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Silhouettes musicales du Blésois

Jacques, le père ; Martial et Valère, ses deux fils, dans le souvenir des vieux Blésois, demeurent étroitement liés les uns avec les autres.

Ils firent, à des titres divers, grand honneur à leur art dans notre cité, au cours du précédent siècle.

Lorsque les élèves ès-musique parlaient du père Berry — grand bonhbmme, sec comme un bois, figure glabre

et anguleuse, sanglé dans une redingote 1830 ou, en hiver, drapé dans un ample manteau espagnol, le cou entouré de son inséparable cache-nez et coiffé constamment d'un haut-de-forme monumental — ce n'était qu'avec une certaine crainte, motivée par la rudesse avec laquelle le vieux maître traitait ses jeunes disciples. Cette crainte n'excluait pas le respect : bien au contraire !

Jacques-Alexandre Berry naquit à Blois, rue des Trois-Clefs, section des grandes fontaines (1), le 22 fructidor, an V (8 septembre 1707).

Son père, portant les prénoms de Alexandre-Nicolas, était établi marchand.

Il avait épousé Madeleine-Geneviève Ruelle (2), le 4 germinal, an II.

Son oncle maternel, nommé Ruelle (3), vint se fixer à Blois comme professeur de violon, de violoncelle et d instruments de cuivre. C’était en l'année 1806.

Frappé des dispositions musicales de ce petit-neveu, Ruelle entreprit de lui apprendre les éléments du solfège. Jacques, alors âgé de 9 ans, profita de suite des bonnes leçons de son maître

(1) A l'époque de la Révolution, Blois, comme les autres villes, était divisé par section.

( 2 ) Acte de mariage de Alexandre-Nicolas Berry, né à Faye (Loir-et-Cher), le 18 mars 1764 , et de Madeleine-Geneviève Ruelle, née à Huisseau-sur-Cosson, le 22 octobre 1770 . (Etat civil de Blois).

( 3 ) Ruelle était professeur de violon au Collège de Blois. Il donnait des leçons en ville et professa jusqu'en 1843 .

qui, après six mois de solmisation et d’études préliminaires, lui mit un violon en mains. 1

Les progrès furent rapides ; le jeune élève devint, par la suite, un brillant premier violon à Lun des pupitres de la Société Philharmonique , près de son Oncle Ruelle, violon solo de la Société.

A cette époque, un autre professeur de la ville, nommé Capt, en était le chef d'orchestre-directeur.

Animé du plus grand désir d’apprendre, le jeune musicien s’éprit encore des charmes du violoncelle et, par l’étude, arriva à jouer cet instrument d’une façon très correcte.

Quelques années après, Jacques Berry fut appelé à Paris. Il était attaché comme stagiaire à Y Administration des Enfants assistés de ta Seine.

Tout en remplissant ses fonctions, il ne négligeait aucune occasion de se perfectionner dans son art de prédilection et, par d’habiles négociations, il obtint d’être attaché à l’orchestre de l’Opéra- Ciomique comme premier violon. Sous l’énergique direction des chefs sous lesquels il se trouva, Jacques acquit une netteté, une rectitude d’exécution dont il sut faire son profit lorsque, plus tard, étant revenu à Blois, il fut désigné par ses compatriotes musiciens pour les diriger.

En juillet 1830, le bouillant artiste abandonna la Muse harmonieuse pour servir le Dieu-Mars. Nature ardente, entraîné par l'exemple;, il fit le coup de feu à Paris pendant « Les trois Glorieuses », comme on disait alors des journées de

la Révolution de Juillet et, lorsque la bataille fut finie, Jacques Berry, rentrant chez lui sans horions, se tint coi et reprit ses habitudes de fonctionnaire!.

Dans le courant'de l'année 1831, son administration le nomma pour la représenter à Blois, là où demeurait sa famille.

