CHAPITRE VIII
Conduite de l'Angleterre. Ce que fit le prince de Conti en Italie.
V/n s.iit qu'après l'henreux temps de la paix d'LTtrecht les Anglais , qui jouissaient de Minorque , et de Gibraltar en Espagne , avaient encore obtenu
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de la conr fie Madrid des privilèges que les Français, ses défenseurs, n'avaient pas : les commerçants anglais allaient vendre aux colonies espagnoles les nègres qu'ils achetaient en Afrique pour être esclaves dans le nouveau monde. Des hommes vendus par d'autres hommes , moyennant trentetrois piastres par tète qu'on payait au gouvernement espagnol , étaient un objet de gain considérable ; car la compagnie anglaise en fournissant quatre mille huit cents INegres , avait obtenu de vendre les huit cents sans paver de droits : mais le plus grand avantage des Anglais , a l'exclusion des autres nations, était la permission dont cette compagnie jouit , dès 1 7 16 , d'envoyer un vaisseau à Porto-Bello.
Ce vaisseau , qui d'abord ne devait être que de cinq cents tonneaux, fut, en 1717, de huit cents cinquante par convention , mais en effet de mille par abus ; ce qui faisait deux millions pesant de marchandises. Ces mille tonneaux étaient encore le moindre objet de ce commerce de la compagnie anglaise: une patacho qui suivait toujours le vaisseau, sous prétexte de lui porter des vivres, allait et venait continuellement ; elle se chargeait dans les colonies anglaises des effets qu'elle apportait à ce vaisseau , lequel ne se désemplissant jamais par cette manœuvre tenait lieu d'une flotte entière. Souvent même d'autres navires venaient remplir ce vaisseau de permission , et leurs barques allaient encore sur les cotes de l'Amérique porter des marchandises dont les peuples avaient besoin, mais qui faisaient tort au gouvernement espagnol, et
même à toutes les nations intéressées au commerce qui se fait des ports d'Espagne au golfe du Mexique. Les gouverneurs espagnols traitèrent avec rigueur les marchands anglais , et la rigueur se pousse toujours trop loin.
Un patron de vaisseau , nommé Jenkins , vint eu i 739 se présenter à la chambre des communes : c'était uu homme franc et simple, qui n'avait point fait de commerce illicite , mais dont le vaisseau avait été rencontré par un garde-cùte espagnol dans un parage de l'Amérique où les Espagnols ne voulaient pas souffrir de navires anglais. Le capitaine espagnol avait saisi le vaisseau de Jenkins, mis l'équipage aux fers, fendu le nez et coupé les oreilles au patron. Lu cet état lenkins se présenta au parlement ; il raconta sou aventure avec la naïveté de sa profession et de son caractère. «Messieurs , dit- « il , quand on m'eut ainsi mutilé on me menaça de «la mort; jeTattendis ; je recommandai mon ame « à Dieu , et ma vengeance à ma patrie. » Ces paroles prononcées naturellement excitèrent un cri de pitié et d'indignation dans l'assemblée ; le peuple de Londres criait à la porte du parlement . « La mer « libre ou la guerre ! n On n'a peut-être jamais parlé avec plus de véritable éloquence qu'on parla sur ce sujet dans le parlement d'Angleterre; et je ne sais si les harangues méditées qu'on prononça autrefois dans Athènes et dans Rome , en des occasions àpeu-près semblables , l'emportent sur les discours non préparés du chevalier de "Windham , du lord Carterei , du ministre Robert Walpole, du comte de Chesteriield, de M. Pultuey, depuis comte de
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Bath. Ces discours , qui sout l'effet naturel du gouvernement et de l'esprit anglais , étonnent quelquefois les étrangers comme les prédictions d un pays qui sont à vil prix sur leur terrain sont recherchées précieusement ailleurs : mais il faut lire avec précaution toutes ces harangues où l'esprit de parti domine ; le véritable état de la nation y est presque toujours déguisé : le parti du ministère y peint le gouvernement florissant ; la faction contraire assure que tout est en décadence; l'exagération règne par-tout. «Oh est le temps, s'écriait « alors un membre du parlement , ou est le temps «-où un ministre de la guerre disait qu'il ne fallait « pas qu'on osât tirer un coup de canon en Europe « sans la permission de l'Angleterre ? »
Eufiu le cri de la nation détermina le parlement et le roi ; on déclara la guerre à l'Espagne dans les formes, à la fin de l'année i 7 3o.
