‹ Silhouettes parisiennesChapitre 11 sur 11 · M™* EDMOND ADAM · texte numérisé non relu

M™* EDMOND ADAM

OÙ elle tarda pas à se faire un nom dans les lettres. Elle était belle, très intelligente et très active, elle se vit bientôt entourée de nombreux amis.

Elle possédait cet esprit si rare et qui est le meilleur de tous, celui d'être bonne, la bonté inspire la sympathie, on peut affirmer qu'elle a toujours eu beaucoup d'admirateurs et beaucoup d'amis, et ceci est la meilleure preuve de sa valeur.

On assure que devenue M""" Adam, elle est restée bonne et charmante pour ses anciens amis. Ce qui fait que la reine de la Nouvelle Bévue n'a pas que des courtisans.

M"* Adam à un salon, nul ne Fignore en Europe, et chacun sait qu'il a servi de type à M. Pailleron pour écrireXe Monde où l'on s'ennuie. Mais pour conquérir la gloire de jouer en petit, dans notre petit monde, le rôle de la Tallien ou de madame de Staël, on peut bien s'ennuyer un brin !

Elle a fondé la Nouvelle Revue^ qui vise quelque peu, les femmes ne doutent de rien, à détrôner la Revue des Deux-Mondes ; M°" Adam s'y

réserve la correspondance étrangère. Elle adore la Grèce, elle a écrit un fort savant ouvrage sur les poètes grecs.

Voici la liste des principaux ouvrages de M"' Adam.

Laide, un fort curieux roman.

Mon village, un roman où se trouvent beaucoup de fines observations et une douce émotion.

Dans les Alpes, livre qui brille par la poésie descriptive.

Idées anUp'oudkonm'ennes. Satire et politique.

Récits du golfe Juan et Voyage autour du grand pin.

Littérateur, amie de la Grèce, femme politique, tels sont les traits distinctif de M"' Adam.

Sa beauté est faite surtout de charme ; c'est la beauté parisienne qui plaît par ce je ne sais quoi, d'une séduisance infinie ; le dessinateur rarement sait rendre ce genre de beauté ; c'est pourquoi le portrait placé en tête de cett^, silhouette ne donne qu'une idée bien incomplète du physique de cette très gracieuse dame.

I des inutiles !

Fi des gommeux !

Honnis soient ces écrivains accommodant réternel adultère à toutes sauces!

Fi de ces romanciers se creusant la cervelle pour former les voleurs et les assassins, en leur fournissant des idées neuves et ingénieuses pour nous découper en pièces ou nous dévaliser jusqu'au dernier centime, sans que la police puisse les pincer!

Cette littérature malsaine a fait son temps, elle est indigne d'un siècle éclairé.

Fi, aussi, des naturalistes; le beau doit être l'idéal d'un peuple instruit.

Les naturalistes et les pornographes, trouvant que couper la queue de son chien n'était plus suffisant pour attirer sur eux l'attention, se sont mis à remuer les cloaques moraux et les cloaques matériels ; ils ont réussi à escompter, écus sonnants, les odeurs malsaines.

Mais le règne de ce monde comme il n'en faudrait pas sera éphémère.

Les mauvaises lectures sont un poison moral dont il faut se préserver avec soin.

Vous est-il arrivé parfois, en été, lorsque l'atmosphère est lourde, que les égouts vomissent des miasmes putrides, que la pluie tombe sans rafraîchir l'air, mais en formant une boue noire, puante, qui vous éclabousse de la tête aux pieds ; vous est-il arrivé de ressentir une sorte d'écœurement sans nom? Tout vous paraît gris et sale autour de vous ; il vous semble que votre corps lui-même est imprégné des odeurs du ruisseau ; le présent vous paraît odieux, et l'avenir vous apparaît d'un noir d'encre de Chine. Vous rentrez chez vous, vous vous plongez dans un bain

parfumé ; soudain le soleil se montre, il transforme en perles les gouttes d'eau ; les fleurs se redressent, elles exhalent leurs plus doux parfums. Voilà que tout se transforme en votre esprit, vous vous sentez fort et sain moralement et physiquement, et vous vous écriez : La vie est belle, l'humanité est bonne !

