‹ Siècle de Louis XIVChapitre 246 sur 266 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

comme cette monnaie de papier n'était pas reçue dans les coffres du roi, elle fut décriée presque aussitôt qu'elle parut. On fut réduit à continuer de faire des emprunts onéreux, à consommer d'avance quatre années de revenus de la couronne*.

On fit toujours ce qu'on appelle des affaires extraordinaires ^ : on créa des charges ridicules, toujours achetées par ceux qui veulent se mettre à l'abri de la taille ; car l'impôt de la taille étant avilissant en France, et les hommes étant nés vains, l'appât qui les décharge de cette honte fait toujours des dupes, et les gages considérables attachés à ces nouvelles charges invitent à les acheter dans des temps difficiles, parce qu'on ne fait pas réflexion qu'elles seront supprimées dans des temps moins fâcheux. Ainsi, en 1707, ou inventa la dignité des conseillers du roi rouleurs et courtiers de vin, et cela produisit cent quatre-vingt mille livres. On imagina des greffiers royaux, des subdélégués des intendants des provinces. On inveiita des conseillers du roi contrôleurs aux empilements des bois, des conseillers de police, des charges de barbiersperruquiers, des contrôleurs-visiteurs de beurre frais, des essayeurs de beurre salé. Ces extravagances font rire aujourd'hui, mais alors elles faisaient pleurer.

Le contrôleur général Desmarets, neveu de l'illustre Colbert, ayant en 1708 succédé à Chamillart, ne put guérir un mal que tout rendait incurable.

La nature conspira avec la fortune pour accabler l'Etat. Le

1. Il est dit dans l'histoire écrite France. Il payait, outre cela, lo change,

parla Hode, et rédigée sous le nom de qui allait à cinq ou six pour cent de

laMartinière, qu'ilen coûtait soixante perte; et le liauquier était obligé,

et douze pour cent pour le change malgré sa promesse, de solder son

dans les guerres d'Italie. C'est une compte en argent avec l'étranger : ce

absurdité. Le fait est que M. de Cha- qui produisait une perte considéra-

millart. pour payer les armées, se ser- ble. [v.] vait du crédit du chevalier Bernard.

Ce ministre croyait, par un ancien pré- 2. Mesure déplorable à laquelle on

jugé, qu'il ne fallait pas que l'argent eut plus d'une fois recours pendant ce

sortît du royaume : comme si l'on don- régne. Colbert lui-même, pressé par

nait cet argent pour rien, et comme le besoin d'argent, qui était la suite

s'il était possible qu'une nation débi- des excessives dépenses du roi, avait

trice à une autre, et qui ne s'acquitte fait le trafic des offices industriels. II

pas eneilcts conimerçables, ne payât arriva, pour plusieurs de ces oflices,

point en argent comptant : ce minis- qu'après les avoir vendus, on les sup-

tre donnait au banquier huit pour cent prima tout à coup afin d'obliger les

de profit, à condition qu'on payât lé- possesseurs à les racheter une seconde

tranger sans faire sortir de l'argent de fois !

cruel liivcr de 1709 força le roi de remettre aux peuples ncut millions de taille, dans le temps qu'il n'avait pas dequoipayer ses soldats. La disette des denrées fut si excessive, qu'il en coûta quarante-cinq millions pour les vivres de larmée. La dépense de cette année 1709 montait à deux cent vingt et un millions, et le revenu ordinaire du roi n'en produisit pas quarante-neuf. Il fallut donc ruiner l'Etat pour que les ennemis ne s'en rendissent pas les maîtres. Le désordre s'accrut tellement, et fut si peu réparé, que, longtemps après la paix, au commencement de l'année 1715, le roi fut obligé de faire négocier trente-deux millions de billets, pour en avoir huit en espèces. Enfin il laissa, à sa mort, deux milliards six cents millions de dettes, à vingt-huit livres le marc, à quoi les espèces se trouvèrent alors réduites ; ce qui fait environ quatre milliards cinq cents millions de notre monnaie courante en 1760.

Il est étonnant, mais il est vrai, que cette immense dette n'aurait point été un fardeau impossible à soutenir, s'il y avait eu alors un commerce florissant, un papier de crédit établi, et des compagnies solides qui eussent répondu de ce papier, comme en Suède, eu Angleterre, à Venise et en Hollande- Car, lorsqu'un Etat puissant ne doit qu'à lui-même, la confiance et la circulation suffisent pour payer. Mais il s'en fallait beaucoup que la France eût alors assez de ressorts pour faire mouvoir une machine si vaste et si compliquée, dont hpoids l'écrasait.

Louis XIV, dans son règne, dépensa dix-huit milliards; ce qui revient, année commune, à trois cent trente millions d'aujourd'hui, en compensant l'une par l'autre les augmentations et les diminutions numéraires des monnaies.

Sous l'administration du grand Colbcrt, les revenus ordinaires de la couronne n'allaient qu'à cent dix-sept millions à vingt-sept livres, et puis à vingt-huit livres le marc d'argent. Ainsi tout le surplus fut toujours fourni en affaires extraordinaires. Colbert, le plus grand (?nnemi de cette luneste ressource, fut obligé d'y avoir recours pour servir proniptement'. Il emprunta huit cents millions, valeur de notre temps, dans la guerre de 1672. Il restait au roi très peu d'anciens domaines de la couronne. Ils sont déclarés inaliénables par tous les parlements du royaume; et cependant ils sont presque tous

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