‹ Silas MarnerChapitre 15 sur 37 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Godfrey se leva et déjeuna de meilleure heure que de coutume, mais il resta dans le petit salon lambrissé jusqu'à ce que ses plus jeunes frères eussent fini de prendre leur repas et fussent sortis. Il attendit son

père, lequel faisait toujours avec son régisseur une promenade qui précédait le déjeuner. Personne ne mangeait à la même heure le matin, à la Maison Rouge. Le squire venait toujours le dernier, afin de donner à un appétit assez faible de plus grandes chances, avant de le mettre à l'épreuve. Il y avait presque deux heures que la table était garnie de mets substantiels attendant son arrivée. C'était un sexagénaire, grand et corpulent. Ses sourcils froncés et le regard assez dur de sa physionomie semblaient ne pas être en harmonie avec sa bouche flasque et sans énergie. Sa personne portait les marques d'une négligence habituelle, et son habillement était mal soigné. Cependant, il y avait dans l'air du vieux squire quelque chose qui le distinguait des fermiers ordinaires de la paroisse. Ceux-ci étaient peut-être à tous égards aussi raffinés que lui, mais ils s'étaient traînés lourdement sur le chemin de la vie, avec la conscience d'être dans le voisinage d'hommes qui leur étaient supérieurs. Ils manquaient, par conséquent, de cette possession d'eux-mêmes, de cette autorité de la parole et de cette prestance qui formaient l'apanage d'un homme considérant les gens au-dessus de lui comme des êtres tellement éloignés, qu'il n'avait personnellement guère plus à faire avec eux qu'avec le Grand Turc. Le squire avait été accoutumé toute sa vie à recevoir l'hommage des gens de la paroisse, et à penser que sa famille, ses gobelets d'argent et tout ce qui lui appartenait, était ce qu'il y avait de plus

ancien et de meilleur; et, comme il ne fréquentait jamais de bourgeoisie d'une sphère plus élevée que la sienne, son opinion ne souffrait pas de la comparaison.

En entrant dans l'appartement il lança un regard sur son fils, et lui dit :

« Comment, monsieur! vous 1 n'avez donc pas encore déjeuné non plus? » Ils n'échangèrent aucune de ces salutations agréables du malin; non point qu'il existât entre eux quelque inimitié, mais parce que la fleur suave de la courtoisie ne croissait pas dans des demeures telles que la Maison Rouge.

« Si, mon père, répondit Godfrey, j'ai déjeuné, mais je vous attendais pour vous parler.

— Ah! bien, » reprit le squire, se jetant nonchalamment dans son fauteuil et parlant d'une voix pesante et tousseuse, — ce qui était regardé, à Raveloe, comme une sorte de privilège de son rang, — tandis qu'il coupait un morceau de bœuf, et le tendait au chien courant qui était entré avec lui.

« Sonnez pour qu'on apporte ma bière, voulezvous? Vos affaires, à vous autres jeunes gens, sont le plus souvent vos plaisirs personnels; mais, si vous êtes pressés de les faire, les autres ne le sont pas. »

La vie du squire était tout aussi oisive que celle de ses fils; toutefois, c'était une fiction entretenue par lui et ses contemporains, à Raveloe, que la jeunesse était exclusivement la période de la folie, et que

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