COUP DE TONNERRE DANS UN CIEL SANS NUAGE
La joie de vivre. . .
Ce mot nous ramène brusquement à la joviale compagnie de tout à l'heure, qui pour le moment est en train de se repaître d'autre chose que de belle nature, de couchers de soleil et de rêveries aux étoiles.
La table autour de laquelle les chaises se touchent dé près paraît crouler sous les victuailles. Pas plus de place libre dessus qu'à l'entour. C'est un des us du pays — et l'on sait que le Canadien tient aussi mordicus à ses coutumes qu'à " sa langue, ses institutions, et ses lois " — de tout mettre dehors quand il a du monde à dîner.
Ne lui parlez point de la cérémonieuse et parcimonieuse étiquette des villes, où l'on s'asseoit devant des couverts symétriquement rangés, mais vides, avec tout un assortiment de grands
et petits couteaux.
Pourquoi tant de cuillers et de fourchettes? Des fleurs, des bougies, des lampions, des rincedoigts, c'est très joli, mais cela ne se mange pas. Lorsqu'enfin arrive le repas, la partie solide, c'est par morceaux, croquettes de la grosseur d'une noix, petites bouchées en papillottes, qu'on ne sait avec quel outil ça se mange, et qui ont l'air de dire: N'y retournez pas! Chaque service porte un nom élégant qui sonne bien à l'oreille, mais ne remplit pas la dent.
Ici rien de tout ce falbala. Dès qu'on se met à table, on embrasse tout de suite du regard la terre promise dans toute son étendue, du petit coup d'appétit au dessert.
Sauf la soupière qui, après avoir gaiement ouvert le bal, s'est retirée pour faire place au rôti de résistance, et la théière qui fume à grosses bouffées sur le fourneau en attendant son entrée en scène, tout est là : tranches de jambon rose, croustillant rôti de porc frais à l'ail, pâtés de viande qu'on appelle ici tourtières, pains de beurre finement moulé, tout cela un peu pêlemêle à côté des friandises du dénouement, beignes poudrées de sucre blanc, fraises à la crème,
cœurs de sucre d'érable, œufs à la neige, crèmes fouettées, tartes La Fayette, petits gâteaux glacés.
Comme avec cela tous les interstices entre ces plats sont occupés par les ustensiles de moindre volume, sucrier, pot au lait, porte-cuillers, marinadiers aux petits oignons et aux cornichons, sans oublier l'argenterie de famille représentée par l'huilier en double plaqué qui reluit fièrement au centre de la nappe, la corbeille à pain a dû se réfugier sur un guéridon latéral, îlot presque désert d'où elle fait de fréquents voyages à la terre ferme.
Cette gastronomie rabelaisienne n'est peutêtre pas ce qu'il y a de plus hygiénique, mais elle illustre le large esprit d'hospitalité que les Canadiens de descendance française — qui entre parenthèse sont et s'appellent entre eux Canadiens tout court, par droit d'aînesse — ont hérité de leurs ancêtres, contemporains de l'auteur des Faits et gestes de Gargantua et de son fils Pantagruel.
Cette table chargée à mitraille semble répéter constamment : Servez-vous donc, les amis ! Ceux-ci n'ont en effet qu'à allonger le bras
tout en causant ; leur appétit peut papillonner d'un sujet à l'autre, comme la conversation, qui marche grand train sans avoir à se préoccuper des tatillonnages de l'étiquette.
Sans être tout à fait aussi bruyante qu'au début du repas, la gaieté n'a pas cessé un seul instant de voltiger d'un propos à l'autre. C'est un feu roulant de badinages accompagné en sourdine par le cliquetis des couteaux et fourchettes.
Une fois cependant, il y eut comme un froid : l'un des convives, de bonne foi sans doute, mais peu au courant de la situation, avait jeté dans la conversation un nom bizarre, qu'il avait quelque difficulté à prononcer.
— Et ce jeune Beb. . . comment dites-vous? Biebenheim ? Y a-t-il longtemps que vous l'avez vu ? avait-il demandé à l'amphitryon.
Celui-ci avait esquissé un mouvement d'ennui, tandis que les deux jeunes personnes assises à sa droite avaient pâli .
Il est temps de renseigner le lecteur sur la nature de cette réunion et sur la situation res-
pective des principaux personnages. Ce petit festin n'est pas tout à fait un dîner de noces ; il y a tout de même du mariage dans l'air.
L'hôte de la circonstance, Jean-Baptiste Meunier, et sa digne épouse qu'il appelle familièrement " sa vieille ", sont sur le point de marier leur fille aînée, Marie- Anne du nom de sa mère.
Le futur bienheureux, on l'a deviné, est le jeune invité occupant la place d'honneur à la droite du maître de la maison. La plupart des autres convives sont les frères et cousins de la fiancée, quelques-uns accompagnés de leurs légitimes.
C'est ce soir même la signature du contrat, ce qui explique la présence du solennel invité d'en face, à qui l'on dit " Monsieur le notaire ". Et c'est demain la messe du mariage.
Un roman qui se respecte ne saurait se passer d'au moins un héros avec son héroïne. Mais notre histoire n'a nullement la prétention d'être
un roman à l'eau de rose.
D'ailleurs, dans ce pays, l'un des plus heureux de la terre, puisqu'il se flatte d'avoir vécu en paix avec ses voisins depuis plus d'un siècle, les
féroces vertus épiques n'ont guère de champ de développement. Simple question de temps et de milieu, paraît-il ; l'humanité est un peu partout la même, et c'est un mot courant que les peuples les plus bourgeois, quand leur pays est attaqué, se transforment en lions.
Nous attendrons donc que nos deux jeunes héros aient manifesté leur valeur autrement que par une signature de contrat, avant de tracer leur portrait de pied en cap.
Pour l'intelligence de ce récit, il suffira de dire que Marie-Anne, vers la fin de ses années de couvent à Québec, avait fait la trouvaille du Prince Charmant dans la personne d'un jeune journaliste qui lui fut présenté comme un garçon d'esprit et d'avenir. Elle l'avait rencontré chez une amie de pensionnat, dans un de ces salons intimes et démocratiques où se cultive encore plus qu'on ne le pense, avec le goût des lettres et la musique, l'art déclinant de la conversation.
