JEANNE LEBER
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Elle était fille de Jacques Le Ber et de Jeanne Lemoine,
sœur de Charles Lemoine, baron de Longueuil, dont les neuf fils furent des héros.
Jacques Le Ber était digne de cette famille de braves. Il ne craignait pas d'affronter les plus grands dangers. Dans les circonstances critiques, quand il fallait communiquer avec Québec, il fit bien des fois le périlleux voyage, soit en canot, soit sur les glaces, soit à travers les bois. Son intelligence, sa décision, son adresse étaient fort remarquables ; et les services qu'il rendit lui valurent des lettres de noblesse. Généreusement dévoué à l'œuvre de Ville-Marie et en outre d'une libéralité extraordinaire, Jacques Le Ber acquit pourtant, une fortune très considérable.
Il était l'un des hommes les plus respectés de la Nouvelle- France. Sa fille fut présentée au baptême par Maisonneuve et Mlle Mance.
L'enfant était frêle ; il fallut de grands soins pour l'élever à Aille-Marie. C'est sur ce champ de gloire qu'elle prit ses premiers ébats avec ses frères et ses cousins, dont L'un devait être ce vaillant d'Iberville qui vivra à jamais, si audacieux, si grand dans notre histoire. Dès sa petite enfance elle exprima des pensées poétiques, fraîches et profondes. Sur Xotre-Seigneur, qu'elle devait aimer d'un amour si intense, si généreux, elle faisait des questions qui étonnaient.
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que pour le silence et la prière, et il était facile d'entrevoir
que les ,i<>ic> de cette vie lui inspiraient un mépris étrange.
Sainte Thérèse, à L'âge de quatorze ans, perdit sa ferveur. Son goût pour la lecture des romans et pour l'un de ses cousins la rendit un peu vaine et coquette.
Mais rien de tel n'arriva à Jeanne Le Ber à sa sortie des
I I rsulines.
La douce vie de famille n'amollit point la vigueur de ses résolutions. Ses belliqueux cousins, à qui les expéditions périlleuses, les exploits demi-fabuleux semblaient choses toutes naturelles, n'émurent pas son imagination de quinze ans, avec leurs rêves de jeunesse et de gloire.
Profondément soumise à ses parents, Jeanne ne refusait point de se parer, mais sous ses élégants vêtements, elle portait toujours un rude cilice ; jamais elle ne parut dans aucune réunion.
Elle y aurait pourtant attiré tous les regards, tous les hommages, car sa grâce égalait sa beauté. D'une politesse exquise, d'un esprit très vif, très pénétrant, elle causait avec charme, et quand la conversation l'intéressait, avec beaucoup d'animation et de feu. Mais d'ordinaire elle se taisait, toute recueillie en un rêve secret.
Monsieur et Madame Le Ber respectaient les goûts de retraite de leur fille. Ils voulaient pourtant la marier, et la pressèrent fort d'accepter un illustre parti qui se présenta.
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Pourquoi s'enfermait-elle entre quatre murs? Pourquoi velissait-elle la fleur de sa jeunesse F Pourquoi se dérobai! elle à la tendresse même de ses parents ?
Ah ! c'est que dans les desseins du ciel, BUT cette terre du Canada, elle devait être la chaste et austère victime d'expiation, la prière ardente, incessante, le pur encens qui brûle devant Dieu.
Qu'on no parle pas des devoirs de famille, de L'emploi de la vie. Jésus-Christ voulait à ses pieds cette jeune fille.
Il voulait pour lui seul les délicatesses, les tendresses, les flammes de son cœur.
Il voulait qu'elle vécût dans le détachement, dans l'oubli de toutes les créatures, dans la plus complète immolation d'elle-même.
Et pourquoi plaindre cette privilégiée que le Christ voulait si étroitement s'unir ?
" Aimer, a dit une âme profonde et tendre, n'est-ce pas sur terre ce qu'il y a de plus doux ? Je vous demande s'il n'est pas facile de concevoir qu'aimer l'amour même doit être la perfection de cette douceur. Et aimer Jésus-Christ n'est pas autre chose, pourvu que nous sachions l'aimer absolument, comme on aime sur la terre."
Jeanne aimait Notre-Seigneur de cet amour personnel. Pour elle, il n'était pas un être abstrait, lointain : elle n'avait pas comme nous — tièdes croyants — en sa présence dans l'hostie, une foi vague, froide, irréelle. Sa foi perçait
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Quand tout fut préparé pour sa réclusion perpétuelle, absolue, te clergé vint solennellement chercher Mlle I-< Ber
maison ; précédée de la croix et du .clergé, elle en sortit an chant des psaumes, comme les morts.
Elle était pauvrement vêtue d'une robe de laine grise : un grossier voile blanc cachait sa belle chevelure.
Suivie de son père, qui ne pouvait retenir ses pleurs, elle traversa pour la dernière fois la rue Saint-Paul. . . La foule était grande, et il y avait des larmes dans tous les yeux. Jamais on n'avait vu un pareil exemple du mépris des biens de la terre, une si forte et si touchante preuve de foi en la présence réelle.
M. Le Ber avait bien des fois exposé sa vie dans les hasards de la guerre, il avait donné mille preuves de courage ; niais, arrivé à l'église, apercevant le tombeau où sa fille allait s'ensevelir toute vive, il défaillit comme une faible femme.
M. Dollier, vicaire général, bénit la petite chambre, fit à Mlle Le Ber une courte exhortation qu'elle écouta à genoux, et la conduisit ensuite à sa cellule où elle s'enferma elle-même pendant qu'on chantait les litanies de la Vierge.
C'était un vendredi, sur les cinq heures du soir, le 5 août
" Le 6 août, dit M. Dollier, dans l'acte de réclusion de Mlle Le Ber, je bénis la chapelle ; et incontinent après, on célébra la grand'messe ; ce qu'on accompagna de toute la
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Dans cette profonde solitude de L'esprit et du cœur, Jeanne eut à supporter durant de longues années, tout ce que les épreuves intérieures ont de plus accablant, <!•• plus amer.
L'aridité, la sécheresse, la désolation axaient remplacé les
transports de l'amour. Jésus-Christ, qui l'avait attiré
suavement, si puissamment, semblait la repousser à jamais.
Il la laissait COmme glacée et sans vie à ses pieds.
t qu'il voulait la détacher de tout, être aimé pour luimême. Jeanne le comprenait : clic bénissait ses rigueurs, ses apparentes duretés, et ne cherchait pas même de consolation auprès de son directeur.
Le temps que Jeanne Le Ber ne donnait pas à la prière, elle L'employait à travailler pour les pauvres et pour les autels. Merveilleux étaient son goût, son habileté. Les fleurs qui s'épanouissaient sous ses doigts agiles, avaient plus de grâce, plus de beauté que les fleurs naturelles ; et l'on disait que les anges, avec qui elle vivait en grande familiarité, l'aidaient dans son travail.
M. Faillon raconte que deux Anglais de passage au Canada se mirent en tête de la voir. Ils firent beaucoup d'instances auprès de Mgr de Saint-V allier ; et dans l'espoir que la visite ne leur serait pas inutile, le prélat consentit à les conduire chez la recluse.
Elle avait conservé la propriété de sa fortune, mais n'en vivait pas moins dans le dénûment le plus âpre, et grande fut la surprise des deux Anglais en pénétrant dans sa cellule. Jeanne n'avait pas perdu dans la solitude le charme de
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