‹ Siècle de Louis XIVChapitre 48 sur 266 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

en a d'autres où une bataille entre sept ou huit mille hommes peut renverser un trône ou l'affermir.

Louis XIV, élevé dans l'adversité, allait avec sa mère, son frère et le cardinal Mazarin, de province en province, n'ayant pas autant de troupes autour de sa personne, à beaucoup près, qu'il en eut depuis en temps de paix pour sa seule garde. Cinq à six mille hommes, les uns envoyés d'Espagne, les autres levés par les partisans du prince de Coudé, le poursuivaient au cœur de son royaume.

Le prince de Condé courait cependant de Bordeaux à Montauban, prenait des villes et grossissait partout son parti.

Toute l'espérance de la cour était dans le maréchal de Turenne. L'armée royale se trouvait auprès de Gien sur la Loire. Celle du prince de Condé était à quelques lieues, sous les ordres du duc de Nemours et du duc de Beaufort. Les divisions de ces deux généraux allaient être funestes au parti du prince. Le duc de Beaufort était incapable du moindre commandement. Le duc de Nemours passait pour être plus brave et plus aimable qu'habile. Tous deux ensemble ruinaient leur armée ^. Les soldats savaient que le grand Condé était à cent lieues de là, et se croyaient perdus, lorsqu'au milieu de la nuit un courrier se présenta dans la forêt d'Orléans devant les grandes gardes. Les sentinelles reconnurent dans ce courrier le prince de Condé lui-même, qui venait d'Agen, à travers mille aventures, et toujours déguisé, se mettre à la tête de son armée 2.

Sa présence faisait beaucoup, et celte arrivée imprévue encore davantage. Il savait que tout ce qui est soudain et inespéré transporte les hommes. Il profita à l'instant de la confiance et de l'audace qu'il venait d'inspirer. Le grand talent de ce prince dans la guerre était de prendre en un instant les résolutions les plus hardies, et de les exécuter avec non moins de conduite que de promptitude.

(7 avril 1652.) L'armée royale était séparée en deux corps. Condé fondit sur celui qui était àBléneau^, commandé par le maréchal d'Hocquincourt ; et ce corps fut dissipé en même temps qu'attaqué. Tureune n'eu put être averti. Le cardinal

1. Dans un conseil de guerre tenu 2. II arriva sur la Loire le l" avril

près dOrlcans, ils mirent lépée à la et rejoignit son armée prés de Lor-

maiu, .se cliargerent vigoureusement ris.

et ne furent arrêtés que par Made- 3. Bléneau, petite ville du Gàlinais,

moiselle. sur le Loins-

Mazarin effrayé courut à Gicn^ au milieu de la nuit, réveiller le roi qui dormait, pour lui apprendre celle nouvelle. Sa petite cour fut consternée; on proposa de sauver le roi par la fuite et de le conduire secrètement à Bourges. Le prince de Condé, victorieux, approchait de Gien ; la désolation et la crainte augmentaient. Turenne , par sa fermeté, rassura les esprits, et sauva la cour par son habileté : il fit, avec le peu qui lui restait de troupes, des mouvements si heureux, profita si bien du terrain et du temps, qu'il empêcha Condé de poursuivre son avantage. Il fut difficile alors de décider lequel avait acquis le plus d'honneur, ou de Condé victorieux, ou de Turenne qui lui avait arraché le fruit de sa victoire. Il est vrai que dans ce combat de Bléneau, si longtemps célèbre en France, il n'y avait pas eu quatre cents hommes de tués; mais le prince de Condé n'en fut pas moins sur le point de se rendre maître de toute la famille royale, et d'avoir entre ses mains son ennemi le cardinal Mazarin 2. On ne pouvait guère voir un plus petit combat, de plus grands intérêts et un danger plus pressant.

Condé, qui ne se flattait pas de surprendre Turenne comme il avait surpris d'Hocquincourt, fit marcher son armée vers Paris : il se hâta d'aller dans celle ville jouir de sa gloire et des dispositions favorables d'un peuple aveugle. L'admiration qu'on avait pour ce dernier combat, dont on exagérait encore toutes les circonstances, la haine qu'on portait à Mazarin, le nom et la présence du grand Coudé, semblaient d'abord le rendre maître absolu de la capitale ; mais dans le fond tous les esprits étaient divisés ; chaque parti était subdivisé en factions, comme il arrive dansions les troubles. Le coadjuteur, devenu cardinal de Retz, raccommodé en apparence avec la cour, qui le craignait et dont il se défiait, n'était plus le maître du peuple et ne jouait plus le principal rôle. Il gouvernait le duc d'Orléans et était opposé à Condé. Le parlement flottait entre la cour, le duc d'Orléans et le prince : quoique tout le monde s'accordât à crier contre Mazarin, chacun ménageail en secret des intérêts particuliers; le peuple était une mer orageuse dont les vagues étaient poussées au hasard par tant de vents contraires.

1. Gien, sous-préfecture du Loi- tombaient entre les mains do leurs ret. ennemis. Le cardinal fut fort étonné;

2. n Sans le maréchal de Turenne, mais la reine ne témoigna point de dit Moutcla, la reine et le cardinal peur.

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