Paul Belmont — tel est son nom — était le bouteen-train de cette petite société ; dans ces réunions, il était souvent d'une gaieté folle, malgré le sourire plutôt triste qui lui était habituel,
et qui, disait-il quand on lui en faisait la remarque, lui venait de naissance. Il était orphelin, et les jeunes personnes de l'âge de Marie- Anne ont généralement un faible pour les orphelins, surtout quand ils ont vingt-cinq ans.
La vie de Paul, que celle-ci n'avait pas manqué de se faire raconter, n'avait de remarquable que cette note souffreteuse qui le rendait intéressant.
Il n'avait connu ni sa mère, morte en lui donnant le jour, ni son père, emporté peu après par le chagrin. Recueilli en bas âge par des parentes éloignées qui furent très bonnes pour lui, il avait pu suivre un cours complet de belles-lettres.
A vingt ans, au sortir du collège, seul dans la vie, mais pétri des classiques, piqué de la tarentule littéraire, il avait dit adieu à ses bienfaitrices et était venu chercher la gloire, sinon la fortune, dans la capitale de l'Est, qui comme toutes les villes universitaires avait quelque prétention au titre d'Athènes. Il s'y était fait remarquer par quelques originalités de style qui lui avaient valu plus de compliments que d'argent.
11 faut croire qu'il excellait autant, sinon plus,
dans le genre épistolaire que dans l'art d'accommoder et de griller ses adversaires politiques, car quelques lettres ardentes dont le thème favori était la prédestination des âmes-sœurs créées Tune pour l'autre lui avaient suffi pour convaincre la bonne Marie-Anne qu'il ne pouvait vivre sans elle.
De son côté, celle-ci eût préféré mourir ellemême que de commettre un pareil homicide ; et bref, comme le pays était encore trop jeune pour que les mystérieuses affinités à propos desquelles Paul écrivait tant de belles choses y fussent admises autrement que pour le bon motif, l'âme-sœur s'était un beau jour présentée chez le père Meunier sous les traits d'un orphelin de vingt-cinq ans, et avait fait la grande demande.
L'excellent homme se fit d'abord un peu tirer l'oreille ; quelqu'un, un rival peut-être, lui avait insinué que les rédacteurs de gazettes étaient une sorte de bohémiens, la terreur des poulaillers. Mais sa digne épouse, que Marie-Anne avait gagnée à sa cause, fit de si belles instances que M. Meunier comprit qu'il était inutile d'at-
tendre les sommations respectueuses. Il donna son consentement.
C'était là tout le roman de cœur qui allait se dénouer ce soir même par devant notaire, en attendant le curé.
Tout, sauf une légère complication. Le dimanche précédent, après le repas du soir, papa Meunier entouré de sa famille, y compris le futur gendre, faisait la sieste sur sa véranda lorsqu'un visiteur se présenta. Courtaud, trapu, tête carrée, épaules carrées, buste guindé, d'une raideur militaire, visage coloré, moustache blonde à pointes retroussées, petits yeux en vrille, voilà en quelques coups de crayon le portrait du personnage.
Il n'était pas inconnu dans la place, car en l'apercevant le père Meunier avait dit : " Tiens! voilà le Prussien ! " On le désignait sous ce nom dans le village. Après les premiers bonsoirs échangés, Marie-Anne, qui avait ses raisons pour brusquer les choses — car depuis un certain temps on avait cru remarquer qu'il avait des attentions, peut-être des intentions pour elle — se leva et lui dit :
— Monsieur Biebenheim, permettez-moi de vous présenter mon fiancé, M. Paul Belmont.
L'étranger réprima vite un léger mouvement de surprise et de dépit ; sans tendre la main, il salua gauchement, et tout ce qu'il put tirer de son larynx enroué de nature fut cette formule froidement polie, dite avec ce bizarre accent tudesque qui sonne si drôlement aux oreilles canadiennes :
— Che fous zouhaite peaucoup te ponheur !
Il ne s'attarda pas longtemps. Il était simplement venu en passant pour dire bonsoir. Ceux qui avaient assisté à cette petite scène se rappelaient qu'au moment de prendre congé il avait demandé à quand la noce, après quoi il avait murmuré cette phrase énigmatique :
— - C'est dommache que fous ne m'ayez pas préfenu plus tôt, ch'aurais peut-être eu un pedit gonzeil à fous tonner. . .
— Donnez toujours, lui avait-on dit en riant.
— Non ! avait-il repris d'un ton de sphinx, en fusillant Paul de ses petits yeux gris. Maintenant il est trop tard. Trop tard !. . . Et il était parti dans la nuit.
— Voilà un drôle de pistolet, s'était alors écrié Paul. Avez-vous vu comme il m'a regardé, cet oiseau de mauvais augure? J'en ai eu presque froid dans le dos. Il y avait des reflets d'acier dans ces yeux-là. Il m'a semblé voir luire mille baïonnettes !
C'est la réminiscence de ce petit incident en apparence insignifiant qui avait, on se le rappelle, causé quelque malaise pendant le repas des fiançailles, lorsqu'un des convives avait jeté le nom de Biebenheim dans la conversation. Malaise passager du reste, car le festin se termina gaiement, après quoi on passa dans la " grand' chambre ", qui est le salon chez nos bons habitants.
Comme la nuit arrive vite, Marie-Anne, qui est encore la fille de la maison, allume la lampe suspendue au centre de la pièce, capuchonnée de son abat-jour rouge-vif et frangée de clinquants qui tintillent comme des clochettes. Cette lumière douce éclaire en rond une scène hors de l'ordinaire.
La compagnie devenue tout à coup silencieuse, presque solennelle, fait cercle dans la demi-
ombre du pourtour de la salle. Tous les regards, toute l'attention se concentrent sur un point unique : juste sous la lampe, en pleine lumière, sur le tapis vert de la table à cartes de la famille, un grand buvard immaculé, avec plume et encrier ; devant la table, un fauteuil . . . vide.