Très heureux de revenir dans ses pénates, notre artiste ne tarda pas à se créer de bonnes et sérieuses relations, ce qui lui permit de s'occuper de musique en dehors des occupations de sa charge officielle.

On le demanda comme professeur dans certains établissements d’éducation, ce qu il accepta. Il forma de nombreux élèves qui firent honneur à leur maître.

Berry fit partie de la musique de la Garde Nationale de Blois , après sa réorganisation, vers 1832 ou 1833. De meme, son concours ne fit pas défaut comme sociétaire de la Philharmonique, que son oncle Ruelle dirigeait à ce moment et dont il garda la direction jusqu’en

A partir de cette époque, nous relevons fréquemment son nom sur les programmes de concerts donnés à Blois où dans les villes voisines.

Ainsi, le 14 avril 1839, Jacques Berry se fit entendre dans un concert donné à Vendôme, dirigé par l’excellent musicien Philidor, alors professeur dans cette ville.

Marié à Blois le 1 er février 1837 — il avait près de 40 ans — Jacques épousa une jeune fille âgée de 18 ans, non révolus — dit Pacte de Pétat-civil.

Plusieurs enfants naquirent de cette union, dont deux fils qui devinrent d’excellents musiciens.

L ? un, Martial, fut un enfant prodige au point de vue musical et Fautre, nommé Valère, était un habile pianiste. A Fâge de 10 ans, le petit Martial fut emporté en trois jours par le croup , et, treize jours après, un autre de ses frères, le jeune Camille, le suivit dans la tombe ; ce dernier avait 6 ans ! C'était de terribles peines pour les infortunés parents ! (7 et 20 février 1850).

La Société Philharmonique , fondée en 1816, subit dans le cours des années les vicissitudes inhérentes à ces sortes d'associations. Pendant certaines périodes, elle obtint de brillants succès suivis d éclipses plus ou moins accentuées.

Le 18 février 1859, s’étant réorganisée — pour la deuxième ou troisième fois, dit le « Journal de Loir-et-Cher »

— les musiciens choisirent comme président, Jacques Berry, ancien professeur de musique , et comme chef d’orchestre le professeur de violon Motte qui la dirigeait déjà en 1852. Depuis trois ou quanées, la Société avait périclité ; elle reprenait alors un nouvel essor.

Chose peu banale !... Le professeur Berry ne pratiquait point le piano et cependant il réussit à fermer des élèves sur cet instrument ?...

Les musiciens blésois ont assez connu, il y a plus de vingt ans, le talent de son fils Valère. De même celui de Paul Godefroy, qui fut successivement professeur au Collège de Pont-Levoy, ensuite à Blois où il se distingua surtout au

grand orgue de la Cathédrale, pour avoir constaté les excellents principes .inculqués par le vieux maître, notamment à ces deux brillants élèves.

En octobre 1863, lorsque François Cauchie s’installa à Blois comme professeur, il (fut nommé Chef de la Philharmonique. Jacques Berry faisait toujours partie des exécutants, malgré le poids des années. Installé au pupitre des altos , il ne manquait aucune répétition.

Oh ! combien les répétitions, sous le gouvernement de François Cauchie, furent fertiles en incidents parfois tragicomiques!!! J’en appelle aux souvenirs des anciens de la Société ? La rate — Rabelais eût dit : la panse —- trouvait matière à s’y dilater !

Les anecdotes ont Lavantage de mettre mieux en lumière la figure de celui dont on jiarre la vie. — Nous en raconterons quelques-unes ; elles donneront un relief plus parfait au personnage mis en (scène : caractère dur, volonté inflexible, elles feront saisir les nuances du tempérament moral de ce maître de musique dont nous écrivons la biographie.

