CONCLUSIONS
Le rôle de la populatiou. — L'effort matériel. — Les pertes. — Le général Trochu et ses collègues. — Passivité de la défense.
L'un des principaux acteurs de ce grand drame, Jules Favre, a ainsi résumé les enseignements qu'il comporte :
« Quand le temps aura refroidi nos tristes animosités, quand la patrie apaisée, maîtresse d'elle-même, ayant pu cicatriser ses plaies et reprendre son rang dans le monde, recherchera dans la poussière sanglante de cette année néfaste les souvenirs qui pourront lui permettre de se reconnaître et de se juger, elle rendra un hommage légitime à ces foules héroïques, qui n'ont eu le temps d'apprendre que ce qu'il fallait pour s'immoler, et à ceux qui, devenus par la force des événements leurs inspirateurs et leurs guides, ont poursuivi avec une indomptable persistance l'œuvre patriotique de la délivrance, sachant bien qu'ils y pouvaient succomber, mais préférant la défaite à la défaillance, v
Peut-être y a-t-il quelque illusion dans cet appel à la postérité? Il ne semble pas que celle-ci doive faire la part égale, de sa reconnaissance et de son admiration, entre ceux qui ont dirigé la défense nationale, du moins à Paris, et la masse des humbles exécutants. S'il ressort un enseignement de ce grand siège, c'est l'infini dévouement, le patriotisme sans mesure d'une population que chacun, jusqu'alors, considérait comme futile, légère, toute à son bien-être et à ses plaisirs, égoïste et remuante à l'excès. Elle a donné un exemple, peut-être unique dans l'histoire, de constance, de fermeté, d'abnégation et de solidarité'. On ne saurait faire
1. VioUel-le-Duc, p. xxxn. — Cette longue résistance " demeurera l'un des monuments de la constance et de l'énergie humaine t. (Discoure de M. Thiers à l'Assemblée nationale, 20 février i87i.)
semblable éloge de la direction militaire et politiqiie à laquelle Paris obéit jusqu'au dernier jour.
L'immensité de l'effort matériel ne pouvait être dépassé. Les dépenses du siège furent supérieures à 1,100 millions. Les travaux de fortification, d'armement, atteignirent des proportions inouïes. Les pertes en hommes furent très fortes, du moins pour nous. A en croire le général Ducrot, elles s'élevèrent à 28,450 hommes, l'armée, la garde mobile et la garde nationale comprises \ Quant à la mortalité de la population civile , elle devint effrayante à la fin du siège '. ^lalgré tout, en dépit des privations croissantes, la population fait jusqu'au bout son devoir, plus que son devoir. Le principal reproche qu'elle adresse à la défense, c'est de manquer d'énergie, et il n'est que trop justifié. Durant 132 jours de siège, son attitude ne se dément pas une seule fois.
Au contraire, la direction, le commandement sont inférieurs aux circonstances. La vigueur, la méthode, l'unité d'action, la foi leur manquent^. Le général Trochu ne justifie pas les espérances mises en lui. C'est surtout la confiance qui lui fait défaut, dès le premier jour, et cette conviction ne tarde pas à pénétrer la masse des défenseurs de Paris. De là, en grande partie, l'indiscipline, le défaut de solidité des troupes, les négligences, les retards inexplicables devant l'ennemi. L'affaissement moral descend rapidement du haut au bas de l'échelle. Pendant les derniers jours, la décomposition est effrayante*. Il n'y a plus ombre de discipline; gardes mobiles et soldats réclament la paix à grands cris.