LES OBJECTIONS
1° a Le Souverain anglais perdra de sa valeur , son pouvoir acheteur sera moindre si l’argent est admis à circuler comme légal tender illimité .» C’est là une erreur. Si l’on pouvait réellement chasser l’argent de la circulation, la valeur de l’or augmenterait. Si l’argent n'avait jamais circulé, la valeur de l’or aurait été et serait plus grande qu’elle n’est. Mais l’argent a toujours circulé, il a toujours fait concurrence à la valeur de l’or, il circule toujours, et la réduction que cette concurrence pouvait faire subir à la valeur de l’or, l’or l’a déjà subie tout entière, il n’a plus rien à redouter. Bien que l’argent ne circulât pas
en Angleterre, la valeur de l’or anglaisn a jamais échappé aux effets de la concurrence de l’argent. La preuve en est que l’or anglais n’a jamais valu plus que l’or français circulant côte à côte avec l’argent.
Avec le bimétallisme français, le souverain d’or valait en argent 15 1/2 fois son poids, exactement comme le franc d’or. 11 en sera de môme avec le bimétallisme universel. La circulation de l’argent comme légal tender illimité ne portera donc aucune atteinte à la valeur du souverain.
2° « Violation de la foi publique . Les créanciers anglais ont stipulé en or; s’ils sont payés en argent, ils sont lésés. » C’est là un pauvre scrupule. Ils seraient lésés si la somme d’argent valait moins que la somme d’or; mais ils ne le sont pas si les deux .sommes sont exactement équivalentes, et le bimétallisme universel crée cette équivalence.
L’Angleterre a été tour à tour bimétallique, monométallique-argent, de nouveau bimétallique, et enfin monométallique-or, sans encourir le reproche d’avoir, à chaque mutation, violé la foi publique. La Hollande, la Belgique, les Etats- Unis ont changé de métal monétaire sans s attirer aucun blâme.
Le rentier français ne s’est jamais occupé de savoir s’il serait payé en or ou en argent; il a toujours été indifférent à la couleur du métal. Le rentier anglais en fera autant.
L’intérêt anglais, l’intérêt indien, l’intérêt du monde entier réclament cette réforme, qui consiste à déclarer libre, même en Angleterre, le monnayage de l’argent, et cette réforme ne nuirait à personne. Pour la repousser, il faut de bonnes raisons, non des prétextes ou de pauvres scrupules.
3° « L or est la monnaie des peuples riches ,
l’Angleterre doit avoir monnaie d’or. » C’est là un préjugé. La France, les États-Unis, la Hollande, la Belgique ont voulu avoir et ont eu tantôt monnaie d’or, tantôt monnaie d’argent, sans en être alternativement plus riches ou moins riches. L’Inde avait toujours eu une grande masse de monnaie d’or tout en étant plus pauvre qu a présent avec sa monnaie d’argent.
Prospère a été la Grande-Bretagne avec le monométallisme-or, mais le régime bimétallique aurait assuré une plus grande indépendance à son marché monétaire, qui a toujours besoin d’échanger un métal contre l’autre, et très-probablement le bimétallisme aurait ou empêché ou mitigé plus d’une crise monétaire. On se défend mieux avec deux métaux qu’avec un seul.
4° « L'argent est trop lourd. » L’or serait aussi trop lourd si on devait porter sur soi les sommes. Mais les chèques, les banknotes, les
compensations suppriment le transport du métal, et pour les menus paiements, la monnaie variée : « or, argent, banknotes, » est la monnaie préférable et préférée.
5° « La valeur de Vor est très-stable, donc la monnaie d'or est la meilleure monnaie. » La stabilité de valeur est en raison de la stabilité de production. La production de l’or est plus irrégulière que la production de l’argent, donc la valeur de l’or serait par elle-même plus instable que celle de l’argent. C’est la présence de l’argent dans la circulation générale, et la gravitation du 15 1 /2 français qui ont sauvé la valeur des souverains anglais lors de la survenance de l’or californien et australien.