C'est le papa qui rompt le silence. Très grave, l'œil quelque peu embrumé, il se tourne vers son voisin et dit :
— Monsieur le notaire, nous sommes prêts.
L'interpellé se lève avec dignité, s'approche de la table, salue la compagnie à la ronde, tire de sa poche un pli dont l'endos est bariolé de belle écriture moulée, soulignée de grands traits à l'encre rouge, le déploie et l'étalé avec soin sur le buvard rose, et s'asseoit. Puis, s'étant mouché et dérouillé le larynx, il déclame d'une voix claire :
" Pardevant maître Jean Prudhomme, notaire public "...
On n'entendit pas la suite . . .
Belmont, peut-être pour concentrer sa pensée sur quelque chose de moins prosaïque que la fastidieuse lecture d'un grimoire notarial, plus
probablement aussi pour respirer quelques bouffées d'air pur, s'était planté devant une des croisées ouvertes du côté de l'eau ; il regardait au loin, comme en rêve. Tout à coup il ressentit dans ses yeux comme l'éblouissante brûlure d'un éclair aveuglant ; poussant un cri sourd, il s'affalait sur le plancher comme une masse au moment où le solennel notaire ouvrait la bouche. On s'empressa autour de lui
Juste à ce moment, la maison parut osciller sur son solageen solide maçonnerie du temps des Français. Toute l'atmosphère de cette paisible soirée d'été avait été soudainement ébranlée par une épouvantable détonation comme si la terre elle-même eût fait explosion, éclat de foudre suivi d'un sinistre sifflement à travers l'espace et s'effondrant au loin en sourds craquements semblables aux lointains crépitements du tonnerre.
— Mon doux seigneur ! s'exclama Madame Meunier en faisant un grand signe de croix, jamais je n'ai entendu tonner comme ça par un temps sec.
Tout le monde s'était précipité aux fenêtres d'abord, puis au dehors. Le grand chemin qui traverse le village était déjà plein d'ombres effarées, courant de-ci de-là, toutes se posant la même question, personne n'y pouvant répondre. Quelques voix éplorées disaient :
— C'est la fin du monde !
Paul, apparemment remis de son éblouissement, et Marie-Anne s'étaient accoudés à la barrière du petit parterre de fleurs donnant sur la route, tous deux silencieux et pensifs, tous deux ayant le vague pressentiment de se voir brusquement arrachés à leur beau rêve et mis tout à coup aux prises avec les plus tragiques réalités de' la vie. Quelque chose leur disait de rassembler toutes leurs forces intimes pour franchir ensemble l'abîme qui allait s'entrouvrir sous leurs pieds. Leurs regards perdus semblaient interroger le tableau noir de l'île d'en face, lui demander le mot de l'énigme.
Soudain, du sein de ce lugubre massif qu'ils contemplaient en silence, ils virent surgir une lointaine lueur rouge-sang, aussitôt suivie du même tonnerre que tout à l'heure. En moins
de temps qu'on ne peut le dire, un fulgurant météore parut sortir du même point de l'horizon, traverser l'espace en miaulant, décrivant dans les airs une vertigineuse trajectoire pour aller s'abattre avec fracas sur le promontoire de Québec, dont le dos d'éléphant piqué de scintillantes lumières se dessinait au loin en surplomb sur le fleuve.
Marie-Anne n'avait pas peur ; elle se sentait brave près de son fiancé. Elle lui demanda machinalement, comme en rêve :
— Qu'est-ce que tu penses de tout cela, mon ami ?
— Je songe, répondit-il, que c'est peut-être là le grand secret que le Prussien t'aurait révélé si tu ne devais pas devenir ma femme.
Comme pour répondre à sa pensée, une troisième explosion ébranla l'air, accompagnée des mêmes phénomènes.
Tout à coup quelqu'un cria dans la foule :
— Québec est en feu !
Effectivement, la haute silhouette du Gilbraltar canadien n'était plus illuminée que par les fauves lueurs de ce qui semblait à cette dis-
tance une véritable conflagration. Son étincelant éclairage électrique venait de s'éteindre instantanément. Ce devait être un désastre.
— Mon journal ! pensa tout à coup Paul.
Au même moment, monsieur le notaire s'écriait :
— Ma maison ! ma femme ! mes enfants ! mes minutes !
Il n'y avait plus à songer au contrat. Le père Meunier offrit aux deux citadins de les faire conduire à la ville.
— Vite ! dit-il à l'aîné de ses garçons. Chauffe l'auto ! — Car en ce temps-là, il y avait peu d'habitants à l'aise qui n'eussent leur voiture à gazoline.
Quelques instants après, Paul embrassait sa fiancée et filait à grande vitesse, en compagnie du notaire, sur le macadam poudreux de la Côte de Beau Pré.
C'était une nuit plafonnée d'étoiles, mais sans lune. Par instants, l'immense vélarium constellé semblait déchiré d'un horizon à l'autre par d'étranges fulgurations d'étoiles niantes rapides comme l'éclair, chaque fois accompagnées et suivies de ces mystérieux fracas d'explosion qui continuaient à semer l'épouvante à vingt milles à la ronde.
Le ruban gris de la route se déroulait sur un train de trente milles à l'heure sous les moelleux pneumatiques du moto-car qui emportait Paul et le notaire du côté de la ville.
Pendant un assez long temps, ceux-ci n'échangèrent pas une parole ; tous deux paraissaient abîmés dans de profondes réflexions, cherchant sans doute en eux-mêmes l'explication des phénomènes dont ils étaient témoins depuis ce qui leur paraissait quelques minutes à peine ; car ils avaient perdu jusqu'à la notion de l'heure, et, dans le tohu-bohu de leurs esprits, c'est à qui des deux n'osait ouvrir la bouche. Tant ils crai-
gnaient que leur premier mot ne fût pris pour une incohérence d'ivrogne ou de fou.