La mer fut d'abord le théâtre de cette guerre dans laquelle les corsaires des deux nations , pourvus de lettres-patentes . allaient en Europe et eu Amérique attaquer tous les vaisseaux marchands , et ruiner réciproquement le commerce pour lequel ils combattaient : ou en vint bientôt à des hostilités plus grandes.
L'amiral Vernon pénétra dans le golfe du Mexique , y attaqua et prit la ville de Porto-Bello , l'entrepôt des trésors du nouveau monde , la rasa , et en fit un chemin ouvert par lequel les Anglais purent exercer à main armée le commerce autrefois clandestin qui avait été le sujet de la rupture. Cette expédition fut regardée par les Anglais comme un
de. pins grands services rendus a la na.ion : l'an,;, ra W renrereié par les deux chambres dn pa". ."en, , el es In, écrivirent a,„si gu'tlies en avaient
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On émit en ees termes entre les Espagnols e, les Anglais, quand la Inor, de l'empereur Ourle. VI mule, eouMedausl-Enrope.o/avuee que "rj du, ,t en Allemagne la querelle de l'Au.ricne et de la Pav,ere : lIta,ie ,„ anss, ^^
e «... snceession autrichienne. Le Ali.auais e.ai, réclame par la maison d'Espagne : Parme et Plaisance
devaient revenir, par le droit de naissance, à un des fils de la reine née princesse de Parme. Si Philippe V avait voulu avoir le Milanais pour lui , il eût trop alarmé l'Italie : si l'on eut destiné Parme et Plaisance à don Carlos , déjà maitre de ZSaples , trop d'états réunis sous un même souverain eussent encore alarmé les esprits. Don Philippe, puîné de don Carlos . fut le premier auquel on destina le Milanais et le Parmesan. La reine de Hongrie . maîtresse du Milanais , faisait ses efforts pour s'y maintenir : le roi de Sardaigue . duc de Savoie , revendiquait ses droits sur cette province ; il craignait de h voir dans les mains de la maison de Lorraine entée sur la maison d'Autriche, qui. possédant à la fois le Milanais et la Toscane , pourrait un joui lui ravir les ter; es qu'on lui avait cédées par les traites de 1757 et 17JS; mais il craignait encore davantage de se voir pressé par la France et par un prince de la maison de Bourbon, tandis qu'il voyait un autre prince de cette maison maitre de Naples et de Sicile.
Il se résolut, dés le commencement de 1742 , à s'unir avec la reine de Hongrie, sans s'accorder dans le fond avec elle : ils se réunissaient seulement contre le péril présent ; ils ne se faisaient point d'autres avantages : le roi de Sardaigue se réservait même de prendre quand il voudrait d autres mesures : c'était un traité d^ deux ennemis qui ne songeaient qu'à se défendre d'un troisième. La cour d'Espagne euvovait L'infant don Philippe attaquer le duc-roi de Sardaigue qui u avait voulu de lui ni pour ami ni pour voisin. Le cardinal ât
Fleuri avait laissé passer don Philippe et une partie de son armée par la France , niais il n'avait pas voulu lui donner des troupes.
On fait beaucoup dans un temps , on craint de faire même peu dans un autre. La raison de cette conduite était qu'où se flattait encore de regagner le roi de Sardaigne qui laissait toujours des espérances.
On ne voulait pas d'ailleurs alors de guerre directe avec les Anglais , qui l'auraient infailliblement déclarée. Les révolutions des affaires de terre , qui commençaient alors en Allemagne , ne permettaient pas de braver par-tout les puissances maritimes. Les Anglais s'opposaient ouvertement à l'établissement de don Philippe en Italie, sous prétexte de maiutenir l'équilibre de l'Europe.
