CHAPITRE XXXI
On envoie eu 1672 des physiciens à la Cayenne, faire des observations utiles. Ce voyage a été la première origine de la connaissance de l'aplatissement de la terre, démontré depuis par le grand Newton ; et il a préparé à ces voyages plus fameux qui depuis ont illustré le règne de Louis XY.
On fait partir en 1700 Tournefort pour le Levant. Il y va recueillir des plantes qui enrichissent le Jardin royal, autrefois abandonné, remis alors en honneur, et aujourd'hui devenu digne de la curiosité de l'Europe. La Bibliothèque royale, déjà nombreuse, s'enrichit sous Louis XIV de plus de trente mille volumes ; et cet exemple est si bien suivi de nos jours, qu'elle en contient déjà plus de cent quatre-vingt mille. Il fait rouvrir l'école de droit, fermée depuis cent ans. Il établit dans toutes les universités de France un professeur de droit français. Il semble qu'il ne devrait pas y en avoir d'autres, et que les bonnes lois romaines, incorporées à celles du pays, devraient former un seul corps des lois de la nation.
Sous lui les journaux s'établissent. On n'ignore pas que le Journal des savants^, qui commença en 1665, est le père de tous les ouvrages de ce genre dont l'Europe est aujourd'hui remplie, et dans lesquels trop d'abus se sont glissés, comme dans les choses les plus utiles.
L'Académie des belles-lettres, formée d'abord en 1663 de quelques membres de l'Académie française, pour transmettre à la postérité par des médailles les actions de Louis XIY, devint utile au public depuis qu'elle ne fut plus uniquement occupée du monarque, et qu'elle s'appliqua aux recherches de l'antiquité et à une critique judicieuse des opinions et des faits. Elle fit à peu près dans l'histoire ce que l'Académie des sciences faisait dans la physique : elle dissipa des erreurs.
L'esprit de sagesse et de critique, qui se communiquait de proche en proche, détruisit insensiblement beaucoup de superstitions. C'est à cette raison naissante qu'on dut la déclaration du roi de 1672, qui défendit aux tribunaux d'admettre les simples accusations de sorcellerie. On ne l'eût pas osé
1. Le premier journal fondé en Roret reprit l'idée de Rcnaiidot, et
France est dû au médecin Théophraste publia une gazette hebdomadaire en
Renaudot, en 1C31. Il portait le titre vers burlesques sous le titre de Muse
de Gazette de France. Cette publica- historique. C'est Denis de Sallo qui
tien cessa au bout de peu de temps, fonda le Journal des savants.
sous Henri lY ^ et sous Louis XIII; et si depuis 1672 il y a eu encore des accusations de maléfices, les juges n'ont condamné d'ordinaire les accusés que comme des profanateurs qui d'ailleurs employaient le poison.
Il était très commun auparavant d'éprouver les sorciers en les plongeant dans l'eau, liés de cordes; s'ils surnageaient, ils étaient convaincus. Plusieurs juges de province avaient ordonné ces épreuves; et elles continuèrent encore longtemps parmi le peuple. Tout berger était sorcier; et les amulettes, les anneaux constellés, étaient en usage dans les villes. Les effets de la baguette de coudrier, avec laquelle on croit découvrir les sources, les trésors et les voleurs, passaient pour certains, et ont encore beaucoup de crédit dans plus d'une province d'Allemagne. Il n'y avait presque personne qui ne se fit tirer son horoscope. On n'entendait parler que de secrets magiques; presque tout était illusion. Des savants, des magistrats, avaient écrit sérieusement sur ces matières. On distinguait parmi les auteurs une classe de démonographes. Il y avait des règles pour discerner les vrais magiciens d'avec les faux; enfin jusque vers ces temps -là on n'avait guère adopté de l'antiquité que des erreurs en tout genre.
Les idées superstitieuses étaient tellement enracinées chez les hommes, que les comètes les effrayaient encore en 1680, On osait à peine combattre cette crainte populaire. Jacques Bernouilli, l'un des grands mathématiciens de lEurope, ea répondant, à propos de cette comète, aux partisans du préjugé, dit que la chevelure de la comète ne peut être un signe de la colère divine, parce que cette chevelure est éternelle; mais que la queue pourrait bien eu être un. Cependant ni la tète ni la queue ne sont éternelles. Il fallut que Bayle éci'ivit contre le préjugé vulgaire un livre fameux, que les progrès de la raison ont rendu aujourd'hui moins piquant qu'il ne l'était alors.
Il faut avouer que cet esprit raisonnable qui commence à présider à l'éducation dans les grandes villes n'a pu empêcher les fureurs des fanatiques des Cévennes, ni prévenir la démence du petit peuple de Paris autour d'un tombeau à Saint-Médard-, ni calmer des disputes aussi acharnées que
1. En 1609, six cents sorciers furent trie, rapporte neuf cents arrêts rendus
condamnis dans le ressort du parle- en quinze ans contre des sorciers
ment de Bordeaux, et la plupart brù- dans la seule Lorraine,
les. Nicolas Ilemi, dans sa Dcmonold- 2. Autour du tombeau du diacre