Pendant une répétition de la Philharmonique , Cauchie dirigeant, il advint que le timbalier, bon musicien, nommé Benoit (1), devait frapper, à un moment de silence de l’orchestre, un vigoureux

(1) Tenancier à cette époque, de la maison du « Chat Noir », place Louis XII; pour cette raison, entre musiciens on le désignait du nom de « Chat Noir ».

coup de batte. Il faut croire que ce soir-là le Chat Noir comptait ses mesures... à l'envers et que le chef était mal disposé ?... Deux fois déjà, Cauchie, impatienté, avait fait redire à Benoit ses deux attaques manquées : celuici n’arrivait pas à laisser tomber sa baguette au moment voulu. Une troisième fois, maître François se lève de colère et lui crie : — comme lui seul savait le faire dans les situations... périlleuses — « Trop tard ! »... Au même instant, au fond de la salle la porte s'ouvrit et une voix qui semblait venir de l'autre monde, répéta d r un timbre caverneux, en interrogation : « Trop

tard ?... c’est bien , je m'en vais !... ».

On aperçut alors, dans l'ombre, le grand corps de Jacques Berry — drapé dans son ample manteau d'hiver, le cachenez au-dessus des oreilles, coiffé de son haut-de-forme habituel, sa boîte à alto sous son bras et son chien Loulou (qui accompagnait fidèlement son maître à chaque répétition), tenu en laisse par l'autre main — qui, d'un geste hautain et méprisant, ferma la porte et partit...

En vain, les musiciens et le chef en tête coururent-ils afin de lui expliquer le quiproquo , l'irascible bonhomme ne voulut rien entendre.

11 s'en alla d’une traite, jusque chez lui, rue d'Artois.

Son fils Valère jouait le violoncelle à l'orchestre ou dans les ensembles à cordes (quatuors ou quintettes), tout en ne possédant qu'un talent ordinaire sur cet instrument.

Il y avait eu, un soir, réunion d'un

quintette chez un excellent pianiste amateur, M. Eudes, alors ingénieur en chef des ponts et chaussées à Blois.

Lorsque les musiciens se retirèrent du salon, situé au premier étage, Valère qui, de sa nature était moins que dégourdi, trouva le moyen de pirouetter dans l’escalier et d'aller s'affaler tout au bas, lui d'un côté, son violoncelle de l'autre.

Cauchie, du haut de l'escalier, contemplait le spectacle.

« Eh bien , Valère , — lui dit-il, — que fais-tu donc là ?... »

« Hélas! — répond Valère — je crois bien que je suis mort! »

« Ephèbe trois fois innocent — reprend Cauchie, qui avait la répartie caustique — tu n y es pas mort , puisque tu parles encore? »

« C 7 est vrai! » — répondit placidement Valère — qui, se relevant, s'ébrouait de son mieux.

L'hbmme n'avait aucun mal, mais le manche et la volute de l'instrument étaient brisés et le dessus légèrement défoncé !... Voilà le malheureux garçon qui se met à sangloter (il avait alors 28 à 30 ans) et à geindre. 11 n'oserait jamais — disait-il — rentrer chez lui, ''craignant la colère de son père. François Cauchie, grand ami de Jacques Berry, était là, heureusement! «Valère — lui « dit-il — ne crains rien ! Tu diras £ « ton père que j'ai besoin du violon- « celle et que je le lui rendrai dans « quelques jours p>... Et ce mensonge honnête sauva Valère d'une avalanche de reproches... sinon plus ?... On por-

la le violoncelle chez l’ami Morand, habile ébéniste (et non moins bon cornettiste) qui rhabilla tellement bien l’instrument que jamais maître Berry ne s’aperçut de la réparation qu’il avait dû subir.

Certains jours tou il était disposé à causer — ce n’était pas tous les jours ! — le père Berry racontait avec orgueil, qu’il s’était trouvé avec le grand maestro Rossini dans plusieurs réunions intimes où Ion faisait de la musique. Après l’exécution de quatuors ou de quintettes dans lesquels lui, Berry, exécutait sa partie, Rossini lui frappait amicalement sur l’épaule, ainsi qu’aux autres musiciens, et lui offrait aimablement une prise de tabac dans sa tabatière d’or. Il était fier de rappeler ce souvenir.