Eh bien ! lisez Pot-Bouille par exemple, et analysez vos sensations, vous vous apercevrez qu'elles sont semblables à celles éprouvées avant le bain. Lisez un livre de Flammarion ou un livre de Jules Verne, et vous sentirez les mêmes douces impressions ressenties après le bain, alors que le soleil caresse la terre !

Il faut savoir être son propre docteur, et se dire que l'esprit, tout comme le corps, a besoin d'une saine nourriture.

Volontiers je placerais Jules Verne au nombre des bienfaiteurs de l'humanité, car il nous a instruits en nous faisant passer bien des heures agréables, et il a fortifié et assaini notre esprit. Pour faire des nouvelles, des romans et des chroniques, il faut avoir de l'esprit, l'intelligence n'est point nécessaire.

L'esprit voit autour de lui, il observe les travers, les ridicules, les passions, il trouve l'image, l'expression heureuse; mais pour grand qu'il soit, il est petit et myope, il n'est qu'humain.

L'intelligence est, elle, une émanation même de la divinité ; elle voit grand, elle embrasse l'universel, elle essaye de sonder les mystères de l'infini, les astres l'attire.nt, le centre de la terre éveille son instinct chercheur, elle étudie l'ensemble de la création, alors que l'esprit ne voit qu'autour de lui.

Il faut donc distinguer les hommes d'esprit des hommes intelligents.

Flammarion a cette intelligence à très forte dose, et elle s'en va arracher aux astres et aux planètes un peu du voile mystérieux qui les cache à nos yeux; sa vue est presque surhumaine, elle entrevoit l'infini.

Jules Verne est à la terre ce que Flammarion est au ciel. D'un coup d'œil de Titan, il embrasse notre boule ronde, il sonde les entrailles de la terre et les entrailles des océans, et il nous les montre telles qu'elles sont; puis, levant la tête, lui aussi contemple les astres, et il écrit

Autour de la lune, un livre bourré de science, et dont le style possède un tel charme qu'on le lit avec plaisir sans désemparer.

11 possède un peu de ce don qu'a Flammarion, à si forte dose, de mettre la science à la portée de tous et de la rendre attrayante. Il est charmeur et vulgarisateur !

Jules Verne est né à Nantes, en février 1828. Après avoir terminé ses études dans sa ville natale, il vint à Paris faire son droit. Mais le code aride, sec, déplaisant, ne saurait séduire une imagination vive; dès 1850, Jules Verne laissa le code pour cultiver la divine poésie, il écrivit un acte en vers, les Pailles rompues^ qui eut un certain succès.

Peu de temps après, en collaboration avec Michel Carré, il fit trois livrets d'opéra-comique : la Marjolaine^ Collin- Maillard et V Auberge des Ardennes.

11 eut une pièce en trois actes et en prose jouée au Vaudeville en 1861; celle-ci eut peu de succès. Alors Jules Verne laissa le théâtre pour une scène plus vaste, celle de l'univers : il écrivit Cm^' semaines en ballon^ qui obtint un

immense succès. On ne saurait trop lou'er cet écrivain d'avoir ainsi créé un genre nouveau, celui du roman scientifique. Parfois la bonne vieille Académie a des éclaircies de bon sens, elle couronna cet ouvrage,, et l'habile et très intelligent éditeur Hetzel attacha, par un lien très doré, Jules Verne à sa maison.

Cet écrivain a publié successivement : Voyage au centre de la terre^ Désert de glace, les Anglais au pôle nord, Vingt mille lieues sous mer, une Ile mystérieuse, une Ville flottante, le Pays des fourrures, les Aventures de trois Russes et de trois Anglais, le Docteur Ox.

Tous ces livres ont eu un égal succès. Sans défaillance aucune, Jules Verne a su, en style brillant, et d'une façon claire et jamais pédante, faire de la science tout en amusant.

