CHAPITRE PREMIER
Tableau de l'Europe après la mort de Louis XIV.
J-l ors avons donne avec quelque étendue une idée du siècle de Louis XIV , siècle des grands hommes , des beaux - arts et de la politesse : il fut marqué il est vrai, comme tous les autres , par des calamités publiques et particulières, inséparables de la narure humaine; mais tout ce qui peut consoler les hommes dans la misère de leur condition faible et périssable semble avoir été prodigué dans ce siècle Il faut voir maintenant ce qui suivit ce règne orageux dans son commencement, brillant* du' plus grand éclat pendant cinquante années, mêle ensuite de grandes adversités et de quelque bonheur et finissant dans une tristesse assez sombre, après avoir commencé dans des factions turbulentes
Louis XV était un enfant orphelin» Il eût été trop long, trop difficile et trop dangereux d'assembler les etats-généraux pour régler les prétentions a la régence. Le parlement de Paris lavait déjà donnée à deux reines: il la donna au duc d'Orléans. Il avait cassé le testament de Louis XIII • il cassi celui de Louis XIV, Philippe, duc d'Orléans pem-fils de France, fut déclaré maître absolu par'
ce même parlement qu'il euvoya bientôt après en
exil.
Ponr mieux sentir par quelle fatalité aveugle les affaires de ce monde sont gouvernées , il faut remarquer que l'empire ottoman , qui avait pu attaquer l'empire d'Allemagne pendant la longue guerre de 1701 , attendit la conclusion totale de la paix générale pour faire la guerre contre les chrétiens. Les Turcs s'emparèrent aisément, en 1710, du Péloponnèse , que le célèbre Morosini , surnommé le Péloponnésiaque , avait pris sur eux vers la fin du dix-septieme siècle, et qui était resté aux Vénitiens par la paix de Carlovitz. L'empereur , garant de cette paix , fut obligé de se déclarer contre les Turcs. Le prince Eugène , qui les avait déjà battus autrefois à Zenta , passa le Danube, et livra bataille près de Petervaradin , au grand-visir Ali, favori du sultan Acbmet III , et remporta la victoire la plus signalée.
Quoique les détails n'entrent point dans un plan général , on ne peut s'empêcher de rapporter ici l'action d'un Français, célèbre par ses aventures singulières. In comte de Bonneval, qui avait quitté le service de France sur quelques mécontentements du ministère, major-général alors sous le prince Eugène , se trouva dans cette bataille entouré d'un corps nombreux de janissaires : il n'avait auprès de lui que deux cents soldats de^son régiment ; il résista une h^ure entière ; et avant été abattu d'un coup de lance , dix soldats qui lui restaient le portèrent à l'armée victorieuse. Ce même homne , proscrit en France, vint ensuite se marier publi-
quement à Paris ; et quelques années après il alla jireadre le turban à Constant inople, où il est mort bâcha.
Le grand-visir Ali fut blessé à mort dans la bataille. Les mœurs turques n'étaient pas encore adoucies ; ce visir , avant d'expirer , fit massacrer nn général de l'empereur, qui était son prisonnier, (t)
L'année d'après le prince Eugène assiégea Belgrade, dans laquelle il y avait près de quinze mille hommes de garnison; il se vit lui-même assiégé par une armée innombrable de Turcs qui avançaient contre son camp , et qui l'environnèrent de tranchées : il était précisément dans la situation où se trouva César enassiégeant Alexie : il s'en tira comme lui ; il battit les ennemis , et prit la ville : toute son armée devait périr ; mais la discipline militaire triompha de la force et du nombre.
Ce prince mit le comble à sa gloire par la paix de Passarovitz , qui donna Belgrade et Téniesvir à l'empereur ; mais les Vénitiens , pour qui on avait fait la guerre , furent abandonnés , et perdirent la Grèce sans retour.
La face des affaires ne changeait pas moins entre les princes chrétiens. L'intelligence et l'union de la France et de l'Espagne, qu'on avait tant redoutée, et qui avait alarmé tant d'états , fut rompue dès que Louis XIV eut les yeux fermés. Le duc d'Orléans , régent de France , quoiqu'i irréprochable sur les soins de la conservation de son pupille, se confia II s'appelait Breûner.
duisit eût du lui succéder. Il s'unit étroi-
tement i 'leterre, réputée l'ennemie natu-
relle ii ce, et rompit ouvertement avec la
branche dv Bourbon qui régnait à Madrid : et Phi- • , qui avait renoncé à la couronne de France pai la p?iix, excita , ou plutôt prêta son nom pour exciter des séditions en France, qui devaient lui d m iej la rég< ace d'an pays où il ne pouvait régner. Ainsi , après la mort de Louis XIV, toutes les vues, toutes les négociations, toute la politique, changèrent dans sa famille et chez tous les princes.
