D APRES TROYON
Buisson malencontreux qui resserres la route, Quelle main planta là tes épines? Sans doute Le riche possesseur de quelque vert jardin, Jaloux de le garder de tout mufle qui broute , Quand le bétail s'en va paître le champ voisin. Les grands bœufs au cuir dur auprès de toi sans peine Cheminent, car tes dards s'émoussent sur leurs dos; Mais les blanches brebis, mais les tendres agneaux, Ne te longent jamais sans te laisser leur laine, ^ Et souvent leur sang pur empourpre tes rameaux...
0 vie, ô grand chemin qui mène à l'autre monde. Que de halliers pareils sur tes bords verdoyants 1 Qu'il nous faut côtoyer de buissons outrageants Avant d'être à la fin de ta ligne profonde! Hélas! hélas! quand tous nous serons parvenus A notre dernier pas, du blond rabbin Jésus
Verrons-nous s'accomplir la promesse féconde ?
Et ceux qui dans la route auront souffert le plus,
Les débiles de corps et les douces natures ,
Trouveront -ils du baume à toutes leurs blessures?
Il faut le croire, ou bien tenir pour insensé
Le sublime discours que le Juste a laissé
Au peuple des souffrants... Mais non, le saint cantique
Qui s'éleva jadis de sa lèvre angélique ,
Et des rocs de Judée alla frapper les cieux ,
N'était pas un amas de mots harmonieux
Qui, sous l'éclat trompeur de fausses paraboles.
Ne cachait que du vent et de vaines paroles.
Bienheureux, bienheureux ceux qui versent des pleurs;
Ils seront consolés de leurs grandes douleurs!
Bienheureux, bienheureux l'affamé de justice;
Il aura le paîment de son dur sacrifice !
Non, ces mots furent pris à l'instinct immortel
Du cœur plaintif de l'homme, et ce cri, comme tel,
A de la vérité la ferme certitude.
En effet, qui pourrait dans un monde si rude.
Et n'ayant pas prié qu'on l'y jetât, subir
Innocemment la faim, l'injure et l'esclavage, Sans trouver autre part et sous autre visage Un dédommagement à ses cris de martyr?
L'homme sensible et bon ne ferait point souffrir Le moindre vermisseau courant sur la verdure, Et quand son pied l'étreint par un hasard fatal, Il en pleure et s'efforce à réparer le mal ; Et l'homme, ce fétu, dans le fond de son cœur Enfermerait un plan de justice meilleur Que celui qui rayonne en l'âme de son maître? Oh! non, cela n'est pas, cela ne saurait être; Pas plus que n'est la livre inférieure au sou. Et que la moindre part ne surpasse le tout.
Ainsi, pauvres agneaux qui cheminez sur terre, Injustement chargés des plus horribles maux , Tendres êtres privés de force nécessaire Pour renverser l'obstacle , alléger vos fardeaux , Suivez, faibles marcheurs, vos sentiers de misère, Portez patiemment les coups de vos bourreaux. Vous toucherez le but, car, riant ou sévère,
A son terme tout sort finit par aboutir.
Alors, du noir néant Celui qui fit sortir
Vos troupeaux malheureux, le grand Pasteur des mondes,
Vous voyant à ses pieds augustes revenir ,
L'œil en pleurs, tout saignants, pleins de fanges immondes,
Ne pourra s'empêcher sur vous de s'attendrir.
Alors, alors, du haut de sa gloire divine,
Tl baissera les bras et, contre sa poitrine
Pressant avec douceur vos corps endoloris,
Il lavera le sang, il ôtera l'épine.
Pour vous remettre après, l'âme en joie et guéris.
Dans des routes menant à plus fraîches pâtures,
Et n'ayant plus jamais de ronces pour bordures.
UN MOT DE SAINTE MADELEINE DE PAZZl.
Quand la sainte, parfois errant dans un jardin,
Des roses y voyait resplendir le carmin ,
L'âme ravie et l'œil à la voûte profonde,
Elle disait : « Mon Dieu , puissant auteur du monde ,
Qu'envers ta créature est grande ta bonté!
Car tu pensais, du fond de ton éternité,
A réjouir mes yeux de ces charmantes choses,
Et , par amour pour moi , tu concevais les roses. »
Plessis-Piquet , 1857.
Le sourire de la tristesse Est doux comme l'ondée aux beaux jours du printemps, Quand des chênes son flux pénètre la rudesse Et fait sortir les bourgeons éclatants.
II annonce que la pauvre âme Qui tremblait, toute sombre , à l'air froid du malheur. S'épanouit , respire et reprend de la flamme Au souffle chaud d'un avenir meilleur ;
Que l'œil abaissé par l'orage , Et sur lequel pesait un brouillard éternel , Se relève et découvre à travers son nuage
Un peu de bleu dans la voûte du ciel.
0 feu divin de l'espérance, Qui peut être insensible à ton rayonnement? Et comme en te voyant ranimer la souffrance , Heureux l'on est de son redressement I
Que ceux qui commencent la vie, Et savent encor peu des choses d'ici-bas, En traversent les champs, l'âme toute ravie, L'œil en gaîté, la voix pleine d'éclats!
