‹ SilvesChapitre 66 sur 119 · EN TRAVERSANT UNE FORET · texte numérisé non relu

EN TRAVERSANT UNE FORET

Seuls, dans ce deuil affreux de la triste nature, Les pins vont contrastant par leur puissante allure; Plus feuillus qu'en été, plus verdoyants, plus frais, Ils se dressent dans l'air, comme ces amis vrais. Ces cœurs nobles et purs qu'à l'heure du naufrage On retrouve plus forts, plus riches en courage, Et plus prompts que jamais à porter avec vous Tous les accablements du destin en courroux.

Fontainebleau, 1850.

Sans les jeux de la fantaisie, Chers amis, que serait la vie?

Un triste champ où l'homme froid Tournerait dans un cercle étroit.

Mais sitôt qu'en son vol de flamme Cette sylphide sur notre âme, Doux papillon, vient se poser.

Elle rëchauiîe d'un baiser, Et notre âme échappe en rebelle Aux murs de sa prison charnelle , Et vole s'ébattre au pays Des chimères et des esprits...

Que l'hiver souffle la tempête , De nos toits qu'il mouillo le faîte

Et pende le givre au carreau Comme le linceul d'un tombeau , Mon âme avec la fantaisie Se rit du vent et de la pluie, Et se fait briller au dedans Les richesses du vert printemps.

Voici des prés, l'onde étincelle, Le chaud soleil partout ruisselle.

Les bois épanchent mille odeurs , L'abeille vole au miel, les fleurs Étalent leurs beautés, et l'herbe Siffle en abaissant mainte gerbe Sous le pied des jeunes garçons Folâtrant au bruit des chansons. Alors, narguant le cours de l'âge, Je ressuscite encor l'image.

L'image de ces jours charmants Où, jouant au jeu des amants, Aux pieds d'une blanche Sylvie Je laissais écouler ma vie , Comme les ruisseaux gazouilleurs

180 LESBULLESDE SAVON.

Qui vont se perdre sous les fleurs.

Jours tissés de lis et de rose ,

Quand mon âme vous recompose ,

Dans votre gracieux bouquet

La fée au doux rêve ne met

Que les heures de folle ivresse.

Les premières de la tendresse ,

Mais elle laisse de côté

Les pleurs et l'infidélité.

Merci, divine fantaisie!

A toi l'art d'embellir la vie

Et de ne montrer que l'objet

Qui vous reluit et qui vous plaît!

On a beau corner aux oreilles

Que tes tableaux et tes merveilles

Ne sont rien que des rêves creux .

Des bulles de savon fumeux

Qu'une lèvre enfantine forme ,

Et que le moindre vent déforme ,

Et dont il ne reste plus rien

Qu'un peu d'eau qui s'écoule... — Eh bien!

Jo dis à ces railleurs : « Qu'imporle Que la bulle le vent emporte, Si tant qu'on la voit resplendir Elle vous donne du plaisir?

Après tout , quel est le bocai^e Qui toujours garde son feuillages La prairie aux belles couleurs Qui ne perde pas ses fraîcheurs?

Quelle est la voix suave et tendre?

Qui se fasse toujours entendre, Et l'œil au magnifique azur Qui soit éternellement put?

Si le réel est si muable , Si peu solide, si peu stable, Pourquoi vouloir que constamment Durent les rêves d'un moment?

Et puis, est-ce chose certaine Que de la fantaisie humaine Et de ses merveilleux éclats Il ne reste rien ici -bas?

Je vous adjure, doux fantômes

IG

Issus des sublimes royaumes

De cette fée au clair rayon

Qu'on nomme Imagination,

Clèves , Manon et Virginie !

Filles charmantes du 2;énie,

Vous vivez encore et bien mieux

Que maints corps errants sous nos veux.

Et toi surtout, aimable Grèce,

Pays d'éternelle jeunesse

Où les poètes ravissants

Gréèrent pour l'âme et les sens

Tant de dieux sous ton ciel bleuâtre,

Les Grâces blanches comme albâtre.

Cyprine au suave contour.

Et son fils, le riant Amour.

(^orps divins, beauté rayonnante

Qui toujours notre vue enchante

Et jette au cœur le plus banal

Le sentiment de l'idéal.

En vain le temps fait son rava^^e

Et \a moissonnant dài-M' en àire

Page 1