‹ Siège de ParisChapitre 10 sur 22 · SERVICE DES DÉPÊCHES PAR PIGEONS VOYAGEURS · texte numérisé non relu

SERVICE DES DÉPÊCHES PAR PIGEONS VOYAGEURS

Steenackers à Mercadier, 103, rue de Grenelle.

Les trois autres colonnes contiennent, au verso comme au recto, la transcription de dépêches, les unes à la suite des autres, sans blancs ni interlignes. Quelques-unes de ces dépêches sont officielles. D'autres viennent de source privée. Ah ! qu'elles nous ont apporté de consolation et de joie ! Que de pièces de cent sous et de louis d'or sont tombés dans la main des facteurs qui nous remettaient la dépêche si attendue ! Et ces pigeons, de quel tendre respect on les entourait ! Quand, par hasard, un d'eux, à bout de forces, ruisselant de pluie, s'abattait au bord de quelque corniche, de quel œil avide la foule bientôt amassée suivait ses mouvements ! Comme toutes les mains se tendaient vers lui pour lui oôrir le pain ou le millet qui devait l'attirer ! et quel cri de joie quand il reprenait son vol droit vers son colombier ! La poésie ne pouvait faire autrement que de les chanter. Eugène Manuel écrivit sur eux une jolie saynète, qui fut récitée au Théâtre-Français, et Paul de Saint- Victor les célébra dans une prose plus poétique que les vers du poète des Ouvriers. Le morceau est trop joli pour ne pas être gardé tout entier :

« Ils sont les colombes de cette Arche immense « battue par des flots de sang et de feu. La frêle « spirale de leur vol dessine dans les airs l'arc-ena ciel qui prédit la fin des tempêtes. L'âme de la

a patrie palpite sous leurs petites ailes. Que de « larmes et de baisers, que de consolations et que « d'espérances tombent dans leurs plumes mouillées « par la neige, ou déchirées par l'oiseau de proie ! « En revenant à leur nid, ils rapportent à des « milliers de nids humains l'espoir, l'encourage- « ment et la vie. Plus que jamais, aujourd'hui, « et dans le sens le plus pur du mot, ils sont les « oiseaux de l'amour. — Comme les cigognes des « villes du Nord, comme les pigeons de Venise, ils « mériteraient de devenir aussi des oiseaux sacrés. « Paris devrait recueillir les couvées de leur colom- (( hier, les abriter, les nourrir sous les toits de l'un « de ses temples. Leur race serait la tradition poé- « tique de ce grand siège, unique dans l'histoire, « Leurs vols égrenés dans nos rues et dans nos « jardins, feraient souvenir qu'il fut un jour où « tous les cœurs de cette grande ville étaient susce pendus aux ailes d'un ramier. Une vénération « religieuse protégerait ces oiseaux propices. — « Pendant son long siège, Venise, cent fois plus « affamée que Paris, ne souffrit pas qu'on touchât « aux pigeons de Saint-Marc. Le blé faisait défaut ; « on se disputait un morceau de pain, et pourtant « la pâture ne leur manqua pas un seul jour. Venise, « mourant de faim, jetait à ses colombes les der- « niers grains de ses greniers vides.

« Vents, dites-leur notre misère !

c Oiseaux, portez-leur notre amour i

2o8 LE SIÈGE DE PARIS

« s'écrient les proscrits de la chanson de Victor « Hugo. Cette image du poète est devenue aujour- « d'hui une réalité vivante et charmante. Ce sont « les vents qui racontent à la France les misères « et les espoirs de Paris ; ce sont des oiseaux qui « portent à ses chers absents son amour. »

Telles étaient nos préoccupations, nos tristesses et nos joies à cette heure du siège. Il n'y avait guère plus de trois mois que la guerre était commencée, et déjà l'empire et ses hontes avaient reculé pour nous dans un lointain prodigieux. C'est à peine si nous nous souvenions plus de l'empire déchu que de Nabuchodonosor changé en bête ou de Pharaon englouti dans la mer Rouge avec toute son armée. Il était sorti de notre mémoire, et la meilleure preuve de ce méprisant oubli, c'est le peu de succès qu'obtinrent les derniers Fascicules. Au lendemain de la République proclamée, le nouveau gouvernement avait résolu de publier, en petites brochures, qui reçurent le nom de Fascicules, les papiers trouvés aux Tuileries, afin d'étaler au grand jour les plaies de ce pouvoir à moitié pourri. Les premiers volumes s'enlevèrent et firent fureur. Il y avait comme un appétit de vengeance dans la curiosité qu'ils excitèrent. On était ravi de pénétrer ces mys-

tères d'iniquité, de lever les voiles épais sous lesquels tous ces scandales se dérobaient aux yeux. C'est ainsi que les lettres de l'ex-empereur à Marguerite Bellanger, une courtisane célèbre, et les réponses de la courtisane à l'empereur amusèrent tout le public parisien. Il y avait là-dedans une histoire d'enfant supposé, et je ne sais quels tripotages abominables, où le premier président de la Cour de cassation semblait avoir joué un rôle peu digne. Notre malignité se repaissait avec joie de ces hontes. On lut aussi avec avidité les lettres qui nous révélaient ce que nous ne faisions que soupçonner : que la guerre du Mexique n'avait été entreprise que pour donner occasion au duc de Morny d'empocher quelques millions de primes tripotés avec l'aventurier Jecker; d'autres nous apprenaient que Napoléon III avait été de toutes parts averti des forces immenses dont disposait l' Allemagne et que sa folle déclaration de guerre n'avait pas même l'excuse de l'aveuglement. Peu à peu les publications, qui se succédaient, excitèrent une curiosité moins vive, bien qu'elles offrissent un intérêt à peu près égal. Mais chaque jour qui nous éloignait de ce temps d'infamie comptait pour nous comme un siècle. Et quand d'ignobles industriels, mettant ces scandales en caricatures, étalèrent leurs produits cyniques dans les passages les plus fréquentés, et crièrent au coin des boulevards : « La femme Bonaparte, ses crimes et ses amants », quand on vit

aux vitrines des libraires ces hideux portraits des hommes du second empire, déguisés, l'un en loup, l'autre en maquereau, un troisième en âne ou en porc, il y eut comme un sentiment universel de dégoût, et les journaux, se faisant les interprètes de la pudeur publique, demandèrent que l'on supprimât ces exhibitions, plus scandaleuses que les scandales qu'elles prétendaient châtier.

Les âmes, épurées par tant de malheurs, ne pouvaient plus supporter ces ignobles spectacles. Nous devenions meilleurs, et nous allons voir le cœur des Parisiens se hausser encore et demeurer au niveau des événements terribles qui nous restent à conter.

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