Irrégulière la production de l’or, Irrégulière la production de l’argent; mais les deux irrégularités se compensent l’une l’autre et la production bimétallique est très-régulière. Depuis vingtquatre ans la production totale des deux métaux,
évaluée à 13 1 /2, représente une somme annuelle presque absolument constante de 33 millions de livres sterling. Seule la monnaie bimétallique est de production régulière, et seule la monnaie bimétallique a stabilité de valeur.
6° « Toute réforme est coûteuse. » Pas celleci ; l’établissement du 13 1/2 universel n’impose aucune refonte. Toutes les monnaies actuellement circulantes sont conservées. C’est même là la raison pour laquelle il ne faut substituer au 15 1/2 aucun autre rapport. Pour l’Angleterre et pour l’Inde l’innovation se réduit à laisser librement frapper une nouvelle pièce d’argent de 4 ou 5 schellings et une pièce d’or de 10 roupies, tout en continuant la frappe des souverains d’or et des roupies d’argent.
L’IRRÉVOCABILITÈ DU 15 l / 2
Ne faudrait-il pas convenir que le rapport 15 1/2 pourra être modifié après un certain temps? Non. Ou le rapport est irrévocable ou le bimétallisme ne peut tenir. Si la loi française de 1803 avait stipulé que le poids du franc d’or pourrait plus tard être changé, et que seul le poids du franc d’argent resterait incommutable, le franc d’or n’aurait pas eu de crédit, on aurait pris la précaution de contracter en francs d’argent; compromis en France, le bimétallisme français n’aurait eu aucune influence au dehors et la valeur relative des deux métaux n’aurait eu nulle part aucune fixité.
Mais on insiste : « Promettre T irrévocabilité du 15 1/2, c’est promettre que deux marchandises, malgré la loi de l’offre et de la demande, conserveront toujours entre elles la même valeur relative; c’est promettre l’impossible ».
C’est toujours confondre la monnaie avec la marchandise. Qui dit marchandise dit concurrence, offre et demande, achat et vente, prix. Qui dit monnaie ne peut rien dire de tout cela.
Qu’il produise peu ou beaucoup, à bénéfice ou à perte, nul mineur ne peut jamais vendre son métal-monnaie ni plus cher ni meilleur marché que les autres mineurs, par celte simple raison que le métal-monnaie ne se vend pas, ne s’achète pas, son prix c’est lui-même. Ni offert ni demandé, dès qu’il sort des mines, le métal entre de plain-pied dans la circulation, et son pouvoir payant y sera identique à celui du métal déjà circulant avec lequel il va se
confondre. Ainsi nulle concurrence, point d’achat et vente, point de prix.
Telles sont les immunités inhérentes au métal monétaire. L’or et l’argent en jouissent nécessairement tous deux, quand la loi monétaire est bimétallique. Donc pas de concurrence possible entre le producteur d’or et le producteur d’argent, pas d’achat et vente, ni rabais, ni prix entre un métal et l’autre ; donc, sans qu’on les offre, sans qu’on les demande, la- circulation les absorbe tous deux, au pair légal, et ne peut les refuser. Quand la loi monétaiie est bimétallique, soit à l’état de numéraire, soit à l’état de lingot, ni l’or ni l’argent ne sont marchandises, ils sont monnaie. Tout le secret est là.
La couleur est différente, le poids est différent, la production est différente, rien n’y fait; le pouvoir payant des deux numéraires étant légalement identique, aucune dépréciation ne peut se déclarer de l’un à l’autre métal, et par consé-
quent, la relation entre le poids du denier d’or et celui du denier d’argent n’a jamais besoin d’être changée.
Sachant qu’il pouvait stipuler pour la perpétuité, le législateur de 1803 s’est bien gardé de dire que le 15 1/2 serait provisoire et sujet à modification. Le 15 1/2 n’a jamais été remanié, et, trois quarts de siècle durant, il a maîtrisé dans le monde entier la valeur relative de l’or et de l’argent. 11 appartiendra au Congrès international de le rétablir, de le déclarer universel, et de lui donner ainsi une solidité tout à fait absolue. Ce sera un grand bienfait pour toutes les nations.
9814. — IMPRIMERIE V e KTHIOl'-PEROU, RUE DAMIETTE, 2 ET /(