Le théâtre est comme l'amour, on jure d'y renoncer, mais on y revient toujours. Jules Verne est revenu, lui aussi, au théâtre, et il a fort bien fait, car son Tour du monde en HO jours, , écrit en collaboration avec D'Enncry, a été un succès colossal, et Michel Sti^ogoff a obtenu un de ces succès sans précédent au théâtre.

Faire défiler devant les yeux des spectateurs toutes les merveilles du monde réel, voilà une idée grande et digne d'un siècle allant électriquement dans la voie du progrès scientifique.

Les ouvrages de cet auteur sont de ceux qu'on peut relire avec intérêt.

Jules Verne a le large front du penseur; le pli entre les deux yeux annonce une volonté énergique ; ses yeux ont un regard profond, de ces regards qui sondent au lieu d'effleurer. Mais sa bouche a quelque chose de dur et d'amer qui m'étonne, car tout lui a souri dans la vie : il est un des rares hommes de talent qui n'ont point eu des débuts difficiles; il devrait sourire à l'univers et aux humains.

CAMILLE DELAVILLE

ADAME Camille Delaville est un argument vivant contre ce sot préjugé qui veut que la femme soit moins apte que l'homme à faire de la bonne littérature.

Certains hommes cherchent toujours à prouver l'infériorité dans tout ce qui sort d'un cerveau féminin, se basant sur cette opinion, basée sur rien, que le cerveau féminin est d'une essence inférieure au cerveau masculin.

Voyez combien peu on doit prendre au sérieux les critiques que font les hommes des œuvres féminines !

Camille est un nom hermaphrodite, il est féminin, il est masculin, il possède les deux sexes. Des hommes l'ont illustré, des femmes l'ont rendu célèbre.

Eh bien! l'écrivain que je silhouette aujourd'hui a signé Camille Delaville des articles de science, des critiques Uttéraires, des chroniques mondaines qui ont paru dans l'ancien Gy^and Journal de Yillemessant, dans le Gaulois^ dans VÉvénement et dans la Pi^esse. Le public a lu ces articles avec grand plaisir ; il s'est dit : Ce monsieur Camille Delaville a beaucoup de talent.

Les journalistes, ne sachant pas que Camille Delaville était une femme, ont dit : « Notre con- .frère a beaucoup d'esprit. «

M""* Camille Delaville a publié dans la Presse des silhouettes d'officiers ministériels, qui ont eu un grand succès. Au palais, dans la presse et dans le public, on se disait : « Voila un gaillard qui a une bonne plume, son style est clair^ concis ; il a le mot à l'emporte-pièce, et un esprit si souple qu'il aborde tous les sujets et les traite également bien. »

CAMILLE DELAVILLE 301

Nul n'a reconnu la fename dans ces articles.

Alors, dites-moi, je vous prie, ce que devient cette prétendue infériorité attribuée aux œuvres littéraires féminines?

Si M'"' Delaville, au lieu de ce nom hermaphrodite de Camille, avait signé : Marie, Lucie ou Thérèse, le sexe n'aurait plus été un secret, et les journalistes auraient montré un beau dédain pour ces articles-là.

Convenez que ceci prouve bien le peu de valeur de ce grand préjugé contre les œuvres littéraires féminines !

Avouez aussi que j'avais raison de vous dire que M"* Camille Delaville est un argument vivant, excellent, en faveur de la thèse que je soutiens, qui est, que talent, esprit, bon sens et génie sont le privilège des deux sexes, et que c'est à tort que l'homme s'est figuré en avoir le monopole.

Sous le pseudonyme de Pierre de Chatillon, M""* Delaville a écrit plusieurs romans qui ont paru dans les grands journaux. Sa Femme jaune, publiée en feuilletons par le Gaulois^ a obtenu un réel succès; le héros est un serpent boa, qui

joue un rôle fantastique. Ce roman est très émouvant, fort mouvementé et Uien charpenté; aucun lecteur n'a reconnu le faire féminin dans cette œuvre.