A la fin, brusquement tiré de sa rêverie par la vive lueur d'une sorte de fusée détonante qui venait de scier le firmament presqu'en ligne droite au-dessus de leurs têtes, Paul n'y tint plus.
— Hé ! notaire, cria-t-il à son voisin en le poussant du coude comme pour le réveiller ; avez-vous fini par vous former une opinion sur ce drôle de feu d'artifice ?
— Je m'y perds, répondit le digne homme. J'étais justement en train de raccrocher dans ma pauvre cervelle certaines associations, certains rapprochements de faits. . . Mais non, ce serait trop insensé. Vrai, c'est à en perdre la tête. Et vous ?
— Oh ! moi, fit Paul, mon écheveau est plus brouillé que jamais. Impossible de rien déchiffrer. Pour moi, c'est de l'hébreu ou de l'allemand. . .
— Hé ! mon jeune ami, interrompit le notaire, vous ne croyez peut-être pas si bien dire. Je ne sais pourquoi, mais tout à l'heure il me
revenait tout à coup à la mémoire certaines petites circonstances qui dans le temps avaient piqué ma curiosité, mais que je croyais enterrées sous dix pieds de terre d'oubli.
— Certaines circonstances, vous dites ? interrogea Belmont, très intéressé.
— Vous ignorez sans doute, reprit l'autre, qu'il y a une dizaine d'années, lorsque la compagnie transatlantique allemande est venue s'installer ici, je fus l'un des notaires chargés de faire signer aux habitants de l'île voisine les promesses de vente des terrains dont la compagnie elle-même et ses subsidiaires disaient avoir absolument besoin pour l'exécution de vastes projets maritimes, industriels. . . et le reste, sur lesquels, comme c'est d'ailleurs l'habitude en pareils cas, on laissait planer du mystère. Les contrats que nous faisions signer aux expropriés étaient rédigés sur des formules fournies par les acquéreurs eux-mêmes : grimoires verbeux, filandreux et interminables où, comme mes confrères, j'avais remarqué plus d'une clause comportant des réserves et des privilèges tellement étendus que sur certains points ils semblaient porter défi au
droit d'éminent domaine de l'Etat lui-même. Au début, les vendeurs, vieux cultivateurs que cette transaction dépossédait et bannissait du coup du bien ancestral sur lequel plusieurs générations de leur nom avaient vécu, hésitaient, faisaient même mine de refuser de signer les papiers. Mais le prix offert pour chaque arpent de terre était si alléchant, la valeur assignée à des maisons et à des granges qui tombaient de vétusté tellement au-dessus de l'ordinaire, que la résistance ne fut pas longue. Et ... .
Ici, le narrateur s'arrêta visiblement embarrassé.
— Et après? fit Belmont.
— Eh bien, puisqu'il faut le confesser, reprit le notaire en baissant la tête comme honteux de ce qu'il allait dire, nous les professionnels, nous poussions à la vente. Que voulez-vous? La nature humaine est toujours là; on nous dosait littéralement le bec avec ces ortolans qui nous arrivaient tout rôtis, sous la forme de contrats tout prêts, ce qui ajoutait tant de numéros inespérés à nos répertoires de minutes, avec riches honoraires à la clef. D'ail-
leurs, l'engouement ne se limitait pas à notre profession ; tout le public, hommes d'affaires, chambres de commerce, corps municipaux — les journalistes mêmes, et si vous aviez été là dans le temps, mon cher journaliste, vous auriez fait comme les autres. . . tous en un mot poussaient à la roue. C'était du capital étranger qui s'amenait par millions ; le pays avait tout à y gagner... Le digne tabellion reprit, après un instant de silence :
— Voilà les brillants souvenirs que tout à l'heure je retournais ironiquement dans ma tête. Dans ma rêverie, il m'a semblé tout à coup entendre éclater à mes oreilles le ricanement diabolique de Méphisto. Car, notez bien ce que je vous dis, jeune homme, c'est là, dans cette île d'en face, que nous avons cru, sots que nous étions, travailler pour l'agrandissement de notre cher vieux Québec ; et c'est aussi de là, de cette même île ensorcelée, que part votre feu d'artifice, qui est en réalité, savez-vous quoi ? . . .
— Je n'ose y penser, dit Paul, tout frémissant.
— Le bombardement de Québec ! ®
® Dans le monde officiel à Québec et à Ottawa, on sait que les incidents qui servent de base à notre récit n'ont rien de la fiction. Durant les deux ou trois
— Comment ! vous croiriez que . . .
La conversation fut à ce moment interrompue par le brusque arrêt de l'auto.
Depuis quelques instants, le chauffeur avait dû ralentir la course et patiner d'un côté à l'autre du chemin, qui devenait de plus en plus encombré d'équipages de toutes sortes, presque tous — chose extraordinaire — filant dans la même direction, vers Québec dont l'imposant massif, tout noir à sa base, n'apparaissait plus que comme un volcan à plusieurs cratères, vomissant
années qui ont précédé la guerre, les émissaires prussiens semblent avoir eu un faible pour les environs de la forteresse de Québec. La grande Ile d'Orléans, isolée, peu fréquentée, sans autre communication avec la terre ferme que par petits bateaux de marchés, exerçait sur eux une mystérieuse attraction. Endroit en effet des plus commodes pour y établir des batteries à double effet, sur Québec d'un côté, de l'autre sur les forts de la Martinière.
L'un des projets allemands les plus bizarres fut de créer un port de mer pour la compagnie transatlantique Hamburg-American à l'extrémité inférieure de l'Ile d'Orléans, lorsque l'immense rade de Québec offrait tous les avantages d'un port naturel à eau profonde. Le schéma de l'entreprise comportait l'établissement d'un chemin de fer électrique sur tout le pourtour de l'Ile, l'érection d'un pont de 8,000 pieds pour communiquer avec la côte de Beau Pré : une dépense de quatorze à quinze millions de piastres, disaient les promoteurs, représentés à Québec par un baron à millions. Ils s'étaient procuré à Ottawa toute la car-
des flammes et d'épais nuages de suie et de
cendre.