Le cardinal Alberoni , premier ministre d'Espagne , se mil en tète de bouleverser l'Europe, et fut sur le point d'en venir à bout. Ii avait en peu d'années rétabli les finances et les forces de la monarchie espagnole ; il forma le projet d'y réunir la Sardaigne , qui était alors à l'empereur , et la Sicile , dont les ducs de Savoie étaient en possession depuis la paix d'Utrecht. Il allait changer la constitution de l'Angleterre , pour l'empêcher de s'opposer à ses desseins ; et , dans la même vue , il était pies d'exciter en France une guerre civile. Il négociait à la fois avec la Porte ottomane, avec le czar Pierre-le-Graud , et avec Charles XII. Il était près d'engager les Turcs à renouveler la guerre contre l'empereur ; et Charles XII , réuni avec le czar , devait mener lui - même le prétendant en Angleterre , et le rétablir sur le trône de ses pères.
Ce cardinal en même temps soulevait la Bretagne eu France ; et déjà il faisait iiler secrètement
dans le royaume quelques troupes déguisées en faux-sauniers , conduites par un nommé Colineri , qui devait se joindre aux révoltés. La conspiration de la duchesse du Maine , du cardinal de Polignac , et de tant d autres , était prête à éclater . le dessein était d'enlever, si l'on pouvait, le dnc d'Orléan», de lui ôter la régence , et de la donner au roi d'Espagne Philippe T. Ainsi le cardinal Alheroni , autrefois curé de village auprès de Parme , allait être à la fois premier ministre d'Espagne et de France, et donnait à l'Europe entière une face nouvelle.
La fortune fit évanouir tous ces vastes projets : une simple courtisane découvrit à Paris la conspiration, qui deviut inutile dès qu'elle fut connue. Cette affaire mente un détail, qui fera voir comment les plus faibles ressorts font souvent les grandes destinées.
Le prince de Cellamare , ambassadeur d'Espagne à Paris, conduisait toute cette intrigue. Il avait avec lui le jeune abbé de Porto-Carrero , qui faisait son apprentissage de politique et de plaisir. Une femme publique . nommée Fillon , auparavant fille de joie du plus bas étage , devenue une entremetteuse distinguée , fournissait des filles à ce jeune homme. Elle avait long-temps servi l'abbé du Bois, alors secrétaire d'état pour les affaires étrangères , depnis cardinal et premier ministre. 11 employa la Fillon dans son nouveau département. Celle-ci lit agir une fille fort adroite . qui vola des papiers importants avec quelques billets de banque dans les poches de l'abbé Carrero au moment de ces dis-
io PRÉCIS DU SIECLE
tractions où personne ne pense à ses poches. Les billets de banque lui demeurèrent ; Les lettres furent portées au duc d'Orléans : elles donnèrent assez de lumières pour faire connaître la conspiration , mais non assez pour en découvrir tout le plan.
L'abbé Porto-Carrero ayant vu ses papiers disparaître, et ne retrouvant plus la fille, partit sur-lecbamp pour l'Espagne : on courut après lui , on l'arrêta près de Poitiers. Le plan de la conspiration fut trouvé dans sa valise avec les lettres du prince de Cellamare. Il s'agissait de faire révolter une partie du royaume , et d'exciter une guerre civile ; et , ce qui est très remarquable, l'ambassadeur, qui ne parle que de mettre le feu aux poudres , et de faire jouer les mines , parle aussi de la miséricorde dia iae. Et à qui en parlait-il ? au cardinal Alberoni , bomme aussi pénétré de la miséricorde divine que le cardinal du Bois , son émule.
Alberoni , dans le même temps qu'il voulait bouleverser la France , voulait mettre le prétendant , fils du roi Jacques , sur le trône d'Angleterre par les mains de Charles XII. Ce héros imprudent fut tué en Norvège , et Alberoni ne fut point découragé. Une partie des projets de ce cardinal commençait déjà à s'effectuer , tant il avait préparé de ressorts. La flotte qu'il avait armée descendit en Sardaigne dès l'année 1717 , et la réduisit en peu de jours sous l'obéissance de l'Espagne ; bientôt après elle s'empara de presque toute la Sicile , en 1 718.
Mais Alberoni n'ayant pu réussir ni à empêchw
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les Turcs de consommer leur paix avec l'empereur Charles VI , ni à susciter des guerres civiles en France et en Angleterre , vit à la fois l'empereur , le régent de France, et le roi George I, réunis contre lui.
