F. Sarcey, p. 220 et
son immense majorité, supporte ces misères. Les femmes surtout sont admirables. Nos romanciers ont répandu, dès long-temps, l'idée la plus fausse sur la femme française. C'etst sans doute parce qu'ils prennent trop souvent leurs modèles là même où ils s'écartent le plus du type moyen, le seul vrai, c'est-à-dire parmi les oisives des classes riches. Celles que ne maintiennent ni le respect du nom et des traditions, ni la saine nécessité du travail journalier ne font qu'un avec les précieux bibelots, le luxueux décor qui les encadre. Aussi peu épouses et mères qu'il leur est possible, elles promènent dans la vie leur gracieuse inutilité, sans autre guide que les préoccupations les plus Viiines, celles qui naissent de la recherche unique et constante du plaisir.
Là n'est pas toute la femme française et le siège de Paris l'a bien prouvé. Celles qu'eftrayaient le danger et les privations avaient fui en province ou à l'étranger. Les autres donnèrent le plus bel exemple de résignation et de dévouement. « Je ne plains pas trop les hommes; la plupart avaient leurs trente sous par jour, que beaucoup d'entre eux buvaient sans vergogne. Mais les femmes! les pauvres femmes! Par ces abominables froids de décembre, elles faisaient la queue, toute la journée, chez le boulanger, chez le boucher, chez l'épicier, chez le marchand de bois, à la mairie. Aucune ne murmui'ait; jamais je n'ai entendu sortir d'une seule de ces bouches, accoutumées aux dures paroles, un mot impie contre la France ; c'étaient elles les plus enragées pour que l'on tînt jusqu'au dernier morceau de j)ain. Et Dieu sait ce que cette malheureuse bouchée de pain leur coûtait M » — « Rien
1. F. Sarcey, p. 220 ; Ducrot, tome III, p. 224; Viuoy, p. 288; Jules Claretie, lome 1'='', p. 402; Histoire critique du siège de Paris, par un officier de marine, p. 285; d'Hérisson, p. 2â4 : « Les femmes, pendant tout ce siège, donnèrent aux liommes des e.xemples d'abnégation, de dévouement, que ceux-ci n'imitèrent pas toujours assez. » Voir Siège de Paris. Le BourgeL-Champigny, p. 197.
L'homme u'est que Français, mais la femuip est Komaiiio ;
Elles accejitfut tout, les temmes de Paris,
Leur àtre éteint, leurs pieds par le verglas meurtris,
Aux seuils noirs des bouchers, les atteates nocturnes,
La neige et Tonragaii vidant leurs froides urnes,
La famine, l'uorreur, le combat; sans rien voir
Que la grande Patrie et que le grand Devoir.
(Victor Hugo, l'Année terrible.)
n'était plus triste à voir que ces files de femmes et d'enfants, la plupart à peine vêtus, pâles, grelottants, se serrant les uns contre les autres et se soumettant sans murmure à ce supplice pour recevoir leur maigre ration. Rentrés au logis, ces malheureux avaient à peine ce qui était nécessaire pour cuire leurs aliments... Dieu seul peut savoir à quelles tortures héroïquement supportées ont été livrées des milliers de créatures qui acceptaient leurs sacrifices avec une admirable simplicité. Nul avant l'investissement de Paris n'aurait pu croire que cette grande cité, composée d'éléments si divers, travaillée par des passions si désordonnées, quotidiennement en proie à des besoins si cuisants, fût capable d'une telle abnégation... Ce siège sans précédent a offert l'exemple, unique dans l'histoire, d'une population de deux millions d'âmes accablée par tous les maux à la fois et n'ayant eu des colères et des révoltes que contre ceux qui voulaient lui épargner de suprêmes et inutiles catastrophes'. »
Combien peu le Paris de ce mois de décembre ressemble à la ville affairée et bruyante de jadis ! « Je me souviens d'un grand ensemble vague, triste, silencieux, en avant duquel surgissent des détails précis.
« Le silence, surtout, cela est singulier peut-être, est resté dans ma mémoire, — le silence, qui précédait et suivait tous les grands et formidables bruits. Ou entendait, soudain, un piétinement de foule, une clameur de voix : un bataillon d'hommes, des ombres à peine aperçues, parfois, dans le jour trouble, défilait, allant au rempart, le fusil sur l'épaule, le bidon, la gamelle à la ceinture, — un passage de vareuses, de képis, de guêtres, des étoffes foncées, des galons rouges, des visages et des mains, un chant de Marseillaise, envolé comme un espoir aux premiers jours, farouche et désespéré aux dernières semaines. Après, plus rien que les rues
1. Jules Favre, tome II, p. 178 et 179. Voir aussi : lieutenant-colonel Priivost, les Forteresses françaises pendant la guerre, p. 107; Jules Simon, Sovvenirs du Quatre Septembre, p. 245; major de Sarrupont, Histoire de la défense de Paris on 1S70-1H71, p. '^44; d'Hérisson, p. 254 et 273; G. Flourens, Paris livré, p 172, etc.
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boueuses, neigeuses, les maisons mornes, des groupes où l'on causait, souvent à voix basse, comme si l'on craignait d'être entendu de quelqu'un d'invisible.
« Le tumulte recommençait, s'étendait; certains jours où l'inquiétude, l'exaltation faisaient descendre les masses des faubourgs, les jetaient en noirs torrents vers le centre de Paris, les boulevards, les ministères, la place Vendôme, l'hôtel du gouverneur, l'Hôtel de Ville. . . Puis encore, au lendemain de ces jours, l'accalmie, la vie muette, les rues comme ouatées de mystère, une fatigue, une attente, le silence revenu, réinstallé, encore plus sensible après chaque lointaine détonation des forts, chaque sifflement d'un sillage d'obus. . .
« Plus de gaz, la marche à tâtons à travers les rues. A peine une mèche fumeuse qui dorait ou rougeoyait la vitre d'un magasin, un clignotement de lampe presque éteinte qui palpitait dans le noir d'une façade. J'ai gardé la vision et le frémissement de ce spectacle, de ce voile de crêpe descendu sur la ville dès cinq heures du soir, de ce deuil du ciel, du sol, des maisons. . .
« Paris, en 1870, vécut ainsi, courageux, ardent, volontaire, puis tressaillant, attendant la fin du hasard, gardant sans qu'on s'en soit assez douté une réserve d'énergie, d'envie de se battre, qui devait jaillir aux pousses nouvelles, en même temps que les lilas d'avril et de mai \ »
1. G. Geffroy, Il y a vinyt-lrois ans, Figaro du 18 décembre 189.3; d'Hérissoa, p. 2(i6.