Elle a publié en librairie plusieurs romans : la Loi qui tue^ la Tombe qui paide, les Bottes du Vicaire, les Amours de Madame de Bois-Joly et les Trois criminels. Gomme on croyait que Pierre de Ghatillon avait l'heur et bonheur d'appartenir au sexe laid, on a loué et admiré sans restriction ces romans. Celui la Loi cjui tue a môme été attribué à un de nos plus spirituels avocats.

Il est un tyran en France que les hommes n'auront jamais le bon esprit de renverser, c'est le tyran préjugé»

On a sapé les fondements de la Bastille, mais on ne parviendra pas à saper ceux du tyran préjugé, car ses bases reposent sur la bêtise humaine, faite d'un granit invulnérable.

M"" Camille Delaville est la première femme vraiment journaliste, c'est-à-dire faisant chaque jour cent lignes sur l'événement du jour, qu'il

CAMILLE DELAVILLK 303

soit tragique ou comique, sur le disparu célèbre, et sur la question du moment.

Dur labeur, qui demande une grande érudition, une grande souplesse d'intelligence et une verve intarissable.

Camille Delaville est poète, et ses poésies n'ont rien de fade et de précieux ; on y sent courir un souffle puissant, sa muse chante de préférence la passion sombre et ardente.

Comme femme, elle est grande, un peu forte, ses épaules et ses bras semblent taillés dans le marbre par un Phidias.

C'est une brune, au teint d'un blanc mat; ses grands yeux noirs ont parfois un regard voilé, qui paraît regarder en dedans. On devine, en la voyant, qu'elle a soufTert.

Le calme est sa vertu dominante.

Signe distinctif, elle adore les enfants et les bêtes.

Elle a deux filles dont l'une est belle, l'autre jolie, et elle a été pour elles la plus tendre et la plu3 prévoyante des mères.

IVr* Camille Delaville est fille d'un agent de change. Elle fut mariée fort jeune à un tout

jeune homme. Une de ces catastrophes si fréquentes, hélas ! dans le grand monde parisien, a brisé sa vie, et des circonstances, ayant la sottise du code pour base, ont si bien changé sa situation, que, tout en ayant une grande fortune, des complications d'affaires l'ont privée d'en jouir, et elle a dû écrire, afin de pouvoir bien élever et bien doter ses filles.

L'affection passionnée qu'elle a pour ses enfants lui a donné l'énergie nécessaire à celui qui veut vivre de sa plume.

Sous les pseudonymes de Camille Delaville et de Pierre de Ghatillon, elle a montré ce que peut une femme intelligente, instruite, lorsqu'elle ose vouloir.

Elle a prouvé que talent, quoique mis au masculin par les grammairiens, est l'apanage des deux sexes.

Pendant la fatale guerre de 1870, elle a fait vaillamment son devoir de citoyenne : elle avait transformé en ambulance une partie de l'hôtel qu'elle occupait alors, et elle allait, elle aussi, ramasser bravement les blessés sous le feu en-

CAMILLE DELAVILLE

nemi ; elle a môme été blessée par une balle prussienne.

Depuis quelques mois, M""*" Camille Delaville est rédacteur en chef du Passant, un journal fort bien fait, qui a trouvé bon accueil dans le public et dans la presse.

OMME romancier, Adolphe Belot tient la corde depuis quelques années; son talent est très grand, très réel; son imagination est vive et féconde, elle produit sans effort; travailleur infatigable, son œuvre est déjà colossale; comme il est jeune encore, il sera un jour avec Dumas père l'écrivain qui aura été le plus fécond de France.

11 doit avoir le travail facile, car son style, élégant, clair, agréable, ne se ressent pas de cette torture que s'imposent certains écrivains pour façonner la phrase; il doit écrire comme il pense, seulement il pense en bon français et

ses idées sont nettes et précises, il n'a qu'à les écrire comme elles se forment dans son cerveau.