Le feu attire les curieux comme les mouches,
on sait cela ; mais il serait injuste d'attribuer un pareil motif, en un pareil moment, à cette multitude de gens de tout âge et de tout sexe qui, les uns en voiture de louage ou en buggy, les autres en automobile, quelques-uns même à pied — car le tramway avait cessé de circuler — s'empressaient vers la ville.
Non, c'étaient sans doute, pour la plupart, des citadins précipitamment rappelés de leur maison
tologie hydrographique du fleuve Saint-Laurent. Sir Lomer Gouin, le premier ministre de la Province, s'écria quand on vint l'entretenir de cette proposition: " Mais vous voyez bien que ce sont des espions ! "
Là-dessus se greffaient d'autres projets visant toujours l'Ile d'Orléans. 11 s'agissait d'y établir des industries allemandes. On demandait la permission d'exproprier, de construire des quais. Des agents parcoururent l'Ile, se firent donner des options sur les terres des habitants.
Une seule de ces entreprises a été mise à exécution : la création d'une fabrique de pierre artificielle à Saint- Jean de l'Ile. Depuis la déclaration de guerre, l'usine a été fermée, et le chef d'exploitation, M. Mundheim, officier gradé dans l'armée allemande, a été interné à Kingston.
Citons encore pour mémoire le fait de cet autre Allemand qui vers la même époque vint demander au gouvernement la concession des droits de pêche dans les eaux du Saint-Laurent, entre Montréal et Québec. Cette proposition de haute fantaisie n'eut pas de suite.
de campagne ou de leur tour de voiture par les sinistres lueurs de l'incendie, ou des villageois auxquels les mystérieux événements de la soirée inspiraient de mortelles inquiétudes sur le sort de leurs enfants à l'école ou de parents logés en ville.
Ils allaient mornes, soucieux, l'œil aux aguets, sous l'impression vague de quelque danger imminent, d'autant plus redoutable qu'on ne savait pas où ni quand il éclaterait. Contre l'habitude, on n'entendait pas de ces cris d'impatience ou de défi, de ces propos goguenards que les cochers et chauffeurs prennent plaisir à échanger quand ils se rattrapent ou se distancent sur les grandes routes.
A mesure que cette procession d'équipages, sans cesse grossissante chemin faisant, se rapprochait des ponts à bascule qui donnent accès au cœur de la cité, l'encombrement devenait tel qu'on n'allait plus qu'au pas. Les véhicules se rangeaient le mieux possible, deux, parfois trois de front, barricadant la route sur toute sa largeur. Bientôt il fallut faire halte, en attendant que la tête du défilé pût trouver passage sur l'étroite voie des ponts.
C'est dans un de ces moments que le teuf-teuf de là famille Meunier dut stopper, juste à un tournant du chemin. Ainsi placés, ses phares au carbure projetaient un double cône de lumière sur la lande inhabitée et d'ordinaire déserte qui borde le confluent de la rivière Saint-Charles et du fleuve Saint-Laurent.
— Voyez donc, dit le jeune chauffeur en se retournant tout à coup, tout ce monde là-bas.
En effet, à l'extrémité du triangle lumineux tracé sur le sol par les réflecteurs de la voiture, on croyait percevoir une masse confuse et mouvante comme celle d'un grand attroupement populaire.
La voix du chauffeur s'éleva de nouveau. C'était un jeune gars éveillé, qui avait, comme on dit, les yeux clairs.
— J'ai jamais cru aux histoires de feux-follets, moé, fit-il, mais, nom d'un petit bonhomme ! si c'en est pas, quéqu'c'est donc que ça ?
Et il indiquait du doigt, à quelque distance du mystérieux rassemblement, un point de la grève d'où jaillissaient d'un instant à l'autre, dans l'obscurité, des piqûres blanches comme des
étincelles électriques, bizarrement rythmées, tantôt longues, tantôt brèves, qui s'éteignirent bientôt.
Presque aussitôt, Paul — qui dans sa jeunesse avait appris l'alphabet télégraphique — signalait à ses compagnons, du côté de la ville, une des vieilles maisons de la rue des Remparts ; derrière le vitrage nu d'une de ses hautes lucarnes, une main invisible agitait une lampe à pétrole,
l'élevant et l'abaissant tour à tour, comme pour répondre au feu-follet de la grève.
— On dirait des signaux, fit remarquer rêveusement le notaire.
— Mon cher concitoyen, lui dit Paul d'un ton pénétré, armons-nous de courage. Nous sommes en plein drame !
Au bout de quelques minutes, la route s'était déblayée ; les deux citadins purent enfin entrer en ville, par des rues noires comme un four, mais pleines de rumeur, car tout le monde était aux portes, en quête de nouvelles que personne ne pouvait donner à coup sûr.
On entendait dire que la Citadelle, l'Armurerie, la Cartoucherie étaient en feu, qu'il n'y
avait plus ni téléphone, ni télégraphe, ni lumière électrique, ni tramway, et que des misérables, on ne savait pourquoi, voulaient faire sauter la ville. Ça et là, des vitrines étaient pauvrement éclairées de bougies ou de lampes à pétrole ; Paul entra dans un de ces établissements, griffonna quelques lignes sur un feuillet de son carnet de reportage, les remit au jeune conducteur de l'auto qu'il renvoya en toute hâte au village. Voici ce qu'il mandait à son futur beau-père :
" Gardez ceci pour vous. Un grand malheur se prépare ! Il a été souvent question d'un voyage pour ma chère Marie-Anne ; mes bonnes parentes de là-bas, dont vous avez l'adresse, l'attendent toujours à bras ouverts. Croyezmoi, conduisez-la avec sa mère, sans perdre une minute, dès cette nuit, à la première station de chemin de fer où les trains circulent encore. Les hommes doivent rester à leur poste. A la grâce de Dieu ! — Paul Belmont."