Enfin pour clore ce chapitre des anecdotes nous inscrivons ce dernier acte du vieil artiste, alors terrassé par le mal qui devait l’emporter.

Lorsque le vieillard sentit venir la mort, il fit appeler son vieil ami, F.

Cauchie, directeur de la Philharmonique .

— Connaissant la faiblesse de caractère de son pauvre Valère, le sachant incapable de se diriger seul, il lui fit jurer, lorsqu'il aurait h décider quoi que ce soit pour sa gouverne musicale, de recourir aux conseils de Cauchie et de lui obéir comme à lui-même. Valcre fit le serment en présence de Cauchie et tint formellement sa promesse.

Si quelqu’un lui demandait de vouloir bien venir jouer à tel ou tel concert, à telle ou telle réunion de musique, Valère au préalable, consultait l’ami de son père

et acceptait ou refusait, suivant les avis qui lui étaient donnés.

Et combien d’autres récits on pourrait relever, ,en remuant un tant soit peu les vieux souvenirs de ce temps.

Peu (à peu les années descendaient sur les épaules du vénérable musicien et, malgré son énergique nature, ses 82 ans aidant, amenèrent le rude homme qu’était Jacques-Alexandre Berry à son dernier jour.

Il (mourut le 14 octobre 1879.

C'était une figure bien à part qui disparaissait. Le père Berry laissa parmi ses contemporains un sillon tel que ceux qui survivent à ces années se remémorent les différentes phases de la vie du vieux maître malgré les ombres qui, chaque jour, s’étendent de plus en plus sur les personnes et sur les choses du passé. Le linceul du temps recouvre si vite les souvenirs!...

Mar lia l-A natole-A lexandre Berry (1840-1850)

Après avoir esquissé les principales, phases de la vie du père, nous allons faire connaître celle de ses deux fils.

L’idée dominatrice, la pensée fixe de Jacques Berry fut de faire des musiciens de ses enfants, qu’ils eussent peu ou beaucoup de dispositions. Il ne s’imaginait pas que lui, né musicien, ses héritiers ne fussent pas moins bien doués et que, comme un commerçant, un in

dustriel font de leurs fils des commerçants, des industriels, ainsi devait-il en être de Jacques Berry par rapport avec ses (descendants, au point de vue musical.

En théorie, ce raisonnement peut paraître logique ; en pratique, il est souvent nul et déroutant.

Cependant, pour son premier né, le Ciel avait favorisé les projets du père ; le petit Martial, né à Blois le 3 juillet 1840, fut un véritable enfant prodige.

Aussitôt que Tentant fut en âge de connaître ses notes, le père, en professeur conscient, lui enseigna les éléments du solfège, base indispensable de tout bon lecteur. En même temps, il lui mit les mains sur le clavier d’un piano.

Sévère, rude même^ le maître inflexible exigeait une somme d’études vraiment surprenante, et Tentant, doué comme le petit Mozart — les contemporains n’hésitaient point à se servir de ce terme de comparaison — arrivait, à force d’application, |à contenter son terrible professeur, ce qui n’est pas peu dire !...

Non seulement — paraît-il — le bambin, à l’âge de 6 ans, possédait le mécanisme manuel du piano, mais il jouait avec un sentiment des nuances qui semblait promettre, pour plus tard, un artiste hors ligne.

En l’année 1848, le 3 février (quelques jours avant la Révolution qui emporta le trône de Louis-Philippe), la Société Philharmonique donna son premier concert.

Martial Berry, âgé de 7 ans, fit ses débuts en public, comme pianiste !...

Les journaux de l'époque ne tarissent

pas d'éloges à son endroit et rendent compte de l'émerveillement produit sur l'auditoire par le brio de son jeu et les nuances les plus délicates qu'il sut mettre dans l'interprétation de son premier solo de piano ; le petit musicien exécuta en véritable artiste les morceaux difficiles qu'il avait choisis.