Il est homme du monde, il va dans le monde ; il a voyagé et il a connu la bonne société d'Europe et d'Amérique. Ceci donne à ses œuvres une saveur de bonne compagnie, et môme ses œuvres un peu légères conservent le langage de l'homme du monde qui veut bien tout dire, mais le dire en homme bien élevé.

Zola est un pornographe ; ce qui choque en lui, c'est moins l'idée que la forme; il aime le mot cru, le mot grossier, la vulgarité paraît avoir pour lui ce charme irrésistible qu'a le ruisseau boueux pour le canard.

Adolphe Belot me paraît être un sensuel, parfois ce sang créole qui coule dans ses veines surchauffe son cerveau ; dans ces moments-là, il écrit des œuvres passionnelles, des œuvres à la cantharide, mais il les écrit en homme du monde écrivant pour des femmes du monde, qui veulent bien avoir les sens émoustillés, mais qui ne veulent pas avoir les yeux choqués par un mot obscène, cru et de mauvaise compagnie. Il

possède, du reste, un art étonnant pour traiter des sujets scabreux sans devenir pornographe.

Certains auteurs se livrent à l'étude du cœur humain, Belot, par nature peut-être, est attiré par la passion ; il l'étudié, l'analyse et il la décrit dans ses violences, ses emportements, ses bizarreries et ses caprices parfois criminels.

Beaucoup de ceux qui ont lu J/"*' Giraud ma femme, la Femme de feu et la Femme de glace, se figurent que l'auteur est un viveur effréné, vivant comme Alfred de Musset dans une continuelle fièvre d'amour, quelle erreur! Adolphe Belot mène la vie familiale du bon bourgeois; il est bon mari, excellent père; il a d'adorables petites filles qui sont élevées près de lui et dont il surveille lui-môme l'éducation.

L'hiver, il vit en famille dans un appartement élégant et coquet de la rue de Londres, ou bien il va en famille toujours faire un voyage en Italie, ou jouer au trente et quarante à Monaco. L'été, il va demander l'inspiration au grand parc de Maison s-Laflitte ; il y possède une jolie villa, avenue Benjamin-Constant. C'est un vertueux, car il voit souvent lever l'aurore; dès six

heures du malin, il se promène dans les allées ombreuses, tout en marchant et tout en écoutant le gazouillement des oiseaux célébrant le retour de l'astre solaire, il fait ses romans, trouve les situations ; ce travail préparatoire fait, il va s'enfermer dans le cabinet de travail qu'il s'est fait construire dans un coin de son parc privé, et là, n'entendant d'autres bruits que le chant des oiseaux et le bruissement du vent agitant la cime des grands chênes, il écrit pendant quelques heures. Jamais il ne travaille le soir, ce qui prouve que l'inspiration vient à lui d'elle-même, puisqu'il n'a pas à la demander à la surexcitation de la lumière et de la nuitée.

L'inspiration du jour est, si je puis m'exprimer ainsi, une inspiration sw^'^e^ier/s; celle de la nuit n'est qu'une inspiration factice produite par un surchauffement du cerveau.

Adolphe Belot est fils d'un avocat distingué ; il devait suivre la carrière de son père, il ût son droit, et un beau jour de juillet, par une chaleur sénégalienne, il devait débuter au palais, déployer toute son éloquence pour blanchir un jeune misérable. Revêtu de la fameuse robe et

de la ridicule toque, il fit son entrée à la correctionnelle. Ouf ! s'écria-t-il, on étouffe ici, et quelle odeur ! Jamais je ne me résignerai au supplice de subir celte chaleur et ces miasmes impurs ! et il quitta précipitamment la salle, enleva non moins précipitamment sa toque et sa robe et s'en fut respirer l'air plus pur du jardin du Luxembourg.

Le procès fut remis à huitaine et plaidé par un autre, Belot déclara net renoncer au barreau.