Paul courut ensuite à son journal. Hélas ! il n'y avait plus de journaux. Les machines à composer, les presses, tout était arrêté. L'énergie électrique, la lumière, tout avait subitement manqué de bonne heure dans la soirée, en même
50 SIMILIA SJMILIBUS
temps que le téléphone et le télégraphe. Isolement complet. . .
— What is the matter with Québec, old chap ? éclata tout-à-coup une voix familière aux oreilles de Paul, comme celui-ci débouchait sur la Place centrale de la Haute- Ville, où la Basilique de Notre-Dame de Québec et l'Hôtel de Ville — le spirituel et le temporel — se font vis-à-vis comme deux excellents voisins.
Et le nouveau venu donna un vigoureux " shake hands " à notre jeune ami, qui répondit non moins cordialement.
Arrêtons-nous ici un instant, pendant que la foule s'accumule d'une minute à l'autre sur la Place, lugubrement éclairée par les réverbérations intermittentes de l'incendie aérien allumé par des mains criminelles, qui est en train d'achever la destruction de la forteresse et de tout ce qui faisait la protection militaire du vieux Québec.
Des nouvellistes effarés parcourent les groupes, apportent des récits à faire frémir. Sur les deux cents soldats et officiers de la garnison, au moins cent cinquante ont été écrasés sous les décombres
de la citadelle. Les arsenaux, le Manège Militaire, la Cartoucherie, l'Armurerie, sont en cendres. En deux mots, Québec est à la merci d'une bande de brigands.
Quels brigands? Là-dessus, les avis sont très partagés. Les " Monsieur je sais tout " ne manquent pas. L'un deux déclame d'un ton suffisant, au centre d'un groupe attentif, qu'il ne faut pas s'étonner de ce qui arrive. On assiste en ce moment à l'explosion de la Grrrande Révolution Sociale, tant de fois et depuis si longtemps annoncée, prédite par les astrologues politiques. L'orage grondait sourdement partout ; en bien des endroits, il se manifestait par des grèves retentissantes. Mais les Gros Intérêts, monopoleurs, capitalistes, législateurs mêmes, se sont bouché les oreilles, ont fermé les yeux à l'évidence. A en croire le bavardage de cet augure, ce qui se passe en ce moment à Québec se produit simultanément dans tous les centres industriels des deux mondes. . .
Pour Paul et le camarade qui l'a interpellé dans la langue de Shakespeare, le mot de l'énigme diffère notablement de la version qu'on vient
d'entendre. Paul a d'abord répondu, lui aussi, que ce qu'il y a, c'est que Québec est aux mains des bandits ; mais lorsque l'autre demande " Quels bandits? ", il lui répond tout crûment :
— Tes pareils !
Et là-dessus, les deux camarades, loin d'en venir aux mains, partent bras-dessus bras-dessous et se perdent dans la foule.
Quelques mots sont ici nécessaires pour expliquer le singulier mélange de cordialité et de rudesse qui, d'après les derniers mots qu'on vient de lire, semble caractériser les relations de notre jeune ami Paul avec le personnage qui vient d'entrer en scène.
Il est bon de dire que Jimmy Smythe — tel est le nom du nouveau venu — -et Paul Belmont sont deux confrères en journalisme, aux antipodes l'un de l'autre en politique, et, pour compléter l'antithèse, deux amis de cœur qui ne peuvent se souffrir, en apparence du moins.
Toujours pris comme chien et chat, n'empêche qu'ils ne peuvent se passer l'un de l'autre. Ils se rejoignent tous les midis à l'heure de l'apéritif, et c'est souvent ensemble, dans leurs bruyants tête-à-tête de la soirée, où de graves questions sont débattues sur un ton aigu, qu'ils aiguisent leur plume pour le duel du lendemain.
Quand on les voit passer dans la rue brasdessus bras-dessous, on dit : Voilà Oreste et
Pylade ! Ajoutons qu'Oreste Belmont avait prié Pylade Smythe, comme son " best man", de lui servir de témoin à la célébration de son mariage, lorsqu'elle aurait lieu. . . Dieu sait quand maintenant.
Pour le moment, les deux inséparables se frayaient un passage à travers la foule massée sur la Place, lorsque tout-à-coup ils remarquèrent que le caquetage de tout ce monde, qui jusque-là les empêchait de continuer leur conversation aigre-douce à moins de s'invectiver à pleine tête, avait soudainement baissé par demi-tons et allait diminuendo d'un groupe à l'autre, comme il arrive dans les grandes assemblées populaires au moment où les discours vont commencer. Cette fois, il s'agissait de bien autre chose que d'éloquence.
Un chant bizarre, lointain d'abord, mais se rapprochant rapidement, semblait monter des rues étroites qui serpentent sur le flanc nord du promontoire et servent de communication entre les bords de la rivière Saint-Charles et la Haute Ville.
Chanter en un pareil moment ! qui pouvait
se permettre une pareille monstruosité? Etaiton revenu aux temps barbares, où un Néron se faisait porter en triomphe, le luth à la main, à travers les carrefours de Rome incendiée par ses ordres ?
La stupeur générale fut encore plus profonde lorsqu'on vit déboucher le groupe des chanteurs à l'angle d'une des rues voisines à la lueur de torches flamboyantes brandies ça et là pour éclairer leur marche. Il se fît un grand mouvement parmi les spectateurs les plus rapprochés, comme pour aller couper court à cette scandaleuse mascarade.
Mais les contre-manifestants reculèrent aussitôt. Ils s'étaient trouvés face à face avec toute une horde de gens armés, avançant militairement en colonne serrée, huit par huit, cadençant leur pas sur l'air de marche qu'ils continuaient à vociférer à pleine bouche. Quelques-uns portaient sur la tête une manière de casque de pompier surmonté d'une pointe dorée, mais la plupart des couvre-chefs étaient le melon de tous les jours, ou cette espèce de mitron qui sert de bonnet de police aux soldats allemands. Toute la bande paraissait très fière d'elle-même.
Du reste, le curieux instrument de musique que la plupart portaient sur l'épaule ou à la grenadine ne permettait à personne de douter de leur talent de société ; il leur garantissait à coup sûr toute liberté de donner des sérénades sans se soucier le moins du monde si leur chorale blessait les oreilles ou offensait les sentiments de leurs auditeurs.
