A UNE PETITE FLEUR
Blanche étoile des prés dont le front pur rayonne
A travers le gazon, Toi que je vis trop tard, petite fleur mignonne,
Enfant du val Suzon, Adieu, demeure en paix sur la pente fleurie
Où je viens de m'asseoir!
Adieu , mignonne , adieu , car tu seras flétrie
Peut-être avant ce soir!...
Hélas ! quoiqu'à tes pieds les brins d'herbe, tes frères,
Pointus comme des dards, Hérissent tout autour de tes feuilles légères
De verdoyants remparts, O frêle créature! il faut bien peu de chose
Pour te mettre à néant; 11 te faut ce qu'il faut à la plus belle rose :
Un peu d'ombre et de vent.
Aussi pour toi je veux invoquer ta patronne,
Marguerite des cieux, Marguerite la sainte, et que l'on dit si bonne
Dans les livres pieux.
Vierge du paradis, ô sainte! daigne prendre;
Soin de ta blanche fleur; Daigne veiller sur elle et toujours la défendre,
La garder de malheur!
Fais qu'en rasant les prés nulle folle hirondelle
Ne dirige son vol Près de sa couche verte, et du coupant de l'aile
La fauche sur le sol ; Qu'un lézard vagabond, une couleuvre enfuie,
Ne viennent la ployer; Ou que d'un noir nuage un trop gros flot de pluie
Ne tombe la noyer!
Fais surtout qu'en sa marche indolente et peu sûre
Un vacher au pied bot Ne lui creuse du bois de sa large chaussure
Un ignoble tombeau ; Ni qu'un de ses grands bœufs qui dans l'herbe rumine
Et va toujours paissant, Ce soir, en regagnant avec lui la chaumine,
Ne la mange en passant!
Enfin, très-chère fleur, puisse, hélas! ta vie être
Tout un long jour de miel, Et puisses-tu mourir, comme Dieu t'a fait naître,
En regardant le ciel!
Bourgogne, juin 1830. Publié en 1831.