Cette balance , bien ou mal entendue , était devenue la passion du peuple anglais ; mais un intérêt plus couvert était le but du ministère de Londres. Il voulait forcer l'Espagne à partager le commerce du nouveau monde : il eût à ce prix aidé don Philippe à passer en Italie , ainsi qu'il avait aidé don Carlos , en 1731. Mais la cour d'Esj>agne ne voulait point enrichir ses ennemis à ses dépens , et comptait établir don Philippe dans ses états.
Dès les mois de novembre et décembre 1741 •> la cour d'Espagne avait envoyé par mer plusieurs corps de troupes eu Italie sous la conduite du duc 1! s Montemar , célèbre par la victoire de rUtonto , et ensuite par sa disgrâce. Ces troupes avaient débarqué successivement sur les côtes de la Toscane
et dans les ports qu'on appelle l'état Je pli presidii , appartenant à la couronne des deux Siciles. il .allait passer sur les terres de la Toscane. Le grand duc, maii de la reine de Hongrie , fur oblige de leur accorder le passage, et de déclarer son pays neutre. Le duc de Modene , marié à la lilk* du duc d'Orléans, régent de France, se déclara neutre aussi. Le pape Benoit IV, sur les terres de qui l'année espagnole devait passer dans ces conjonctures , ainsi que celle des Autrichiens , embrassa la même neutralité à meilleur litre que personne, eu qualité de père commun d :s princes et d s peuples , tandis que ses enfants vivaient à diserctiou sur son territoire.
De nouvelles troupes espagnoles arrivèrent par la voie de Gènes. Cette république se dit encore neutre , et les laissa passer. Vers ce temps -la même le roi de 2saples embrassait la neutralité , quoiqu il s'agit de la cause de son père et de son frère : mais de tous ces potentats neutres en apparence aucun ne l'était en effet.
A l'égard de la neutralité du roi de Naples voici quelle en fut la suite. Ou fut étonné , le 18 auguste , de voir paraître à la vue du port de Naples une escadre anglaise , composée de six vaisseaux de soixante canons, de six iiégates et de deux cahotes à bombes. Le capitaine .Martin, depuis amiral, qui commandait cette escadre , envoya à terre un officier avec une lettre au premier ministre , qui portait en substance qu'il fallait que le roi rappelât ses troupes de l'armée espagnole , ou que l'on allait daus l'instant bombarder la ville. Ou tint S. de louis xv. k- 7
quelques conférences ; le capitaine anglais dit enfin » en mettant sa montre sur le tillac , qu'il ne donnait qu'une heure pour se déterminer. Le port était mal pourvu d'artillerie ; on n'avait point pris les précautions nécessaires contre une insulte qu'on n'attendait pas. On vit alors que l'ancienue maxime, « qui est maître de la mer l'est delà terre >■ .. est souvent vraie. On fut obligé de promettre tout ee que le commandant anglais voulait , et même il fallut le tenir jusqu'à ce qu'on eîit le temps de pourvoir à la défense du port et du royaume.
Les Anglais eux-mêmes sentaient bien que le roi de Naples ne pouvait pas plus garder en Italie celte neutralité foi-cée , que le roi d'Angleteue n'avait gardé la sienne en Allemagne.
L'armée espagnole commandée par le duc de Montemar , venue en Italie pour soumettre la Lombardie , se retirait alors vers les frontières du royaume de Naples , toujours pressée par les Autrichiens. Alors le roi de Sardaigne retourna dans le Piémont , et dans son duché de Savoie , où les vicissitudes de la guerre demandaient sa présence. L'infant don Philippe avait en vain tenté de débarquer à Gênes avec de nouvelles troupes : les escadres d'Angleterre l'en avaient empêché ; mais il avait pénétré par -terre dans le duché de Savoie, et s'en' était rendu maître. C'est un pays presque ouvert du côté du Dauphiné : il est stérile et pauvre; ses souverains en retiraient alors à peine quinze cent mille livres de revenu. Charles-Emmanuel , roi de Sardaigne , et duc de Savoie , l'aban-
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donna pour aller défendre le Piémont , pays pins important.