Quelques-uns d'entre eux se servaient déjà de ce drôle de saxophone pour bousculer rudement les jeunes gars que la curiosité attirait trop en dedans de la ligne de marche. Des cris de frayeur ou de douleur ajoutaient ça et là quelques notes de contralto à ce barytonage déjà terrifiant par lui-même.
L'ensemble de ces centaines de voix mâles, singulièrement gutturales, chantant dans un unisson parfait, ne manquait pas d'une certaine beauté. L'auditoire n'en pouvait dire autant de la mélodie elle-même, plutôt monotone et dont on ne comprenait pas un traître mot.
Entre chaque couplet, il y avait un intermède de quelques mesures où la cadence du pas militaire semblait répéter le refrain en sourdine,
comme les batteries de tambours entre deux sonneries de clairons ; puis l'hymne reprenait sa dolente ascension du grave à l'aigu, avec ça et là un court motif rappelant quelque air de vieux cantique d'église, et tout cela se terminait platement par quelques notes prolongées sur lesquelles les voix semblaient s'attarder avec une ferveur toute particulière, comme si les paroles finales, d'une sonorité toute nasale, eussent eu la faculté de produire une griserie à elles propre.
— En voilà une drôle de complainte ! ne put s'empêcher de crier quelqu'un dans la foule.
Des gens qui avaient voyagé en Europe renseignaient leurs voisins. " Ce que vous entendez là, disaient-ils, c'est " Die Wacht am Rhein " (La Garde au Rhin), un air que les Allemands gueulent à tout propos depuis 1840, et dont ils ont fait leur hymne national."
— Ah ! bien, fit un étudiant, mince d'hymne national, alorse. . . Nous avons mieux que cela.
Et d'une voix de stentor il entonna l'inspirante mélodie de Calixa Lavallée : 0 Canada]
Un autre groupe se mit à attaquer la Marseillaise. Et pendant quelques minutes ce fut un
capharnaûm à ne plus s'entendre, une discordance à déchirer les oreilles.
On comprit bientôt l'impossibilité physique d'harmoniser les airs français sur un thème allemand. Les étudiants furent les premiers à abandonner la partie, et pour cause. Une section de la colonne des troubadours en marche avait fait mine de braquer sur eux une douzaine au moins de ses instruments de musique ; mais, sur un geste impérieux de celui qui marchait en tête de la section, apparemment l'un des chefs d'orchestre de cette parade nocturne, les clarinettes s'étaient remises au repos, et le cortège poursuivit sa marche et sa nasillarde mélopée.
Dans le petit mouvement de panique produit par cet incident, les premiers rangs de la foule s'étaient soudainement éclaircis, et Paul et son ami, qui s'étaient placés sur les marches du péristyle de la cathédrale pour mieux voir, se trouvèrent dégagés ; il n'y avait plus personne devant eux pour leur masquer la vue.
Tout à coup, Paul poussa un cri de stupeur. En tête de la troupe qui défilait en ce moment devant lui, il venait de reconnaître, à la lueur
d'une torche, Biebenheim !. . . Biebenheim en chair et en os, plus raide que jamais, corsé dans une longue redingote que retroussait par derrière le bout luisant d'un fourreau de sabre, coiffé d'un casque surmonté d'une tête de pique qui le grandissait d'au moins deux pouces.
— Le Prussien ! s'exclama Paul.
Biebenheim se retourna vivement, comme à l'appel de son nom. A la vue du fiancé de Marie- Anne, sa face rubiconde s'éclaira d'un ricanement féroce ; sa main droite fouilla un instant l'intérieur de sa capote, en sortit aussitôt armée d'un long pistolet d'ordonnance, qu'il braqua sur Paul.
D'un geste violent, Smythe, au risque d'être atteint lui-même, poussa son ami derrière un pilier de la balustrade. La balle du Prussien alla frapper en pleine poitrine une pauvre femme qui, avec un enfant dans les bras, suivait de seuil de l'église cette scène sans y rien comprendre. Une longue clameur d'horreur s'éleva de toutes parts :
— Ce ne sont pas des Allemands, ce sont des Sauvages !
Le cri de Paul fut un rugissement de rage : — Ah ! gueux de Prussien, je te retrouverai ! Le confrère Smythe, plus calme, le prit par le bras en lui disant tout bas :
— Corne with me !
Et tous deux disparurent dans les ténèbres d'une ruelle voisine.
Jusqu'à ce moment, on peut dire que la ville entière ne savait rien, ne comprenait rien de ce qui se passait dans ses murs. On avait marché de surprise en surprise ; on était intrigué, ahuri, vaguement inquiet, effrayé sans savoir pourquoi, car en général on ne devinait pas le premier mot du drame qui se jouait.
Il faut plus que les deux ou trois heures qui s'étaient écoulées depuis les premières explosions qui avaient troublé les échos de ce beau soir d'été pour réunir dans une commune pensée, dans un mouvement d'ensemble, une population de cent mille habitants, dispersée aux quatre coins d'une grande ville, et subitement privée de toute communication téléphonique.
Mais, devant le corps ensanglanté et agoni-
sant de la malheureuse femme du peuple tombée sous la balle d'un assassin devant le grand portail de la Basilique, avec un petit enfant gémissant à ses côtés, la réalité se fit tout d'un coup jour dans l'esprit des spectateurs, qui s'étaient rués dans cette direction, au moment où la queue du mystérieux bataillon disparaissait dans l'ombre d'une rue voisine.
La réalité, c'est qu'on assistait à la troisième prise de Québec. Depuis plus de cent cinquante ans, pareil événement ne s'était pas vu. C'était une des plus terrifiantes pages de l'histoire du monde qui allait s'écrire avec du sang !
