‹ Silas MarnerChapitre 29 sur 37 · Bessy, diminutif d'Elisabeth. (N. du Tr · texte numérisé non relu

Bessy, diminutif d'Elisabeth. (N. du Tr

— Cependant, vous savez généralement dire quelque chose que je suis à même de saisir, madame Winthrop, fit observer Silas.

— Eh bien, alors, maître Marner, l'affaire s'est présentée à moi à peu près de la façon suivante : je suis incapable de rien comprendre au sort jeté et à la réponse fausse qui en a été le résultat. On aurait peut-être besoin du pasteur pour expliquer ce la , et il ne pourrait le faire qu'avec de grands mots. Mais, ce qui m'est venu aussi clair à l'esprit que la lumière du jour, lorsque je me tourmentais au sujet de la pauvre Bessy Fawkes, — cela me vient toujours dans la tête quand je prends part aux chagrins de mon prochain, et que je sens que je ne puis faire beaucoup pour lui venir en aide, même si je me levais au milieu de la nuit, — ce qui m'est venu à l'esprit, dis-je, c'est que Ceux qui sont là-haut ont un cœur bien plus tendre que le mien; car je ne saurais en aucune façon être meilleure que Ceux qui m'ont créée; et, s'il est des choses qui me paraissent difficiles à comprendre, c'est parce qu'il y en a d'autres que je ne connais pas. A cet égard, il y en a, sans doute, beaucoup d'inconnues pour moi. Ce que je sais est bien peu, pour sûr. Ainsi, pendant que je pensais à cela, vous vous êtes présenté à mon esprit, maître Marner, et alors tout ce que je vais vous dire est entré à flots : si j'ai senti en moi-même ce qui aurait été juste et raisonnable envers vous, et si ceux-là même qui ont prié et jeté le sort, tous,

excepté ce méchant, — si ceux-là, dis-je, ont été disposés à faire ce qui était juste à votre endroit au cas où ils l'auraient pu, ne doit-on pas compter sur Ceux qui nous ont créés, attendu qu'ils en savent davantage que nous et ont de meilleures intentions. Voilà tout ce dont je puis être sûre; tout le reste est pour moi une énigme compliquée, lorsque j'y songe : car il y a la fièvre qui est arrivée; elle m'a enlevé les enfants qui étaient tout à fait grands et ne m'a laissé que les plus faibles; il y a les membres cassés; il y a ceux qui, voulant bien agir et ne pas boire avec excès, ont à souffrir de la part de ceux qui sont différents. Ohî il y a des ennuis dans ce monde, et il y a des choses que nous ne sommes jamais en état de comprendre! Tout ce que nous devons faire, c'est d'avoir confiance, maître Marner, c'est d'accomplir notre devoir autant que cela nous est possible, — c'est d'avoir confiance. Or, si nous qui ignorons tant de choses, nous sommes à même de remarquer qu'il existe quelque bien et quelque justice, soyons certains qu'il y a plus de bien et de justice que nous ne sommes capables d'en concevoir; — je sens en moi-même qu'il ne peut en être autrement. Et si vous aviez pu continuer à avoir confiance, maître Marner, vous n'auriez pas fui vos semblables et vous n'auriez pas été délaissé à un tel point.

— Ah ! mais cela aurait été difficile, dit Silas. à voix basse; il aurait été difficile d'avoir confiance alors.

— C'est bien sûr, dit Dolly, presque avec contrition, il est plus facile de dire ces choses que de les faire, et j'ai presque honte d'en parler.

— Non, non, dit Silas, vous avez raison, madame Winthrop, vous avez raison. Il existe quelque bien en ce monde, je le sens maintenant; et cela vous convainc qu'il y en a plus qu'on n'en peut voir, malgré les peines et la méchanceté. Cette coutume de jeter le sort est obscure, mais l'enfant m'a été envoyée, — il y a des vues, il y a des vues à notre égard. »

Ce dialogue eut lieu au temps des premières années d'Eppie, lorsque Silas devait se séparer d'elle pendant deux heures par jour, pour qu'elle allât apprendre à lire chez la maîtresse d'école. Il avait essayé vainement de guider lui-même les premiers pas de sa fille adoptive dans l'instruction. Maintenant qu'elle était grande, Silas avait été souvent amené dans ces moments de paisible contidence qui se présentent aux personnes vivant ensemble dans une affection parfaite, à parler aussi du passé avec elle, — à lui dire comment et pourquoi il avait vécu seul jusqu'à ce qu'elle lui fût envoyée. Il lui aurait été impossible, en effet, de cacher à Eppie qu'elle n'était pas sa propre enfant. Même si on avait pu s'attendre à la réserve la plus délicate sur ce point, de la part des commères de Raveloe en présence d'Eppie, les questions que celle-ci, en grandissant, eût faites relativement à sa mère, n'auraient pu être évitées sans ensevelir complètement le passé, et placer entre

