Il fut ordonné que tous les meubles d'argent massif, qu'on voyait alors ea assez grand nombre chez les grands seigneurs, et qui étaient une preuve de l'abondance, seraient portés à la monnaie. Le roi donna l'exemple : il se priva de toutes ces tables d'argent, de ces candélabres, de ces grands canapés d'argent massif, et de tous ces autres meubles qui étaient des chefs-d'œuvre de ciselure des mains de Ballin, homme unique en son genre, et tous exécutés sur les dessins de le Brun. Ils avaient coûté dix millions; on en retira trois. Les meubles d'argent orfévri des particuliers produisirent trois autres millions. La ressource était faible.

. On fit ensuite une de ces énormes fautes dont le ministère ne s'est corrigé que dans nos derniers temps : ce fut d'altérer les monnaies, de faire des refontes inégales, de donner aux «eus une valeur non proportionnée à celle des quarts. Il arriva que, les quarts étant plus forts et les écus plus faibles, tous les quarts furent portés dans le pays étranger; ils y furent frappés en écus, sur lesquels il y avait à gagner en les reversant en France. Il faut qu'un pays soit bien bon par lui-

1. Le Pelletier, ancien prévôt des marchands, conseiller d'État, mort eu 1711.

Page 1