Belle est vraiment l'insouciance De tous les jeunes cœurs n'aspirant qu'au plaisir. Et dans leurs bonds légers croyant à la constance Du feu follet que poursuit leur désir.
Je l'aime , mais je lui préfère , Sous un saule couché, le front pâle et rêveur. Qui, connaissant le prix d'une haleine prospère, Savoure en paix un éclair de bonheur;
Une Daura plaintive et blanche Qui, revoyant l'époux qu'elle 'croyait perdu, Muette, au bord des flots, languissamment se penche Au bras aimé du héros attendu :
Ou bien quelque pauvre orpheline Sur qui tombe un regard noble et consolateur, Et qui solde la main qui prévient sa ruine Avec l'or pur d'un regard enchanteur.
Le sourire de la tristesse Est doux comme l'ondée aux beaux jours du printemps, Doux comme le zéphyr sur le flot qui s'abaisse, L'azur céleste après les noirs autans.
Publié en 1857.
C'était un jour d'hiver, bien froid, mais sans nuage.
Un hasard ni'avait fait traverser le village
Tranquille où mon aïeul maternel abrita
Longtemps les jours heureux que le ciel lui compta.
Tout naturellement je recherchai la vue
Du logis dans lequel sa vieillesse chenue
S'était épanouie, et dans lequel aussi
Mon petit corps d'enfant, léger et sans souci,
Aux soleils des étés, à leur effervescence,
Librement et gaîment avait pris sa croissance.
En le trouvant debout avec ses quatre tours.
Sa grand'porte, ses toits pointus, comme toujours,
Son aspect me ravit et vite en moi fit naître
Désir d'y pénétrer... mais^ inconnu du maître.
N'osant me présenter, je résignai mon cœur
A faire de ses murs le tour, lent et rêveur.
A la fm, vers un coin donnant sur la campagne ,
Trouvant quelques moellons, je les mis en montagne.
Et, m'élançant dessus d'un pied leste et certain,
Je tâchai de plonger mes yeux dans le jardin.
Grâce aux coups de l'hiver dont le souffle sauvage
Avait débarrassé les fûts de leur feuillage.
Je pus reconquérir tous ses détails charmants.
Singulier jeu du sort! quoique depuis vingt ans
Ce terrain fût sorti des mains de la famille ,
11 n'avait point perdu sa parure gentille;
Le plan n'en était pas altéré grandement.
Et mon œil s'y pouvait reconnaître aisément.
Voilà bien la maison avec ses huit croisées,
Et son pré vert devant, oii chevrettes rusées
D'ordinaire broutaient; voilà le potager
Où nous savions trouver tant de fruits à manger;
Plus loin le labyrinthe avec son belvédère,
Puis le grand entonnoir appelé la carrière.
Puis l'allée aux tilleuls où l'on se balançait.
Et tout au bout la grange où l'on se culbutait ,
Se roulait, se battait sur le foin du grand-père ;
Et chaque bon coup d'oeil lancé de ma paupière ,
Comme fantômes doux, faisait naître et surgir
De partout, de tout coin, plus d'un cher souvenir;
Et tous ces souvenirs d'une voix fraîche et tendre
M'appelaient, me disaient : « Allons, il faut te rendre
Oiî volent tes désirs; viens avec nous, descends,
Pour refouler encor le sol des jeunes ans;
Viens embrasser le tronc des tilleuls et des hêtres
Que planta, qu'émonda la main de tes ancêtres. »
Mais le mur était là , sévère défenseur
De la propriété ; le franchir, en voleur
C'était se transformer, pour tel se faire prendre.
Le cruel ! l'inhumain ! il me fit trop comprendre
Que la terre qu'on vend, et qui n'est plus à vous.
Retient longtemps encor quelque chose de nous.
Je sentis pleinement les douleurs de l'exil ,
Je vis que, bien qu'on puisse aspirer l'air subtil
Des cieux en tout endroit, il n'est bonne existence
Qu'aux lieux seuls où l'on aime et l'on a pris naissance.
A regret je dus donc renoncer au plaisir De revoir un insfant et de repàrcourir Le sol où se joua mon enfance première, Et je redescendis de mon haut tas de pierre Moins vite assurément que je n'étais monté, Songeur et quelque peu mécontent, attristé. Pourtant, en traversant de nouveau le village, Au riant souvenir des beaux temps du jeune âge Un penser succéda , plus sévère et pieux , Celui de rendre hommage au lit où mes aïeux Reposent pour toujours... Je fus au cimetière. Et là, dans un recoin de l'enclos funéraire, Je saluai longtemps, de regards attendris, La tombe du grand-père et de son digne fils, Vieillards au cœur solide et de droiture antique. Serviteurs valeureux de notre république. Dont le nom, au milieu des cercueils villageois. Exhalait le parfum des vertus d'autrefois.
G près Paris, 1858.