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leurs cœurs une séparation douloureuse. Aussi, il y avait longtemps qu'Eppie savait comment sa mère était morte sur la terre couverte de neige, et comment elle-même avait été trouvée près de Tàtre par son père Silas, qui avait pris les boucles blondes des cheveux pour ses guinées qu'on lui aurait rapportées. L'affection tendre et particulière avec laquelle Marner avait élevé Eppie sous ses yeux, dans une intimité presque inséparable, aidée par la solitude de leur habitation, Pavait préservée de l'influence pernicieuse des conversations et des habitudes des gens du village. Cette affection avait conservé à son àme cette fraîcheur qu'on regarde quelquefois, mais à tort, comme une qualité essentielle de la rusticité. L'amour parfait recèle un parfum de poésie qui peut ennoblir les relations des êtres humains les moins cultivés, et Eppie était environnée de ce parfum, depuis le jour où elle avait suivi le brillant rayon de lumière qui lui montrait le loyer de Silas. 11 ne faut point s'étonner si, sous d'autres rapports, sans parler de sa beauté délicate, elle n'était pas tout à fait une villageoise commune, mais possédait quelque teinte d'élégance et une chaleur d'àme, qui n'étaient que les fruits naturels de ses sentiments de pureté cultivés par la tendresse. Elle était trop enfant et trop naïve, pour que son imagination s'égarât dans des questions au sujet de son père inconnu. Pendant longtemps, il ne lui était pas même venu à l'esprit qu'elle devait avoir eu un père. L'idée que sa mère avait eu un mari ne

se présenta à elle pour la première fois que le jour où Silas lui montra l'alliance qui avait été retirée du doigt flétri, et conservée soigneusement par lui dans une boîte de laque vernissée, ayant la forme d'un petit soulier. Il avait confié cette boîte aux soins dEppie lorsqu'elle était devenue grande, et elle l'ouvrait souvent pour regarder la bague ; mais, malgré cela, elle ne pensait presque pas du tout au père dont cette bague était le symbole. N'en avait-2lle pas un tout près d'elle, qui l'aimait mieux que tous les pères véritables dans le village ne semblaient aimer leurs filles? Au contraire, la question de savoir qui était sa mère, et comment celle-ci en était arrivée à mourir dans un pareil abandon, préoccupait souvent son esprit. Ce qu'elle savait de Mme Winthrop, sa meilleure amie après Silas, lui faisait sentir qu'une mère devait être très précieuse; et maintes et maintes fois elle avait demandé à Marner de lui dire quelle était la physionomie de sa mère, à elle, à qui cette pauvre femme ressemblait, et comment il Pavait trouvée contre le buisson de genêts, conduit dans ce lieu par les empreintes des petits pas et les petits bras tendus en avant. Le buisson de genêts était encore là; et, cette après-midi, lorsqu'elle sortit avec Silas au soleil, ce fut le premier objet qui arrêta les regards et les pensées d'Eppie.

« Papa », dit-elle d'un ton de douce gravité qui, comme une cadence triste et lente, interrompait parfois sa gaieté, « nous enclorons le buisson de

genêts; il se trouvera dans le coin du jardin, et, tout auprès, je mettrai des perce-neige et des crocus, car Aaron dit que ces fleurs ne meurent pas, mais qu'elles s'étendent de plus en plus.

— Ahl mon enfant, » dit Silas, toujours prêt à parler lorsqu'il avait sa pipe à la main, prenant évidemment plus de plaisir à s'arrêter de fumer qu'à lancer des bouffées, « ce ne serait pas bien de ne pas enclore le buisson de genêts. A mon avis, rien n'est si joli à voir quand il est couvert de fleurs jaunes. Seulement je viens de me demander comment nous ferons pour avoir une clôture. Peut-être qu'Aaron saura nous donner un conseil. Il nous en faut nécessairement une, sans quoi les ânes et les autres bêtes viendront tout piétiner. Et ce n'est pas facile d'avoir une clôture, d'après ce que je sais.