Oui, avec du sang. Car le dernier mot n'était pas dit : si cette fois un ennemi qu'on ne se connaissait pas, qu'on avait reçu à bras ouverts, hébergé, subventionné même, avait pu, par une ruse infâme, par un coup de main sans précédent, s'emparer de la place pour ainsi dire sans coup férir, et se rendre maître d'une population sans défiance, sans armes, sans direction, un pareil crime, comme celui de Caïn, crierait vengeance au Ciel. Il ne resterait pas impuni.
Ce n'était que le premier acte du drame.
Maintenant qu'on en devinait les principaux acteurs, les fils de la trame se rattachaient à vue d'œil.
Depuis quelques jours, le grand hôtel à la mode regorgeait de monde, tantôt de soi-disant touristes en quête de belle nature, tantôt c'était un parti de riches capitalistes américains à la recherche de placements gigantesques pour leurs millions ; en réalité, c'était l'état-major de l'expédition.
Dans la journée même, il était arrivé des trains chargés de faux pèlerins de la Bonne Sainte Anne : leurs bâtons et béquilles étaient des carabines, leurs besaces des havresacs.
Ah ! le secret avait été supérieurement gardé! Il fallait une habileté diabolique pour monter un pareil guet-apens sans éveiller les soupçons des autorités des deux côtés de la frontière. Des espions disséminés dans chaque quartier avaient adroitement entretenu la population dans une fausse sécurité ; c'étaient eux qui, dans la soirée, avaient donné le signal de l'invasion.
Le moment était bien choisi ; ils savaient combien de soldats de la garnison étaient en
permission ce soir-là, que le service de police était concentré à l'une des extrémités de la vïlle, que tel ou tel représentant de l'autorité civile ou militaire était en villégiature. D'autres, le maire de la Cité, les principaux magistrats, étaient gardés à vue dans leurs maisons. En un mot, la ville avait été prise par surprise.
Telles furent les nouvelles qui se colportèrent de bouche en bouche, avec la rapidité du téléphone absent. L'effet n'en fut pas moins électrique. En un clin d'œil, sans transition, les paisibles citoyens de la cité de Champlain, bourgeois et ouvriers, tous sentirent s'opérer en eux une sorte de transfiguration.
Un feu nouveau sembla couler dans leurs veines avec le bon vieux sang gaulois et celtique dont les plus nobles races du Vieux Monde ont fécondé le sol de la Jeune Amérique. Tous, hommes, femmes et enfants, sentirent courir à fleur d'épiderme le singulier et délicieux frisson de la tragédie, symptôme physique des plus sublimes exaltations de l'âme.
Le père de famille, en rentrant au logis après cette soirée agitée, se voyait aussitôt entouré,
pressé de questions, et pendant le récit des scènes dont il venait d'être témoin, il se sentait tout fier de lire, dans les grands yeux émerveillés, brillant d'un éclat inaccoutumé, de son épouse et de ses enfants, l'âpre résolution de ne pas se laisser abattre, advienne que pourra.
Tout de même, dans la bonne ville de Québec, à laquelle des malins avaient fait la réputation d'avoir le sommeil un peu dur, on ne dormit guère cette nuit-là ; ou, si on le fit, ce ne fut que d'un œil !
Il n'arrive pas à tout le monde de se coucher loyal sujet du roi de Grande-Bretagne et d'Irlande, et de se réveiller à l'aurore sous le joug de fer de l'Empereur des Allemands.
C'est du moins ce brusque changement à vue que proclamait, au soleil levant, au lendemain des scènes que nous venons de raconter, le sinistre emblème qui avait remplacé le pavillon britannique au grand mat de la citadelle, visible de très loin de son poste aérien à trois cents pieds au-dessus du fleuve : trois larges bandes horizontales, noir, blanc et rouge, au centre desquelles se détachait crûment la silhouette d'un oiseau gigantesque couleur de suie, plutôt vautour qu'aigle, objet d'épouvante avec ses griffes écarquillées, son bec crochu et ses ailes d'apo" calypse.
Si ceux qui s'étaient empressés d'afficher cette marque de prise de possession s'étaient fait une fête de l'effet de terreur qu'elle produirait, ils en furent quittes pour leurs frais d'étalage.
Le jour s'était levé paresseusement, enveloppé d'une buée tiède derrière laquelle le globe solaire rougeoyait comme à travers un verre fumé, présage d'une journée chaude.
Droit en face de cette morne aurore, sur la cime du Cap, le drapeau germanique, flasque et presque sans vie, avait plutôt l'air d'un drap mortuaire avec sa bande noire dominante.
Il avait beau chercher à s'exhiber ; à peine de temps à autre un léger souffle de vent parvenait-il à redresser ses longs plis ; mais cela ne durait qu'un instant, il retombait aussitôt en loque et pantelait accroché à ses drisses comme le corps affaissé et disloqué d'un pendu.
Du reste, cette fantastique apparition ce matin-là sembla passer inaperçue. Le peuple matinal se rendait à l'ouvrage comme d'habitude, à l'appel des sifflets de manufactures. On eût juré qu'il n'y avait rien de changé, qu'il ne s'était passé absolument rien d'anormal.
La ville reprenait son petit train-train ordinaire comme si le drame de la veille n'eût été qu'un mauvais rêve mis en déroute par la cloche
du réveil comme les dernières brumes de la nuit le sont par le soleil levant.
A mesure que l'heure avançait, l'animation devenait plus bruyante dans les rues. Après le défilé des ouvriers, c'était le tour des emploj^és de commerce, puis des patrons et des gens de profession de regagner leurs places d'affaires.
Et personne, dans cette foule empressée, dégringolant agilement les escaliers et les côtes escarpées qui conduisent à la ville basse, alors encore le centre du grand mouvement commercial, ne semblait même remarquer qu'un nouveau drapeau flottait sur la citadelle.
La population entière n'avait pas l'air plus émue à la vue de ces couleurs étranges qu'à la lecture de l'immense écriteau que des colleurs d'affiches étaient en train de placarder sur toutes les places publiques.
Ce curieux document, imprimé en épais caractères, portait pour titre le mot : Proclamation d'une noirceur effrayante — proclamation comme on n'en avait encore jamais vu à Québec. Il se lisait ainsi :