Tellement il craint la chaleur, que si l'enfer catholique n'était pas une chimère pour se sauver de ses fournaises éternelles, Belot serait capable de vivre en cénobite et de se donner chaque jour trente coup de discipline. Et pourtant il est né à la Pointe-à-Pître! Mais au fait, c'est peut-être à cause de cela! Son sang a de telles ardeurs qu'il ne peut supporter la chaleur de l'atmosphère; pour éviter qu'il arrive au bouillonnement, il cherche le climat tempéré et les atmosphères fraîches !

Après avoir ainsi jeté sa toque aux orties^ Adolphe Belot s'en alla respirer dans les grandes forêts du Brésil ; il passa tout un hiver à la Nou-

velle-Orléans. En voyage, sa vocation de romancier se révéla à lui ; il revint à Paris, où il débuta dans la carrière littéraire par un drame en cinq actes : le Secret de famille. Son ennemie chaleur le poursuivait encore; sa pièce fut jouée en août, à l'Ambigu, par une chaleur de 60 degrés dans la salle, ce qui l'empêcha de se voir jouer.

Si la chaleur est son ennemie, le succès semble le traiter en enfant gâté ; il est venu à lui dès sa seconde pièce, le Testament de Césai^ Girodot^ qu'il écrivit en collaboration avec M. Edmond Villetard, et qui fut jouée à l'Odéon en 1859 ; notez la bizarrerie du hasard : on était en septembre, mois frais et souvent froid, et bien! par exception, il y eut cette année trois semaines de chaleur tropicale pendant ce mois de septembre, si bien que nul n'osait aller s'enfermer dans une salle de spectacle, la pièce ne faisait pas recette; le directeur allait l'enlever de l'affiche, lorsqu'un fort orage ayant rafraîchi l'air, le public se porta en masse à l'Odéon, et le Testament de César Gùvdot eut deux cent cinquante représentations.

Cette pièce mérite bien, du reste, ce grand succès, car elle est puissamment charpentée, on y sent un esprit profondément observateur, et enfin tous les personnages sont humains; ce ne sont point ces marionnettes, ces êtres fantaisistes , fils du cerveau des auteurs, mais fils venus bien avant terme et n'étant que des êtres mort-nés. Ceci contribue au charme qu'on éprouve à lire les œuvres d'Adolphe Belot, ceci explique le succès qu'elles ont obtenu auprès du public; succès sans précédent, car alors que les drames ou comédies qu'il a faits ont tenu l'affiche des centaines de jours, comme le Drame de la rue de la Paix, V Article 47,1a Vénus de Gordes, le Parricide^ Miss Multon, Fromont jeune et Rissler aîné, il s'est vendu en librairie plus de quatre cent mille exemplaires de ses divers ouvrages. Des œuvres non vécues, et du domaine purement fictif, ne sauraient passionner ainsi la foule.

Belot, tout en laissant travailler sa riche imagination pour inventer des situations, ne crée pas ses personnages, il les prend bien vivants, bien nature, et il en fait les héros de

ses drames ou de ses romans, qui tous sont vécus.

Avec un esprit curieux, perspicace' et profond, il étudie la passion et ses effets, et il en fait l'anatomie avec une rare science. La nature restée son inspiration, il se contente de l'entourer d'un cadre luxueux original, mais toujours vrai.

Pour écrire la Maison centrale des femmes^ il s'est résigné à aller vivre six mois à Glermont, si bien qu'à côté du roman émouvant et captivant, il donne une photographie exacte des lieux et une photographie non moins exacte de l'être moral chez les hommes et les femmes qu'il peint.

Il a une qualité encore qui me fait lire ses œuvres avec un grand charme, il sait présenter des personnages honnêtes, sympathiques et bien élevés, à côté des héros du crime ou du vice ; les premiers consolent des seconds.

Certains auteurs vous tiennent trois cent pages durant en compagnie d'êtres tels, qu'on sent cette sorte de malaise qu'on éprouve si par hasard on se trouve fourvoyé en vilaine so-

ciété ; leurs livres, au lieu de faire passer quelques heures charmantes, vous causent une sorte d'empoisonnement de l'esprit fort douloureux.