Le régent de France fît la guerre à l'Espagne de concert avec les Anglais ; de sorte que la première guerre entreprise sous Louis XV , fut contre son oncle , que Louis XIV avait établi au prix de tant de sang ; c'était en effet une guerre civile.
Le roi d'Espagne avait eu soin de faire peindre les trois fleurs de lis sur tous les drapeaux de sou armée. Le même maréchal de Berwick qui lui avait gagné des batailles pour affermir son trône , commandait l'armée française. Le duc de Liria , son fils , était officier général dans l'armée espagnole. Le père exhorta le fils par une lettre pathétique à bien faire son devoir contre lui-même. L'abbé du Bois , depuis cardinal , enfant de la fortune eomme Alberoni , et aussi singulier que lui par son caractère , dirigea toute cette entreprise. La Motte-Houdard , de l'académie française , composa le manifeste, qui ne fut signé de personne.
Une flotte anglaise battit celle d'Espagne auprès de Messine ; et alors tous les projets du cardinal Alberoni étant déconcertés , ce ministre , regardé six mois auparavant comme le plus grand homme d'état , ne passa plus que pour un téméraire et un brouillon. Le duc d'Orléans ne voulut donner la paix à Philippe V qu'à condition qu'il renverrait son ministre : il fut livré par le roi d'Espagne aux troupes française* , qui le conduisirent sur les
frontières d'Italie. Ce même homme étant depuis légat à Bologne , et ne pouvant plus entreprendre de bouleverser des royaumes, occnpa son loisir à tenter de détruire la république de Saint-Marin. Cependant il résulta de tous ses grands desseins qu'on s'accorda à donner la Sicile à l'empereur Charles YI , et la Sardaigue aux ducs de Savoie, qui l'ont toujours possédée depuis ce temps , et qui prennent le titre de rois de Sardaigne : mais la maison d'Autriche a perdu depuis la Sicile.
Ces événements publics sont assez connus ; mais ce qui ne l'est pas, et qui est très vrai, e'est que quand le régent voulut mettre pour condition de la paix qu'il marierait sa fille , mademoiselle de Montpensier , au prince des Asturies , don Louis , et qu'on donnerait l'infante d'Espagne au roi de France , il ne put y parvenir qu'en gagnant le jésuite Daubenton , confesseur de Philippe V. Ce jésuite détermina le roi d'Espagne à ce double mariage ; mais ce fut à condition que le duc d'Orléans , qui s'était déclaré contre les jésuites , en deviendrait le protecteur , et qu'il ferait enregistrer la constitution. Il le promit , et tint parole : ce sont là souvent les secrets ressorts des grands changements dans l'état et dans l'église. L'abbé dn Bois , désigué archevêque de Cambrai , conduisit seul cette affairé ; et ce fut ce qui lui valut le cardinalat. Il fît enregistrer la bulle purement et simplement , comme on l'a déjà dit , par le grandconseil , ou plutôt malgré le grand-conseil , par les princes du sang , les ducs et pairs , les maréchaux de France , les conseillers d'état et les maîtres des
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requêtes , et sur-tout par le chancelier d'Aguesseau lui-même, qui avait été si long-temps contraire à cette acceptation. D'Aguesseau , par cette faiblesse, se déshonorait aux yeux des citoyens, mais non pas des politiques. L'abbé du Bois obtint même une rétractation du cardinal de >oailles. Le régent de France , dans cette intrigue , se trouva lié pendant quelque temps par les mêmes intérêts avec le jésuite Daubeuton.
Philippe Y commençait à être attaqué d'uue mélancolie qui , jointe à sa dévotion , le portait à renoncer aux embarras du trône , et à le résigner à son fils aîné , don Louis ; projet qu'en effet il exécuta depuis , en 1724» Il confia ce secret à Daubenton. Ce jésuite trembla de perdre tout son crédit quand son pénitent ne serait plus le maître, et d'être réduit à le suivre dans une solitude. Il révéla au duc d'Orléans la confession de Philippe V , ne doutant pas que ce prince ne fit tout son possible pour empêcher le roi d'Espagne d'abdiquer. Le régent avait des -vues contraires : il eût été content que son gendre fût roi , et qu'un jésuite , qui avait tant gêné son goût dans l'affaire de la constitution , ne fût plus eu état de lui prescrire des conditions. Il envoya la lettre de Daubenton au roi d'Espagne. Ce monarque moutra froidement la lettre à son confesseur , qui tomba évanoui , et mourut peu de temps après.
S. Dr douisxv. 4.