‹ Silas MarnerChapitre 7 sur 37 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Comme Dunstan Cass tournait le dos à la chaumière, Silas Marner n'en était pas éloigné de plus de cent mètres. Il revenait péniblement du village. Un sac jeté sur ses épaules lui servait de pardessus, et il tenait une lanterne de corne à la mnin. Ses jambes étaient fatiguées; mais son esprit, qui ne pressentait aucun changement, était à Taise. Le sentiment de la sécurité naît plus fréquemment de l'habitude que de la conviction; c'est pourquoi il subsiste souvent après que les conditions se sont tellement modifiées, qu'il y aurait lieu plutôt de s'attendre à ce qu'elles devinssent une cause d'alarme. Le laps de temps pendant lequel un certain événement ne s'est pas produit, est, d'après cette logique de l'habitude, constamment mis en avant comme la raison pour laquelle cet événement ne doit jamais arriver, même lorsque te laps

de temps est précisément la nouvelle condition qui le rend imminent. Tel homme vous allègue qu'il a travaillé à l'intérieur d'une mine pendant quarante ans, sans être blessé dans un seul accident, comme le motif pour lequel il ne doit craindre aucun danger, encore que le ciel de la mine commence à fléchir; et Ton observe souvent que plus un homme vieillit, plus il lui est difficile de conserver une ferme croyance à l'idée de sa mort. Cette influence de l'habitude était nécessairement puissante chez un homme dont la vie était aussi monotone que celle de Marner. Ne voyant pas de nouvelles gens, et n'entendant parler d'aucun événement nouveau, il n'avait rien pour tenir éveillée en lui l'idée de l'inattendu et du changement. Elle explique aussi d'une manière assez simple pourquoi son esprit pouvait être tranquille, quoiqu'il eût laissé sa maison et son trésor plus exposés que de coutume. Sitas pensait à son souper avec une double satisfaction : premièrement, il serait chaud et savoureux; secondement, il ne lui coûterait rien. En effet, le petit morceau de porc était un présent de cette excellente ménagère, Mlle Priscilla Lammeter, à qui il avait reporté une jolie pièce de toile ce jour-là, et c'était seulement dans de semblables occurrences que Marner se permettait de manger de la viande rôtie. Le souper était son repas favori parce qu'il venait à cette heure délicieuse pour lui, où son cœur se réchauffait en contemplant le trésor. Toutes les fois qu'il avait de la viande rôtie, il voulait toujours la réserver

pour son souper. Mais, ce soir-là, à peine eut-il terminé l'opération consistant à nouer solidement une ficelle autour du morceau de porc, à l'enrouler autour de la clef de sa porte suivant les règles, à la passer à travers l'anneau et à l'attacher fermement au crochet de la cheminée, qu'il se souvint qu'une pelote de cordonnet très fin lui était indispensable pour mettre en train une nouvelle pièce sur son métier, le lendemain de bonne heure. Cela lui était sorti de la mémoire, parce qu'en revenant de chez M. Lamnuter il n'avait pas eu à traverser le village; et quant à perdre du temps en faisant des commissions le matin, il n'y fallait pas penser. Il y avait un vilain brouillard pour sortir, mais il se trouvait des choses que Silas préférait à ses agréments. 11 tira donc son morceau de porc à l'extrémité du crochet; puis, s'armant de sa lanterne et de son vieux sac. il s'en alla faire une course qui, par un temps ordinaire, eût demandé vingt minutes. Il n'aurait pas pu fermer sa porte à clef sans défaire sa ficelle bien nouée, et retarder ainsi son souper : la chose ne valait pas ce sacrifice. Quel voleur trouverait le chemin des Carrières par une telle nuit, et pourquoi viendrait-il juste ce soir-là, alors qu'il n'était jamais venu pendant les quinze années précédentes? Ces questions ne se présentaient pas distinctement à l'esprit de Silas. Elles ne servent qu'à indiquer combien il se rendait vaguement compte des raisons qu'il avait d'être exempt d'inquiétude.

Très content que sa course fût faite, il arriva à sa porte et l'ouvrit. Pour ses yeux myopes, tout était resté dans l'état où il l'avait laissé, si ce n'est que le feu envoyait un surcroit bienvenu de chaleur. Il marcha de côté et d'autre sur le sol, tout en déposant sa lanterne et se débarrassant de son chapeau et de son sac; aussi, ses souliers ferrés effacèrent-ils les empreintes que les pieds de Dunstan avaient laissées sur le sable. Il glissa ensuite son morceau de porc plus près du feu, et s'assit pour procéder à l'occupation agréable de prendre soin de sa viande, et de se chauffer en même temps.

Quelqu'un qui l'eût observé pendant que la lumière rougeàtre brillait sur son pâle visage, sur ses yeux étranges et distendus et sur son corps maigre, aurait peut-être compris le mélange de pitié dédaigneuse, de crainte et de soupçon avec lequel il était regardé par ses voisins à Raveloe. Cependant, peu d'hommes pouvaient être plus inoffensifs que le pauvre Marner. Dans son âme naïve et sincère, même l'avarice croissante et le culte de l'or n'étaient pas capables d'engendrer un seul vice susceptible de porter directement préjudice à autrui. La lumière de sa foi s'étant éteinte complètement, et ses affections ayant été désolées, il s'était attaché de toutes les forces de sa nature à son travail et à son argent; et, comme tous les objets auxquels un homme se dévoue, ces choses l'avaient façonné pour l'adapter à elles-mêmes. Son métier, auquel il travaillait sans relâche, avait agi sur lui en

retour, et fortifié de plus en plus dans sou cœur le monotone désir d'entendre la réponse de son bruit monotone. Et son trésor, tandis qu'il était courbé au-dessus et le voyait s'accroître, comprimait dans son âme la faculté d'aimer, la durcissait et l'isolait comme les pièces de métal qui le composaient.

Aussitôt qu'il eut chaud, il se mit à penser que ce serait bien long d'attendre la fin du souper, avant de relirer ses guinées, et qu'il aurait du plaisir à les voir sur la table devant lui pendant qu'il ferait son régal inaccoutumé ; car la joie est le meilleur des vins, et les guinées de Marner étaient un vin d'or de celte espèce.

Il se leva et plaça sa chandelle sur le sol près de son métier, ne soupçonnant rien; puis il balaya le sable sans remarquer aucun changement, et enleva les briques. La vue du trou vide fit battre son cœur avec violence, mais la croyance que son or n'était plus là ne put venir immédiatement ; seule, la terreur vint, suivie de l'effort ardent pour chasser celte terreur. Il passa sa main tremblante tout autour de la cachette, essayant de s'imaginer qu'il était possible que ses yeux l'eussent trompé; ensuite, il tint la chandelle dans le trou et fît une inspection attentive, tremblant de plus en plus. Enfin, son agitation devint si violente qu'il laissa tomber la chandelle, et porta les mains à sa tête, cherchant à se soutenir afin de pouvoir penser. Avait-il, par une détermination soudaine, mis son or dans quelque autre lieu le soir précédent, et l'aurait-il ensuite oublié? L'homme

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