L'excellent professeur, son père, put, en ce jour d’allégresse, goûter le fruit de ses efforts et de sa persévérance.

Heureux père !...

L'enfant joua également dans l'exécution d'un duo pour piano et harmonium. Ce dernier instrument était tenu par un artiste sérieux nommé Desjardins, organiste de Saint-Eustache, à Paris.

Ami de Jacques Berry, Desjardins avait donné plusieurs leçons, par correspondance, à Martial, dont celui-ci avait fructueusement profité.

Après l'interprétation du duo , l'excellent organiste parisien présenta au public le précoce virtuose, dont la tête atteignait à peine la hauteur des deux instruments, ce qui valut au petit bonhomme une double ovation d e l'auditoire.

Le 1 er avril 1849, dans un concert donné dans la salle de la mairie, par le musicien Murat, flûtiste bordelais, avec le concours des professeurs de la ville, nous y voyons figurer le jeune prodige, qui accompagna Philidor (1) dans une

(1) Alphonse Philidor, excellent violoniste, professeur et directeur de la Société Philharmonique de Blois (1817-1852).

fantaisie sur des motifs de Lucie de Lame rmoor écrite pour violon et harmonium.

Il joua seul, sur ce dernier instrument qui faisait alors son apparition, un morceau de concert sur Sémiramis de Rossini, arrangé par Desjardins.

L ? église Saint-Saturnin de Vienne fit l'acquisition d ? un grand orgue au facteur Bonn, de Tours. Le Conseil de fabrique désigna le jeune Berry — qui avait manifesté d'indiscutables aptitudes musicales — malgré son jeune âge, comme organiste de cette 'église le 25 octobre

Il le toucha pour la première fois le 25 novembre de cette année, fête patronale de la paroisse.

Le Journal de Loir-et-Cher constate que le jeune organiste joua tous ses morceaux avec un aplomb et une sûreté de doigté surprenante pour son âge ; il avait 9 ans !...

Dans un dernier concert donné par Philidor le samedi 26 janvier 1850, Mar-‘ tia.1 joua un duo avec un professeur de piano de la ville, Alfred de Laistre (1) qui lui avait donné des conseils.

Le succès des concerts précédents s'affirma une fois de plus .

Avait-il été saisi par le froid, en sortant du concert, ou bien la surexcitation de ses études poussées à l'excès par son père amena-t-elle une perturbation dans tout son être ?... Toujours est-il

(1) Alfred de Laistre, professeur de piano (1824-1887).

que, peu de jours après ce dernier concert, le pauvre enfant fut terrassé par Fimpitoyable maladie du croup et emporté en trois jours, le 10 février 1850 !...

Ce fut un coup terrible pour le père infortuné, qui perdait en lui le fruit de son labeur artistique et son bien cher enfant !

M. Lemaignen-Barault, secrétaire de la Philharmonique , prononça sur la tombe des paroles d'adieu qui exprimaient au malheureux Jacques Berry tous les regrets éprouvés par les musiciens de la ville, tous ses amis. Il se fit Finterprète des membres de la Société , en apportant à cette douleur sans égale le tribut de leur cordiale sympathie.

L’enfant prodige avait vécu !... il disparaissait âgé de dix ans seulement !

Valêre Julien Berry professeur de piano (1851-1885)

Troisième fils de Jacques Berry, cet enfant, dès le bas âge, fut destiné à Fart musical. 11 naquit à Blois le 13 janvier 1851.

Lorsqu'il vint au monde, son père était âgé de 54 ans.

Sans porter aucunement atteinte à sa réputation d habile pianiste, on peut avancer, sans médire, que les dispositions de Valère ne le prédisposaient

point à ce genre de travail ; le sens et le sentiment artistique ne lui avaient point été dévolus ; mais par l'étude et l'application que son père exigea impérieusement de lui, il arriva, à force de patience et de ténacité à acquérir une sûreté d'exécution, une facilité de lecture qui en firent un interprète impeccable, dont la réputation devint proverbiale.

