Journal du siège, par le Gaulois, j
Chaudordy le 9 janvier, que j'aie pu essayer de défendre notre cause devant le tribunal de l'Europe ; et je suis vraiment touché que mes amis de Tours et vous m'ayez fait l'honneur de me charger d'une telle mission. Elle m'aur.iit
effrayé Je vous remercie donc de vos démarches près de
lord Lyons et je ne suis pas insensible à l'acceptation qui a été faite de ma personne. Seulement je reg-rette que lord Granville et M. de Brunow n'aient pas cru possible d'aller plus loin et d'imposer à la Prusse le sauf-conduit qu'elle m'engage à aller chercher à Versailles. M. de Bismarck sait fort bien que je n'irai pas Vy solliciter. . . Je ne demanderai donc pas un sauf-conduit; je l'attendrai. S'il m'est donné par l'intervention de l'Angleterre, j'en userai; mais à la condition qu'on cesse cet abominable bombardement sur ma pauvre ville de Paris*. . . »
On voit où en venait Jules Favre : il entendait que les neutres fissent cesser le bombardement, chose tout à fait en dehors de leur pouvoir et qui ne pouvait être sérieusement réclamée. Mieux eût valu renoncer nettement à la participation qu'on nous demandait.
Cette dépêche à peine envoyée, Jules Favre recevait dans la nuit du 10 au 11 janvier une dépêche de lord Granville datée du 29 décembre et écrite « en entier de sa main » . M. de Bismarck, peut-être avec le concours de M. Washburne, l'avait retenue pendant dix jours environ. Le ministre anglais y traitait de l'envoi de Jules Favre à la conférence :
« J'ai prié le comte de Bernstorff de réclamer ce sauf-conduit et de le faire remettre à Votre Excellence par un officier allemand. . .
«M. de Bernstorff m'a fait savoir hier qu'un sauf-conduit serait mis à la disposition de Votre Excellence, aussitôt qu'il serait demandé par un officier envoyé de Paris au quartier général allemand. . .
« Il a été convenu que la conférence se réunirait cette semaine. Mais pour donner au plénipotentiaire français le
1. Dépêche à M. de Chaudordy, 9 janvier, Jules Favre, tome II, p. 282.
temps d'arriver, le jour de la réunion a été iixé au 3 janvier. J'espère que Votre Excellence autorisera M. Tissot à la représenter à la première séance, dans laquelle je ne mettrai à l'ordre du jour que la question de forme, et si Votre Excellence est en mesure de m'annoncer son arrivée, je proposerai d'ajourner la conférence d'une semaine, afin d'obtenir le précieux concours de votre expérience'... »
Cette dépêche, les circonstances dans lesquelles Jules Favre la recevait, auraient dû emporter ses derniers scrupules. Si M. de Bismarck cherchait visiblement à nous empêcher d'aller à Londres, c'est que nous j avions un intérêt majeur, comme l'écrivait alors M. de Chaudordy : « M. le comte de Bismarck redoute votre sortie de la capitale ; il n'a pu s'y refuser devant l'insistance des neutres. Il voudrait vous faire refuser, mais venez sans délai ^. »
Au contraire, la communication de lord Granville laissa Jules Favre dans la plus cruelle perplexité. Il se croyait « placé enti'e deux devoirs inconciliables, également impérieux : partir pour Londres et rester à Paris». Son départ «soulevait de telles difficultés», qu'il reculait épouvanté. « Sans doute, la généreuse constance des assiégés ne se démentait point, mais la prolongation de la lutte, l'absence de tout secours efficace venant de l'extérieur, l'irrésolution et la lenteur des chefs militaires, la mortalité croissant avec les privations de toute nature, et par-dessus tout, le fantôme de la capitulation se dessinant chaque jour davantage, . . pénétraient les âmes d'un trouble, d'une anxiété, d'une terreur mêlée de colère, qui faisaient perdre à chacun la faculté de raisonner avec sang -froid et de prendre la responsabilité d'une décision nécessaire ^ . . »
Pour atténuer les difficultés de la situation, Jules Favre s'était mis en communication avec les maires et adjoints. Il imagina de soumettre à leur incompétence la question de
1. Dépèche de lord Granville à Jules Favre, 29 décembre, Jules Favre, tome II, p. 285.