Dans l'œuvre de Belot, comme romancier, il y a quatre catégories bien distinctes : l'une, que j'appellerai le roman utilitaire, comme YA7'tïcle 47, par exemple, qui a eu la conséquence excellente d'attirer l'attention des magistrats sur la cruauté barbare de cet article 47 de notre code pénal. La Maison centrale des femmes appartient encore à ce genre. Dans ces ouvrageslà, on sent que l'auteur est doublé d'un avocat éloquent et savant.

La seconde catégorie se compose des romans mondains, études émouvantes, bien travaillées, bien fouillées et toujours vraies. Les Mystères mondains^ les Baigneuses de Trouville^ la Sultane parisienne, la Vénus noire^ le Secret terrible^ Hélène et Mathilde, Fleur de aime appartiennent à cette catégorie. Ce dernier livre, Fleur de crime ^ me plaît tout particulièrement; il y a lu. des types si sympathiquement originaux et si vivants qu'on s'intéresse à eux comme à des amis, on

ressent leurs douleurs et leurs angoisses, et l'on sent grandir dans son cœur la haine qui, à certains moments, les anime, ^f/"" Méryem est une des créations les plus réussies qu'ait faites Belot. Du reste, tous les personnages de ce roman sont créés de main de maître, et à mon avis, Fleur de crime est une des meilleures œuvres de cet auteur.

La troisième catégorie des œuvres d'Adolphe Belot se compose de celle où il prend à partie un vice ou une passion, la Joueuse est l'œuvre capitale de cette catégorie -là; fort joueur lui-même, il a étudié sur le vif cette passion fatale, son héroïne a vécu, le roman a été vécu, par lui aussi, ce qui augmente l'attrait.

La quatrième catégorie n'est plus l'œuvre de l'avocat, elle est l'œuvre du créole dont le sang chaud bouillonne parfois et monte à cinquante degrés, elle peut s'appeler \di passionnelle, i/"* Giraud ma femme^ GS'' édition ! la Femme de feu et la Femme de glace appartiennent à cette catégorie-là.

Belot assure qu'il a écrit i!i"" Giraud pour flétrir un vice horrible; moi, je veux bien le

croire; mais que dirait-il du professeur qui, sous prétexte de préserver ses filles de la passion, leur parlerait de tous les caprices et de toutes les ardeurs de cette folle passion?

Son livre n'a pas guéri du vice hideux les corrompues, et il a corrompu les ignorantes de ce vice, qui pouvaient être corrompues !

Parler de certains vices, c'est non pas les détruire, mais leur jeter en pâture les âmes faibles et impures qui ne demandent qu'à être plus impures encore.

La Bouche de 3/°* X.., qui vient de paraître chez Dentu, peut être classée dans cette quatrième catégorie. Je crois que ce livre arrivera bientôt non à sa 63' édition, mais à sa 100' ; car il est encore plus... je ne trouve d'autre mot que celui de libidineux ou lascif que ^/"* Giraud ma femme. Mais ici, comme toujours, tout est dit par sous-entendus, sans mot cru; c'est le livre écrit pour la grande dame, qui aime tout savoir sans subir une liberté de langage qui la heurte. Ce livre est écrit par Belot, le créole.

Mais le sujet du livre? me direz-vous.

La question m'embarrasse fort ; je n'ai ni le

talent de cet auteur^, ni son grand art de dire les choses les plus scabreuses sans trop choquer, je perdrais pied. Je vous dirai donc simplement : la Bouche de 31°"^ X.. est l'anatomie de la passion physique ou des sens ; les maris anémiques vont maudir Belot et faire des efforts qui seront vains pour que leurs malheureuses femmes ne lisent pas ce livre.

Il contient une étude sur le baiser qui est d'un épicé à vous forcer à boire cinq verres d'eau pour essayer de calmer votre soif.

Lisez-le et vous en saurez plus long.

Bientôt nous applaudirons un grand drame de cet auteur heureux que le succès n'abandonne jamais.

Page 1