— Oh! je vais vous dire, petit père, » reprit Eppie, joignant tout à coup les mains, après avoir réfléchi une minute. « Il y a une grande quantité de pierres éparpillées çà et là. Quelques-unes ne sont pas grosses : nous pourrions les placer l'une sur l'autre et en faire un mur. Vous et moi nous porterions les plus petites; Aaron porterait les autres, j'en suis sûre.

— Mais, mon trésor, dit Silas, il n'y a pas assez de pierres pour entourer tout le jardin, et, quant h en porter vous-même, eh bien, il n'y faut pas songer. Avec vos petits bras, vous seriez incapable d'en soulever une plus grosse qu'un navet. Vous êtes d'une

constitution délicate, ma chérie, ajouta-t-il, d'une voix douce, voilà ce que dit Mme Winthrop.

— Oh! je suis plus forte que vous ne pensez, petit père, reprit Eppie; et, s'il n'y a pas assez de pierres pour faire le tour du jardin, eh bien, elles en encloront une partie. Il sera plus facile ensuite d'avoir des baguettes et d'autres choses pour le reste. Voyez donc là, autour de la grande carrière, que de pierres il y a ! »

Elle s'élança de ce côté, dans le but de soulever une des pierres et de montrer sa force; soudain, elle recula tout étonnée.

« Oh! papa, venez un peu voir ici, s'écria-t-elle, — venez voir comme l'eau a baissé depuis hier. Mais, hier, la carrière était si pleine I

— Tiens, c'est bien vrai, dit Silas, s'avançant à côté d'elle. Ah! c'est le drainage qu'on a commencé depuis la moisson dans les prairies de M. Osgood, je suppose. Celui qui dirige les travaux m'a dit l'autre jour, lorsque je passais près des ouvriers : « Maître « Marner, je ne serais pas étonné si nous rendions « votre bout de friche aussi sec qu'un os. C'est « M. Godfrey Cass, m'a-t-il dit, qui s'est mis à « drainer; il a repris ces prés de M. Osgood. »

— Comme cela paraîtra drôle de voir la vieille carrière desséchée! » dit Eppie, tandis qu'elle se retournait et se baissait pour soulever une assez grosse pierre.

« Voyc -, petit père, je puis très bien porter celle-

ci, » ajouta-t-elle, faisant quelques pas avec beaucoup de fermeté, mais la laissant bientôt tomber.

« Ah î vous êtes joliment forte, hein? » reprit Silas, pendant qu'Eppie à qui les bras faisaient mal, les secouait en riant. « Allons, allons, venez vous asseoir avec moi sur le talus, contre la barrière, et ne soulevez plus de pierres. Vous pourriez vous blesser, mon enfant. Vous auriez besoin de quelqu'un qui travaillât pour vous, — et mon bras n'est plus très vigoureux. »

Silas prononça cette dernière phrase lentement, comme si elle impliquait autre chose que ce qui venait frapper l'oreille. Quand ils furent assis sur le talus, Eppie se blottit au côté de son père, et, saisissant avec tendresse le bras qui n'était plus très vigoureux, elle le tint sur ses genoux, tandis que Silas fumait de nouveau sa pipe consciencieusement, ce qui occupait son autre bras. Derrière Marner et sa fille, un frêne de la haie formait un écran découpé qui les protégeait contre les rayons du soleil, et projetait des ombres heureuses et joyeuses tout autour d'eux.

« Papa, » dit Eppie, très doucement, après qu'ils furent restés silencieux un petit instant, « si j'étais pour me marier, devrais-je le faire avec l'alliance de ma mère? »

Silas fut saisi d'un tressaillement presque imperceptible, bien que la question fut conforme au courant secret de ses pensées du moment. Alors, il dit en baissant la voix :

« Mais, Eppie, avez-vous songé à cela?

— Seulement la semaine dernière, papa, dit Eppie naïvement, depuis qu'Aaron m'en a parlé.

— Et qu'est-ce qu'il vous a dit? » ajouta Silas, en baissant toujours la voix, comme s'il craignait de faire entendre le moindre mot qui ne fût pas pour le bien d'Eppie.

« Il a dit qu'il voudrait bien se marier, parce qu'il va entrer dans sa vingt-quatrième année, et qu'il a beaucoup de travail dans les jardins, depuis que M. Mott s'est retiré. Il va régulièrement deux fois par semaine chez M. Gass , une fois chez M. Osgood, et on va le prendre au presbytère.