J ? ai ouï dire que le père Berry ne transigeait jamais avec les exercices ,à étudier et, pour que les gammes et les morceaux fussent bien appris et joués mathématiquement, il n’hésitait pas à attacher son élève, — ce pauvre Valère — après les colonnes ou consoles du piano.

L ? enfant ne devait — et ne pouvait — quitter son siège avant le retour du professeur. Si la leçon était mal étudiée, mal exécutée, les punitions tombaient dru sur le malheureux garçon, qui n ? en pouvait mais !...

Jacques jBerry, avec sa rude nature, donnait tous ses soins à l'étude du solfège, base immuable de tout enseignement sérieux de musique ; aussi, Valère possédait-il, à un haut degré, la lecture des clefs et, par suite, le mécanisme de la transposition. En somme, il fut soumis au régime de son frère Martial.

Il devait, selon les calculs de son père, fournir le sujet d‘un second enfant prodige ; mais, plante forcée, puisque les dispositions lui faisaient défaut, il n'en fut que l'image bien affaiblie.

Pour cette raison, le 31 janvier 1861, le jeune Valère, âgé de 10 ans, après avoir été préparé et stylé d'une sérieuse

façon, fut présenté au public dans un concert où il tint l’harmonium.

Cinq ans plus tard, à quinze ans, il fut accepté comme organiste à l'église Saint-Saturnin de Vienne, le 23 mai 1866, là où avait débuté son frère Martial.

Le Journal de Loir-et-Cher souligna, dans un article élogieux, les débuts du jeune musicien qui, accompagné de plusieurs artistes, exécuta la messe de Léré.

Pendant quelques années, Valère fut envoyé quelques jours chaque mois, à Paris. Il prit des leçons de l’excellent professeur Lavignac, dont il était un des bons élèves, il 1 acquit à son école le beau mécanisme qui caractérisa son jeu.

Son talent fut mis constamment à contribution pour les concerts et réunions musicales, pendant toute son existence, c’est-à-dire pendant près de 30 ans.

Il eut de nombreux élèves dans Blois et les environs ; Valère Berry professait dans les établissements d'éducation, au Collège (et à l’Ecole Notre-Dame-des- Aydes, où il fut accepté lors de la création de cette maison en 1869.

Avec son peu de défenses naturelles, on devine que les jeunes étudiants d’alors, aujourd’hui sérieux pères de famille, lui forgèrent quelques soucis et le gratifièrent des habituelles espiègleries d’écoliers, dont plus d'un sourit maintenant à leur souvenir !

Faisant partie de l’orchestre de la Philharmonique, il y jouait le violoncelle et, si mes souvenirs sont fidèles, il devait souffler la clarinette à l’Union Musicale , musique d’harmonie qui s’était constituée avec certains éléments de

Ja Musique Municipale , désorganisée en 1879, lors du décès de son chef Lefebvre et qui vécut une dizaine d’années environ.

Nous passons sous silence plusieurs anecdotes qui ne contribueraient pas à relever son prestige artistique. Tout au plus feraient-elles ressortir Fextraordinaire simplicité d’esprit, l'étrange candeur de notre musicien qui fut un accompagnateur réellement remarquable...

mieux vaut les laisser dans l’oubli !...

Il mourut à Blois, jeune encore, à 34 ans, le 20 juin 1885.

Tous les musiciens blésois — il ne comptait que des amis — lui rendirent les derniers devoirs.

Valère Berry, mis souvent à contribution par les sociétés locales, n’avait jamais refusé le concours de son indiscutable talent de pianiste-accompagnateur.

Pendant la triste cérémonie des obsèques, l 'Union Musicale accompagna de ses harmonies funèbres la dépouille mortelle de l’un de ses plus fidèles sociétaires.

Jules BROSSET.

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