LA FUITE DES ANS
Comme tout ce qui brille ,
En ce monde confus, La fleur des blés touffus , La fraîcheur d'une fillo, Nous ne reviendrons plus.
Comme la note folle Que dans les bois feuillus Jettent deux cœurs émus Au pur souffle d'Éole, Nous ne reviendrons plus.
— 0 jours de ma jeunesse !
Êtes- vous disparus,
A tout jamais perdus?
— Oui, pleurez -nous sans cesse.
Nous ne reviendrons plus.
Toi que Dieu me donna pour sœur, Toi qup j'aime de tout mon cœur.
Pourquoi donc si souvent les larmes Viennent- elles mouiller tes yeux?
Et pourquoi Tazur des grands cicux , Dans leur pur cristal plein do charmes. Roulc-t-il sombre et nébuleux?
Sur la terre, lente et rêveuse.
Distraite, l'œil inattaché, Comme la paie tubéreuse Tu fleuris, le corps mi -penché.
Rien du monde ne t'intéresse,
Rien par toi n'en est regretté, Tu fuis la foule qui t'oppresse, Et la douce et morne tristesse Marche toujours à ton côté.
Hélas! hélas! souffrant de l'àmo Plus que tu ne souffres du corps, Tu vois toujours le ciel dehors Noircir ou jeter de la flamme.
Tes enfants d'abord sont l'objet De ta vive sollicitude, Et bien des nuits, d'une aile rude, L'effroi voltige à ton chevet; Puis d'une mère agonisante L'affreux souvenir te tourmente.
Te suit jusqu'en tes rêves doux ; Ou bien l'avenir d'un époux Occupe ta pensée aimante; Et, quel que soit l'événement Qui te remue ou t'épouvante, Noir avenir, passé, présent, Tout en ton cœur triste et dolent
118 EPITUE FRATERNELLE.
Déchire une fibre secrète Et te laisse de longs émois.
Autant qu'à la biche inquiète Un bruit de chasser dans les bois.
0 chère sœur! 6 douce femme!
Il est vrai , bien vrai , que le ciel Aurait pu verser en ton âme Un fleuve de baume et de miel , Que l'auteur des grâces divines Aurait pu, sans grandes faveurs, A tes pieds semer moins d'épines, Faire éclore plus d'aubépines Et t'envoyer plus de senteurs.
Mais quoique la Toute-Puissance T'ait fort peu donné jusqu'ici.
Ne crois point que sa providence De toi ne prenne aucun souci.
Espère au contraire en sa grâce.
En ses retours, et songe enfin Que dans ce bas monde incertain Rien ne reste à la même place.
EPITRK FRATERNELI.K. 11!)
Ht que tout a son lendemain.
Oui , de beaux jours peuvent encore Luire à tes yeux, et la santé Peut rendre à ton front attristé Les fraîches couleurs de l'aurore ; Oui, la fortune aux jeux cruels Peut abréger ton dur martyre, Te reprendre sous son empire.
Et de son gracieux sourire Dorer tes rêves maternels.
Rouvre ton cœur à l'espérance , Crois à des jours plus consolants, Au tiède zéphir qui s'avance , Aux douceurs du divin printemps; Crois au retour des hirondelles, Au départ des sombres autans, A l'écho des bonnes nouvelles , A la santé de tes enfants.
Enfin si, malgré l'assurance Dont mon cœur aimo à te remplir, Ton àmc toujours on souffrance
N'ose pas croire à l'avenir ; Si , dans ta tristesse profonde , Tu doutes encor du bonheur, Tu peux douter de tout au monde , Du ciel, de la terre et de Tonde, Mais pour toi jamais de mon cœur.
A M0.\ AMI A. DAL'DIGNAC.
On dit que voyageant aux plaines de la Grèce La beau dieu de Nysa, le père de l'ivresse, S'endormit quelque temps près d'un jeune églantier Comme il se réveillait, le zéphir printanier Sur l'arbuste en boutons ouvrit une fleur blanche Qui devant l'immortel fléchit avec la branche. Bacchus la trouve belle , et sur-le-champ son cœur Se rappelle, à l'aspect de la douce pâleur, Les pâleurs d'Ariane errant au bord de l'onde Dans les égarements d'une douleur profonde. Ce souvenir l'émeut, et le dieu va poser
Sur l'enfant du zéphir un suave baiser;
Mais, tout en lui faisant cette faveur charmante,
Une goutte de vin à sa barbe pendante
Roule comme un rubis dans le sein de la fleur.
Et la voilà changée à jamais de couleur.
0 Provins! c'est ainsi qu'en tes fraîches prairies Promenant un été mes va2;ues rêveries Et tes roses voyant briller avec éclat, J'essayais d'expliquer leur puissant incarnat. Reportant mon esprit au ciel bleu de leur mère Gypris, et caressant l'amoureuse chimère, En elles je cherchais le symbole enchanté Des feux ardents du cœur et de la volupté. Pourtant il me peinait que ces choses divines Eussent reçu jadis les teintes purpurines Du sang d'une déesse, et qu'ainsi leur couleur Fût le triste produit d'un moment de douleur. J'aimai mieux et jugeai comme plus vraisemblable La légende sans nom du vieux temps de la fable Que je viens de citer, et qui donne à Bacchus
L'honneur d'avoir fait naître une splendeur de plus Dans le vert firmament du jardin de la terre. L'histoire, dira-t-on, en est bien mensongère; Je le sais... Mais sur nous quand si tôt vient le soir, Et surtout le chagrin, n'est-il pas doux de voir Les lèvres du plaisir à l'haleine féconde Colorer quelquefois les pâleurs de ce monde?
Provins, 1842.