— Et qui veut-il épouser? dit Silas, souriant assez tristement.

— Mais, moi, pour sûr, petit père, » répondit Eppie, avec un rire qui dessinait davantage ses fossettes, et en baisant la joue de Silas; « comme s'il avait envie d'en épouser une autre!

— Et vous, votre intention est-elle de l'avoir? continua Silas.

— Oui, plus tard, répondit Eppie. Je ne sais pas quand. Aaron dit que tout le monde se marie un jour ou l'autre. Seulement, je lui ai fait remarquer que cela n'était pas vrai; car, lui ai-je dit : « Voyez papa, il ne s'est jamais marié. »

— Non, mon enfant, fit Silas, votre père est resté seul, jusqu'à ce que vous lui fussiez envoyée.

— Mais vous ne serez plus jamais seul, papa,

reprit Eppie, avec tendresse. Voici ce qu'a dit Aaron : « Je n'aurais jamais l'idée de vous séparer de maître « Marner, Eppie. » Et j'ai répondu : « Ce serait inutile « si vous pensiez à cela, Aaron. » Il veut que nous vivions tous ensemble, afin que vous n'ayez plus besoin de travailler du tout, papa, à moins que ce ne soit pour votre plaisir. Il vous tiendrait lieu de fils : — voilà ses propres paroles.

— Et aimeriez-vous cela, Eppie? reprit Silas, en la regardant.

— Cela me serait égal, papa, répondit Eppie tout naturellement. Et j'aimerais bien que les choses fussent telles que vous n'eussiez pas besoin de travailler beaucoup. Toutefois, si ce n'était pas pour cela, je préférerais qu'il n'y eût pas de changement. Je me trouve très heureuse comme je suis : cela me fait plaisir qu'Aaron ait de l'affection pour moi et vienne nous voir souvent, et qu'il se conduise bien envers vous: — il se conduit réellement toujours bien envers vous, n'est-ce pas, petit père?

— Oui, mon enfant, personne ne pourrait se mieux conduire, dit Silas. C'est l'enfant de sa mère.

— Quant à moi, je ne désire aucun changement, poursuivit Eppie. J'aimerais à rester longtemps, bien longtemps, juste comme nous sommes. Seulement Aaron n'est pas de mon avis; et il m'a fait pleurer un peu, — oh, rien qu'un peu, — parce qu'il a dit que je ne tenais pas à lui; qu'autrement, je désirerais notre union comme il la désire.

— Mais, mon enfant chérie, » dit Silas, en mettant là sa pipe, comme s'il était inutile de faire semblant de fumer plus longtemps, « vous êtes trop jeune pour vous marier. Nous demanderons à Mme Winthrop, nous demanderons à la mère d'Aaron ce qu'elle en pense elle-même. S'il y a une bonne voie à suivre, elle la trouvera. Pourtant il faut songer à ceci, Eppie : les choses changent nécessairement, que nous le voulions ou non; elles ne resteront pas longtemps dans l'état où nous les voyons aujourd'hui, sans subir de modification. Je deviendrai plus âgé et plus faible, et je serai un fardeau pour vous probablement, si je ne vous quitte pas tout à fait. Non pas que je veuille dire que vous penseriez à me considérer comme une charge : je sais bien que non, mais ce serait bien lourd pour vous. Lorsque je me représente cela, j'aime à songer que vous pourriez avoir une autre personne que moi, — quelqu'un de jeune et de fort qui vous survivrait, et prendrait soin de vous jusqu'à la fin. »

Silas fit une pause, et, plaçant ses poignets sur ses genoux, il éleva et abaissa alternativement les mains, tandis qu'il méditait, les regards fixés sur le sol.

« Alors, voudriez- vous me voir mariée, papa? dit Eppie, d'une voix un peu tremblante.

— Je ne suis pas homme à dire non, ma fille, répondit Silas, d'un ton énergique.. Mais nous demande-

rons à votre marraine. Elle désirera votre bien et celui de son fils.

— Les voilà qui viennent justement, fit Eppie. Allons à leur rencontre. Oh, la pipe! ne voulez-vous pas qu'on la rallume, papa? ajouta-t-elle, ramassant par terre cet appareil médicinal.

— Non, mon enfant, répondit Silas. En voilà assez pour aujourd'hui. Il me semble que de fumer peu à la fois, me fait plus de bien que de fumer beaucoup.»

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