On voit par cet exposé que tout était en alarmes, et que toutes les provinces éprouvaient des revers du fond de la Silésie au fond de l'Italie. L'Autriche n'était alors en guerre ouverte qu'avec la Bavière, et cependant on désolait l'Italie. Les peuples du Milanais , du Mantouan , de Parme , deModene, deGuastalla, regardaient avec une tristesse impuissante toutes ces irruptions et toutes ces secousses . accoutumés depuis long-temps à être le pris du vainqueur , sans oser seulement donner leur exclusion ou leur suffrage.
La cour d'Espagne fit demander aux Suisses le passage par leur territoire pour porter de nouvelles troupes en Italie; elle fut refusée. La Suisse vend des soldats à tous les princes, et défend son pays contre eux: le gouvernement y est pacifique, et les peuples guerriers. I ne telle neutralité fut respectée. Venise , de son côté , leva vingt mille hommes pour donner du poids à la sienne.
Il y avait dans Toulon une flotte de seize vaisseaux espagnols , destinée d'abord pour transporter don Philippe en Italie : mais il avait passé par terre , comme on a vu : elle devait apporter des provisions à ses troupes , et ne le pouvait, retenue continuellement dans le port par une flotte anglaise qui dominait dans la Méditerranée, et insultait toutes les côtes de l'Italie et de la Provence. Les canonniers espagnols n'étaient pas experts dans leur art; on les exerça dans le pori de Toulon pendaut quatre
mois, en les faisant tirer au blanc, et en excitant leur émulation et leur industrie par des prix proposés
Quand ils se fureut rendus habiles on fit sortir de la rade de Toulon l'escadre espagnole , commandée par -dm .loseph Navarro : elle n'était que de douze vaisseaux, les Espagnols n'ayant pas assez de matelots et de canonniers pour en manœuvrer s.-ùe. Elle fut joiute aussitôt par quatorze vaisseaux français , quatre frégates et trois brûlots, sous les ordres de 1. de Court, qui , à l'âge de quatre-vingts ans , avait toute la vigueur de corps et d'esprit qu'un tel commandement exige: il y avait quarante années qu'il s'était trouvé au combat naval de .Ma; laga , où il avait servi en qualité de capitaine sur le vaisseau amiral , et depuis ce temps il ne s'était donné de bataille sur mer en aucune partie du monde que relie de Messine, en 1718. L'amiral anglais .Mattheus se présenta devant les deux, escadres combinées de France et d'Espagne: la flotte de Mattheus étnit de quarante-cinq vaisseaux , de cinq % frégates et de quatre brûlots : avec cet avantage du nombre il sut aussi se douner d'abord celni du vent ; manoeuvre dont dépend souvent la victoire dans les combats de mer, comme elle dépend sur la terre d'un poste avantageux. Ce sont les Anglais qui les premiers ont rangé leurs forces navales en bataille dans l'ordre où l'on combat aujourd'hui , et c'est d'eux que les autres nations ont pris l'usage de partager leurs Hottes en avant-garde , arrièregarde , et corps de bataille.
On combattit donc à la bataille de Toulon daut
feet ordre. Les deux flottes furent également endommagées et également dispersées.
Cette journée navale de Toulon fut donc indécise , comme presque toutes les batailles navales, ( à l'exception de celle de la Hogue ) dans lesquelles le fruit d'un grand appareil et d'une longue action est de tuer du inonde de part et d'autre , et de démâter des vaisseaux. Chacun se plaignit ; les Espagnols crurent n'avoir pas été assez secourus; les Français accusèrent les Espagnols de peu de reconnaissance. Ces deux nations, quoiqu'alliees , n'étaient point toujours unies; l'antipathie ancienne se réveillait quelquefois entre les peuples , quoique l'intelligence fût eatre leurs rois.
Au reste le véritable avantage de cette bataille fut pour la France et l'Espagne: la mer Méditerranée fut libre au moins pendant quelque temps, et les provisions dont avait besoin don Philippe purent aisément lui arriver des côtes de Provence ; mais ni les flottes françaises, ni les escadres d'Espagne, ne purent s'opposer à l'amiral Matthens quand il revint dans ces parages : ces deux nations , obligées d'entretenir continuellement de nombreuses armées de terre , n'avaient pas ce fonds inépuisable de marine qui fait la ressource de la puissance anglaise.