‹ Silves et rimes légèresChapitre 94 sur 244 · A UNE PETITE FLEUR · texte numérisé non relu

A UNE PETITE FLEUR

Blanche étoile des prés dont le front pur rayonne

A travers le gazon, Toi que je vis trop tard, petite fleur mignonne,

Enfant du val Suzon, Adieu, demeure en paix sur la pente fleurie

Où je viens de m'asseoir!

Adieu , mignonne , adieu , car tu seras flétrie

Peut-être avant ce soir!...

Hélas ! quoiqu'à tes pieds les brins d'herbe, tes frères,

Pointus comme des dards, Hérissent tout autour de tes feuilles légères

De verdoyants remparts, O frêle créature! il faut bien peu de chose

Pour te mettre à néant; 11 te faut ce qu'il faut à la plus belle rose :

Un peu d'ombre et de vent.

Aussi pour toi je veux invoquer ta patronne,

Marguerite des cieux, Marguerite la sainte, et que l'on dit si bonne

Dans les livres pieux.

Vierge du paradis, ô sainte! daigne prendre;

Soin de ta blanche fleur; Daigne veiller sur elle et toujours la défendre,

La garder de malheur!

Fais qu'en rasant les prés nulle folle hirondelle

Ne dirige son vol Près de sa couche verte, et du coupant de l'aile

La fauche sur le sol ; Qu'un lézard vagabond, une couleuvre enfuie,

Ne viennent la ployer; Ou que d'un noir nuage un trop gros flot de pluie

Ne tombe la noyer!

Fais surtout qu'en sa marche indolente et peu sûre

Un vacher au pied bot Ne lui creuse du bois de sa large chaussure

Un ignoble tombeau ; Ni qu'un de ses grands bœufs qui dans l'herbe rumine

Et va toujours paissant, Ce soir, en regagnant avec lui la chaumine,

Ne la mange en passant!

Enfin, très-chère fleur, puisse, hélas! ta vie être

Tout un long jour de miel, Et puisses-tu mourir, comme Dieu t'a fait naître,

En regardant le ciel!

Bourgogne, juin 1830. Publié en 1831.

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