La mort, ô Poésie! effeuille ta couronne: ^
A coups sûrs, redoublés, elle frappe et moissonne Tes enfants les plus vrais et les plus gracieux : Hier c'était Musset, aujourd'hui c'est Brizeux!
L'un et l'autre enchantaient et récréaient mon âme ; Par leur charmant esprit ou par leur tendre flamme , L'un et l'autre exerçaient sur moi l'attrait vainqueur, Mais le dernier surtout, car il avait mon cœur.
0 Muse ! bras sur bras et presque du même âge , En nos jours de printemps nous fîmes le voyage De ton divin pays, et, pèlerins de l'art, Sur toutes ses beautés courut notre regard.
Mais bientôt, me laissant au noir fracas des villes, Il reprit le sentier de ses landes tranquilles , Et trente ans, hôte aimé des bois, des mers, des monts. Il chanta fièrement ses frères les Bretons.
Hélas! bien qu'il eût fait sa part de la nature, Et du ciel aspiré l'haleine la plus pure. Le chemin à ses pieds ne fut pas toujours doux, Et sous les verts gazons fit sentir des cailloux.
L'inquiétude ombra souvent son existence. Ses travaux n'eurent pas toute leur récompense ; Et lorsqu'un jour il vit rayonner quelque espoir. Au ténébreux empire alors il fallut choir,
Et si terriblement, de façon si soudaine.
Qu'il ne put même avoir, aux derniers jours de peine.
Les soins consolateurs et les embrassements
D'une mère éplorée et de frères aimants.
Laissons, laissons du sort s'accomplir le mystère.
Trop souvent dur aux bons 1 — Pour moi , qui de la terre Croyais certainement m'en aller le premier, Je dis, plein d'amertume, au démon meurtrier :
« 0 mort ! en ravissant cette âme généreuse , Tu viens de faire une œuvre horrible , désastreuse , Car ton bras infernal d'un seul coup a ravi A la France un poëte, à mon cœur un ami !
Et les fils du Parnasse ayant sa haute veine Ne se rencontrent pas au monde par centaine, Et dans l'ombre où je suis de mes jours déclinants, On ne retrouve pas des amis de trente ans. »
Mai 1858.
Il me souvient que mon père, Chaque fois l'an, A la Saint -Jean, M'emmenait avec mon frère Promener aux prés Saint-Gervais.
Et, chemin faisant, j'entendais .
Sa voix fredonner, légère, Ce gai refrain de vieux couplets Dont l'avait bercé sa mère :
Tant que cerise mûrira , Le doux rossignol chantera, Et jeunesse rira.
Là, sans crainte de la dure.
Au vaste pied
D'un beau noyer,
On siégeait sur la verdure ; Puis des cerises l'on mangeait, Et, tout en goûtant, l'on voyait
Se dérouler sous l'ombrage Le joyeux et frais chapelet
Des enfants du voisinage.
Tant que cerise mûrira , Le doux rossignol chantera , Et jeunesse rira.
0 plaisir de mon enfance, La volupté De chaque été Me rend votre souvenance, Et je revois nos verts gazons, Les arbres flottants sur nos fronts , Et nos cerises rougettes S'en allant aux folles chansons Des oiseaux et des fillettes.
Tant que cerise mûrira, Le doux rossignol chantera, Et jeunesse rira.
Mais qu'est devenu mon frère , Ce bel enfant, Si bien vivant?
Qu'est devenu mon bon père, Et même le feuillage frais Des jolis prés de. Saint-Gervais?
Tout a disparu de terre; Et, seul, je reste désormais A chanter comme grand'mère :
Tant que cerise mûrira.
Le doux rossignol chantera.
Et jeunesse rira.
Peuple de France, en guerre! en guerre 1 Enfants des champs , enfants de la cité , Levons- nous tous! aux armes! notre mère A dans les cieux agité sa bannière!
En guerre pour la liberté !
Ah ! cette fois , c'est la dernière ; C'est le dernier des grands combats ! Encor quelques jours de misère, De lutte et de foudre en éclats; Et puis dans une paix profonde Pour toujours les peuples du monde Reposeront leurs membres las.
Loin de nous de prendre l'épée
Pour outrager les nations,
Peser sur leur terre usurpée
Et souffleter leurs vieux blasons!
Nous voulons , guerriers magnanimes ,
Délivrer de nobles victimes
De l'échafaud et des prisons.
Oui , nous nous armons pour défaire
L'œuvre inique des anciens rois,
Pour relever de la poussière
Le front d'un grand peuple aux abois.
Et, sans intérêt, sans colère,
L'aider à ressaisir sur terre
Son rang véritable et ses droits.
Italie , ô sœur malheureuse , Ton cri n'est pas en vain jeté!
La France n'est point oublieuse De sa nourrice de beauté :
Pour tous les trésors de science
Que tu versas sur notre enfance, Nous te rendrons la liberté.
Peuple de France, en guerre! en guerre! Enfants des champs, enfants de la cité, Levons- nous tous! aux armes! notre mère A dans les cieux agité sa bannière î
En guerre pour la liberté !
Publié en mai 1859, et mis en musique par M^ie Dentu.