A UN AMI DANS LE CHAGRIN
Ou bien l'art i,'lorieux, l'art aux palmes brillantes,
A-t-il déçu l'ardeur de tes veilles constantes?
Ou la mort aurait-elle emporté dans ses bras
L'être que Ion cœur tendre adorait ici-bas?
Si grands que soient tes maux, et grands je les suppose,
Lorenzo, cependant, doivent- ils être cause
D'une fuite éternelle en de sauvages lieux
Hantés rien que des cerfs et du souffle des cieux?
Pourquoj te confier aux êtres insensibles,
Aux rocs toujours muets, aux chênes impassibles?
Le fond des bois souvent est propice aux douleurs.
Je le sais; on y peut laisser couler ses pleurs
Et, comme un large fleuve épanchant ses eaux saintes,
Donner un libre cours au tumulte des plaintes;
Mais si puissants que soient le silence et la paix
Qui ])Univent des rochers et des rameaux épais.
Si ravissants que soient le reflet des verdures,
Le pur cristal des eaux, leurs suaves murmures,
Tous ces baumes calmants ne sont jamais si doux.
Que la voix d'un ami ([ui vous dit : Qu'avez- vous?
Non, les plus frais soupirs du 7.é[)liir ([ui s'envole
91 A t:x ami dans le chagrtx.
Ne valent pas le son d'une telle parole ; Le sourire des fleurs aux rebords d'un chemin, Son regard amoureux et son toucher de main. Va, le monde n'est pas tout à feit privé d'âmes Aimantes; il en est encor pleines de flammes. Qui savent sur le mal poser un doigt discret Et jusques à la mort conserver un secret. Vers elles laisse-toi, sans honte qui repousse, Ramener par la main de la sagesse douce, Et reviens noblement au soin de la cité Mettre aux bras d'un ami ton cœur inquiété... Vois le serpent doré qu'une serpe luisante Vient de couper en deux! sur Therbe rougissante Chacun de ses tronçons, saignant et mutilé. Se rapproche, semblant l'un par l'autre appelé. Pour se rejoindre ils font d'égales tentatives; AFais ces pauvres tronçons aux fibres encor vives. Las! seront refroidis et glacés par la mort Avant qu'ait réussi leur mutuel elTort.
Nature ainsi le veut, et toi, toi que j'invite A pareil mouvement, de l'exemple profite.